‹ Notions élémentaires de linguistiqueChapitre 12 sur 20 · DE L ETYMOLOGIE · texte numérisé non relu

DE L ETYMOLOGIE

roit un événemerit fort curieux qui confirmeroi t^ je n'en doute pas^ mes théories sur la manière dont toutes les langues se sont formées , mais qui n'ajouteroit peut-être pas dix notions impoii:antes a l'histoire philosophique de la parole.

La famille de mots qui resteroit dans toutes les langues , après cette restitution amiable quarum sunt Cœsaris Cœsariy ce ne seroit pas la langue primitive absolument parlant ; ce seroit la langue autochtone de chaque pâys^ c'est-à-dire la langue primitive qui lui a été propre y la langue d'origine qui ne doit rien à personne, et qui expliqueroit tout ce que les étymologistes essaient en vain d'expliquer, sans en excepter les noms propres et locaux d'époque reculée sur lesquels on n'a jamais hasardé que de misérables conjectures/djestituées de toute vraisemblance.

Or, personne ne contestera que la langue autochtone d'un pays soit le témoin le plus authentique de son histoire.

Aucune histoire antique ne peut s'éclaircir

ET DU DICTIONNAIRE ETYMOLOGIQUE. igS

que par l'étymologie y et les savants historlologues de mon temps sont entrés si*largement dans cette idée qu'ils ne me laissent pas la peine de la développer.

Pour remonter logiquement aux premières langues ainsi qu'aux premières histoires, il ne faut que dépouiller le fruit de son écorce , le corps de son épiderme , le solide de sa surface , la réalité de son apparence. U y a là-dessus une historiette délicieuse de Bonaventure Desperriers.

Mercure porta un jour la vérité aux sages d'Athènes sous la forme d'un bijou resplendissant qui éblouissoit tous les yeux. Il le divisa en parcelles impalpables et les sema dans l'arêne. « Celui de vous, dit-il ^ qui en rassem- (c blera le plus grand nombre , sera le plus (c proche de la possession de la vérité. » Socrate, Platon, Aristote, en emportèrent tout ce qu'ils purent ramasser. Us l'éparpillèrent à leur tour. Le reste a passé de génération en génération aux demi-savants et aux sophistes.

194 ÔB L ETYMOLOGIE ,

En lexicologie > en histoire primitive^ on n'a jusqu'ici recueilli que des paillettes.

En histoire^ en lexicologie^ la vérité est au fond comme dans le puits de Démocrite.

Balayez l'amphithéâtre.

^ On me pardonnera de «récapituler souvent mes antécédents ou mes précédents ^ comme parlent les honnêtes citoyens qui font depuis une quarantaine d'années nos loix et notre

igÔ DES MOTS NOUVEAUX.

langage ; parce qu'il y a moins d'inconvénients à revenir sur se3 pensées qu'à en laisser perdre l'enchaînement.

J'ai voulu faire sentir l'abus de cette néographie presque sacrilège qui travestit et dénature le mot; qui dépouille la parole de ses traditions et de son génie , qui altère la plus belle des manifestations de l'intelligence humaine jusques dans sa plus pure origine ^ qui tue l'esprit par la lettre.

J'ai avancé , et je déclare encore que toute néographie est mauvaise et menteuse; que tout homme qui a le premier retranché une seftle lettre de l'orthographe de ses ancêtres a entaché ses titres de famille d'un faux matériel ; que tout prétendu amendement d'orthographe est une oeuvre d^ignorance, et que là remonte nécessairement la corruption de toutes les langues.

Cette question m'amèned'une manière toute naturelle à l'examen de la néologie^ qui est la science des mots nouveaux.

La première difficulté qui se présente, c'est

celle de savoir s'il peut se présenter des mots nouveaux chez les peuples adultes.

Et il faut d'abord distinguer les mots nouveaux en deux classes : la première qui représente les êtres réels et qui donne les mots nominaux ; la seconde^ qui représente les modifications abstraites de l'être ^ et qui donne les mots acquis de l'intelligence et du jugement.

Or, comme je serois désespéré de rester en arrière avec Gondillac dans une définition qui n'exige que de la clarté, je ferai mes efforts pour rendre celle-ci plus sensible à tout le monde.

Il y a en toute langue deux espèces de noms : le nom qui exprimera chose et le nom qui exprime la pensée.

Le problême ainsi posé, et bien entendu de part et d'autrç, j'arriverai sans peine h sa solution.

Oui, sans doute, les noms des êtres et des faits naturels peuvent s'accroître sans fin , car le terme de nos recherches et de nos découvertes est infini, comme celui de la création.

Non , sans doute , les noms que nous atta-

ig8 DES MQT8 NOUVEAUX.

chons à nos perceptions morales ne peureni pas s'accroître^ car nos perceptions morales ont des bornes fixes qu'elles ne franchiront jamais.

Le seul mot nouveau possible diez un peuple dont la langue est faite ^ c'est donc le nom propre^ le nom de la chose. La série des noms de l'idée y est aussi complète qu'elle prisse le devenir dans la forme actuelle de l'espèce.

Le nom propre n'a manqué nulle part à l'étrè ou au fait qui tombe sous les sens de l'homme.

Si cet être ou ce fait se distingue par des qualités spéciales qui lui sont exclusives ^ il a reçu un nom spfécial.

S'il se présente sous des caractères communs j il a reçu le nom commun à ses congénères.

La science et l'observation arrivent après y qui le soumettent successivement :

La première à la nomenclature des méthodes ;

DBS MOTS NOUVEAUX. IQQ

La seconde à l'application métaphorique des , comparaisons et des analogies.

Prenons un exemple entre dix mille : Les relations nous apprennent l'existence d'une certaine espèce d'animal exotique dont la Toix articule presque incessamm^ent un cri plaintif très^facile à saisir par l'onomatopée^ et qui peut se représenter par nos deux vocales Aï.

Ce nom est son nom propre ; c'est un mot de localité y ni plus ni moins étranger à nos Dictionnaires que VAi lui-même à nos régions ; qui appartient à une autre langue , et qui n'a aucun droit de cité légitime à réclamer dans la nôtre. Ce n'est pas un mot nouveau.

\jAî se rapproche par certains caractères saillants du genre homme de Linné. Les savants en ont fait un anthropomorphe ^ et ils en sont bien les maîtres^ mais anthropomorphe n'est pas françois, et ne le sera jamais. C'est un mot ou plutôt ce sont deux mots grecs. C'est un vocable de convention. Ce n'est pas un moi nouveau.

UAi est remarquable par la lenteur de ses

habitudes de corps ^ par la difficulté de ses mouTements locomotifs. Les voyageurs philosophes et pittoresques l'ont appelé le paresseux. C'est un mot fvançois y mais qui n'a rien de nouveau que son extension à une signification nouvelle^ puisqu'il étoit déjà substantif en françois dans une acception très-connue.

C'est une appellation métaphorique, une figure fondée sur l'aïialogie. Ce n'est pas un mot nouveau.

Remarquez que ÏAîy dans la première de ces acceptions , aura autant de noms qu'il y a de peuples qui l'aient nommé.

Remarquez que, dans la seconde , il aura autant de noms qu'il y a de savants qui aient jugé à propos d'innover en nomenclature.

Remarquez que, dans la troisième, il aura autant de noms qu'il y a de langues où l'idée que nous attachons à la paresse a été rendue par des mots et des signes différents. Jugez par là combien cette individualité deviendra multiple !

Vous n'admettrez certainement pas tous ces

nomm dans le Dictionnaire de la langue. Vous n-y admettrez pas j^ï lui-même, parce que vous avez sagement résolu en principe de n'admettre dans le Dictionnaire de la langue d'autres noms propres et spéciaux que les noms dont l'usage et la conversation se sont em-* parés pour des emplois utiles, et en vertu de quelques autorités expresses généralement reconnues.

Si La Fontaine avoit introduit le nom de Vj4i dans une fable , si le peuple se l'étoit approprié dans un proverbe , le nom de VAi féroit partie du Dictionnaire de la langue. Tel qu'il est, il n'appartient qu'au Dictionnaire de la science , et il en sera de même de tous les mots nouveaux de cette catégorie. * *

Je passe de ces mots positifs qui sont donnés par le fait naturel , à ces mots rationels qui sont donnés par l'intelligence. J'ai dit qu'en ce genre il n'y avoit poinl^ de mot possible qui ftit absolument nouveau, et voici pourquoi :

Un mot inusité peut s'innover dans la pa-

rôle ou dans le style de cinq manières diifë^ rentes : par traduction^ par extension , par métaphore, par archaïsme ou par fantaisie.

S'il en existe une sixième y je me fais fort de la réduire à la même solution.

La première, c'est la traduction. Elle consiste à transporter sur une idée dont nous avons le nom , un nom tiré d'une autre langue, et qui ne figure dans la nôtre qu'a titre de redondance; espèce de mots, soit dit en passant et sauf à y revenir, dont nous ne sommes guères enrichis ou appauvris que par le charlatanisme et la sotte vanité des pédants. Phlegmasie est la même chose en grec qu'mflaramation en latin, et celui-/:i f^échauffe^ mefit et ardeur qui remontent bien aussi aux racines latines comme la moitié des mots françois , mais qui sont essentiellement françois. Phlegmasie est grec. C'est un mot rétrograde, un mot repris à ]a source , une version cherchée dans le difficile et dans l'inintelligible. Ce n'est pas un mot nouveau.

La seconde, c'est l'extension. Elle consiste

DES MOTS NOUVEAUX. 2o5

a spécialiser un npuveau mode de l'idée ^ sans s'éloigner des radicaux convenus , mais en leur imposailty suivant le besoin ^ la forme ou la terminaison qui est propre à ce mode. Le barbare qui a fait d^ actif le verbe actîçer^ l'homme plus heureusement inspiré qui a fait d^ Elysée Fadjectif éljrséeriy et de graduel l'adverbe gra* duellement^ ont usé de ce procédé licite peutêtre au langage elliptique île l'improvisation y et que le goûl sanctionne quelquefois en se l'appropriant dans le travail reposé du cabinet. Le mot est alors un mot dérivé , engendré natui^Uément^ et qui n'attend pom* être admis que l'aveu du temps , de l'usage et Ae» bons écrivains. Ce n'est pas un mot nouveau.

La troisième , c'est la métaphore. Elle consiste à modifier par une figure vive et nouvelle la physionomies de l'expression , en faisant passer un sens usité à une acception qui ne l'est pas. Quand on a dit que V aigle fixait le soleil^ pour faire entendre qu'il atlachoit sur lui des regards assez fixes et assez pénétrants pour l'arrêter dans sa course, on n'a fait qu'une

2o4 DÉS MOTS NOUVEAUX.

magnifique hyperbole, et cette locution , francoise ou non • eût-elle encouru dix fois davantage les ana thèmes de Voltaire^ je n' Hésiterai jamais à l'employer; mstis cela, c'est une manière de parler, et non pas un vocable de première création. C'est un trope hardi et vrai; ce n'est pas un mot nouveau.

La quatrième, c'est l'archaïsme, ou le renouvellement inattendu d'un in»t ancien tombé en désuétude. Elle oon^i&te à reprendre dans les écrivains originaux de la langue des locutions ingénieuses et expressives que l'usage a laissé perdre, ou qu'un sot purisme a rebutées. Ceci est, entre nous, la meilleure manière de rajeunir, de revivifier les langues , et je ne cohnois pas une vieille langue où le talent s'en soit fait faute. C'est un des plus puissants artifices de Plutarque chez les Grecs , de Cicéron chez les Romains, d'Alfieri en Italie; en France , de Rousseau , de Bernardin de Saint-Pierre et de M. de Chateaubriand. Quand la jeune école actuelle a vouki rompre ouvertement avec lé passé classique, elle s'est pré-

DES MOTS NOUVEAUX. 2o5

cipitée à corps perdu dans l'archaïsme^ et c'est ce qu'elle a fait de mieux. L'archaïsme ressaisi avec goût, rajeuni avec habileté , approprié avec énergie au tour de la phrase et au sens de la pensée, est une conquête légitime. Ce n'est pas ijn mot nouveau.

La cinquième, c'est la fantaisie, l'innovation capricieuse d'un mot étranger aux radicaux prqpres de la langue , et qui n'y a point d'apialogie natur.elle, l'innovation téméraire d'un néologisme dont l'étrangeté fait tout le mérite. C'est ainsi que de dandy qui est à peine anglois;^ nous avons fait dandisme qui l'est encore moins; c'est ainsi que Voltaire s'égaie aux dépens de la parvuUssime république de Genève , avec un monstrueux barbarisme françois qui seroit un monstrueux barbarisme en latin. Ces mots-là sont des grotesques et non des signes, des vocables improvisés verbi gratiâ dans l'abandon familier d'une causerie, et qu'il seroit absurde d'employer ailleurs. Ce ne sont pas des miots nouveaux.

206 DBS MOT» NOUVEAUX.

Les langues ne s'accroitroient en mots e^ sentiels qu'autant qu'elles s'accroitroient en idé6s; et du moment où la civilisation est complète^ dans les limites qui lui sont données par la nature de l'homme ^ elle n'acquiert pas une idée. Tout ce qu'elle peut faire, c'est de remuer l'acception des mots, et de la tourner à son caprice; mais la raison du temps fait promptement justice de ces mensonges lexiques. Il y a quarante ans que motion étoit François dans un nouveau sens convenu; il y a dix ans qu'il en étoit de môme de libéral.

Libéral et motion ^ et cinquante autres mots pareils, ne sont plus François, parce qu'ils ne l'ont jamais été. On ne s'en servira demain que sous peine de ridicule.

Je l'ai déjà fait pressentir, et je ne sais pourquoi je ne le dirois pas ouvertement. Ce qui tue les langues dans leur principe le plus vital, c'est cette pléthore de mots dont la science vraie , et surtout la science fausse, les bourrent et les étouffent. Une fois qu'un nomenclaturier a mis le nez dans le Jardin des Racines grec^

ques y n'attendez plus de lui un mot françois en françois. Le monstre ne sait pas le grec^ mais il exigera que vous sachiez le grec pour l'entendre. Du françois de votre mère, il n'en est plus question. Le latin même est trop vulgaire pour son inintelligibilité systématique. Vous aimiez à voir une couronne de reinesmarguerites s'arrondir dans les blonds cheveux de votre petite fille! Oh ! cela étoit charmant! Mais , alte-lk ! Cette reine-marguerite , c'est un leucanthème! Et qu'est-ce qu'un leucanthème, s'il vous plaît? Voyez le Jardin des Racines grecques ; c'est une fleur blanche. Misérable qui n'a vu qu'une^^wr Manche dans la reinemarguerite! Faites et conservez des langues avec de pareils ouvriers (I) !

Éclaircissements.

(I). Je reviendrai ailleurs sur ce vice radical d«s nomenclatures <pii ont substitué partout le mot de convention au vocable naturel. Je dois dire avant tout que je ne suis pas le premier à m'en plaindre , et il m'en coûte j)eu , car. je n'ai pas la ridicule prétention d'arriver le premier à la découverte des idées. M. Jaume de Saint-

2o8 DES MOTS NOUVEAUX.

Vous est-il arrivé dans votre enfance de découvrir au pied d'un chêne à demi-calciné par

Hilaire, si connu parmi nos botanistes, me fait l'honneur de m'écrire qu'il insiste depuis trente ans sur le rétablie sèment de cette terminologie ingénieuse et pittoresque que nos méthodes ont détruite , et qu'il fut secondé dans son dessein par le respectable Antoine De Jussieu , que les maîtres actuels de la. science reconnoissent parmi leurs maîtres. Il y avoit cependant une raison prépondérante en faveur de la langue des méthodes , et je ne veux pas la dissimuler. C'est que sa forme la rend uniTcrselle. Appeler une fleur des prés marguerite on pâquerette ^ ^dmme les jolies petites filles qui en font leurs bouquets , il y a là une idée ravissante. La nommer chrjrsanthemum leurcanthemum , c'est-^à-dire à peu près une fleur d'or aux fleurs d argent , c'est une lourde absurdité , mais une absurdité frappée au coin de tous les pays , et qui a cours partout où l'on se sert de la fausse monnoie des nomenclatures. Un grand malheur, c'est que les natiualistes aient à peine étudié la langue de la nature, où ils autoient appris tant de belles notions ! Il y avoit manière d'allier beaucoup d'érudition à un peu de sentiment dans l'o/iomatotBchnie des choses naturelles-, et c'est à 'quoi l'on n'a jamais assez pris garde. Le nom est une des parties les plus intimes de l'être , et c'est pour cela sans doute que Dieu en accorda la perception au premier homme , à l'instant même où il le créoit d'un morceau de boue pour faire de lui le sanctuaire de la pensée. Toutes les fois que

le temps y in ilice cam^ un vigoureux et noble insecte qui brille de tout l'éclat de l'écaillé

la méthode s'est rapprochée de ce principe du nom dans son imposition , elle a fait merveilles ; toutes les fois qu'elle s'en est éloignée , elle n'a été que pédante et barbare. Donnez le narcisse des ruisseaux aux poètes, conservez à V anémone des bois son joli nom de sjrlt^ie, cela est à la fois philosophique et gracieux , deux qualités qui se trouvent rarement réunies dans les nomenclatures : Voilà des désignations caractéristiques sur lesquelles il n'est pas permis de revenir au gré de ces ravageurs de dictionnaires spéciaux qui bouleversent tout pour tout nommer. Il j a un insecte lugubre de mœurs comme de couleurs que nos anciens naturalistes appeloient le ténébrion présage de mort , parce qu'il n'habite que dans les lieux les plus obscurs , et qu'il préfère à tout autre séjour le terreau humide des vieux tombeaux ; je l'ai trouvé à bien des années de distance aux souterrains de Saint- Denis , dans la crypte de Sainte-Marthe à Marseille , et dans la cai^e de Rob-Roy, au comté de Lennox. Aujourd'hui , on en fait un blaps; et qu'est-ce qu'un blaps ? Un insecte nuisible ? Ëh bien f cela est prosaïque , cela est plat , cela est vague à force d'être général , et pour comble de maladresse , cela est faux.

Le modèle des nomenclatures , c'est la nomenclature astronomique, le chemin de lait , le chariot, le dragon, V étoile du berger. Aussi, ce sont des bergers qui l'ont laite.

polie, de lier une soie légère à un des tarses de sa dernière paire de pattes, et de l'abandonner à son essor, avec la certitude triomphante de le ramener à vous? Le pédant latiniste l'appellera un lucane , pour apprendre peut-être aux pédants comme lui que ce bel animal habite les bois {Jucos)y et il se gardera bien de l'appeler un sfhain , parce que sjrhain est trop connu. Le pédant helléniste l'appellera un platycère pour faire savoir à ceux qui savent le grec, que son scarabée a de larges cornes. Ne vous inquiétez pas de la terminologie de ces' gen&-là. Demandez au premiw berger^ et vous saurez que cet insecte est un cerf-volant, nom pittoresque, expressif, complet et françois pardessus toutes choses, qui caractérise l'espèce, et ses habitudes ^ et ses facultés , par une heureuse métonymie et par un juste attribut; la plus juste, peut-être, de toutes les métaphores du peuple! Les fabricants de méthodes s'en soucient bien !

Il n'y a que le peuple qui sache nommer les êtres créés, parce que. c'est à lui qu'il a été

donné de faire les langues , parce qu'il a seul hérité du brevet d' intention d'Adam (J). Quand Pline le Grand veut bien emprunter au peuple qui avoit vu un camelopardalis , le nom du camelopardalis y il ne va pas lui chercher

CLAIRCISSEMENTS.

(J). Le premier exemple venu en vaut un autre. On rapporte qu'un prince fort spirituel du dix-huitième siècle a inventé le nom àe falbala que les femmes donnent peut-être encore à une de leurs parures. Il visitoit une boutique de modes si bien assortie qu'on ne pensoit pas qu'il y manquât rien de tous les ornements d'une toilette élégante. Décidé à pousser à bout l'imperturbable assurance de la marchande, qui étoitprc^ablement jolie, il forgea dans sa tête le mot le plus bizarre qu'il lui fut possible de trouver, et demanda àe% falbalas. Elle se hâita de lui présenter cette garniture de robe qui a pris depuis le nom de volant à cause Ae sa légèreté , et qui se divisoit alors par le bas en pointes légères et flottantes. Il est évident que cette femme avoit l'instinct de la dénomination , si cela est arrivé ainsi , car falbala vient du pluriel laûn flabella , qui est fait lui-même deflammula, , comme flambeau et Jlambojer sont faits de flamme. Elle entendoit merveilleusement le principe générateur du langage, et j'admettrai volontiers qu'elle n'y pensoit guère.

dans une langue morte des synonymies inex-* tricables; il se contente de peindre la giraffe à mes yeux avec sa tête et son encolure de chameau ^ avec sa robe de panthère. Je n'ai plus qu'à la rencontrer au désert ou à la ménagerie pour la reconnoître. Pauvre enfant qui t'amuses d'un hanneton^ sais-tu que c'est un mélolonthe?

Cette science hétéroglotte ( il ne tient qu'à moi de faire des mots aussi ) ne s'est jamais déployée plus hardiment que dans la nouvelle nomenclature du système métrique, à laquelle Dieu me garde de livrer une guerre inutile et dangereuse. Je ne conteste pas que son unité soit un mérite de circonstance, dans une société compacte où l'on rapporte tout à l'unité de centralisation , et que ses noms , à l'orthographe près , ne soient composés par des gens qui sa voient un peu de grec. Le mètre est d'ailleurs pris exactement , quoiqu'à une fraction fort minime, sur l'arc du méridien, et l'arc du méridien est une chose qui tombe, comme on sait, sous les sens de tout le monde ;

nos ayeux n'étoient pas si savants; ils parloient françois^ et non grec, et ils rapportoient les dénominations des mesures à des termes de comparaison connus. Ils ignoroient ce que c'est cpiare et stère y mais ils n'ignoroient pas qtCoui^rée et journal de terre représentoient lai portée et la dimension quotidienne du travail, et qu'une voie de bois devoit en contenir à peu près tout ce qu'on peut en ençfoyer ou en convoyer d'une seule fois dans une voiture d'une capacité convenue. Us ne se faisoient aucune idée de gramme^ avec ses deçà y ses hecto et ses kilo y qu'il faudroit au moins écrire chilo , pour prouver que l'on comprend ce que l'on écrit , mais ils n'éprouvoient pas le moindre embarras sur la goutte , le grain et- le scrupule^ parce que c'étoient mots de leur langue et de leur intelligence qu'ils savoient même modifier, car du scrurpvde^ ils avoient passé au soupçon dans leur habile terminologie populaire, et cette nuance n'est pas k dédaigner quand il s'agit du verdde-gris et de la mort-aux-rats. Les grandeurs

géométriques les plus intimes i les plus usuelles de l'homme, étoient presque toutes prises sur sa propre taille , dans la proportion forte d'un individu d'élite. G'étoit le pouce qu'il avoit dans ses doigts; c'étoit le palme ^ calculé sur la largeur des quatre doigts qui partent de la paume de la main , et qu'on évaluoit à quatre doigts ou trois pouces; c'étoit la coudée , la brasse j le pied y qui se mesurent en se nommant, et qui peuvent très -bien s'exprimer sans doute par certaines fractions du mètre, mais je ne le$ dirai pas pour le mom^it, parce que je n'ai pas l'arc du méridien sous la main. Ija toise, c'est-à-dire le loUeSy devoit être le terme et le complément de cette approximation, puisque l'homme de six pieds en étoit le type. Ici se terminoit tout ce qui avoit immédiatement rapport à lui dans l'estima-^ tion dçs grandeurs, mais on vie»t de voir qu'il n'avoit pas été moins ingénieux et moins adroit dans l'estimation des autres mesures. Tout cela n' étoit pas fort savant à la vérité, cela n'étoit que parfaitement naturel > et qu'ingé-

nieusement raisonnable. Mètre, et stère valent bien mieux, et nous ne saurions manifester trop de reconnoissance pour ceux qui les ont inventés.

Ce que je n'ai pas la force de pardonner aux savants qui nous donnent si libéralement de nouvelles nomenclatures^ tirées d'une langue que nous ne savons pas^ et qu'à vrai dire^ ils savent à peine ^ c'est l'assurance magistrale avec laquelle ils réforment l'acception du mot, quand ils ne peuvent pas le détruire. Ainsi le pas de l'homme est consacré dans sa dénomination par un trop grand nombre d'usages fa-^ miliers pour qu'il ait été permis de le traduire en grec. C'est une chose déplorable. Eh bien ! Le pas géométrique est mesuré à cinq pieds dans les nouveaux dictionnaires , et Dieu sait si l'Académie Françoise n'aura pas admis cette définition hyperbolique dans celui qu'elle prépare avec tant de patience et de soin ! Cinq pieds sont la mesure, non du pas, mais du compas géométrique ,. c'est-à-dire le diamètre du cercle que trace un pied porté en avant ,

2l6 DES MOTS NOUVEAUX.

en prenant le calcaneum ou le talon de l'autre pied pour axe ou pour pivot. Le pas géométrique n'a que deux pieds et demi ^ moitié de ce diamètre, ^t c'est ce que personne n'ignore, excepté les doctes. Voilà cependant une hallucination scientifique qui nous fera passer pom* des géants aux yeux de la postérité. Nous ne méritons pas tant d'honneur.

U ne s'ensuit pasi de tout ceci que le système métrique actuel soit précisément mauvais ; je le tiens au contraire pour une des meilleures choses qu'on ait cru inventer depuis cinquante ans , et ce n'est vraiment pas beaucoup dire. Seulement, ce seroit porter les inductions un peu loin que de donner le calcul décimal pour une nouveauté, car il est vieux au moins commele chiflTre arabe dont Forigipe remonte un peu haut ; il est prouvé par toutes les autorités du langage , que le genre humain n'a pas attendu je ne sais quelle année de la République pour compter par dix, par cent et par mille. Cela est connu, et la démonstration écrite en seroit assez fastidieuse; quant à la

barbarie du système duodécimal dont on a fait tant de bruit , je suis obligé de suspendre mon jugement sur ce point , tant qu'on n'aura pas soumis au système décimal les -signes du zodiaque et les révolutions de la lune, dont le diviseur nous est au moins aussi familier que celui de Farc du méridien. C'est peu. Il faudra réformer l'anatomie dé la main de l'homme y étalon primitif de tous ses calculs y sans en excepter le calcul décimal , et qui , déployée à l'intérieur sous ses yeux, lui a enseigné le calcul duodécimal dans les douze phalanges des quatre doigts, articulés verticalement à la paume (K). Il est singulier que l'homipe

Eclaircissements .

(K). Le pouce représentoît l'à-poînt du quarteron. En transigeant de moitié , le commerce avoit fini par faire remise du treizième , et le treizième , c'est le pouce. Voilà pourquoi on appelle encore la bonne^main cette surérogation de bénéfice qui complète et parfait les marchés , parce que la main j étoit tout entière. Il nous reste une singulière tradition de cet usage dans la langue populaire, où le pouce signifie toujours un surcroît , une augmenta*

2l8 DES MOTS NOUVEAUX.

n'ait rien fait et rien dénommé sans raison* On ne s'en douteroit plus.

Les savants y les demi-^savants^ les apprentifs savants^ les faux savants qui font majorité dans l'espèce^ composeront des mots tant qu'ils voudront; j'en ai inventé^ Schrevelius aidant^ une centaine pour ma part^ et j'ai qudlquefois le chagrin de les retrouver dans les livres ; mais cela est bon , tout au plus , pour les Dictionnaires spéciaux. Dans le Dictionnaire des langues^ c'est un luxe ruineux et misérable ^ bien pire que la pauvreté.

Tirons au moins de ceci une induction immense, incommensurable^ dans ses applications à l'histoire phflosophique de la parole. L'homme naturel a le don de faire les langues.

tion indéterminée : Elle doit avoir la cinquantaine. -— Et le pouce, — Il a tiré dix 'mille francs de ce marché. — Et le pouce, — Je conviens que cette autorité est bien triviale, et cette induction bien tardive, mais il n'est jamais trop tard pour dire ce qui n'a jamais été dit. Et puis, j'ai peine à croire qu'un trouve des titres lexiques de cette authenticité dans les divisions de l'arc du méridien.

L'homme de la civilisation n'est capable que de les corrompre. Oh ! mon dieu I si vous accordez jamais une langue rationelle à l'huma* ni té y donnez-lui les mots nécessaires , et un peu de poésie avec !

Le peuple d'une langue qui commence fait la parole. Les savants d'une langue qui finit font de l'argot.

Il y auroit à s'égayer pendant une année entière sur le vocabulaire des chimistes ^ des naturalistes^ des médecins et des charlatans ; mais le lecteur en sait d'ailleurs autant que moi sur ' ces matières s'il a passé une soirée à VOdéon où l'on ne chante pas, et s'il a visité le Chei^alorama où l'on montroit un cheval de bois. Quand on fera un Dictionnaire définitif de la langue, il faudra élaguer tout cela avec les ciseaux impitoyables du Philosophe scyihe ; ce jargon emprunté ne seroit que du jargon , même dans la langue qui le fournit (L) .

Eclaircissements .

( L ). U n'y a point de signe plus certain de décadence

Je n'oserois avancer la même chose d'un mot hardiment ressuscité ^ d'une libre métaphore , d'une expression inusitée m^is bien faite, s'il s'en présente jamais, qui diroitclai- 'rement ce qu'elle veut dire. Pour quiconque seroit capable d'innover ainsi , ne faisons pas les difficiles. Le goût a ses droits et le génie ses privilèges. Le goût en sait plus que la grammaire, et le génie se passe d'elle.

 rhommé de goût, à l'homme de génie,

pour une langue, que la profusion de mots noureaux foiw mes d'une langue antique , et dont la construction manque d'analogies dans la langue même où ils sont introduits. C'est le renouvellement le plus manifeste du phénomène de la confusion primitive. La parole n'a pins dèfr-lors dans l'esprit des masses qu'une valeur de convention , un sens vide et sans réalité. Je conçois très-bien que les anciens aient appelé Panthéon un temple où étoient adorés tous les dieux , parce que cette signification étoît très-explicîte dans les radicaux du mot Parirthéùn. Qu'estHse que cela signifie chez nous, où l'on »>connoît à peine un Dieu , quand on daigne reconnoitre quelque chose au-dessus de l'humanité ? Ces rois de l'opi** nion qu\ine révolution fait passer du JPanthéon aux égouts , sont-ils des dieux ? Une postérité de six mois suf^

montrez au front de vos Dictionnaires cette simple inscription , imitée de celle de l'abbaye de Thélème :

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