‹ Notions élémentaires de la science sociale de FourierChapitre 33 sur 34 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

ïïlcrarcWc.

Théorie du Pouvoir.

L’élément hiérarchique est si fort inhérent à tout système d’organisation, qu’on ne saurait les concevoir séparés, et que posséder le principe de l’une, c’est avoir trouvé la source de l’autre.

La véritable notion de la hiérarchie nous est donnée par la loi sériaire.

Pas un atome, avons-nous dit ailleurs, pas un être ne se meut, ou ne vit indépendant et isolé : le développement régulier de chaque créature cesserait à l’instant même où se briseraient les liens qui la rattachent à l’univers, et par l’univers au principe suprême duquel tout émane.

Ainsi la planète que nous habitons serait frappée de stérilité et verrait ses éléments se confondre , si, sortant de son orbite , elle s’éloignait de l’astre dont les rayons la

fécondent, et dont la puissante attraction la contient et la guide. Mais ce que la Terre reçoit d’un côté, eHe.le rend de l’autre. Tous les êtres placés dans la'sphère de son développement obéissent à l’impulsion qu’ils en reçoivent, et aspirent la vie dont elle est pour euxmêmes le principal foyer.

Cette influence souveraine et féconde, cette fonction hiérarchique confiée à chaque créature dans la chaîne infinie, est la véritable base du pouvoir.

Dieu a fait les êtres inégaux : il les a subordonnés les uns aux autres : il a mis en chacun d ? eux un foyer de vie qui doit rayonner sur les êtres inférieurs : il a dope constitué une hiérarchie naturelle dont chaque créature est un agent plus ou moins élevé. Donc, pratiquement, le Pouvoir ne saurait être ppnçu que comme une action providentielle et bienfaisante exercée par le fort au profit du faible, et qui trouve .sa sanction morale dans le bon-? heur de l’un et de l’autre.

Envisagée de ce haut point de vue, la hiérarchie sociale nous apparaît émanant des lois de l’ordre universel, et remontant jusqu’à Dieu : omnis potestas a Deo est. ( Psaumes.) Nous y découvrons encore qu’appliqué à la société, humaine, le Pouvoir est bien évi-r demment Je fait de tous, puisque tous sont

des fonctionnaires utiles de la vie sociale.

Mais hâtons-nous de le dire : la nature, en posant si manifestement le principe et le but du Pouvoir, n’en trace pas avec moins de précision les véritables limites. Hors de sa fonction , l’étre perd toute importance : il y dominait, il est faible partout ailleurs.

Parmi les hommes, l’un a reçu en partage la vigueur, un autre l’adresse; l’un calcule, l’autre agit; l’un invente, l’autre applique ou dirige. Horace est un sublime poète ; placé sur le champ de bataille, c’est le moindre des soldats. Pascal fut le plus ferme logicien de son siècle; il ne comprenait rien à la poésie. A chacun sa mission : à chacun donc sa part du Pouvoir en proportion même de sa mission.

Et qui ne voit que cet éparpillement de facultés et de forces, dont le concours seul forme la vie sociale, devient le signe le plus éclatant de la solidarité humaine ?

Il y a des hommes qui réunissent plusieurs' supériorités : chacune d’elles forme un titre à la puissance. Plus il se révèle de facultés éminentes , plus il faut placer haut ceux qui les possèdent : ce sont des mines d’or qui appartiennent à tous.

D’un autre côté, il n’est peut-être pas de nature qui ne contienne un germe quelconque de supériorité, et qui, par le fait même,

ne puisse aspirer à commander. Dans tous les cas, partout où l’homme remplit un rôle utile, il doit concourir à la formation de la hiérarchie.

En effet, suffirait-il, pour que le Pouvoir social fût légitimement constitué, que tel fonctionnaire dît : Je suis supérieur : obéissez!— Non, sans doute; car, outre que le jugement individuel est sujet à erreur, la supé- . riorité n’est qu’un fait relatif. Vous êtes supérieur à ces dix fonctionnaires; mais vous êtes inférieur au onzième, au vingtième, au centième : votre droit au pouvoir n’est donc pas absolude même qu’il n’est ni universel, ni indéfini, mais spécial et resserré dans les bornes de la fonction où vous excellez. Il y a donc au milieu des prétentions individuelles matière à comparaison et à choix. Un seul principe peut dominer cet examen: l’intérêt général. La société tout entière n’a pas d’autre base. Or, qu’est-ce que l’intérêt général ? — La somme des intérêts'individuels. Ce sont donc les intérêts individuels éclairés et unis qu’il faut consulter. C’est le suffrage collectif qui doit proclamer les supériorités véritables, et par là même constituer le Pouvoir.

Voilà en quel sens le Pouvoir relève de. la volonté générale. Ce n’est pas que cette volonté en crée véritablement le principe : non,

le Pouvoir est dans l’être au même titre que la vie : c’est une parcelle de la puissance divine dont il est revêtu, c’est un devoir qui lui est imposé pour l’ordre et le bonheur communs ; mais la volonté générale constate les titres individuels, les proclame et s’y soumet librement. Elle est donc seulement l’interprète des volontés suprêmes : vox populi, vox Del.

Ainsi, pour être légitime, le Pouvoir social doit reposer sur cette double base : 1“ Supériorité NATURELLE ; 2° VOLONTÉ GÉNÉRALE j

et, pour demeurer conforme à la nature des choses et par là même utile sans danger, il ne doit être ni vague ni indéfini, mais limité à la fonction ou à l’ensemble des fonctions qu’il dirige.

Hors de ces principes, on ne saurait constituer’d’une manière vraiment rationnelle la hiérarchie sociale. Si ce n’est pas le plus capable qui commande, le Pouvoir n’a plus de base naturelle ni religieuse ; il nuit à la société au 'lieu de la servir. Si le Pouvoir n’est pas appuyé sur le consentement général, il foule aux pieds les droits et la liberté individuels ; il devient un monopole ; la’ société reste sans défense contre les ambitions et lés égoïsmes particuliers. Enfin, s’il n’est pas contenu dans les bornes de la fonction, il est

234 HUÉBABCHIE.

confus, il aboutit fatalement au despotisme

ou au désordre. Appuyons sur cette dernière,

condition.

Dans l’origine des sociétés, le Pouvoir, résultat ordinaire de l’usurpation, concentrait dans quelques mains tous les éléments de la direction sociale. Le même homme jugeait, tuait, commandait à la guerre et faisait les lois. Quant à l’administration, la mission par excellence du gouvernement, on n’y songeait peu, ou bien elle était abandonnée à des agents subalternes. L’autorité publique p’était qu’une confiscation des ressources et des droits universels au profit d’un petit -nombre de privilégiés. Peu à peu, tant par le progrès naturel des choses que par les révolutions violentes, les diverses portions du Pouvoir s’affranchirent de cette concentration stérile. Le pouvoir judiciaire se sépara de l’exécutif, qui, à son tour,.appliqua les lois que d’autres avaient faites. Le pouvoir religieux revendiqua sa juridiction distincte des tribunaux civils. L 'autorité municipale qui prit naissance à Rome, organisa fortement la cité, et sauva l’Europe, au moyen âge, de l’anarchie féodale.

Aujourd’hui le pouvoir législatif prime tous les autres et s’en est profondément séparé :

c’est un immense progrès.

Tout n’est.pas question de personnes dans la réalisation de l’ordre. Pour arriver à la combinaison régulière de toutes les parties d’un ensemble, il faut étudier ces parties en elles-mêmes et déterminer leurs véritables rapports. La Loi est l’expression de ces rapports : elle est donc en réalité le premier régulateur des éléments sociaux : la mission du chef consiste surtout à exécuter la loi dont il n’est que le représentant. Plus la loi est complète et juste, plus l’ordre général éclate puissamment, et plus le bien-être de chaque citoyen est assuré.. Mais de la même manière que c’est par le concours des suffrages que doit être constituée la Hiérarchie, de même c’est le concours des intelligences et des volontés qui, seul, peut décréter la Loi : il n’est pas donné à l’homme d’arriver au juste et au bien par une autre route que celle de l’UNION.

Toutefois l’union demande à être organisée : elle ne procède ni d’un mélange confus, ni de l’arbitraire. De ce que les droits de légiférer et d’élire appartiennent à tous les membres d’une société, s’ensuit-il que tous doivent voter toutes les lois et choisir tous les chefs ? Autant vaudrai t dire que chaque homme sait et peut tout.

Il y a des limites aux droits de chacun sa-

crées et infranchissables : cè sont, d’une part, l’intérêt général, et, de l’autre, la mesure proportionnelle des facultés et des besoins.

Nulle prétention naturelle ou sociale ne peut autoriser un homme à décider sur des questions qu’il ne connaît pas, à sortir de sa mission providentielle, et par là même à nuire aux intérêts généraux. Telle est pourtant la confusion dans laquelle sont tombés de tout temps les partisans du suffrage universel. Tout homme qui porte le titre de citoyen leur semble , par ce fait seul, devoir participer directement à la discussion des lois de tout ordre et à l’élection de tous les chefs.

Cette idée du gouvernement par le peuple, sans organisation hiérarchique et fonctionnelle, a traversé les siècles et vit encore parmi

Le parti républicain se préoccupe uniquement des moyens matériels par lesquels le suffrage universel serait réalisable, sans songer qu’il n’y aura jamais personne qui soit capable d’exercer ce suffrage vague et illimité; et que tout le monde en fût-il capable, tant qu’il y aura antagonisme entre les intérêts, on ne saurait empêcher le suffrage universel de développer sur une échelle immense les abus dont nous souffrons aujourd’hui. Car le gouvernement représentatif lui-même, quelque

peu de place qu’il accorde en réalité aux droits légitimes du citoyen, n’est pas exempt de cette confusion. Tous ces législateurs improvisés ici par le suffrage électoral (députés), là par le choix du roi (pairs), sont-ils véritablement à la hauteur du rôle immense, impossible, qui leur est confié? Faire des lois sur tout : c’està-dire déterminer souverainement l’universalité. des rapports de tous les éléments sociaux; disposer des destius politiques, intellectuels, moraux, industriels, religieux d’un grand peuple, quelle tâche!... Et pour y prétendre, que faut-il? Etre riche ou bon avocat.. Aussi l’examen et la discussion des ,lois est-elle la moindre affaire de nos chambres; et les questions d’intérêts et d’ambitions personnels, de rivalité politique, les préoccupent-elles avant tout. Sans doute les corps législatifs renferment un certain nombre d’hommes spéciaux ; mais outre que ces hommes spéciaux ne le sont par là même qu’en certains points, combien leur influence n’est-elle pas effacée par celle des hommes de parole? Combien la question politique ne domine-t-elle pas la question des affaires?

Allons plus avant. L’électeur lui-même saitil ce que doit être un député, et connaît-il assez l’homme qu’il investit du mandat souverain ? Won, à coup sûr. Et, d’autre part, le

Pouvoir exécutif, eu attribuant exclusivement à quelques hommes la formation entière de l’Un dés corps législatifs et le choix de tous les fonctionnaires publics du royaume, n’offre-t-il pas la même confusion 1 ?

Malgré ces vices qui sont communs aux gouvernements représentatifs avec tous les gouvernements passés, constatons cependant que les nations moderhès ont fait vers la constitution régulière du Pouvoir de grands pas : 1“ en tendant à substituer partout la loi, expression ( encore incomplète, il est Vrai] des volontés et des intérêts communs à la volonté arbitraire d’un homme ou d’une multitude confuse; 2° en cherchant à réunir les trois éléments politiques qui, jusqu’alors, avaient

1 La cause première de tous ces désordres est facile à apercevoir. Tant que la sociélé reposera sur la division des intérêts, sur les privilèges de l’argent ou de la naissance, sur l’exploitation du faible, il ne faudra pas que le Pouvoir, garantie de l’ordre social, puisse sortir des mains de ce petit nombre d’heureux qui en profitent Il sera nécessaire de conserver une unité politique ■ factice, qui exclue du Pouvoir tous ceux dont les intérêts sont contraires à l’ordre existant. Il y aura un pays légal, c’est-à-dire gouvernemental, composé de deux Ou trois cent mille citoyens , et un pays extralégal composé de vingt-cinq millions de prolétaires. La première des conditions pour arriver au Pouvoir devra être non pas la probité ou la science, mais la'richesse.

lutté entre eux : le roi, l’aristocratie, le peuple, afin de les pondérer les uns par les autres ; 3° en élargissant de plus en plus l’exercice du Pouvoir par la divisioh des juridictions»

tout en marchant vers l’unité de principes exprimée par la Souveraineté nationale ; 4° enfin, eu plaçant le pouvoir législatif, c’est-à-dire le pouvoir organisateur et social, avant les autres, et en le rapprochant de la source de toute autorité légitime par l’élection.

La hiérarchie, en deux mots, tend à sortir de la région politique, pour devenir de plus en plus sociale et de plus en plus fonctionnelle.

Ces données générales suffiront pour montrer jusqu’à l’évidence que la Théorie sociétaire représente sous ce rapport', comme sous tous les autres, les traditions sérieuses du passé non moins que les besoins de l’avenir.

On comprendra aussi pourquoi Fourier n’a pas construit sa hiérarchie à part de la société, en dehors des fonctions productives.

Une fois les lois de l’Association et de l’Unité découvertes, [apolitique ne pouvait plus être qu’une des faces de la Science sociale; et le Pouvoir revenait à sa constitution naturelle. Comment donc Fourier serait-il tombé dans le synchrétisme gouvernemental de ceux qui prétendent avoir réorganisé intégralement un

peuple, et avoir tout fait pour son bonheur, en constituant un idéal de Pouvoir, qui sur le droit divin ou la légitimité, qui sur le suffrage universel ? Autant vaudrait un architecte s’efforçant de soutenir une maison ébranlée en la chargeant d’un toit solide, sans s’occuper du corps même de l’édifice.

Organisation de la Hiérarchie sociétaire.

Dans la commune sociétaire, un certain nombre de personnes sont réunies pour accomplir de concert une fonction quelconque :

il fautunitiser les efforts, et par conséquent la direction ; il faut donc un chef. Qui doit l’être ? Le plus capable. Qui a mission de le découvrir? Les travailleurs associés. Leur intérêt est commun; les amours-propres se neutralisent les uns par les autres, et sont absorbés dans l’amour-propre de corps enfin, les travailleurs qui se voient à l’œuvre tous les jours ne sauraient pas plus se tromper sur leur mérite mutuel, que sur leur intérêt. Ainsi, la rivalité des groupes entre eux, la connaissance pratique de la fonction et de ses co-travail-

i Voyez Organisationdu travail, p. 197.

leurs que possède cliaque fonctionnaire, et l’association des intérêts environnentl’élection du chef du Groupe de toutes les garanties qu’il est possible aux hommes d’obtenir. L’élèction du chef de Série, par les chefs de groupe procède des mêmes lois et présente dès conditions de vérité aussi mathématiques.

Voilà le pivot de notre hiérarchie à tous ses degrés : le fonctionnaire éminent, chargé par ses égaux de la direction de l’œuvre commune : voilà le suffrage universel scientifiquement établi.

Puis au-dessus du chef il y a la loi. Sa constitution suit la même marche progressive. La loi du groupe est discutée et votée par le groupe : c’est un réglement tout spécial à la fonction. — La loi de la Série d’espèce est décrétée par les chefs de groupes. Elle embrasse la coordination des travaux de la Série, les relations des groupes entre eux, etc. ainsi en est-il à tous les degrés. — Deux raisons fondamentales empêchent que ces réglements corporatifs ne s’antagonisent entre eux au détriment de l’unité : 1° L’association générale des intérêts qui domine toutes les corporations fonctionnelles ; 2° l’engrenage perpétuel des groupes et des Séries par la variété des occupations de chaque travailleur.

Ces réglements déterminent les conditions

d’admissibilité dans la corporation;.ils tracent nettement les attributions et les prérogatives du chef, les droits et les devoirs du fonctionnaire. Le but de l’ordre en association se résumant dans la fécondité du travail commun et par là même dans le plus grand développement possible de l’activité du travailleur, la loi, votée par tous, ne pourra pas ne pas être la fidèle expression des intérêts de tous et de chacun. Elle sera accomplie passionnément. Toutefois possèdera-t-elle une sanction pénale?....

Il faut ici que le lecteur fasse quelque effort pour se dégager des préoccupations de l’ordre civilisé,-et se transporter en esprit dans le monde harmonien.

À quoi servirait d’avoir renouvelé toutes les conditions de la vie : d’avoir assuré à chaque homme une existence douce et honorable, d’avoir cultivé gratuitement ses facultés, d’avoir offert un essor libre à toute ambition, d’avoir fait le travail attrayant; en un mot, d’avoir cherché par des moyens aussi nouveaux qu’infaillibles à ranimer dans le cœur de l’homme l’amour de ses semblables, de l’ordre et du bien ; à quoi servirait tout cela, je le demande, si le sens moral n’en était augmenté, si la loi pénale ne devait pas être adoucie?....

Qui ne voit que la misère, la lutte des intérêts etl’ignorance ou la grossièreté des idées et des mœurs, sont les causes évidentes, palpables de l’immense majorité des crimes qui se commettent chaque jourPEhbien! en Association, il n’y a plus de misère, plus de lutte d’intérêts anarchiques, plus d’ignorance. — Y aura-t-il encore crimes et désordres ? Oui, dira-t-on, l’homme fait le mal pour le mal. C’est là une exagération aussi fausse que celle de ces philosophes qui peignent l’homme de la nature, naïf, sentimental et impeccable. La vérité est entre ces extrêmes : l’hommen’est ni bon, ni méchant abstractivement et sans but; mais en toute chose il cherche le bonheur: ou autrement, il fait toujours ce qu’il a intérêt ou plaisir à faire. Toute la question se réduit donc à savoir si l’intérêt et le plaisir peuvent coïncider avec le bien.

Or, qu’est-ce que le bien ? C’est ce qui est conforme à la nature et à la destinée d’un être? — Quelles sont la nature et la destinée de l’homme ? c’est de vivre par la société et pour la société de ses semblables.

Donc plus vous resserrez les liens de l’Association humaine sans violer la liberté individuelle, plus vous identifiez par rapport à l’homme l’intérêt, le plaisir et le bien.—Pourquoi donc y a-t-il tant de désordres, de lutte des

individus entr’eux? Parce que la constitution présente des sociétés place tout d’abord les intérêts en opposition ; qu’elle étouffe les sentiments naturels de confiance que nous éprouvons dès l’abord les uns pour les autres, par la nécessité de voir dans chaque homme un ennemi ; qu’elle nous contraint sans cesse, pour satisfaire nos premiers besoins, de travailler contre l’intérêt général; que, pour tout dire, elle vicie à tel point nos sentiments innés, que l’amour des hommes devient folie et l’égoïsme sagesse; et qu’on n’est aujourd’hui un homme sensé et raisonnable qu’à la condition d’avoir dépouillé toutes les illusions généreuses de la jeunesse , d’avoir cuirassé son âme de méfiance et de glace, et d’avoir concentré toutes ses sympathies dans le cercle étroit de la famille.

Cependant telle est l’impérissable puissance de la nature, même quand nous la foulons aux pieds, que, tout égoïstes que nous sommes, nous ne rêvons et n’admirons qu’affections partagées, patriotisme, union fraternelle, et que le dévouement à l’humanité nous paraît le plus haut degré de vertu, le dernier terme de la perfection humaine. Donc,au fond, le plaisir humain par excellence, le plaisir de l’intelligence et du cœur est conforme à notre destinée sociale, et ne peut être satisfait que

par elle. Il y a, sans doute, quelques organisations fatales qui échappent à ce cercle logique , de même qu’il naît des aveugles, des idiots et des muets ; mais ce n’est jamais sur des exceptions qu’il faut établir un principe. Que dirait-on d’un architecte qui proposerait de griller toutes les fenêtres, parce qu’il y a des gens qui sont fous, ou d’autres que le désespoir entraîne au suicide ?

Il peut donc exister une société dans laquelle on s’étudierait surtout à prévenir le mal, au lieu d’v pousser l’homme pour le punir ensuite ; une société qui n’aurait pas la faim et le bourreau pour sinistres appuis.

Est-ce à dire toutefois que nous repoussions tout moyen répressif? A Dieu ne plaise! il n’y a pas de principe, si exact qu’il soit, qui ne souffre exception.

Nous croyons seulement que le désordre sera d’autant plus rare que chacun aura plus souvent intérêt et plaisir à bien faire, et qu’alors les peines,, pour être plutôt morales que physiques, n’en deviendront que plus efficaces. Ne voit-on pas, aujourd’hui, un homme bien élevé se sentir plus profondément ému d’un reproche, d’un soupçon, qu’il ne le serai t par la violence ? Et, de même que le soldat français, dont l’éducation morale est plus avancée que celle d’un Cosaque, trouve, dans

son amour-propre, dans une croix d’honneur, dans le blâme de ses camarades, des stimulants plus énergiques que le Cosaque, qui ne connaît d’autre appât que le pillage, et d’autre crainte que le knout : de même, l’harmonien sera contenu plus puissamment dans les limites de l’ordre par ses propres sentiments que le prolétaire civilisé ne l’est parla faim et les gendarmes.

D’abord, en principe général, là où le travail régulier est le principe de tout profit, de tout honneur et de toute jouissance complète et durable, on ne saurait concevoir de châtiment plus efficace contre le désordre que la privation du travail.

L’exclusion successive du groupe, de la Série d’espèce, de genre, de classe, de plusieurs Séries et de toutes les fonctions, serait, pour Pharmonien', une échelle de supplices de plus en plus cruelle, et qu’il n’est pas à craindre, sauf exceptions très-rares , de lui voir parcourir. La privation de récompenses et de distinctions d’un côté, et de l’autre les délicates exigences de l’honneur corporatif, si bien senties même par les organisations les plus violentes ou les plus grossières ; le blâme, puis le mépris des compagnons de travail ; la désaffection générale (car, en association, celui qui trouble l’ordre ou n’accomplit pas sa

tâche, nuit aux intérêts de tout leraonde), suffiront, et au-delà, pour maintenir l’immense majorité des citoyens dans la scrupuleuse observation d’une loi qui, en principe, émanera de leur propre volonté.

Du reste, pour couper court à toute inquiétude sur les garanties de l’ordre sociétaire, j’ajouterai que nous n’affichons nullement la prétention de détruire l’ordre légal existant. Que, dans la commune associée, la civilisation apporte ses tribunaux, ses huissiers et ses prisons: nous le demandons expressément. D’abord les délits seront moins fréquents : personne à coup sûr ne pourra le contester; puis la transformation se fera peu à peu d’ellemême, et l’appareil redoutable de nos lois pénales, tombant en désuétude, finira par subir le sort de ces instruments de torture du moyen âge, qui pendent aujourd’hui, rouillés et inutiles, dans nos musées.

Revenons à la hiérarchie harmonienne. Par cela même qu’il y a, dans la commune sociétaire , organisation de chaque ordre de fonctions et de relations séparément, et de toutes les fonctions entre elles, d’après le seul et même procédé sériaire, il y a hiérarchie spéciale dans chaque ordre de travaux et de relations, et hiérarchie unitaire dans la commune d’après le même mode électif, —

De Série en Série la hiérarchie va donc s’échelonnant jusqu’à ce qu’elle atteigne le point commun à toutes les fonctions, et qu’elle se résume, d’un côté, dans une assemblée législative (que nous avons déjà désignée sous le nom de Régence, voyez page 164), et de l’autre, dans un magistrat unique, qui est le Pivot de l’administration intérieure et exté- ■ rieure d’une commune. Fourier lui donne le nom d’ÜNARQUE. — Il est presque inutile de répéter que le Pouvoir, de même que l’élection dont il émane, doit toujours être resserré dans les bornes de la fonction qu’il gouverne. C’est parce qu’il est nécessaire qu’une direction intelligente préside au développement de l’activité sociale, et non parce qu’il est doux de commander, que le Pouvoir existe. —Aussi, en Association, le chef suprême de la Commune ou de l’Etat, ne peut-il rien de plus, en dehors du .cadre de son action légale, que le dernier fonctionnaire. Le Pouvoir n’étant luimême ([U.’une fonction conférée à la satisfaction de tous, né saurait craindre de lutte ou espérer d’empiétement; il n’a à sa disposition ni soldats, ni bourreaux, et sa puissance consiste tout entière dans l’action régulatrice qu’il exerce en vue des intérêts communs. — Quatre Phalanges relèvent d’un Duarque; quatre Duarchies d’un Triarque. A chaque degré de

circonscription il existe aussi un Congrès dont nous avons parlé ailleurs. (Voyez page 165.) Puis viennent, sans solution de continuité, la province, le royaume ou l’empire.

De ce sommet, le lecteur peut embrasser à la fois tout l’édifice politique de I’harmonie. Il voit que les trois forces de direction qui existent dans la société, la Démocratie, l’Aristocratie et laMonarchie y sonten mêmetemp développées et limitées avec une puissance inconnue jusqu’alors.

1° La Démocratie y atteint son dernier terme de radicalisme, puisque chaque être humain exerce en Harmonie un droit de souveraineté absolue dans la sphère légitime et complète de sa puissance. Tout citoyen y est à la fois électeur et éligible dans toutes les fonctions auxquelles sa nature le rend propre; et la société lui accorde, dans l’éducation gratuite, tous les moyens de développer sa nature qu’il est possible de concevoir. De plus, la solidarité des intérêts fait que la valeur seule de chacun peut mettre une borne à ses espérances , et qu’il n’y a pas d’intrigues ou de cabales qui puissent empêcher qui que ce soit de monter aussi haut qu’il en est digne.

On ne saurait donc pousser plus loin le principe démocratique sans tomber dans la

confusion, sans nier toute spécialisation dans les facultés humaines et toute hiérarchie dans les fonctions.

2° Cependant,.de ce profond radicalisme 1 même, émane une Aristocratie plus réelle et plus indestructible que toutes celles du passé, parce qu’elle repose sur des bases naturelles, les inégalités de mérite et l’intérêt général; une Aristocratie qui, loin de diviser les hommes en castes égoïstes, les mélange sans cesse, puisqu’à tous les degrés, c’est toujours le plus habile, le meilleur (aptoro;), quels que soient sa fortune et son nom, qui commande.

3° Enfin, l’unité de direction, qui constitue le pouvoir Monarchique, est accrue et fixée en Association," parce que le parfait agencement de toutes les parties de la Hiérarchie fait que l’action du chef est plus simple, plus rapide, porte toujours à coup sûr, ne s’égare pas hors de sa sphère, et que sa puissance pour le bien devient, pour ainsi dire, sans limites.

Car on ne saurait concevoir un prince plus puissant que celui qui sera le représentant réel de tous les intérêts, et qui par conséquent pourra disposer de la somme totale des forces sociales.

Quant à la position personnelle du monarque, elle sera autant supérieure à celle de nos pauvres princes si tourmentés, que la

vie particulière de l’harmonien sera plus élevée et plus calme que celle de l’homme civilisé. L’Association ne croira jamais environner de trop d’amour, de splendeur.et d’hommages- la noble intelligence qui veillera sur ses destinées pacifiques et fécondes.

Cependant, après avoir constitué l’unité dans la Commune, dans la Province et dans l’Empire, le Socialiste ne pouvait pas encore s’arrêter. Toutes les nations ne sont-elles pas lés rameaux d’un même arbre ? Pourquoi la fraternité resterait-elle circonscrite par des limites d’une nationalité étroite? Pourquoi Y Association ne réaliserait-elle pas ce que tentèrent ou conçurent tous les ambitieux de génie qui ont régné sur une partie du monde : Alexandre, César, Charlemagne, Napoléon!... Le Christ ne dit-il pas à ses disciples : Allez, prêchez toutes les nations.... Il n’y aura plus qu’un seul pasteur et un seul troupeau.... Oui, à l’hostilité impie qui a jusqu’à ce jour divisé les peuples, doit succéder un fraternel accord; et le même principe qui aura p.u détruire l’antagonisme des intérêts individuels fera cesser aussi celui des intérêts nationaux. —Qui ne comprend, d’ailleurs, que si l’Association, sur l’éclielle restreinte d’une Commune, donne au travail une fécondité aussi grande que nous l’avons montrée, sa

puissance se trouvera centuplée en l’appliquant à l’organisation universelle des travaux humains.

Les royaumes s’uniront donc d’abord partiellement pour les grands intérêts de la paix générale et pour l’échange plus libre des produits ; puis ils finiront par se fondre dans une immenseU nité.

Alors disparaîtra du monde l’homicide discorde. Les armées destructives, transformées en armées laborieuses, emploieront à l’accomplissement des grands travaux d’utilité publique, au défrichement des landes, à l’assainissement des contrées malsaines; à l’embellissement des citées, etc., cet enthousiasme, ce courageux dévouement qu’elles ont si souvent consumés pour le mal. Quelle carrière ouverte aux Napoléons de l’harmonie!...

Alors une seule Capitale, un seul Congrès et un seul Souverain relieront entre elles les portions de cette hiérarchie grandiose et vraiment humanitaire.

La ville de Constantinople, assise dans la plus magnifique position de l’univers, entre l’Europe et l’Asie, et touchant par la mer au littoral de l’Afrique, la ville que Constantin avait choisie pour en faire la capitale du monde chrétien, ne semble-t-elle pas providentiellement appelée à devenir le siège de la

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véritable unité politique et religieuse du globe régénéré 1 ?

* Il ne sera pas sans intérêt de citer quelques paroles de Napoléon, qui indiquent un rapport frappant entre l’opinion de ce grand conquérant sur ce sujet et celle de Fourier.

« Une de mes plus grandes pensées avait été l’agglob mération, la concentration des mêmes peuples géo- » graphiques qu’ont dissous, morcelés les révolutions » et la politique. Ainsi, l’on compte en Europe, bien » qu’épars, plus de trente millions de Français, quinze » millions d’Espagnols, quinze millions d’Italiens, » trente millions d’Allemands ; j’eusse voulu faire dé b chacun de ces peuples un seul et même corps de nab lion. C’est avec un tel cortège qu’il eût été beau de » s’avancer dans la postérité et la bénédiclion des sièb clés : je me sentais digne de cette gloire...

b Après cette simplification sommaire, il eût été s plus possible de se livrer à la chimère du beau idéal b de la civilisation : c’est dans cet état de choses qu’on a eût trouvé plus de chances d’amener partout l’unité b des codes, celle des principes, des opinions, des senb timents, des vues et des intérêts. Alors, peut-être, à b la faveur des lumières universellement répandues, b devenait-il permis de rêver pour la grande famille b européenne, l’application du congrès américain ou b celle des amphietyons de la Grèce; et quelle perb spective alors de force, de grandeur, de jouissances, b dè prospérité ; quel grand et magnifique spectacle !

b .Quoi qu’il en soit, cette agglomération arri-

b vera tôt ou tard par la force des choses ; l’impulsion b est donnée, et je ne pense pasqu’après ma chute et b la disparition de mon système, il y ait en Europe

Là se réuniront les représentants de chaque empire pour traiter les questions d’intérêt universel, tels que les grands travaux de communication continentale, le défrichement des déserts, les vastes colonisations, etc. Là seront élaborées les lois supérieures de la piodiictipu et de Y échange, et les études de statistique générale qui permettront de féconder les ressources de chaque pays, et de faire pénétrer partout les bienfaits (je l’association. '

Un piajestueux et pacifique Pongrps examinera d ! uii point de vue plus haut qqe l’intérêt particulier les sujets de dissidence qui s’élèveraient entre les peuples, et rendra toute op-

» d’autre grand équilibre possible que l’agglomération » et la concentration des grands peuples. Le premier d souverain qui, au milieu de la première grande mê- » lée, embrassera de bonne foi la cause dés peuples, » se trouvera à la tète de l’Europe et pourra tenter » tout ce qu’il voudra. »

M. de Las Bases ajoute : « J’ai entendu maintes fois » Napoléon, et en diverses circonstances, répéter qu’il » eût voulu un institut européen, des prix européens » pour animer, diriger et coordonner toutes les assoi ciaiions savantes en Europe.... »

u L’empereur a gardé de nouveau le silence : mesus rant avec un compas des distances sur Id carie, il » disait Constantinople placée pour être le centre et n le siège de la domination universelle. »

(Mémorial de Sainte-Hélène.)

pression, toute violence, toute guerre impossible.

Des corps savants, formés des esprits supérieurs de chaque contrée, imprimeront un mouvement unitaire à tous les travaux de la pensée humaine, apprécieront et récompenseront les œuvres éminentes, généraliseront rapidement l’usage des découvertes utiles ; et présideront au développement d’un idiome plus riche, plus compjet. plus homogène que les langues passées, d’un idiome universel.

En un mot, de ce centre, vivante et sublime expression de la solidarité humaine, rayonneront sur le monde l’harmonie, l’ordre, la 1 umière, la paix et la fraternité !

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