‹ Notions élémentaires de la science sociale de FourierChapitre 34 sur 34 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Les Femmes, les Enfants, les Vieillards.

Heureux ceux qui pleurent, parce qu’ils seront consolés.

Évangile.

Au milieu de ce monde de paix et d’ordre apparents, mais de lutte profonde et implacable; dans cette société hypocrite que notre langue désigne assez heureusement sous le de Civilisation, comme pour exprimer quune vertu plus extérieure que réelle, qu’un certain vernis de belle humeur, et de politesse y supplée à toutes les vertus de l’âme,... qui peut se dire, qui se sent heureux?.. Hélas ! malgré l’éternel sourire que la bienséance met sur nos lèvres, malgré nos joies égoïstes et folles, tous nous souffrons. Chaque partie de nous-mêmes, le corps, l’intelligence, le cœur subit sa torture; et la vie civilisée nest guère qu une longue suite de mécomptes et de plaintes d’autant plus douloureux que le monde nous force plus à les cacher!.

Cef»ëriÜiirit’niaigi-é tjtië ilôits sôÿoris encore frères par le malheur, il faut convenir que les parts ne sont pàs'égàlës entre tous : il y a des êtres plus accablés que les autres, et par une cruelle inconséquence ce sont les meilleurs et les plus faibles.

Les femmes surtout!.... Ob! qui pourrait dire . la somme de souffrances dont déborde leur vie: depuis la grande daiiie, cette esclave brillante des préjugés, pour laquelle penser ou sentir librement sont des crimes; cette victime dévouée fatalement à l'orgueil et à la ■cupidité des autres, et dont la vie h’est qu’une alternative incessante de plaisirs faiix et corrupteurs ou de désolant ennui, jusqu’à la femme du peuple; flétrié; déformée pdHà misère; condamnée sans relâché à un travail stupide et monotone qtii ne pèut même jias la faire vivre ; là femme du peuplé, pour laquelle les joies saintes dé là maternité èt de l’amour sont converties eii supjilices !

Tout a été dit sur ce triste sujet : nous n’ÿ reviendrons pas. Notre mission, à nous, est moins encore de mettre à nu et dé déplorér le mal, que d’y apporter tiii remède.

Oui; c’est le remède aux plaies sociales dé tout genre, c’est la bonne nouvélle de la délivrance què nous apportons : c’est l’avénëmëiit du règne de Dieu; c’est-à-diré dé la justice èt

de la fraternité parmi lés hommes que nos regards ont salué et que nos bouches proclament. Que l’espérance se ravive dans nos les cœurs ! Vous surtout, pauvres victimes du passé, femmes, enfants , vieillards, relevez vos fronts abattus : le soleil de la science du bien s’est levé à l’horizon ; déjà sa lumière iuonde|l’espace ! Vous allez être libres, non de cette liberté que proclament en paroles aussi sonores que stériles les chartes politiques, niais de la liberté que donnent le travail, l’intelligence et l’honneur, de l’affranchissement fécond des nobles facultés, droits sacrés et imprescriptibles, dont Dieu lui-même a gra tifié vos âmes.

Les Femmes.

Beaucoup de choses sont dites tous les jours pour ou contre les droits de la femme : chacun s’évertue à leur imposer une loi, à tracer magistralement leur route. La femme, s’écriët-on avec autorité, a été créée pour tel but: elle doit être ceci et ne doit pas être cela.

Les moralistes s’accordent assez à vouloir retenir toutes les femmes dans un cercle absolu et infranchissable de vie de ménage et dé

~w APPENDICE.

résignation passive; à diminuer le plus possible leur rôle et leur influence ; et lorsque, malgré la compression exercée sur son esprit par l’absence d’une éducation forte, par les préventions de l’opinion publique, etc., la femme manifeste par hasard quelque faculté brillante, ils redoublent à son égard de malveillance et de dédain, et sont tout disposés à y voir une erreur de la nature.

Cependant, tout en prononçant aussi souverainement sur la destinée et sur les droits de la femme, ces mêmes moralistes, par une contradiction étrange, répètent sur tous les tons qu’il est impossible de la connaître; que l’étude de la femme offre d’impénétrables mystères; que son cœur n’est que détours et contradictions, etc., etc.

Ce n’est pas nous qui chercherons à concilier ces opinions extrêmes et à mettre d’accord les moralistes et la logique : l’entreprise dépasserait nos forces. Nous nous contenterons de n’apporter dans ce débat, aussi bien que dans chaque autre, aucune opinion préconçue, aucun désir même, si ce n’est celui d’écarter tout obstacle humain, et de laisser la main de Dieu se montrer et agir, afin de nous abandonner religieusement à son impulsion.

Ce qu’il faut donc accorder.à la femme,

comme à toute autre créature intelligente, c’est le complet développement de sa nature; c’est par conséquent la place qu’elle saura conquérir elle-même par l’emploi libre et fécond de toutes ses forces. Pourquoi le rôle de la femme ne serait-il pas déterminé par sa valeur même, la récompense égale au mérite?

En un mot, pourquoi la femme ne recueillerait-elle pas sa part légitime et directe des avantages de l’Association et de l’Organisation du travail?

Il ne faut pas renfermer d’avance la femme dans un cercle vaste ou étroit, public ou privé ; affirmer systématiquement que la femme est destinée exclusivement à tel but, et incapable d’en atteindre un autre; qu’une éducation intégrale et la liberté ne modifieront en rien ses aptitudes et son utilité présente; car, en vérité, les moralistes ne se trompent pas absolument en ce point : qui de nous connaît la femme? qui sait ce qu’elle peut réellement et ce qu’elle ne peut pas ? A-t-on jamais sérieusement cultivé son esprit ? A-t-on jamais ouvert un complet essort à son organisation riche et facile?...

Quand les conditions de développement seront égales pour tous, et que la société protégera avec une pareille sollicitude tous les efforts et toutes les utiles ambitions, la véri-

table destinée de la femme se dévoilera d’elleméme. La voix de la naturé, qui est heureusement plus sûre et plus forte que celle de nos philosophes, ne nous crie-t-elle pas, en dépit de tous les sophismes, que la femme est un élément sacré de l'être humain ? que la so- . ciétéjnon plus que la famille, ne saurait vivre avec plénitude sans sa féconde et douce influence?

Les fonctions de l’un et de l’autre sexe sont différentes, mais non moins nécessaires.

• Dans le cercle des affections d’abord j la femme n’ést- elle pas le génie tutélaire du foyer? Providence de l’enfance et de la vieillesse, consolatrice des affligés, ne fait-elle pas encore le charme de notre âge viril ? Si l’ambition nous jette plus impétueux dans la vie publique j combien la tendresse maternelle n’est-elle pas plus héroïque dans ia femme ?

Si l’amitié calmé et austère sied mieux à,nos âmes, combien la femme ne montre-t-elle pas plus de puissance en amour ? Comme elle sait unir la pudeur à l’exaltation, la simplicité au dévoûment; comme elle est plus idéale, plus chaste et plus tendre à la fois! « L’amoür » n’est qu’un épisode dans la vie de l’homme,

» dit un grand poète ; il est toute la vie de la » femme!»

. Par l’amoür, la femme s’élève à la religion

et aux vertus sociales les plus hautes. Qui a plus profondément senti que la femme le divin amour de la religion du Christ? qui pratique plus héroïquement sa charité? Partout où il y a des infortunes à'soulager, la femme accourt. La grande dame pénètre avec joie dans le galetas du pauvre pour le consoler et le secourir; et, sous l’élégante toilette des salons, bat un cœur non moins dévoué et; non moins charitable, que sous la burre grossière des humbles religieuses.

Mais amour, famillisme, dévoûment chrétien, est-ce là toute la femme?,Qui pourrait le croire ? Ne développe-t-elle pas dans toutes les fonctions qui lui sont accessibles des aptitudes que nous remplacerions difficilement?

N’a-t-on pas vu même le petit nombre de femmes, que le hasard des circonstances a élevées aux positions les plus hautes, se montrer dignes de leur fortune ? Sur une dizaine dé femmes qui gouvernèrent de grands peuples, presque toutes ont laissé un nom illustre : Sémiramis, Zénobie, Brunehaut, Blanche, mère de St-Louis, Isabelle de Castille, Marguerite de Waldemar, Elisabeth, Catherine.

Dans les arts d’imitation, la puissance des femme s balance la nôtre, la surpasserait peutêtre avec une éducation plus large. Malibran,

non moins que Rubini, faisait palpiter la foule; une enfant sublime, Rachel, a ressuscité sous nos yeux la muse tragique;et,en littérature, les femmes se font chaque jour, malgré les entraves du préjugé, malgré l’absence d’une éducation forte, une place plus importante. Le pius chaleureux, le plus brillant écrivain de notre temps, le plus grand romancier peut-être de la France, n’est-il pas une femme ?...

Mais, dira-t-on, ouvrir aux femmes toutes les carrières, n’est-ce pas sacrifier à l’ambition les joies et les devoirs de la famille?....

Gardons-nous de confondre la famille avec le ménage. Les devoirs de mère et d’épouse sont, à coup sûr, fort distincts des travaux du ménage. Or, si l’association coordonne d'un point de vue général l’ensemble des fonctions qui constituent l’économie domestique, qui ne sent que l’indépendance de la femme s’accroîtra sans que la famille elle-même soit atteinte ?

Nous ne demandons point,pour la femme, qu’on le comprenne bien, une vie de privilèges et d’exceptions, mais seulement qu’il lui soit permis d’étre ce que Dieu l’a faite : ménagère ou artiste, l’une et l’autre souvent, épouse et mère toujours. Une fois les moyens de développement assurés, la spécialisation

des rôles s’établira d’elle-même, et les dispositions de chaque sexe, comme celles de chaque nature, traceront le véritable cercle de sa supériorité.

Quand bien même l’intervention des femmes, dans quelques ordres dé fonctions, n’aurait d’autre résultat que d’y répandre'du charme, d’y exciter une émulation généreuse, d’y faire régner ce bon ton, cette élégance dont la femme seule possède pleinement le secret: ne devrait-on pas s’en réjouir? Nous dirons plus : leur présence active et sérieuse sera partout une garantie de bonnes mœurs ; car d’imaginer qu’il faille, pour réaliser l’ordre moral, isoler, contraindre, asservir, est une grave et dangereuse erreur. Rappelons-nous les mœurs de l’Orient !.... Plus nous abaissons la femme, moins elle suffit à nos désirs ; et, plus elle est grande et libre, plus nous la trouvons digne d’hommages. Remplacer l’oisiveté par le travail, le mystère et l’intrigue par la franchise, placer la vie de chacun sous les yeux de tous : ne sont-ce pas les moyens les plus sûrs de réaliser partout la décence et l’ordre? L’opinion publique restera toujours, quoi qu’on fasse, le plus ferme garant de la morale individuelle.

Quant aux relations amoureuses en ellesmêmes , l’Ecole sociétaire a constamment et

unanimement déclaré qu’elle n’entendait toucher en rieti aux prescriptions qui les régissent. Nous demandons toutefois l’institution légale du divorce qui déjà a existé en France, qui deux fois, depuis quinze ans, a été votée par l’Assemblée représentative. Ét il faut remarquer qu’en Association le divorce ne pourrait avoir aucun des inconvénients qu’on lui reproche aujourd’hui; ainsi, l’éducation des enfants, toute gratuite et solidement constituée par elle-même; ne saurait en souffrir. Ajoutons aussi que la fusion des classes, les garanties assurées à chacun par son éducation et son travail, l’indépendance de toutes les existences permettront de rechercher dans le mariage, non plus un intérêt d’argent, mais une noble satisfaction de l’esprit et du cœur. Les similitudes de facultés et de goûts, les loyales sympathies, une estime mutuelle prépareront des hymens assortis, et par là même plus durables. Il n’y aura pas jusqu’aux occupations de chaque jour qui ne contribuent, en tenant fréquemment les époux séparés, à éloigner dë leurs relations, la satiété qu’un contact permanent apporte toujours.

. Fourier a jeté sur les mœurs de l’avenir quelques conjectures que je n’entreprendrai ni de défendre, ni de combattre ici. Je les regarde , ainsi que ses idées cosmogoniques ;

comme de pures hypothèses dont il est impossible d’accepter aujourd’hui la complète solidarité. Il était loin d!y attacher lui-même autant d’importance qu’à sa théorie sociale, et il le déclare souvent dans ses livres. '

Toutefois, en ce qui concerne les mœurs, constatons un fait immense : il a existé dans toutes lies sociétés civilisées et barbares deux genres de désordres moraux : la prostitution et le libertinage.

La prostitution consiste à vendre son corps:

Il est bien évident que l’affreuse misère, unie parfois au dégoût d’un travail répugnant et.

ingrat, peut seule amener la femme à ce degré d’infortune. Donc, assurer la satisfaction des premiers besoins par le minimum, et ouvrira la femme une existence agréable et honnête par des occupations variées, üttray antesj fructueuses, c’est détruire radicalement dans son germe la hideuse prostitution, c’est faire disparaître du monde cet odieux et abject trafic, signe flagrant de l’impiiissance des prêcheurs de morale et de l’esclavage social de la femme.

Le libertinage n’est pas une plaie moins profonde de l’ordre civilisé. L’oisiveté, une vie molle et sans but sérieux, et les mauvais mariages : voilà ses principales causes. Le christianisme, eh mettant eh honneur la mor-

tification, le jeûne, l’ascétisme, combat énergiquement les débauches sensuelles. Cependant il y a beaucoup à faire encore : le nombre des liaisons clandestines, des femmes et des maris'trompés, des jeunes filles séduites et des jeunes gens libertins, n’est-il pas à peu près le même aujourd’hui que jamais?

Fourier a attaqué le mal de front. Le travail est devenu, dans le inonde harmonien, la grande passion, le grand foyer des jouissances. Rivalités industrielles, honneurs et considération noblement conquis, affections ardentes, culture des beaux arts : voilà les joies de la vie nouvelle. Plus de ces existences oisives ou d’activité factice qui énervent l’âme et offrent tant d’aliments àl’excitation déréglée des sens; plus de ces sentiments comprimés qui engendrent peu à peu .le découragement, le mépris du bien et la démoralisation : plus de mariage d’argent, sorte de prostitution légale où le cœur dément la bouche : en un mot, plus de ces liens odieux que la société impose, sans nous permettre d’en diminuer le poids autrement que par le crime !

On peut donc affirmer hautement que, malgré les accusations portées contre lui, Fourier aura plus fait pour la moralisation, comme pour le bonheur de la femme, que jamais ne fit aucun autre législateur. Lui seul aura la

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puissance de faire disparaître du monde l’exécrable prostitution ; et lui seul, par l’organisation du travail attrayant, oppose une barrière suffisante aux envahissements de la débauche.

Les Enfants. — Plan d’éducation.

Avec un bon système d’éducation publique, a dit Leibnitz, le monde serait tranformé en dix ans !

N’est-ce pas, en effet, chose merveilleuse à penser, que s’emparer de la génération naissante pour la façonner sur lin meilleur type, ce serait, pour ainsi dire, refaire tout d’un coup la société à neuf et la transporter en un instant des ténèbres à la lumière, de l’inchoérence à l’unité, du mal au bien?

Cette utopie séduisante a de tout temps dominé l’esprit des philosophes comme des réformateurs religieux. Les hommes faits, di- .sent-ils, subissent irrésistiblement les lois de l’habitude : ce sont de vieux arbres pliés sous le vent et qu’on ne saurait redresser sans les rompre; mais l’enfance est flexible : elle prête une oreille confiante à tous les enseignements, et son âme, semblable à un vase

. neuf, s’imp.reigne à jamais dit premier parfum qu’on lui confie.

Sur ces beaux principes tin a bâti mille . systèmes d’éducation publique : on a séparé la j'eunesse du monde, on l’a emprisonnée et asservie aux plus dures lois. Cependant malgré tous les efforts et toutes les contraintes, malgré toutes les innovations tentées, nous voyons que l’éducation, loin de transformer le monde peut à peine marcher de front avec lui* et que le progrès y est, en dernière analyse, tout aussi lent au moins que partout ailleurs;

La cause, de ces mécomptes est facile à apercevoir. Il est très-bon de dire : « L’édu- ■ cation importe au plus haut point à l’avenir de l’homme et à la société.» Mais cela ne suffit pas : il faudrait encore savoir comment la faire; Il faudrait avoir puisé; dans une étude saine de la nature de l’homme et des lois de l’ordre général, la connaissance des destinées individuelles et des vraies conditions de l’harmonië sociale; Or; comment l’éducateur saurait-il tout cela, quand la société elle : mêine l’ignore? Comment pourrait-il avoir résolu seul des problèmes à la poursuite desquels rhumdtiité tout entière consume encore laborieusement ses veilles ?

Disons pliis : quand bien même l’éducateur

•aurait réalisé l’idéal dé la parfaite éducation, à quoi cela servirait-il, tant que la société sera mauvaise? Tant que cette multitude de préjugés et d’injustices, qui écrasent l’humanité, subsisteront de par les lois ët la constitution actuelle des choses, croit-on que le lycéen émérite aura puissance dé tout changer par la seule vertu de ses bons sentiments et de ses bons désirs? Ce serait une profonde lèrreur. L’organisation politique, industrielle et morale de la société est trop forte, les violences de l’intérêt sont trop impérieuses pour céder aussi facilement. Supposons que l’édü- •cateur, sans se préoccuper dés nécessités de •l’ordre existant, eût développé chaque nature, selon son droit sens : qu’arriverait-il ? A l'intellectuel* il aurait cultivé les facultés natives dont Dieu a vait gratifié Pâme de l’ehfant ; et dans la société toutes les positions sont tracées d’avance parla fortune, les prétentions dé famille, les préjugés de classe, l’organisatibh politique. Au moral, il aurait profondément enraciné dans le cœur de son élève l’amour et la croyance du bien : il l’aurait habitué à là franchise, à marcher par-dessus tout vers là justice, à se dévouer; et la société dans laquelle il entre, surabonde d’hypocrisie et d’égoïsme; elle lui fait une invincible loi dé feindre, dé haïr, de mettre tout après Par-

geiit... L’éducateur n’aurait-il pas fait fausse route, et son élève ne se trouverait-il pas déclassé, triste, ennemi de ses propres intérêts, jusqu’à ce qu’il sacrifiât aux faux dieux du monde, qu’il abjurât les croyances et les goûts de sa jeunesse, qu’il se transformât enfin luimême jusqu’à devenir semblable aux autres?

Sa chute sera d’autant plus profonde que sou éducation l’avait élevé plus haut.

Telle est donc la grandeur du problème de l’éducation qu’il n’est que l’une des premières pages du livre de la science sociale et qu’on ne saurait le résoudre séparément. La vie entière n’est-elle pas le développement de la jeunesse? le citoyen et l’homme ne respirent-ils pas dans l’enfant?

Donc, aussi, longtemps que la société ne reposera pas sur les principes de l’éternelle justice ; que chacun ne jouira pas des droits naturels qu’il a reçus de Dieu, de se développer librement et complètement, et d’être dans la société tout ce que sa nature lui donnait d’être ; aussi longtemps qu’en se disant chrétiens et frères, les hommes se livreront une guerre impie dans laquelle le bon succombera souvent, le faible toujours , l’éducation réelle, sérieuse, ne sera pas possible : il faudra dévoyer la conscience et obscurcir le sens moral de l’enfant; il faudra mutiler toutes ses

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facultés. L’œuvre de l’éducateur consistera dans une violence perpétuelle exercée sur la nature, qui, après avoir résisté d’abord, finira par subir la déviation ou l’avortement.

On commence de nos jours à réclamer pour tous les bienfaits d’une éducation gratuite et complète, et les amis du progrès sentent bien que ce serait là le signe fondamental d une véritable égalité ; mais ce que l’on ne voit pas assez, c’est qu’un pareil.bienfait n’est pas compatible avec la société civilisée.

Qu’apprendrez-vous aux enfants pauvres qui formeraient les quatre - cinquièmes de vos écoles ? — Le grec et le latin? qu’en ferontils pour gagner leur vie ? Les éléments des sciences, de l’industrie, des arts?—Qui voudra être encore ouvrier? Qui se résignera à la vie brutale, abjecte, monotone du prolétaire quand la vie de l’intelligence sera révélée à tous?.... Allez, il faut le reconnaître : tant qu’on n’aura pas amélioré, ennobli le sort de l’ouvrier, réhabilité toutes les utiles fonctions, organisé, en un.mot, le travail attrayant et varié, il sera bon que le prolétaire ne sente pas, qu’il ne comprenne pas, qu’il reste brute. L’éducation gratuite ne serait pour lui qu’un principe de démoralisation et de souffrance. A mesure que se développerait son intelligence, il verrait mieux

son abjection et l’injustice des conditions sociales; il sentirait s’éveiller et s’accroître cha- 1 que jour en lui l’ambition, la soif des jouissances et du luxe. Comment éteindre cet in-‘ cendie, après, l’avoir allumé PII finirait par dévorer la société tout entière.

Donc, pour que l’éducation commune et gratuite n’aboutît pas à la plus terrible des révolutions, il fapdrait aller jusqu’au bout, et organiser à la fois toutes les fonctions sociales d’après le même principe d’égalité des droits.

Or, comment organiser démocratiquement les fonctions, si vous ne réhabilitez pas complètement le travail, si vous n’en faites pas . la base d’un ordre social tout nouveau ?

Et qu’on n’imagine pas, d’un autre côté, que l’édifcation religieuse puisse à elle seule combler toute lacune ou prévenir tout excès car, outre qu’elle ne résout aucun des problèmes relatifs à l’organisation du travail, cette grande nécessité du siècle, elle devient même dès à présent insuffisante pour présider au développement de la vie sociale.

Vous avez beau parler avec éloquence de résignation, de mépris des richesses ; vouloir ramener la jeunesse aux vertus ascétiques et contemplatives : le monde est irrésistiblement entraîné dans la voie du luxe, de l’industrie, de la science, de la satisfaction indi-.

viduclle : c’est l’impétuosité d’une machine à vapeur. Celui-là seul aurait.puissance de l’arrêter sans tout détruire, qui le premier lui imprima le mouvement; c’est-à-dire le divin opérateur qui a pétri notre âme d’inépuisables facultés et de désirs insatiables. Ce ne sont pas, qu’on y songe, les progrès de l’esprit, les découvertes et les ressources qui nuisent à l’homme, mais bien l’usage égoïste et impie qu’il fait de ces bienfaits de Dieu, et surtout le manque de charité, l’abus de là force et le mépris des droits de tous. C’est l’esclavage qui a tué les civilisations anciennes; c’est le prolétariat qui tuera la nôtre, si l’Association ne la transforme pas.

Donc celui-là seul qui a pu constituer toute la société sur la base de l’unité et sur l’organisation du travail, est capable de réaljser sans périls l’éducation commune, de même qu’il peut seul donner à cette éducation le caractère et la direction qui lui conviennent.

Bacon a dit : En éducation, il faut veiller sans cesse à ce que tout représente à l’enfant ce qui se passe habituellement dans la vie; autrement elle pervertirait les sentiments et les facultés au lieu de les préparer.

Ces belles paroles ne veulent pas dire autre chose, sinon que l’éducation doit donc être avant tout sociale et pratique. Il faut de

plus qu’elle soit intégrale, c’est-à-dire qu’elle développe tout l’homme : corps, intelligence, sentiments, vocations. Examinons comment Fourier accomplit ce programme.

Dès le jour de sa naissance, l’enfant harmonien possède deux mères également dévouées. L’une, celle de la nature, le réchauffe de ses baisers, le nourrit de sa vie, l’aime d’un amour égal à celui de Dieu; l’autre, plus froide, mais aussi plus puissante, plus éclairée , c’est la société elle-même, se hâte d’apporter au nouveau-né ses inépuisables ressources. Les médecins, les bonnes, les nourrices s’empressent autour de lui; soins délicats, science , lumière, chaleur, amour et sourires : tout lui est prodigué. Le fds du pauvre, est accueilli comme celui du riche :pas un cœur ne se serre, pas une paupière ne se mouille à son entrée dans la vie : il est partout le bien-venu.

Des salles splendides, bien chauffées, bien aérées, remplies de tous les objets qui peuvent contribuer au bien-être des nouveaunés les reunissent.

Ils sont divisés en trois groupes logés séparément, savoir :

Les tranquilles,

Les mutins,

Les braillards sempiternels.

La distance des salles entr’elles est assez grande pour que les cris de ceux-ci ne trou- Lient pas les autres. Les bonnes les plus patientes sont réservées aux mutins et aux braillards.

On voit que c’est déjà l’organisation sériaire qui commence. Il suffit le plus souvent de présenter un poupon de bonne humeur à celui qui criait, pour calmer subitement son chagrin et changer ses larmes en sourires : tant l’instinct de la sociabilité agit irrésistiblement sur l’enfance. A mesure qu’un poupon indiscipliné revient à des mœurs plus douces, il monte des braillards aux mutins, et des mutins aux tranquilles.

« La Civilisation toujours simpliste dans ses » méthodes, ne connaît que le berceau pourasi- » le du nourrisson.L’Harmoniequiopèrepar- » tout en mode composé alterne du berceau à » la natte élastique. Les nattes sont placées à » hauteur d’appui; elles forment au milieu » une cavité dans laquelle l’enfant peut se » caser, » et qui rappellent ces hamacs aériens dans lesquels les jeunes mères américaines suspendent leurs enfants aux branches

d’unbananier. « Des filets de corde ou de soie, » placés de distance en distance, arrêtent le « poupon sans le priver de se mouvoir, de » voir autour de lui, et d’approcher l’enfant » voisin séparé par un filet. » (Fourier.)

La salle est chauffée au degré convenable, pour tenir l’enfant en chemise ou en vêtement léger, et éviter, autant que possible, tout embarras de langes et de fourrures. Les berceaux sont mus par mécanique : une seule femme pourra en agiter vingt du même coup et endormir à la fois tout son peuple d’enfants avec une douce chanson. De tout temps les nourrices ont chanté; mais la nôtre devra même avoir la voix juste et agréable.

« Dès le berceau on habituera l’enfant à la justesse d’oreille en faisant chanter des trios et quatuors dans les salles des nourrissons, en promenant les poupons d’un an au bruit d’une petite fanfare à toutes parties. » (Foürier.)

Là promenade des nourrissons s’exécute dans de petites voitures traînées par des chèvres, des chiens ou de petits ânes, et elle s’accomplit suivant la saison, soit dans les allées des parterres, soit sous des galeries couvertes et chauffées en hiver.

Chaque mère peut nourrir elle-même son enfant, le visiter à toute heure du joui- et de la nuit, le prendre avec elle, ou le laisser à la

garde des bonnes et dans la compagnie de ses camarades : elle se résignera le plus souvent à ce dernier parti, s'apercevant combien son enfant s’y trouve plus heureux, et combien elle serait incapable de suppléer par ellemême à la multitude de soins et de ressources dont il est environné. Rappelons-nous d’ailleurs que par les bienfaits de l’organisation attrayante des travaux, chaque femme se trouvera affiliée à un certain nombre de fonctions, qu’elle ne voudrait pas abandonner.

Elle se hâte donc, après avoir allaité son enfant, ou bien après s’être assurée de sa parfaite situation, de retourner à son travail.

Les nourrices et bonnes font partie d’une Série de haut titre et des mieux rétr ibuées. Ce sont des femmes d’élite, belles; aimantés de la plus parfaite éducation, possédant une prononciation pure, et que leur vocation naturelle attire seule à ces aimables fonctions. Pour être admises dans la corporation, elles ont dû faire preuve d’études spéciales sur la constitution des enfants, leur hygiène, leurs besoins, leurs goûts. Elles ne sont pas d’ail— eurs enchaînées sans cesse à ces occupations qui, malgré tout leur charme, les rebuteraient bientôt; mais elles se succèdent les unes aux autres.

Un médecin, spécialement chargé de la

"oO : APPENDICE.

santé des nourrissons, les visite deux fois par jour. Il est, comme on sait, rétribué, en temps ordinaire, d’après le nombre des bien portants et non d’après celui des malades.

Aussi se montre-t-il infatigable dans sa sollicitude. Il s’étudie à prévenir toutes les causes du mal, à environner à chaque instant ses jeunes clients de toutes les conditions salutaires que sa sciencelui aura révélées. Il lui sera d’autant plus facile de réussir, que la vie active, variée, exempte de privations et d’inquiétude des parents, régénérera bientôt les races, et que la régularité de régime àlaquelle sera soumis chaque enfant, et l’abondance de toute espèce de ressources permettront au médecin d’appliquer avec assurance les lois de 1 hygiène ; car l’hygiène ne devient réellement. efficace que lorsqu’elle peut agir avec constance et qu’elle est générale. Hors de la Commune sociétaire elle ne peut donc pas acquérir l’importance qu’elle mérite.

A cette période de dégrossissement, succède l’enfance proprement dite : c’est alors que commence l’éducation. Notre bambin a de 3 à 5 ans. Des mains de ses nourrices et de ses bonnes, il passe, en partie du moins, dans celles des vieillards, qui sont, en Harmonie, les'amis et les guides de la jeunesse. Rien n’est plus conforme au vœu de la nature que

le rapprochement de deux âges, où l’extrême prudence de l’un tempère la vivacité irréfléchie de l’autre. Quoi de gracieux comme le tableau dé ces deux têtes naïves, d’un enfant et d’un vieillard, s'entretenant avec une douce familiarité !.

L’enfant est enrôlé dans' une série de petites corporations fonctionnelles se succédant graduellement les unes aux autres; elles le conduisent par une chaîne non interrompue jusqu’à la virilité: c’est là le grand pivot de l’éducation harmonienne.

L’éducation commence, en moyenne, à 4 ans et finit de 18 à 20. Elle se divise en trois portions principales :

Basse enfance, de4 à 9 ans;

Haute enfance, de 9 à 15 ans;

Adolescence, de 15 à 18 ans.

Pendant la première période, le développement est surtout physique; pendant la seconde, il est physique et intellectuel; pendant la troisième, il est surtout intellectuel.

Basse enfance.

Depuis quelques années on a compris que le développement du corps devait préoccuper l’éducateur, et on a mêlé un peu de gym-

nastiqueàFenseignement dès sciences. En Harmonie, l’éducation de la basse enfance est spécialement corporelle ; c’est une gymnastique intégrale de tous les membres, de tous les organes, de tous les moyens extérieurs de perception. Entre temps, plusieurs langues vivantes seront apprises par la parole à l’enfant, comme cela se pratique déjà maintenant dans les familles riches *.

L’éducation des sens se fait par deux méthodes : directement, en les exerçant tour à tour, et tous réunis; indirectement, en initiant l’enfant à de petits travaux corporels en rapport avec ses goûts et ses forces ; mais ayant déjà une utilité sociale.

On imaginera mille moyens d’accroître la puissance des organés, de donner aux membres de la force et de la grâce. L’enfant ltarmonien acquerra là v,ue perçante, l’oüïë fin, le tact délicat des sauvages. On l’ha bituera à

1 C’est un usage adopte de nos jours, dans toutes les bonnes maisons, d’avoir pour, soigner les petits enfants, des bonnes anglaises et allemandes, qui les habituent à s’exprimer dans leur langue. Céitè iriéthodë réussit parfaitement ; et il n’est pas rare de rencontrer des enfants de huit arts, qui s’expriment avec une (égale facilité dans deux ou trois langues. Le fils de l'infortunée princés’se Marie d’Orléans, bambin de sept ans, parle quatre langues: l’anglais, l’allemand s i’itiUieri et le français.

se servir indifféremment de l’une et de l’autre' main, à résister au froid et au chaud. Toute la hiérarchie des tribus enfantines reposera sur ces genres de supériorité. Pour franchir un degré, l’aspirant sera tenu de subir des épreuves de capacité gymnastique par-devant ceux auxquels il veut être réuni. Chaque corporation a ses privilèges, son costume d’apparat, avec emblème et blason. «Unbeau panache suffit déjà, chez nous, pour séduire un villageois, l’enrôler au régiment, lui faire signer l’abandon de sa liberté. Quel sera donc l’effet de ces parures pour enrôler un enfant au plaisir, à des réunions amusantes avec ses semblables ? » (Fourif.r.)

Les travaux industriels de l’enfant se rapporteront à l’agriculture ; à l’industrie et à l’éducation des animaux de produit, tels que versa soie, pigeons lapins* etc. Il s’occupera de la cueillette des petits fruits et des légumes; dirigera de petits attelages de chiens, de chèvres etd’ànes de petites races.

Mais il y a surtout un soin important dans la première éducation : c’est l’éclosion des vocations. Nous croyons fermement que Dieu ne fait rien au hasard, et que par conséquent chaque aptitude naturelle de l’enfant correspond à un besoin social. Aussi, loin de pré tendre, comme la docte civilisation} corriger

la nature, nous cherchons humblement h la comprendre. L’observation la plus vulgaire peut constater dans l’enfance un certain nombre de dispositions morales qui agissent à la manière d’un aimant pour la diriger vers les fonctions de la société. Voici les plus générales de ces attractions :

P Curiosité inquiète, mobile, insatiable; désir de tout voir, de toucher à tout, d’aller partout. — Attrait dujuretage.

2° Recherche des objets brillants, des ornements, des distinctions extérieures; amour de l’apparat, d’un cérémonial pompeux, des manœuvres militaires. — Attrait du luxe et des honneurs.

3° Besoin de mouvement, de variété, de bruit ; amour des jenx et des occupations bruyantes; désir de clouer, frapper, briser et construire. — Aurait du fracas industriel.

4° Manie de l’imitation. — Attrait de la singerie.

5° Amour des gimblettes, petits ateliers, petits ménages, poupées, brouettes, voitures. — Attrait de . la miniature industrielle.

6° Estime, enthousiasme de l’enfant pour celui de l’âge supérieur; désir d’aller avec lui, d’être immiscé à ses travaux,! ses jeux; déférence pour sa volonté ; confiance dans ses paroles.— Attrait progressif du faible au fort.

Les parents de notre monde ne voient guère dans ces tendances que des défauts ou des goûts frivoles : l’association en juge autrement. C’est précisément par là qu’elle attire l’enfance au travail et parle travail à l’étude. Des ateliers en miniature sont annexés partout aux grands ateliers, et pourvus d’instruments proportionnés à la taille des ouvriers: L’enfant, sous la conduite d’un vénérable , parcourt curieusement ces ateliers; il voit à l’œuvre les groupes supérieurs à lui ; il admire leur adresse, leur bonne mine, leur joie : «Un bambin de'4 à 5 ans voit aux » jours de fête des chœurs de chérubins de 6 » à 7 ans, portant déjà de grands panaches » d’autruche, et figurant dans les manœuvres » d’une parade. Cet aspect est pour les bam- » bins, ce qu’étaient les trophées de Miltiade o pour Thémistocle; ils lui font perdre le som- » meil. » (Fourier.)

Mais pour être admis à cette glorieuse phalange, il faut subir des épreuves. Le bambin conjure donc son vénérable ami de lui donner les enseignements nécessaires; car c’est la corporation elle-même qui agrée ses aspirants, et il n’est pas à craindre que le privilège ou l’intérêt porte la moindre atteinte à la sévérité impartiale d’un tel aréopage.

De proche en proche, l’enfant se trouvera

affilié à une vingtaine au moins de groupes de toutgenre. Ses aptitudes se dessineront nettement, Il reviendra de préférence là où il réussit, ilygagrierâun rang, une dignité; il abandonnera bientôt les fonctions où il se sentait trop iri— férieur, pour aspirer à de nouvelles. Peu à peu le cercle s’élargit; lès conditions de l’avancement deviènnent plus complexes ; plus générales. Il faut savoir la raison des choses : l’éducation intellectuelle et morale commence.

Moyenne èt haute enfance.

Dès l’âge .de 9 ans, notre élève, outré la connaissance de sa langue maternelle, possède plusieurs langues vivantes. Il est robuste et adroit; ii jouit d’une santé inconnue en civilisation ; il est initié à la musique, à la danse chorégraphique; il est déjà praticien en agriculture ; en botanique, en zoologie, en industrie, en mécanique, etc. On voit que la méthode de Fourier consiste à procéder du sensible à l’abstrait. L’enfant n’aborde encore les sciences que par leurs applications pratiques. Le livre, la règle pure viendront lorsqu’il en sentira lui-même le besoin : c’est le contraire de ce qui se passe en civilisation, où l’on se hâte de jeter l’enfant dans l’étude aride des mots, où

on le bourre d’abstractions grammaticales et autres, sans s’inquiéter de la marche des développements naturels. Dire combien de larmes" cette erreur nous a coûté à tous; combien d’avortements intellectuels elle a entraînés, serait chose impossible. „

Quant à l’enseignement proprement dit, Fourier pense avec raison qu’il n’y a pas une méthode exclusive devant seule être employée. Tantôt c’est l’enseignement mutuel, tantôt l’enseignement simultané , tantpt des entretiens familiers entre l’enfant et un de ses mentors qui porteront' le plus de fruit.

Mais la gradation hiérarchique des groupes industriels est toujours le pivot autour duquel tourne toute l’éducation, même littéraire, historique èt grammaticale.

Nous allons voir le développement moral s’y rattacher avec éclat. De 9 à 15 ans, période de la moyenne et de la haute enfance, les jeunes harmoniens forment deux corporations importantes, sous les noms de petites

HORDES et PETITES BANDES.

Les petites hordes se composent de toutes les natures vives, impétueuses, bruyantes, indisciplinées, insouciantes de la propreté et de l’élégance, rentrant au logis les vêtements souillés et le sangà l’oreille, se plaisant aux expéditions dangereuses, aux escapades.

Voilà, (lisent les moralistes, de fiers garnements! Eh bien! si on y prend garde, c’est ordinairement dans ces sortes d’enfants, ennemis jurés des livres, que së trouve le plus de générosité, de franchise, de bravoure, de dévouement et, même de vivacité d’esprit.

Ce sont là ces démons qu’on aime tant malgré leur violence, parce qu’ils sont presque toujours remplis de cœur. Malheureusement l’éducation civilisée ne possédant qu’un seul moule pour former toutes les natures, il faut, bon gré, mal gré, que ces bandits, ces J.-P.

Chopart, ces Bertrand Duguesclin deviennent des littérateurs ; qu’ils se tiennent éternellement immobiles sur un banc, quand le sang leur bout dans les veines ; qu’ils façonnent des abstractions philologiques, quand ils ne rêvent que courses, chevaux., compagnons; qu’ils fassent enfin, du matin au soir, tous les jours, toutes les semaines, tous les mois, tous les ans, le même ordre de choses, quand mille désirs nouveaux tourbillonnent sans cesse dans leur tête.

Aussi, lorsqu’ils échappent à cette affreuse contrainte de dix années, quel emportement de passion, quelle exubérance, quelle réaction terrible ! On se consolait de leur ignorance, en espérant qu’ils garderaient au moins du collège l’iiabitude de l’ordre et l’a-

ATPENDICE.

ïiiüiir du travail : ils ne respirent que la haine du travail, la haine de l’ordre , la haine de l'autorité. On croyait avoir formé des philo-, sophes, ils ne rêvent que plaisirs des sens.

Loin d’être capables de servir en quoi que ce soit la société, ils sautent à pieds joints pardessus ses usages, ses mœurs, ses croyances, et semblent prendre à tâche de les braver.

Tous ces désordres résultent de la compression imposée à la nature, qui ne demandait pour produire le bien que d’être harmoniquement développée.

En harmonie , l’établissement des petites hordes a précisément pour but de diriger vers le bien toute cette fougue passionnelle. Elles possèdent une organisation conforme au génie turbulent de-leurs membres. Elles sont constituées militairement;, leurs costü- 1 mes sont bizarres etvariés: elles montent les chevaux nains, et opèrent des manœuvres compliquées à la manière des Tartares. Le chef suprême de la corporation porte le titre de kan. Le langage des petites hordes est pittoresque, selon üexpression des ateliers, rempli de chique.

Les fonctions corporatives des petites hor des consistent dans toute espèce de travail, même répugnant, qqi demande à être accompli par dévouement. I.es sinistres à répa-

290 Appendice.

rer, les travaux imprévus et urgents, soit en agriculture , soit en industrie; l’entretien journalier des allées et des routes, etc.; elles accourentavec empressement, partout où il y a besoin de zèle patriotique, d’abnégation , d’enthousiasme; et semblables à un peuple de fourmis, elles suppléent à Ta force par le nombre.

Pour accroître l’attrait du travail par la brièveté des séances et l’émulation, souvent les PETITES HORDES d’une Commune réclament le concours de celles des phalanges voisines;

« Celles-ci viennent assister au repas du matin. » Puis après Y hymne religieux et la parade, on » sonne la charge avec un tintamarre de tocsin, * carillons, tambours, trompettes, hurlements ude dogues, etc. Alors les Hordes,conduites » par leurs kans, s’élancent à grands cris, pas- .. sent devant les patriarches èt courent fréné- » tiquementau travail, qui est exécuté comme » œuvre pie, acte de charité envers la com- » mune, service de Dieu et de l’Unité. »

Malgré les éminents services qu’elles rendent à la société, les petites hordes sont des moins rétribuées. Elles méprisent l'argent et se piquent d’un, dévouement chevaleresque.

Aussi portent-elles les titres de soutien de V unité sociale , de milice de Dieu -, et sontelles affiliées au sacerdoce. Leur considéra-

iion publique est immense, et dans les fêtes et cérémonies publiques elles prennent place avant toute autre corporation. L’amitié, les sentiments d’honneur et de subordination sont exaltés dans les petites hordes jusqu’à l’héroïsme. Celui qui aurait trahi un secret, abandonné un ami en péril, blessé les lois de la hiérarchie, serait exclu avec ignominie de la corporation.

Les petites hosides possèdent un trésor, fruit du travail commun et des offrandes d’enfants riches qui font partie du corps. Eh ! bien, ce trésor est dépensé en oeuvres de dévouement, soit pour réparer un sinistre social, soit pour venir en aide à une Série malbeureusb dans ses entreprises, etc.

Les petites hordes ont encore la haute police sur tout le règne animal. Elles examinent si les animaux domestiques sont convenablement soignés et traités avec douceur. Elles se chargent elles-mêmes de tous ceux dont la taille et la force sont en rapport avec les leurs. « Quiconque maltraiterait quadrupède, oiseau, » insecte, soit en le rudoyant, soit en le l'ai- » sant souffrir aux boucheries, serait justicia- '» ble du divan des petites hordes; et quel- " que fût son âge, il se verrait traduit devant " un tribunal d’enfants, comme mleneur eu » raison aux enfants mêmes; car ou a pour

» règle, en Harmonie, 'que les animaux n'é- » tant productifs qu autant qu’ils sont bien » traités, celui qui maltraite ces êtres hors » d’état de se venger, nuit en même temps à » la société et se montre lui-même au-dessous » des bêtes qn’il persécute. » (Fourur.)

Ainsi, on voit que tout en accordant un légitime essor au naturel impétueux d’un grand nombre d’enfants, Fourier trouve moyen de Tes faire concourir passionnément à l’ordre élan bien-être commun, et de développer en eux les plus hautes vertus morales. Il a résumé, en quelques mots, le caractère distinctif de petites hordes :

Elles tendent au beau par la route du bon.

Les petites bandes suivent la route opposée : elles tendent au bon par la routé du beau.

Les petites bandes se composent des enfants plus calmes, et qui allient à une humeur douce et pacifique le goût précoce de la parure et des belles manières, d’un esprit plus studieux et plus délicat.

On devine sans peine que les petites filles en forment la majorité. Les petites bandes sont conservatrices du charme social.—Leur organisation est toute romantique ; et leurs costumes offrent la réunion de l’élégance et du bon goût. Elles sont chargées du soin et de la police des fleur? et des arbrisseaux.—

Leur coquetterie est dirigée vers les choses publiques, telles que la décoration des salles de réunion, des modèles de costumes, de l’entretien du beau langage et des belles manières.

Elles se piquent d’étudier avec ardeur les arts et les sciences, de parler un langage irréprochable et de donner en tout l’exemple de la douceur, de la grâce, du bon ton, de l’amabilité et de la distinction.

Les PETITES HORDES et les PETITES BANDES ont des points de contact fréquents : dans les cours d’enseignement général, dans.les cérémonies religieuses, dans les parades! Leur émulation s’en accroît; elles concourent aussi les unes et les autres à des représentations scéniques que Fourier désigne sous le nom d’opéra.

L’utilité de ces sortes d’exercices a été senti par la plupart des grands éducateurs.

Et l’on sait que les jésuites leur donnent encore aujourd’hui une certaine importance.

La musique et la chorégraphie unies à la déclamation lyrique forment la base de notre opéra enfantin ; on y joint même la fantasmagorie, la physique amusante, les exercices corporels du cirque antique et les exercices équestres du cirque moderne. La science des costumes et des décorations y est fort cultivée. Éii un mot, l’opéra des enfants harmoniensest

le pittoresque résumé de toute leur éducation. Mais là, comme partout ailleurs, il y a organisation. Pour appartenir à tel ou telgroupe, il faut posséder un certain ensemble de connaissances. La corporation tient à honneur de n’adineltre dans son sein que des sujets qui puissent lui faire honneur et qui puissent accroître ses chances de supériorité sur les corporations rivales.

Adolescence.

Toute l’éducation sociétaire roule sur l 'attrait; c’est juste l’opposé de la nôtre. L’enfant voit des plaisirs dans l’accomplissement de tous ses devoirs ; l’organisation sériaire vient régulariser les attraits, les rattacher à la vie de la société , leur donner un but moral et religieux. Le jeune harmonien se montrera aussi passionné pour l’ordre que l’enfant de la civilisation aime le désordre et la destruction. 11 arrivera à l’adolescence, brûlant du désir de reculer le cercle de ses connaissances; son intelligence qui n’aura pas été rebutée par une culture prématurée et contrainte; son intelligence, ouverte à tout, servie par un corps robuste , par des organes exercés et souples, demandera à son tour un aliment plus élevé. L’adolescent voudra d’ailleurs être initié aux corporations supérieures, et, pour s’en rendre

digne, il suivra avec ardeur les cours d’enseignement qui s’offriront à lui. Mais combien cet enseignement ne sera-t-il pas plus intéressant, plus clair, plus solide que le nôtre? Parlera-t-on de science physique ou d’art?

l’écolier découvrira avec un charme tout personnel les causes, les lois de ces phénomènes qir’il a touchés au doigt, de ces méthodes qu’il a pratiquées si longtemps sans trop s eu rendre compte; ce sera comme un souvenir incessantdes jeux, des occupations, des plaisirs de son heureuse enfance. La généralisation lui sera facile, parce que son intelligence sera pleine des laits pratiques. Les sciences,les lettres, les arts lui apparaîtront dépouillés de cet appareil matériel, de ce cortège de mots arides, de formules, de détails innombrables qui en rendent aujourd’hui l’accès si pénible.

Le professeur lui-mème sera complètement métamorphosé. La variété de ses études et-de ses occupations en jettera dans son enseignement et dans son esprit.

Il ne sera pas condamné, comme aujourd’hui, à devenir une machine a latin, a mathématiques, à histoire. Il ne sera pas obligé non plus de faire le métier de gendarme et de geôlier., Son unique souci sera de gagner l’affeciion'de ses élèves, d’accroître leur ardeur par echarme de son enseignement,,et il y travail-.

296 APPEHDICK.

lera d’autant plus sûrement qu’il doit être rétribué en raison du nombre d’élèves qu’il aura su attirer à lui.

Ch'aqüe Commune ne saurait posséder, oh lë comprend, tous les éléments d’une éducation supérieure, tels que collections et bibliothèques , cours de haut enseignement, académies. C’est dans les chefs-lieux de province et d’empire que la Phalange enverra ses sujets appelés par la supériorité de leur nature à- une haute destinée. Elle les y entretiendra à ses frais, s’ils sont pauvres , et les suivra avec un amour maternel dans tous leurs développements. Aujourd’hui, ce n’est guère qu’en dépit de la société, malgré la résistance générale, et surtout au milieu du mauvais vouloir et de l’ironie de ses compatriotes que lejeune homme de talent, mai9 pauvre, parvient à conquérir une place dans le monde.

Il n’arrive ordinairement au but qu’à force d’intrigues et complètement dépravé. Alors comme il méprise la société, et comme il lui rend bien le mal quelle lui a fait! Encore pour un qui réussit, y en a-t-il cinq cents qui tombent en route de faim, d’épuisement et de désespoir : ce sont autant de trésors perdus pour l'humanité !

La principale des corporations de l'adolescence est celle du Vestalat. Elle a pour but

d’offrir à l’enfance, à la jeunesse, à toute la. société, un idéal de pureté qui y conserve l’amour des bonnes mœurs, le culte de la sainte pudeur, la poétisation des premiers amours. Le Vestalat durera environ de 17 à 20 ans. Il sera tout à fait libre ; mais aussi d’une irréprochable pureté. Les membres du Vestalat seront les princes de la jeunesse, leurs protecteurs, leurs anges gardiens. lis vivront encore de leur vie, présideront à leurs travaux et à leurs plaisirs. Le soin des temples les regardent principalement. La société reconnaîtra ces éminents services par des prérogatives et des distinctions de tonte sorte. Le corps vestalique tient le premier rang dans les fêtes. Toutes les corporations de fonctionnaires, toutes les hiérarchies s’inclinent en sa présence et lui cèdent le pas. La Phalange n’a pas assez de fleurs, d’étoffes brillantes, d’or et de perles pour en parer ses vierges ; et l’une des plus belles, élevée par ses compagnes au trône du Vestalat, paraît dans les cérémonies publiques sur un char magnifique attelé de chevaux blancs.

Enfin, lorsqu’un membre de cette corporation, cédant à la douce impulsion d’un premier amour , voudra entrer dans la vie de famille, il se retirera honorablement, du Vestalat sans avoir flétri son cœur par l’hypo-

crisie ou étouffé la voix de ses sentiments sous la contrainte. A quoi servirait la virginité des sens, quand l’âme n’est plus calme et que les désirs l’ont souillée?

Les Vieillards.

Ajoutons quelques lignes sur le sort des vieillards en harmonie. On a vu qu’ils étaient les guides, les pédagogues dé l’enfance et de la première jeunesse; ils seront encore particulièrement initiés aux fonctions religieuses. Un grand nombre d’entr’eux siégera dans le sein de l’Aréopage. .Ils ne seront pas comme aujourd’hui le but des convoitises d’un avide héritier; car la garantie du minimum leur permettra de disposer de la fortune qu’ils possèdent longtemps avant la mort, eu faveur ,de ceux qu’ils aiment.

N’étant à charge à personne , ils ne seront, pas exposés à ces outrages que leur prodigue si souvent parmi nous la féroce et brutale cupidité de leurs enfants? Chacun sait tout ce qu’il y a d’amer dans ces reproches cruels que tant de vieillards sont contraints de supporter de la part de ceux pour lesquels ils se sont dévoués si longtemps et qui oublient tout, les' ingrats! au moment où les devoirs de la piété

Filiale commencent à n’êtrc plus seulement un calcul ! Que de drames poignants se déroulent ainsi au sein du foyer domestique, sous l’aiguillon implacable des nécessités sociales, et dont la victime, outragée dans sa faiblesse, et frappée dans ses plus intimes affections, abreuve de pleurs le pain de l’hospitalité, et invoque chaque jour la mort comme un bienfait.

En harmonie, le vieillard est affranchi de la générosité des siens. Jusqu’à son dernier souffle, la société trouve moyen d’employer fructueusement les forces qui lui restent. Dans la maladie, il est confié aux soins d’une corporation spéciale de femmes et de jeunes filles. Du reste, la vie active, variée, gaie qu’il mena toujours l’ont garanti de toute infirmité ; il apporte partout un visage riant, une parole d’encouragement et un bon conseil. Enfin, il s’éteint doucement au milieu des siens, sans remords, sans effroi, et sans souffrance; car, dit un philosophe, la mort n’est pas sans charme, quand elle esc naturelle (Fontenelle), et il remet avec confiance son âme entre les mains du souverain juge, en disant avec un sourire à tous ceux qu’il aimait : Nous nous reverrons bientôt !...

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