CHAPITRE III
Organisation «lu travail.
Fourier nous dit : Sors de la fange, Peuple en proie aux déceptions; Travaille groupé par phalange Dans un cercle d’attractions.
La terre, après tant de désastres, Forme avec le ciel un hymen,
El la loi qui régit les astres Donne la paix au genre humain!
Béranger.
Organiser, c’est disposer avec méthode; c’est combiner entre elles, d’après un plan, les parties d’un ensemble, et mettre chacune à la place où il est le plus utile qu’elle soit poulie but général qu’on se propose et pour ellemême ; en un mot, organiser, c’est coordonner les divers éléments d’un mécanisme quelconque, de manière à produire, par le jeu harmonique de chacun , le résultat total le plus fécond qu’il soit possible.
Economie de ressorts, emploi normal et complet des agents, puissance du résultat,
voilà les caractères et le fruit d’une bonne
combinaison organique.
A mesure que l’organisation est moins complète et moins vraie, l’ordre et la bonne condition des parties diminuent; le travail général est moins fructueux. Enfin l’absence d’organisation se reconnaît à l’incboérence des éléments, et, à la divergence des efforts, qui produisent la lutte, le désordre et la
Appliquons ces principes à notre monde industriel. Si je visite une ferme ou un atelier, je vois un ordre plus ou moins parfait régner dans l’ensemble des travaux qui s’y accomplissent. Dans une manufacture surtout, les fonctions sont nettement distribuées et le nombre des travailleurs proportionné à l’importance de chacun : tout se succède, s’enchaîne : en un mot, grâce à la division des travaux et à leur classement, la production s’opère avec méthode et rapidité. Mais si, portant plus haut mon examen, j’envisage d’un même coup d’œil l’ensemble des industries agricoles, manufacturières, domestiques, etc. qui s’exécutent dans l’intérieur d’une commune, d’une ville, je n’aperçois plus aucun lien organique entre ces divers éléments d’un même centre.Chaque famille, chaque cultivateur, chaque fabricant travaille, produit seul,
avec ses ressources isolées, et ne voit dans les forces, les richesses, les intelligences qui l’entourent, que des ennemies.
La commune possède bien une organisation politique et religieuse, une administration cjvile, judiciaire; mais ses divers éléments de production restent abandonnées au morcellement et à l’incboérence. Et cependant, de même qu’en politique ou en religion, il existe en industrie une somme d’intérêts et de besoins communs à toutes les familles de la commune, et qui demanderaient à être soutenus et satisfaits les uns par les autres.
Et si je porte encore plus liant que la commune mon examen, et que je recherche quels principes président au développement de l’activité générale d’une grande société, comme celle de la France, je suis plus vivement encore frappé de l’absence complète d’organisation qui s’y manifeste.
Bien loin que chaque grande industrie : l’auriculturc. le commerce, la fabrication, les arts, l’administration publique, l’éducation, etc., se considère comme les portions d’un môme tout, et comme devant coopérer avec mesure au bien-être général, il semble que' chacune d’elles existe seule, qu’elle doive ne songer qu’à soi, et que la richesse sociale soit
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une proie qu’il faille se disputer de la dent et
des ongles.
Je n’aperçois dans la sphère d’industrie sociale, que désordre, lutte et njisère. La production marche au hasard : aujourd’hui excessive, demain inférieure aux besoins. La France est obligée d’acquérir au loin des chevaux et du bétail, quoique son sol soit éminemment propre aies élever; enrevanche elle ne sait que faire de ses vins; la production du sucre indigène ruine les colonies. L’agriculture manque de bras et les villes en regorgent. Toutes les industries luttent entrelles. Il y en a de parasites qui dévorent les utiles. Le commerce et la banque, placés comme intermédiaires entre les producteurs et les consommateurs et ne produisant rien eux-mèmes, recueillent cependant presque seuls les véritables fruits de tout le travail de la société. Enfin au milieu de l’isolement et du trouble général, que de richesses, de temps, d’intelligence, de forces perdus !
Mais c’est en examinant lé'sort des producteurs de chaque classe que je comprends encore mieux toutes les conséquences du désordre au milieu duquel nous vivons. Je voi s les capitalistes se faisant une impitoyable guerre et tombant ça et là sous les coups
tle la concurrence. Je vois même l’intrigant hardi et déhonté qui n’a rien à perdre, parvenant, à l’aide de ces chances aveugles qui gouvernent le monde industriel, à usurper en quelques jours une position et une fortune brillante, tandis que l’homme probe, laborieux,courra vingt fois le risque de se ruiner.
Le sort des prolétaires excite surtout ma profonde commisération. Premières victimes de la lutte industrielle, ils sont abandonnés sans défense à toutes ses vicissitudes : les faillites, l’encombrement des produits, l’introduction des machines, l’abaissement des salaires nécessité par la concurrence ; un travail monotone, répugnant, insalubre ; et au milieu de tant de circonstances fatales, nulle garantie contre le chômage, les maladies, la vieillesse.
Que dirai-je ? la société tout entière n’estelle pas frappée doublement, et dans ses producteurs, et dans la masse des consommateurs? Chaque jour les fraudes commerciales les plus audacieuses (autre conséquence fatale de la concurrence) viennent compromettre jusqu’à notre vie; partout régnent la défiance et la duplicité; les fortunes sont à chaque instant ébranlées, et pour couronner l’œuvre nous marchons à grands pas vers la domination insolente de quelques capitalistes heureux, vers la Féodalité industrielle.
Voilà en résumé l’état de l’industrie sociale. Est-il possible de la transformer?.... Peut-on diriger la production générale, et donner aux ressources de .la société un emploi plus fructueux ? harmoniser les efforts individuels ? environner de garanties les fortunes acquises et le sort des travailleurs? faire pénétrer le bien-ctre et l’accord dans toute la société ?
Pourquoi pas ? Organiser, n’est-il pas la tendance fondamentale de l’esprit humain, le besoin particulier de notre temps, le désir commun de tous les partis? — Il ne s’agit d’autre chose, qu’on y réfléchisse, que d’introduire dans le monde industriel les principes d’unité et d’ordre que nous avons successivement introduits, depuis trois siècles, dans l’armée, la politique, la justice, l’administration, les postes, etc.
Mais, hâtons-nous de le dire : c’est la connaissance de I’Association, c’est-à-dire d'une forme de société reposant sur le concours spontané de tons les citoyens et sur la concentration de toutes les forces sociales, qui, seule, peut permettre d’aborder d’une manière aussi complète et aussi haute le problème de l’organisation du travail.
Par I’Association, en effet, l’exploitation étant une, les ressources presque sans limites
et le travailleur né poursuivant plus de scs seuls efforts un but isolé, hostile à celui des autres, il devient possible de régulariser en les combinant tous les mouvements partiels, et chaque brandie de travail ne se présente plus à nous que comme un des rouages du mécanisme général.
De la sorte plus de déperdition : à chaque instant, l’unité de plan et de direction assigne à toute chose sa place précise; les efforts individuels sont prévus, harmoniques, mesurés ; enfin un équilibre mathématique et permanent s’établit entre la consommation et la production, ces deux pôles jusqu’à présent inconciliables des sciences économiques.
Qu’on veuille bien se représenter un instant quel accroissement prodigieux de richesses apporterait à l'humanité une organisation générale de l’industrie, qui, d’un côté, tendrait irrésistiblement à la suppression de tous les travaux improductifs, résultant fatalement aujourd’hui de l’hostilité des intérêts particuliers, de leur ignorance et de leur isolement, et de l’autre saurait exciter l’ardeur individuelle de façon que chaque travailleur apportât à l’œuvre commune tout ce qu’il posséderait de ressources et d’énergie *.
1 Si,comme les plus grands ccoiicumsies le r. cou-
Or, pour atteindre ce but supérieur de l’organisation de l’industriè, que faut-il ?
1° Appliquer à la classification et à l'accomplissement des travaux le grand procédé sériaire, ce type unique des organisations naturelles ;
2" Rattacher l’ouvrier à la fonction par ses facultés, son intérêt, ses passions, ou, en deux mots : rendre le travail attrayant.
L’examen de ces deux conditions, qui sont étroitement unies, nous occupera successivement.
Organisation sériaire appliquée à l'industrie.
Le caractère propre de la série, si l’on veut
naissent, le travail est la véritable richesse des nations, ne doit-on pas gémir de voir, au milieu de la misère qui dévore l’humanité, une si énorme masse de richesses rester pour ainsi dire enfouie dans les bras et l’intelligence de tant d’hommes qui vivent dans l’oisiveté ? Quelle immense inertie pèse encore sur le monde I Quelques grandes villes offrent sans doute l’image de l’activité ; mais combien encore est-elle loin de s’étendre à la plus grande partie de leurs habitants ! et puis, hors de leur enceinte, dans les petites villes surtout, quelle torpeur, quelle apathie ! comme aussi quelle misère I...
mi travail. 145
fcien se k> rappeler, est de relier hiérarchiquement un certain nombre de parties pour former un ■tout, se rattachant lui-même dans 1 ensemble des choses à un tout supérieur.
Nous pouvons donc adopter la commune renfermant à peu près quatre à cinq cents familles comme unité collective d’organisation; elle nous offrira un cadre commode pour grouper toutes les principales industries qui sont nécessaires à la vie humaine. Puis
nous ferons ressortir les liens qui doivent unir entre elles les communes, afin de former les unités plus vastes de province et
« Supposons qi 1600 à 1800 ân
dans une commune de , les habitants délibèrent
entre eux et adoptent les résolutions sui¬
vantes ' :
» 1° Une association est formée entre tous les habitants de la commune [riches et pauvres); le capital social est composé des immeubles de tous, et des meubles et capi-
' Nous sommes ifiOO personnes so que ce soit par un
lement l’accepter i intitulé Transition ■ce sujet.
loin de penser que )it chose facile et vra semblable moyen que cera. Que le lecteur ve ici comme hypothèse
l> nous traiterons plus spécialement
J. taux que chacun jugera convenable de » mettre dans la société. .
» 2° Chaque associé, en échange de son » apport, recevra des actions représentant la » valeur exacte de ce'qu’il aura livré.
2 3° Chaque action aura hypothèque sur la » partie des immeubles qu’elle représente et » sur la propriété générale de la société.
» 4° Chaque associé (qu’il ait ou non livré « des immeubles) est invité à concourir à » l’exploitation du fonds commun par son tra- » vail et par son talent.
« 5° Les femmes et les enfants entrent » dans la société au même titre que les hom- » mes.
» 6° Le bénéfice annuel , les dépenses com- >» munes acquittées, sera réparti entre les as- » sociés suivant leurs droits. « Solidaritë r page 75.
Il n’y a donc plus dans notre commune qu’un seul capital mis en valeur par l’activité de tous, une seule agriculture, un seul atelier industriel, une seule administration, un seul principe de récompenses comme de hiérarchie': l’utilité pour la chose publique;, un seul but commun qui domine toutes les tendances particulières; une seule volonté de direction, une seule intelligence, un seul
l’ont travail perd désormais son earact'-rc de spéculation individuelle pour devenir/b«ction publique.
Ces principes posés, essayons de tracer une nomenclature générale des fonctions à accomplir dans notre commune.
Elles peuvent toutes rentrer dans l’une des catégories suivantes :