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absorbes par l’usage, comme la pomme que ma main détache de l’arbre, comme l’ctoffe que j’ai tissée, comme le gibier que j’ai atteint et tué ; ou bien ils restent inhérents au fonds naturel, à la terre, et ils constituent une valeur permanente que l’usage ne peut anéantir absolument. Ainsi j’ai défriché un champ, desséché un marais, construit une habitation, et par çes travaux j’ai ajouté une valeur nouvelle , une valeur humaine, pour ainsi parler, à une portion quelconque de la valeur naturelle, que la terre et tous ses germes de production en eux-mêmes constituent. J’ai donc acquis un droit de jouissance personnelle sur cette valeur d’usage ajoutée par moi à la valeur naturelle? Mais que faire ? il n’est pas possible de séparer ces deux valeurs une fois réunies.... Dans l’absence d’un système conciliateur des deux principes, il devient nécessaire que je m’approprie la valeur naturelle que j’ai améliorée, afin d’être assuré de jouir personnellement de cette plusvalue, résultat de mon travail.
Dans les premiers âges du monde, lorsque l’humanité était peu nombreuse et que les limites de la cité et de l’État n’avaient pas encore circonscrit le champ de l’activité individuelle, cette première solution pouvait sufr lire. Quelle importance pouvait-on attacher à
la possession de ces valeurs natui elles qui
toujours dépassaient les besoins et les désirs de chacun; et que faisait l’appropriation d un
coin de l’espace, lorsque cette appropriation était permise à tous et leur offrait des avantages analogues?.... « Toute la terre s etend devant toi, » dit Abraham à Lot; « et si tu diriges à gauche, moi j’occuperai la droite; et si tu choisis la droite, moi j’irai vers la gauche. » (Gen., xiii, 9.) Mais aujourd’hui que 1 homme est façonné pour vivre dans un milieu où tout ce qui* est nécessaire au développement de sa vie, est devenu objet te propriété individuelle et hors duquel tout lui serait hostile, il n y a plus de concession possible au-dela du dioit, il faut que ia science et la justice déterminent exactement toutes les parts. Donc, en face de mon droit d’appropriation, se dresse le droit d’appropriation de mes semblables. — Car si la terre est au premier occupant, ce n est plus un droit, c’est, comme on l’a dit, \epnx delà ' course ; et Dieu est seul coupable de tous les crimes qu’enfante la misère pour n’avoir pas créé tous les hommes en même temps!....Mais si, d’un autre côté, la terre m’appartient par droit de culture, mes semblables aussi ont le droit de la cultiver, puisqu’ils ont comme moi le droit de vivre par le travail, et qiuls ne peuvent jouir de ce droit sans une va-
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leur naturelle sur laquelle ils puissent l’exercer. Et, en effet, comment conserveront-ils ce droit sacré, si, moi, parce que j’ai en le bonheur de naître le premier, ou parce que je suis le plus fort ou le plus habile, je m’approprie toute la valeur naturelle , sous prétexte que je l’ai faite mienne en l’améliorant?
Allons au fond des choses : Qu’ai-je créé en réalité? — Rien. — La terre et tous ses germes n’ont-ils pas été donnés par la Providence à l’espèce humaine tout entière pour qu elle en tirât sa vie comme de l’air qu’elle respire, comme des eaux du fleuve ou de la nue, comme des vents et des flots de la mer?... Ce qui appartient vraiment à chaque homme, c’est son activité personnelle et par conséquent le produit de son activité.
Or l’homme produit-il la terre? non; il la dispose seulement pour son usage. — Produitil aucun des éléments sur lesquelsil veut agir? non : métaux, pierres , plantes, animaux, fluides, tout vient de Dieu; mais l’homme, par son activité réfléchie, arrange à sa convenance et les unes par les autres toutes ces choses. Il fait la terre plus féconde; il fond les métaux, les plie, les façonne; il extrait les pierres, les taille et les unit; il cultive les plantes, il détruit ou multiplie les animaux; enfin
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il étudie les lois du monde, il fonde les sociétés, etc. voilà sqn légitime produit. Yoil.i aussi ce qui lui appartient équitablement:
c’estcette amélioration universelle, cette combinaison des choses pour les rendre plus propres à ses usages.
Evidemment le droit prend ici un caractère individuel, comme le travail dont il émane.
.T’ai plus travaillé que vous, j’ai plus produit, j’ai donc acquis un droit de jouir plus étendu.
Cependant, comment concilier ce droit particulier de jouissance avec le droit de travail que tous possèdent sur la richesse naturelle : droit qui ne saurait, comme nous 1 avons dit, être périmé, droit à jamais inaliénable, puisque la vie de l’homme en dépend ?... Voilà un difficile problème. Que le lecteur veuille bien y réfléchir : nous avons établi la coexistence de deux droits en apparence exclusifs l’un de l ? autre dans la pratique. L’un, le droit d’exploitation des valeurs naturelles, droit de travailler, droit de vivre, est commun à l’espèce, il prime tout droit particulier. L’autre est individuel; mais toutefois permanent, sacré comme la vie de l’individu, est de plus la base de toute société.
Comment donc est-il possible d’harmomser ces deux principes qui résument en eux toute la théorie du droit et du devoir?.
ET DROIT DE PROPRIETE. 127 Depuis l’origine des sociétés que l’humanité pense cette question, la plus haute que puisse se poser la philosophie sociale , a partagé le monde en deux camps.
Les uns plaçant l’homme ayant l’humanité, la partie avant le tout (et ce devait être la marche historique des idées et des faits), ont dit : Il est juste que l’individu s’approprie le fonds amélioré par ses efforts , puisque la plusvalue ne pouvant être séparée du fonds, 1 activité humaine se verrait autrement frustrée d’une portion des fruits de son travail. Quant à ceux qui sont entrés trop tard dans là lice, ou que la nature a faits moins forts, moins prévoyants, moins habiles, ils mourront, ou bien ils seront tour à tour esclaves, serfs et prolétaires! Voilà le système qui a prévalu jusqu’à ce jour dans les sociétés humaines; de là.sont sorties par une conséquence nécessaire, les résistances et le despotisme, les guerres, les révolutions, les conquêtes, etc.
Cependant, d’autre part, les hommes d’unité, de justice supérieure, de sentiment religieux, ont incessamment protesté; Moïse, Pythagore, Platon, les premiers, disciples du Christ, et aujourd’hui les partisans de la communauté, absorbant l’homme dans le. genre humain, ont cru trancher la question du droit individuel en inscrivant sur leur dra-
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peau les mots sublimes de dévouement et de devoir. Il n’ont pas hésité à frustrer le travailleur du droit de plus-value ajouté par ses efforts à la valeur naturelle, afin de garantir éternellement des usurpations de 1 égoïsme, le droit de tous a vivre en exploitant le fonds commun.
, Mais cette solution plus religieuse, disonsnous, que la première, n’est pas toutefois beaucoup plus équitable en principe ; et en fait, elle ne saurait être réalisée. D’abord, elle entraîne la violation manifeste de la liberté individuelle et des droits que possède chaque homme de recueillir en entier le fruit de ses efforts. De plus, son application supposerait l’anéantissement' de toutes les prétentions individuelles, de celles surtout des hommes à organisations puissantes que la nature semble avoir destinées à tenir le premier rang dans les sociétés. Le propre de la supériorité est de pouvoir s’imposer: comment le pouvant ne le voudrait-elle pas? et comment la société échappera-t-elle à cet envahissement incessant, à moins de maintenir partout, même au prix du despotisme le plus impitoyable, une désappropriation absolue et permanente qui n’aboutirait à rien moins qu’à l’entière annihilation de la personnalité humaine.
Les deux solutions données sont donc éga-
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louent incomplètes. Avec la première, il y a spoliation de tous au profit de quelques-uns, crime de lèse-bumanité. Avec la seconde, la spoliation est individuelle, mais non moins évidente : il y a de plus impossibilité pratique.
Ces conclusions ne sont-elles pas rigoureuses? Je supplie le lecteur de vouloir bien les peser mûrement : il ne s’agit de rien moins ici que des destins de l'humanité!....
Si; entre ces deux abîmes, s’ouvrait une voie large, sûre, facile, qui donnât raison à Dieu et aux hommes, qui produisît l’accord de tous par l’expansion proportionnelle de chacun, la satisfaction de chacun par la consécration des droits de tous ; n’aurions-nous pas trouvé la solution véritable? ne serions-nous pas arrivés à établir la société humaine sur le terrain inébranlable delà science?... Eh bien!
que le lecteur prononce : nous affirmons avec une conviction absolue que la merveilleuse solution existe, que le génie de Fourier l’a découverte et décrite, et que cette solution n’est autre que /'Association du capital, du travail et du talent.
Par cette combinaison, en effet, l’appropriation individuelle et exclusive du fonds commun cesse, puisqu’il n’y a plus dans chaque commune sociétaire 1 qu’un seul champ
1 Voyez l’organisation du Travail, p. 137 et suiv.
exploité unitairement par ’ tous les travail' leurs; et qu’éternellement tous ont droit de travaillér sur ce fonds, sans que la volonté capricieuse du détenteur titulaire puisse arrêter leurs bras, et compromettre leur droit naturel de vivre par le travail. Mais, d’autre part, en association, le capital (ou droits personnels résultant du travail passé), reste, quoiqu’associé, propriété particulière : il est représenté comme aujourd’hui par des titres complètement indépendants, et comme aujourd’hui il peut être accumulé, échangé, transmis librement. Le droit légitime de chacun à jouir exclusivement de son travail passé et présënt est donc maintenu.
Voilà le droit commun et le droit individuel conciliés. Et qu’on ne dise pas que nous diminuons les droits légtihies du propriétaire eh transformant la possèssion, en la faisant actionuàiredeterritoriale qu’elle était; car c’est précisément par cè caractère d’exclusivisme qu’elle usurpait visiblement les droits de tous, et qii’ellè condamnait à la misère et à l’esclavage les neuf dixièmes de l’humanité. D’ailleùirs n’avons-noüs pas déjà montré quelles cbhipehsa'tibns le propriétaire associé trouverait dans l’accroissement et la stabilité de sa fortune? D’aüt're part, le travailleur dont la vie sera assurée, affranchie à cette transformation,
ET DROIT DE PROPRIÉTÉ. 131 et qui, grâce à la fécondité du travail en association , ne tardera pas à devenir lui-mémc propriétaire, liésitera-t-il à reconnaître la légitimité des droits du capital? Won assurément : soii intérêt et la justice l’y convieront à la lois. Le fonds à exploiter en association, nous ne saurions trop clairement le constater, se compose de deux éléments distincts : la valeur naturelle, et la plus-value ajoutée au fonds par les travaux antécédents du possesseur titulaire 1 . Or, la première de ces valeurs est un apport commun à tous dans le fonds d’association : Pouvrijer et le propriétaire y ont un égal droit; donc là plus-vahieest un apport particulier de celui qui l’a produite ; donc celui-ci donne plus à l’association que l’autre, donc il.doit en tirer un plus grand bénéfice.
We serait-il pas injuste que le propriétaire apportant au travailleur une richesse toute faite, l’ouvrier eu profitât, tandis que le propriétaire serait dépouillé des fruits de son travail passé.
En vain objectera-t-oii que la propriété telle que nos codes la consacrent, n’ayant
1 Ces deux éléments fondamentaux se retrouvent partout, jusques dans les instruments de travail les plus ordinaires, tels qu’une charrue et une pioche qui se composent de la matière première (valeur naturelle), et façon (plus-value ajoutée par le travail).
eu le plus souvent pour principe que l’usurpation ou le fait du.premier occupant, et non le droit d’un travail légitime, elle ne doit réclamer aucun- bénéfice sur cette richesse d’usage qui plus d’une fois a été le résultat des labeurs du pauvre.
Il y a des fortunes mal acquises : qui peut le contester? Mais faudra-t-il pour cela fouler aux pieds tous les droits, et spolier indistinctement les honnêtes gens et les fripons? Or, comment remonter à la source de chaque fortune pour constater sa légitimité?
à coup sûr c’est chose impossible. Supposons même qu’on fit tout ;Vcoup table rase de tous les droits pour procéder à une répartition des richesses existantes, d’après le principe de l’égalité absolue ; évidemment, à moins de tenir l’homme dans une tutelle constante, de le désapproprier, et chaque jour à nouveau, même de ses organes et de sa volonté, les inégalités naturelles de forces physiques et intellectuelles qui distinguent les hommes détruiraient rapidement cet équilibre artificiel, pour y substituer le principe éternel de la proportionnalité des besoins et des droits.
La thèse des droits du capital est donc identique au fond à celle de l’inégalité des natures : aussi renier à l’homme le bénéfice de
son travail passé, c’est plus qu’une injustice, c’est une absurdité : c’est dire que quatre heures de travail valent autant que huit; que le paresseux mérite autant de la société que le laborieux; c’est vouloir qu’on apprécie au même taux l’œuvre la plus parfaite et l’ébauche la plus grossière.
Nous ajouterons : l’inégalité des salaires une fois admise, et d’ailleurs le droit 6l accumulation ne pouvant être contesté, l’intérêt des travailleurs eux-mêmes doit les porter à reconnaître les droits du capital; car si l’appât d’un bénéfice permanent ne tend à attirer sans cesse dans le fonds d’association toutes les épargnes, elles resteront nécessairement enfouies dans la bourse des économes, diminuant d’autant les ressources et ia fécondité de la production commune.
Le droit individuel et l’intérêt général réclament donc également la consécration des droits du capital.
Mais nous nous sommes mal fait comprendre, ou bien le lecteur doit encore attendre quelque chose de nous sur ces graves problèmes du droit de vivre et de posséder. Car si, nous faisant fort de respecter tous les droits, nous nous en tenions à conserver au riche la jouissance de sa propriété bien ou mal acquise, sans plus nous soucier de ce que
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le prolétaire a sans doute acquis lui-mùme par six mille ans de travaiix et d’esclavage, en vérité toute justice serait-elle faite? et qui pourrait assurer qué le pauvre se jugerait à jamais satisfait de ce pacté où son passé aurait été méconnu, tandis que celui du riche serait si bienveillamment accepté ? Non, Dieu ne saurait vouloir qu’il en soit ainsi. Cette transformation du globe, accomplie par de si rudes labeurs, n’est-elle pas l’œuvre de toute l’humanité? D’ailleurs, en consacrant la désappropriation du travailleur, ne laisseraiton pas pëser sur son avenir des éventualités funestes, qui refroidiraient sans cesse son dévouement à ■ la chose publique? Aux jours de maladie, de disette, ou lorsque la vieillesse aura brisé ses forces, il sera donc comme toujours contraint de mendier bassement à la porte de ce riche qu’il nourrissait hier ? Un hôpital triste, insalubre, s’ouvrira-t-il encore pour accroître les souffrances de son corps par le dégoût, l’humiliation et le spectacle permanent de la mort? Enfin ses enfants seront-ils destinés comme'maintenant, quand bien même la main de Dieu aurait enrichi leurs âmes des plus nobles facultés, à tourner dans le même cercle d’abrutissement et de misère, à porter éternellement le.poids dujour et de la chaleur, sous la contrainte de
ET DROIT DE PROPRIÉTÉ.' . 135 la faim? Achevons ce tableau ; l’artiste, le poète, le penseur devront-ils au milieu de l’abondance générale grelotter dans un'galetas, dévorer un pain trempé de larmes, pour conquérir le droit d’éclairer le monde, pour embellir la vie des oisifs et pour maudire la Providence ? O vous, sublimes mendiants de tous les siècles : Homère, Le Tasse, Milton, Chatterton, Kepler, Mozart, Gilbert, Weber, etc., n’auriez-vous tant aimé, tant souffert que pour voir vos enfants courber comme vous leur tête inspirée sous le joug infâme de la misère ?.... Won, non ! Tout homme est fait pour vivre avec honneur, pour aimer ses semblables, pour être libre : même le prolétaire, même l’homme de génie ! Quelle misérable société serait-ce, je vous le demande, que celle où les richesses se multipliant sous la toute-puissante main de l’association, il y aurait encore de pauvres êtres incertains sur leur existence de chaque jour, et qui, dans leur terreur légitime de manquer du nécessaire , n’oseraient écouter la voix de Dieu qui les appelle aux grandes choses !
Donc tout homme, quel que soit son âge et sa destinée spéciale, doit vivre sans crainte du lendemain, sans humiliation, ün minimum social, suffisant largement aux premiers besoins de la vie, doit être assuré à 'chacun, depuis
le jour de sa naissance jusqu’à celui (le sa mort. A ce prix, le dévouement à l’ordre, l’harmonie sociale, la paix éternelle seront constitués dans le monde. Mais qu’on ne se méprenne sur nos intentions.: est-ce aujourd’hui que nous voulons introduire le minimum , avec les conditions qui environnent actuéllement le travail, et le rendent si répugnant? lorsque la production générale est encore si faible qu’on ne pourrait assurer le nécessaire à chaque homme, même en spoliant tous les riches? — Non, à coupeur.— Nous sommes si éloignés de vouloir ravir au riche une obole de sa fortune, que nous prétendons aii contraire l’accroître au-delà de toutes ses espérances. En outre nous savons fort bien que le minimum ne serait aujourd’hui qu’une prime payée à l’oisiveté. — Son établissement doit donc être subordonné essentielle- ' nient à deux conditions préalables: accroissement considérable de la production sociale, et organisation du travail attrayant. L’examen de ces importantes questions va faire l’objet du chapitre suivant.