‹ Notions élémentaires de linguistiqueChapitre 11 sur 20 · DE L ETYMOLOGIE · texte numérisé non relu

DE L ETYMOLOGIE

Un bon Dictionnaire , ce seroit le chartrier de la langue avec tous ses actes d'origine et d'alliances.

On a vu que l'Alphabet ne se fera jamais^ quoique tout le monde puisse le faire, parce qu'il n'y a point d'invention rétroactive d'une exécution possible dans le système des lan-

gues.

Il pourroit n'en être pas ainsi du Diction^ noire étjrmologique ^ s'il étoit bien conçu.

L'étyinologie repose sur des faits plus ou moins avérée. Poxu' l'esprit qui sait s'arrêter au vrai . elle est infaillible.

Malheureusement toutes les sciences de la parole touchent mi vague; et l'étymolagie , qui est la plus ^cacte des sciences de la parole, y touche comme les autres.

Mes idées sur l'importance radicale de l'étymologie ne sont pas plus nouvelles que la plupart de mes idées. Les esprits robustes du seizième siècle n'ont pas laissé beaucoup d'idées nouvdles à exploiter à leurs successeurs. Tous les lexicographes de la renaissance se sontiqp-

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puyés sur l'étjmologie. Tous les philologues du plus beau des âges modernes ont cherché à la surprendre dans sa «ource ou à la suivre dans ses dérivations.

Cependant il n'existe rien d!absolumeni satisfaisant sur les étymotlogies de la langue franooise en particulier; et on sait que j'ai pris la langue françoise pour objet général de comparaison dans ces considérations qui peuvent s'appliquer presque indistinctement a toutes les langues.

Une préoccupation trop 'naturelle aux sa^ vants f celle qui résulte d'une longue spécialité d'études et d'une habitude exclusive de recherches 9 a empêché l'accomplissement de ce prér cieux travail quand il pouvoit s'acccmiplir^ et lorsque les hommes n'y manquoient pas plus que les matériaux. On ne pourroit l'attendre aujourd'hui que d'une grande force de patience et de volonté qui est rare chez les riches , ou d'une complète abnégation de réputation et de récompenses qui est impossible chez les pauvres. U est donc probable que le Diction'*

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noire étymologique ne se fera pas plus que l'Alphabet.

J'essaierai de montrer pourtant coimment il devroit se faire , et comment il seroit fait depuis long-temps^ si la malheureuse manie à&A systèmes absolus n'étoit parvenue à embrouiller cette matière^ en la chargeant malà-propos de mille fois plus de fausses hypothèses qu^il ne falloit de simples notions pour l'éclaircir.

Il suffit de jeter un coup-d'œil sur les livres de nos étymologîstes potu* y découvrir la méprise radicale dont tous les systèmes absolus d'étymologie sont sortis. On a presque toujours voulu traiter la généalogie de la langue comme celle de l'homme , et lui imposer un ordre de filiation légitime auquel les faits les plus contradictoires dévoient se rapporter bien ou mal : erreur féconde en étymologies forcées.

Les langues secondaires , les langues de nouvelle formation , sont bâtardes , adultérines et plagiaires. Leurs titres ne remontent exclusi-

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vement à aucune langue antérieure en particulier^ mais à toutes les langues dont elles ont subi l'amalgame ou seulement le contact.

Ainsi la langue Françoise est évidemment néo-latine; mais quiconque s'efibrceroit de rapporter toutes ses origines au latin se tromperoit grossièrement sur près de la moitié.

Tout le monde en tombe d'accord.

Henri Estienne^ Léon Trippault, Joachim Périon, et une multitude d'autres qui sont ^enus a leur suite ^ ne se sont pas arrêtés au tatin; ils n'avoieht garde : c'étoit le fait d^une science trop commune.. Us ont demandé les origines françoises au grec, sans se soucier des intermédiaires.

Estienne Guichart a fait un pas de plus. Il les a cherchées dans l'hébreu. Et pourquoi pas , si elles y sont aussi ?

PifBrre Le Loyer qui étoit contemporain de Guichart^ et qui partageoit ses . doctrines ^ a beaucoup enchéri sur lui dans les inductions qu'il en a tirées. Il a fait descendre aux bords de la Loire une colonie juive de l'époque des

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Patriarches. Il a prouvé à sa manière qne tous les Angevins procèdent d'Esaû. Je ne sais s^ls ont conservé son goût pour les lentilles , et si Le Loyer s'est servi , pour donner de l'autorité k son système , de ce rapprochement de ma«vais ton; mais cette raison^ telle quelle, seroit certainement la meilleure de ses raisons.

Si on avoit connu alors des langues plus éloignées par le temps ou par les lieux , c'est chez elles qu'on seroit allé s'informer du berceau de la nôtre 9 car telle est la méthode immémoriale des philologues ; mais je crois que c'est Pezron qui établit le premier sous une forme spécieuse*, qu'on tint long-temps pour paï^doxale, l'existence d'une langue autochtone , anciennement propre au pays, dont l'usage avoit probablement précédé cehii des langues d'invasion et des langues de connivence , des langues imposées et des langues acquises. Aucun historien n'attestoit en efiet que les Gaulois n'eussent point parlé , et Julien , qui les louoit d'être silencieux, ne les accusoit pas d'être

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muets. Dans rtm et Taiitre eats, ils oiit furî^iisement changé depuis.

Sur l'hjpothèse de Pearon se bâtirent que bien que mal les systèmes absolus deBii^t, qai afi^roicha du vrai par un point où j^arpiTiBi^; de Court de Gébeiin^ qui rappoi^ta j^reèqm toutes 1^ langues de l'Ocôid^nt à la lafnh gàe èelti^^ue; dé le Brigant/de la ToUr d'Auvcirgiie , de Baooii^Tâcon , qui y i!^pportent tout.*

Nous matrchioDS dapoit à la langue primitÎTe par le bas-breton , quand un homme de génie s'avisa que ce n'étoit pas ainsi qu'on doit procéder dans l'investigation des étymologies, et que la plu» toisine est la plus sûre. IV^ Raj^ nouard reconstruisit le roman , intermédiaire incontestable entre nos langues autochtones et le latin des premiers peuples qui nous aient conquis' à la citilisation ; le roman de l'Occi-* dent et du Midi^ qui est en Europe la ligne é^piatoriale de la parole. Ce travail est un des plus beaux qui soient sortis de la main des hommes.

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. dépendant il y auroit du danger à en porter les conséquences à leur dernière expression , parce que l'absolu- est vicieux en toutes choses.

Cet inconyénient a été senti par les élymo* logistes éclectiques , car l'éclectisme n'est pas d'hier. Gille Ménage^ qui étoit un homme fort spirituel et fort savant^ a cherché l'etymologie partout où il pouvoit la trouver^ et son livre^ conçu d'une manière, très-philosophique^ n^est toutefois pas bon. Il faut expliquer cette réticence en parlant d'un si grand personnage.

Ménage étoit un homme d'Une érudition fort difitiscpv ce c{ui peut s'entendre dans deux acceptions^ l'une bonne ^ l'autre mauvaise; mais pour épargner l'embarras du choix ^ je déclare . que je l'entends en toutes les deux. H savoit immensément de mots assez bien , et quatre ou cinq langues à merveille ; il aimoit à déployer cette richesse coquette qui étoit l'esprit et presc{ue le génie de son temps. Le Diction^ naire étymologique lui en fournissoit une ex-*

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cdl^eife occasion qu'il ne perdit pas. Nous y perdîmes^ nous, un bon Dictionnaire étjrmO' logique. Il né l'a pas fait.

La conception -du Dictionnaire éPfmolo^ gique demande autre chose d'ailleurs que l'érudition de Ménage. Elle demande un tact exquis^ une délicatesse singulière de perceptions et de jugement , luie grâce d'état ^ un organe y et le docte Ménage n'ayoit rien de tout cela. Il hésite^ il tâtonne ^ il se sauve k travers des intermédiaires factices^ il invente des mots qui n'ont pas existé pour expliquer une liaison de tradition qui n'existe point. U sait tout ce qu'il faut de l'étymologie, excepté ce qui la constitue^ ce qvû ia fiiit^ ce qui la manifeste à l'esprit avec l'exactîliide simple et diaphane d'une proposition arithmétique; il n'y entend rien du tout.

Nous n'avons donc point de Dictionnaire de l'étymologie éclectique. Je doute qu'il nous en arrive un. M,. Morin a fait après Trippault, et tout4i-<fait de nos jouvs y un Dictionnaii;e des mots françois dérivés du gjcec , en deux vo-

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lûmes tn'S''f içii en àuroit dix aiijbiird'hfri-« Je dirai pourquoi et cornaient. Soit ouTirage est exacte consciencieux^ presque infaillikle; on peut y avoir pleine eonfianee^ qoâm) il sera complet j si on s'amuse k le éompletter; je te crois d'une grande utilifté aux sayauls^ àœs montreurs de panoramas et atix âfrtistes acpo*bates qui ne savent pas le grec. Mats à quoi esi^il bon pout' la langue françoise? Bans Fexcellent Dictiotinaîre de M. Morin, qui contiendra vingt mille mots quand on voudra prendre k peine de ramasser tous ceux qui se font^ il n'y a pas deux cent» mots français.

Rien de tout cela n'est> le DictiormMre éty-^ mologique qui manque & H Muigoe, et je le prouverai par une coitipàransoh fort sensible. Quand on cherobe a éclaircir une question d'état, ce n'est pas l'aïeul ou le bisaieul du sujet qui est Y inconnu k résoudre; c'est son père. Les questions d'étymologie , ce sont lés questions d'état des mots. L'étymologie, comme on l'a tsraitée , n'est pa» l'état du mot : c'est sa généalq^. Ménage est le d'Hozi^ de

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k grammains. Il a voulu blasonner tous les vocables de quartiers dont ils n'ont que faire. Veuton changer de métaphore? L'étymologie est le passeport de la parole. Elle doit indiquer clairement l'endroit d'où la parole esl> partie en dernier lieu^ et non tous ceux où elle a passé avant ce voyage. Il importe peu de savoir qu'un homme qui va s'établir k Saint-Denifc ait vendu dans sa jeunesse des peaux d'agneaux frisées k ToboUL , ou de la soie à Bénarès ; mais s'il a été honorablement connu dans son dernier séjour^ fàtr-ce MontmartHB ou Longjumeau , parce que c'est là-^lessus que se fonde son acception sociale. Voilà l'intérêt de la cité et celui du Dictionnaire.

Le véritable Dictionnaire étjrmologique d'une langue 9 ce sera donc celui qui en consacrera les étymologies immédiates : et je n'entends pas par-là qu'un Dictionnaire radical qiii remoBteroit aux sources les plus reculées de la parole 9 ne seroit pas un des présents lé^ plus précieux ^que la patience et le génie pussent faire à l'inteUigénce humaine. Je doute

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seulement de la possibilité de son exécution ^ qui exige autant de goût que de savoir^ et qui seroit peut-être prématurée dans l'ignorance où nous sommes de la plupart des langues de la terre ^ malgré le vain étalage que nous faisons de quelques recherches plus ambitieuses que solides. Je parle ici de l'intérêt spécial que chaque langue prise à part peut avoir à l'histoire exsrete de sa filiation. Hors de la, l'étymologie j quand ce n'e$t j^s un grand homme qui l'explore et qui l'interroge, n'est que le divertissement futile d'un esprit oisif. Soleil vient de sol^ latin : il n'y a rien de mieux démontré. Un latiniste vous dira que sol vient de solosy grec, qui signifie un disque, et je ne dis pas le contraire , mais qu'est-ce que cela me fait? Ce que je cherche, moi, c'est l'origine d'un mot françois , et non l'origine d'un mot latin. Si Fhelléniste va plus loin, et découvre à son mot solos une racine orientale, comme on s'en occupe aujourd'hui, tant mieux pour le Dictionnaire étymologique de la langue grecque avec lequel nous n'avons rien à

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.../ h^ JiL. .M^.. ~ «.

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démêler. C'est une autre étude fort curieuse et fort recommandable sans doute ^ mais ce n'est pas l'étude qui nous est imposée dans l'intérêt de notre propre langue. L'intelligence des mots de notre propre langue se réduit à connoître leur étpaolïygie immédiate ; leur intelligibilité plus ou moins patente se réduit à faire connoitre cette étymologte aux étrangers, par une orthographe invariablement fidèle aux radicaux.

C'est ce que nous n'avons pas fait. Nous n'ayons pas encore de Dictionnaire éty-mologique immédiat, et nous n'avons plus d'orthographe. Supposons maintenant que le travail que je demande ait été exécuté en France, et voyons ce qui en résulteroit.

Nous aurions une famille de mots dérivés du grec, et elle seroit peu nombreuse, car je ne tiens, pas pour françois tous les mots de ce genre nouvellemeBt fabriqués par les savants, et j'ai promis d'en dire la raison. Nous aurions une fapniUe considérable, une famille immense de mots dérivés du latin par Tinter-

igo DB I» ETYMOLOdlE

^Lédiaire du roman. Nous aurions une ample fsimille de mots d'usurpation , de conquête ou de Cjannivence ^ donnés à la langue françoise d'Alsace et de Lorraine par l'Allemagne^ de Bretagne et de Picardie par l'Angleterre , du Niç^rd et de la Provence par les Italiens^ de la Franche-Comté par les Espagnols; tous mots très-distincts^ très -^ caractéristiques^ trè&-i&elles à suivre jusqu'à leur source voisine. Ce seroit un livre aisé pour qui voudroit s'en donner la peine.

Admettons que ce livre aisé^ toutes les langi^es le font^ comme elles le feroient sans aucun doute si r.£urope, reposée de ses longes et inutiles convulsions ^ pouvdit.goûter un siècle de paix; si le congrès de sages , rêvé par Frédéric çt par Napoléon j pouvoit vaquer peiidant cent ans aux grandes afiàires de la société^ au milieu d'une population calmée dont la surface volcanique ne bouillonne pkis. Une chose men* veilleuse à penser^ c'est que, lorsque ce livre s^oÂt fait, toutes les langues seroient faites, et toute leur histoire avec elles.

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Je pi^éTOtô YOtne ol^'e^^tion^ ou plutôt ^ je o'ai eu en vue jusqu'ici que de la soUiciter, )1 re^Foit dans la lapgue françoise^ il resteroit dans toutes les langues après cette opéi^ation^ une famille de mots plus v^aste, peut^trei qu'aucune de celles qui ont passé sons nos yeux, et qui répugne à toutes les étymologies^ qui m refuse à toutes les traditions. Cette lap* gue qui a beaucoup effrayé l^s érudits , et qui leur a coûté trop de ridicules tentatiyes^ est 1^ plus précieuse de toutes. Rendez encore pe qui lui appartient au bas-breton de l'Ouest; rendez ce qu'il réclame au basque du Midi. Ce qui n'est à personne est à vous, et ce qui est à vous^ c'est l'or pur.au fond du cpeu^et de l'alchimiste.

Je &m» loin de croire que cette pierre philo*sophale de l'étymologie, ce sqFoit h langue primitive. La langue qui a été. parlée dans la première trilm de l'homme exprii^pioit un si petit nombro d'idées çécesi^ires i, que, si elle est restée radicale quelque part, c'est dans u^ très-fietit nombre de mots. Sa découT^te se-

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