Burggraff, Principes de grammaire générale, p
2. Sur ce mot, voy. ch. iv, p. 48. On appelle particulièrement nman Tidiome Dco-Utin parlé en Gaule du dixième au quatorzième siècle.
iO NOTIONS ÉLÉMENTAIRES
Tespaguol, le portugais et le valaque * . Le latin était la langue que parlait, dans la partie de lltalie ancienne appelée Latium, le peuple romain ; d'où le nom de langues romanes {Itngua romana) donné aux idiomes qui résultèrent de la décomposition du latin, idiomes qui n'étaient plus le latin à proprement parler, et dont l'un, en Gaule, devint le français.
Le développement de la puissance i-omaine fut en même temps celui de la langue latine, qui, peu à peu, envahit toute ritalie, puis les conlrées voisines, et spécialement le bassin de la Méditerranée.
Lorsque les légions de César parvinrent en Gaule, la langue parlée pai* les Gaulois était le celtique^ dont on croit retrouver quelques débris en Bretagne, dans le pays de Galles et en Cornouailles.
César, dans ses Commentaires sur la guerre des Gaules (livre P', ch. i*'), a signalé la diversité des idiomes qui se parlaient en Gaule à l'époque de la conquête romaine : « L'ensemble de la Gaule, dit-il, se divise en trois parties : l'une est habitée par les Belges, l'autre par les Aquitains, et la troisième par ceux qui, dans leur langue, s'appellent Celtes, et que nous appelons Gaulois. Tous ces peuples diffèrent entre eux par le langage ^ le gouvernement et les lois. »
Les différences qui existaient entre les idiomes parlés par ces peuples étaient assez considérables. L'aquitain,ou le dialecte celtique parlé entre la Garonne et les Pyrénées, tenait moins du gaulois proprement dit que de l'ibère, qui, de nos jours encore, subsiste probablement dans la langue basque. Le belge et le gaulois, au contraire, ne paraissent avoir eu qu'une simple différence d'accent. L'historien latin Tacite, dans la Vie d'Agricola (ch. x), nous dit que la langue de la Grande-Bretagne ne différait
1. Les populations que nous a^elons Valaques s'appellent ellea-mémes Ho^ manij et leur langue Romania. Celte langue romane est parlée en Valachie, Moldavie et certaines parties de la Hongrie, de la Transylvanie et de la Bessarabie. Mais elle s'est trouvée de bonne heure séparée des communications avec l'ensemble latin. La langue des Grisons de la Suisse porte encore le nom de romanche^ et, sur les frontières du Tyrol, dans i'Enggadine, est aussi appelée quelquefois le ladiniqve^ latinieum. (Max MuUer. Se, du lang,^ 240.) — Quant ou portugais, il est compris, comme le catalan, clans le domaine espagnol.
DE GRAMMAIRE HISTORIQUE. i\
pas sensiblement de celle des Gaulois. On peut donc en conclure que, au centre et au sud de la Gaule, on parlait • un idiome qui présentait partout les mêmes caractères essentiels, attestait une commune origine*.
Quelles traces le gaulois ou celtique a-t-il laissées dans le français?
Nous avons perdu à peu près toute connaissance des formes et de la constitution grammaticale de cette langue. Quatre cent trente mots celtiques environ nous ont été conservés par des citations d-auteurs anciens. A cette liste on peut ajouter quatre cents mots relevés sur les monnaies gauloises, sans parler d'un grand nombre de noms de lieux, de rivières, de montagnes, de villes qui nous présentent des éléments celtiques. Mais les mots gaulois subirent la transformation latine avant de passer dans la langue romane. C'est ainsi que dun^ qui signifie élévation, colline, et que nous retrouvons dans dune^ est devenu dunum^ qui sert à composer Castellodunum (Châteaudun), Augustodunum (Autun), Dun-le-Roi (Cher), etc.*. Les conquérants donnèrent des terminaisons latines aux mots exprimant certaines coutumes, certaines armes particulières aux Gaulois, et ces mots obéirent, pour passer en français, aux lois et aux transformations que subit le latin pour devenir la langue romane ou roman.
La langue grecque elle-même, bien qu'implantée dans le midi de la France par les Phocéens, fondateurs de Marseille, bien qu'elle y ait été fort parlée, n'a fourni que peu de chose, et encore les mots qui nous en sont restés ne se sont-ils introduits en français qu'en passant par le latin. Bocal, bourse^ viennent du grec baukalion^ bursa^ par l'intermédiaire des mots latins Hoealem^ Hyrsam ' . Ce n'est
1. Ch. Aubertin, Bistoire de la langue et de la littérature framtaUeSt t. 1«, p. 7.
2. Dun se retroavo dans l'italien dune^ l'espagnol et le portugais duna^ l'anglais dovon ; il existe encore dans les langues celtiques : en irlandais, dûn^ ville fortifiée ; en gaélique, dun^ tas, colline ; en kymri, d/», viMe fortifiée. (Littré, Histoire de la langue française^ t. !•', p. 44.) — Cf. d'Arbois de Jubainville, Introd. à l'étude de la littérature celtique^ p. 25 et suiv.
3. Noos marquons d'un astérisque (*) les mots qui n'appartiennent pas à la latinité classique) c'est-à-dire qui sont archaïques ou empruntés À la basse latinité.
qu'à partir du quatoizième, et surtout du seizième siècle, que les savants, pour exprimer des idées ou des choses nouvelles, empruntèrent directement au grec, comme au latin, les mois dont ils avaient besoin.
Le latin est donc la grande source d'où découle le français. Les Romains avaient commencé par s'emparer du bassin du Rhône, qu'ils réduisirent en province romaine {provincia^ Provence). Ils y avaient été appelés par la colonie phocéenne de Marseille pour la protéger contre les Ligures, 153 ans avant Jésus-dhrist; puis ils cherchèrent à conquérir ce riche pays. César, qu'on avait envoyé comme proconsul dans les Gaules, en moins de dix ans, au dire de Tbistorien grec Plutarque, prit d'assaut plus de huit cents villes, soumit trois cents peuplades, et combattit, en plusieurs batailles rangées, contre plus de trois millions d'ennemis (58 à 50 av. J.-C).
Restait à administrer le pays conquis, et le latin devint la langue officielle, dans laquelle on rendait la justice et dont on se servait pour les actes publics ou privés. Mais ce n'est pas au latin officiel ni au lalin littéraire, c'est-à-dire ni au latin des actes administratifs ni au latin dont se servaient les écrivains célèbres, qu'il faut faire remonter le français : c'est au latin des soldats romains, non à la langue de César et de Cicéron. La langue des soldats romain» ne ressemblait pas plus au latin littéraire que le français de nos soldats ne ressemble à celui deBossuet ou de Racine. Les légions romaines étaient composées, non plus seulement de Romains, mais aussi d'IUyriens, d'Espagnols, d'Africains qui parlaient entre eux leur langue et savaient fort peu ou fort mal le latin. Dans ce mélange de toutes les langues se trouvaient évidemment des locutions bizarres, des formes très éloignées de la pureté delà langue. En outre dans leur pérégrinations dans les diverses parties du monde, les vétérans avaient recueilli sans doute certaines locutions peu conformes au génie de la langue latine, et s'en servaient ordinairement, comme nos soldats d'Afrique se servent de mots arabes. Ajoutons à cela qu'ils ne parlaient évidemment que le langage plébéien, le latin rusli-
DE GRAMMAIRE HtSTORlQUE. 13
que,cVst-à-dire le langage du peuple, delà boutique, des champs, qui différait du latin littéraire que nous étudions encore, absolument comme, de nos jours, le français du village ou celui de râtelier diffère de celpi de l'Académie.
Pendant que ce latin vulgaire, bâtard, passait dans la masse du peuple et lui faisait peu à peu oublier le celtique*, le latin élégant, pur, pénétrait dans les hautes classes gauloises, et devenait la langue préférée de l'aristocratie. Il était de bon ton de parler latin, de s'habiller à la romaine, comme, à Rome, il était de bon ton de parler grec, et, comme chez nous, il l'a été d'émailler sa conversation tantôt de mots italiens, au seizième siècle par exemple, tantôt, comme dans ce siècle-ci, de mots anglais.
La politique romaine profitait habilement de cette mode. Sans doute, pour affaiblir l'esprit national des Gaulois et déraciner leurs croyances religieuses, Tibère proscrivait le druidisme*, et Claude en poursuivait les derniers restes jusque dans l'île de Mona (aujourd'hui Man); mais Claude était né àLyon, avait été nourri dans les Gaules, qui étaient, pour ainsi dire, sa patrie adoptive, et il accorda à toutes les villes gauloises le droit de cité romaine pour ceux de leurs habitants qui parleraient latin, droit précieux pour des vaincus, quand on sait tous les privilèges attachés au titre de citoyen romaine « Tout poussait les vaincus à se jeter » dans les bras que Rome leur ouvrait ; la nécessité, l'am- » bition,les affaires comme les plaisirs, le service militaire, » les charges publiques, ajoutons le goût de la nouveauté, » le culte de la force, ce défaut si gaulois, l'instinct imita-
1. « Cependant le cellique n'était pas totalement oublié. Plus d'un paysan, capable de parler latin, en l'écorchant un peu, aimait mieux s'exprimer en gaulois; comme aujourd'hui, dans le midi, les gens du peuple, tout en comprenant le français, préfèrent se servir de leur patois provençal ou languedocien. • (AuBCRTiN, ouvrage cité, p. 40.)
2. Les Homains ne proscrivirent que les pratiques sanguinaires du druidisme, mais non les druides eux-mêmes. ■ La disparition de Ta religion gauloise n'a pas été le résultat d'une mesure politique ou d'un acte de violence ; elle s'est faite insensiblement, spontanément, comme toute la transformation sociale et intellectuelle de la Gaule. » (Fustel de Coulanges, Comment le druidtsme a disparu.)
3. Le citoyen romain, ou celui à qui l'on en conférait les droits, avait la jouissance exclusive du droit romain privé ou public. Celui qui n'était pas citoyen n'était réputé ni mari ni père; il ne pouvait être ni propriétaire ni héritier. — Pour plus de délails, cf. Fustel de Coulanges, Cité antique^ liv. V, ch. ii, § 5; Mispoulet, Institutions politiques des Jîomains, t. II, ch. xvii.
» leur signalé par César... suivant Texemple donné depuis \) longtemps par le midi, ils adoptèrent la langue du vain- » queur, avec ses lois, sa religion, ses mœurs, sa lilté- » rature, ses dignités, ses titres et ses richesses*. »
Au deuxième siècle, les rhéteurs et les grammairiens grecs et latins affluent à Lyon, à Bordeaux, à Autun. Les poètes Ausone, Rutilius, essayent de marcher sur les traces des poètes romains, et si leurs œuvres n'ont pas cette élévation de la pensée, cette simplicité de forme, cette pureté de langue que nous admirons chez les écrivains du siècle d'Auguste, elles sont cependant très importantes, car elles nous offrent « comme un reflet delà civilisation brillante et cor- » rompue que Rome avait propagée dans les Gaules ^ »
N'oublions pas de signaler Tinfluence de la prédication du christianisme sur Textension du latin populaire. Parlant au peuple, aux esclaves, les apôtres qui apportaient en Gaule le flambeau de la vérité et d'une civilisation nouvelle devaient évidemment se servir d'expressions familières à leurs auditeurs ; et eux-mêmes, le plus souvent issus d'une humble origine, n'auraient pu parler d'autre langage que celui des petits et des humbles.
Grâce à cette triple influence, influence militaire de la conquête, influence politique de l'administration et des coutumes, influence religieuse de la prédication du christianisme, le latin pénétra dans les mœurs et transforma même les mots celtiques. Ajoutons à ces influences la nécessité des relations et des affaires; remarquons, avec M. YillemainS que la loi parlait latin; que pour traiter avec le vainqueur, pour lui demander grâce, pour obtenir la remise de l'impôt, toujoui*s il fallait le latin ; alors nous ne serons plus étonnas de la disparition du celtique, qui n'existait presque déjà plus comme langue religieuse ni langue poétique : les druides et les bardes avaient disparu. Les mots périrent avec les choses mêmes qu'ils exprimaient, et, d'un bout à l'autre du monde, Rome