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DE L'ORIGINE DES NOMS PROPRES ET LOCAUX

Parmi tous les mots qui sont à l'usage de l'hoimne^ il n'y en a point de plus invariables dans leur orthographe que les noms de personnes et de lieux. Il est même reçu à leur égard en thèse grammaticale que les noms

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propres n'ont point d'orthographe; et on entend probablement par la^ car cet axiome est fort mal énoncé , que leur orthographe traditionnelle et convenue n'est pas sujette à modification. Gelle-la^ grâces au ciel^ est interdite aux puristes et aux faiseurs d'innovations verbales. La néologie n'y a rien à faire.

La règle que les noms propres nont point d'orthographe doit donc se traduire ainsi : Les noms propres et locaux sont de tous les mots ceux qui justifient le plus authentiquement d'une orthographe légitime.

Gela devoit être ainsi ^ puisque le nom propre^ le nom local constate un fait individuel.

Mais existe-t-il un seul mot dans les langues qui ne constate pas un fait individuel à la chose et à l'idée, une valeur intime et originelle fondée sur la tradition, comme le nom ' de l'homme ou du lieu?

j Cette question est si claire qu'elle ne de-

t^ mande pas de réponse , ou plutôt elle répond

d'elle-même à toutes les innovations d'orthographe.

On ne contestera pas que l'homme insensé qui alta^e son nom paternel dans son orthographe^ s'expose à perdre ses titres d'hérédité devant la loi^ ses titres d'illustration , s'il en b, devant l'histoire et la postérité.

Le mot réelj intellectuel ou moral ^ qui laisse altérer son étymologie dans son orthographe^ ne devient pas moins étranger à la langue tout entière, que le nom propre débaptisé ne le devient à la famille, et le nom local au pays.

Tout écrivain qui dénature l'orthographe du mot qu'il écrit détruit donc à la fois ses liens d'analogie avec la langue dont il sort, avec les langues contingentes où il a des analogues, avec la langue par laquelle il a été adopté.

Je n'ai donc rien dit de trop en disant, et je ne saurois le répéter trop souvent, que l'homme lettré ou non qui modifie à son caprice l'orthographe des mots est coupable

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d'ignorance , de baribarie et de faux matériel.

Il est ignorant y parce qu'il ne sait pas que l'élément qu'il change ou qu'il détruit a une valeur intrinsèque, une signification virtueUe, qui en est l'esprit et l'âme, et qui disparoit dans son absurde néographie.

Il est barbare, parce qu'en retirant du mot son principe le plus vital, il le réduit à un simple simulacre d'idée , à une vaine formule d'argot qui le dérobe à jamais aux învestiga- . tions de Tétymologie et de l'analyse; il est bar* bare, parce qu'il anéantit sans nécessité les rapports essentiels des langues de même formation , et qu'il oppose un obstacle invincible à l'universalité de la tienne; il est bailiare, parce que cette nouveauté stupide vieillit en quelques jours tous les monuments antérieurs de l'écriture et de la typographie, et que pQ^r le sot plaisir de mettre un A ridicule à la place d'un rationel, il jette insolemment au pilon toutes les merveilles de l'invention de Guttemberg I

Il est faussaire enfin, parce que l'institution

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sacramentelle^ le sceau baptismal d'une langue , c'eat l'orlhographe ; et si je mettois queir (|ue différence morale entre là falsification du niAt et celle de l'extrait de naissance Qu du passeport ^ elle ne seroit pas à l'ayantage du néographe. U ose^ le néographe ^ ce que les tyrans n'ont pas osé^ ce que la sage raison des vieux peuples n'a pas permis à Auguste et à Chilpéric; il profane^ il viole la parole humaine!

Et la parole humaine ^ c'est quelque chose de plus^ n'en doutez pas^ que le chef-d'œuvre du génie : c'est la révélation de Dieu.

Aussi f je pose en fait que jamais révolution dans l'orthographe n'a été tentée que pai? un sot y et réalisée que par un sectaire. C'est à titre de sectaire que Voltaire a fait la sienne. Le grand écrivain n'auroit pas obtenu ce que la typographie de Kdil a concédé au patriarche des athées ; et je le dis sans amertume comme tout ce que je dis, car tl n'y a point de r^ voli|tion qui n'ait son origine dans la nature même des choses. Il faut que tout finisse pour i^ecommencer.

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Un avantage particulier aux noms propres et locaux^ c'est qu'eux seuls ne finissent pas^ et ne subissent de changements que ceux qui leur sont imposés par l'esprit des langues sm^-* cessives qui viennent s'en emparer avec de nouvelles générations , et même avec de nouveaux peuples. Une contraction de syllabes, une ellipse de lettres, une terminaison appropriée aux formes de la langue qui les saisit , voilà tout. Rome s'appelle aujourd'hui Rome , du commun accord des nations, comme au temps de Romulus.

C'est surtout en ce sens que les noms propres et locaux sont les mots les plus précieux des langues, puisqu'ils en sont les plus inaltérés.

Les noms propres et locaux sont parcon^ séquent les squIs mots qui puissent guider l'esprit à la recherche des langues autochtones , des langues primitives de nos races et de nos régions , et même de la langue primitive abso^ lument parlant, si Dieu a permis que l'espèce humaine possédât une langue commune à tous, entre les deux sublimes fictions qui séparent

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l'âge primitif de l'âge de civilis^ation , ou le paradis terrestre de Babel.

C'est que^ chose étrange^ ces deux familles de mots qui représentoient des individualités de personnes ou de lieux , représentoient originairement des êtres ou des idées. C'est que tout nom d'homme^ tout nom de lieu, a été d'abord^ et avant tout , le nom d'un être ou d'une idée, d'une forme ou d'un attribut ; ce que nous appelons bien ou mal un substantif ou un adjectif.

Voilà pourquoi j'ai dit, dans un chapitre précédent, que l'abbé BuUet s'étoit plus approché du vrai qu'aucun autre linguiste , dans son Dictionnaire Celtique ^ en rsqpportant les radicaux de sa langue autochtone auX' noms locaux qui n'avoient point d'explication immédiate. On ne trouveroit certainement pas dans tous les étjnmologistes réunis une pensée plus philosophique.

Que fut d'abord le nom de l'homme? Le nom de la qualité physique ou morale , de la faculté , de l'aptitude, de l'emploi , qui ledistinguoient parmi les autres. C'est ainsi que se

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^5o DE l'origine des noms propres

fait emeore le sobriqpuet ^ qui est une tradition vivante du même usage.

A k seconde , à la troisième généreitioti ; à Textension de la famille^ au développ^ùientde la trib^^ il ftiUut compliquer le nom de race povhr le^ Tendre individuel. On Taccdsta d*\m riom d'alliance , d'un nom de patronage , d'un nom de profession, d'un nom de résidence ou d'origine , du nom même de l'accidentai cai^ctérisoit l'hbmme dénommé, ou du fait qui le rendoit remarquable entre ses cognominaux. On agit ainsi de temps immémorial dans toutes 4es méthodes, car les hommes n'ont tien inventé de mieux.

' Dans la succession des temps , les noms devinrent très-i™ares et ti'ès-dîfiBciles k trouver, et ii y a liile excellente t^isdn pour delà ; c'est qde la multiplication des hommes est infinie , et que la multiplication des mots est bornée. Or, les hommes he peuvent point faire de mots, et s'ils pouvoient taire des mots ils auroiënt certainement fait des noms propres.

Us h'en ont jamais fait uh. Toits les noms

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propres sont des mots réels qui représentent une chose ou une idée.

Que firent-ils alors? Us recoururent au diminutif, à l'augmentatif, au mélioratif , au péjoratif, à l'extension, à la syncope, à la meta thèse, à Tanagramme, à toutes les formes du cas, à toutes les combinaisons du nombre.

Us firent plus. Ik laissèrent une ample carrière au caprice des orthographes, à la licence des traductions, au vague illimité des désinences. Je vous offre le nom de Jean au hasard, et je me tiens pour assuré de lui trouver deux cents dérivés authentiques dans l'état civil.

Ce n'est pas tout. Les langues n'eurent pas UH adjectif, pas un verbe, pas un participe, qui ne donnât des noms à l'homme , cpiand la première source du nom fut épuisée. Tout ce que l'homme pouvoit feire de mots , il l'a prodigué sur le nom de l'homme.

Qu'est-ce que cela prouve? Oh î cela prouve beaucoup ! C'est que le nom de l'homme , c'est HOMME. C'est que nous n'en savons pas davan^ tage. C'est que nous ne pouvons désigner l'in-

aSa DE l'origine des noms propres

diyidu que par le nom d'une chose qui tombe sous nos sens ou d'une idée qui nous est propre. C'est que le nombre des idées étant restreint et fixé y le nombre des mots . l'est également. C'est qu'il nous est impossible d'acquérir une idée y et par conséquent de faire un mot. Les signes de l'alphabet peuvent produire des combinaisons incalculables^ mais ces combinaisons ne sont des mots que lorsqu'elles rappellent un radical et qu'elles représentent un sens. Autrement ce n'est que la fantaisie informe du hasard. Ce n'est rien.- Des chiffres mêlés à l'infini donnent toujours des nombres^ parce que le chiffre exprime quelque chose d'infini j qui est le nombre. Des articulations mêlées à l'infini ne donnent qu'une quantité finie de mots possibles^ parce que le mot exprime quelque chose de fini , qui est l'idée.

Personne n'est plus intéressé à se faire des langues de convention que les initiés des sociétés secrètes, que les conspirateurs, que les voleurs. Toutes leurs langues sont métaphoriques. Toutes leurs langues sont radicales.

Toutes leurs aUusions , toutes leurs étymologies^ sont rationelles. Us font des tropes^ ils font des énigmes^ ils ne font pas de mots.

Ce que j'ai dit des noms de l'homme n'est pas moins vrai des noms Je localités^ mais l'investigation de ceux-ci est bien plus précieuse dans la recherche des radicaux autochtones , et la raison s'en présente d'elle-même. C'est que le caractère évident et prononcé sur lequel s'est fondée la désignation de l'individu , est toujours allé s'altérant , se modifiant , se changeant quelquefois du tout a\i tout dans la race, tandis que celui sur lequel s'est fondée la désignation du lieu n'a subi presque nulle part de révolution assez intense pour y perdre sa physionomie primitive. Les descendants de Scévole sont rarement gauchers, les descendants de Coclès ne sont pas essentiellement borgnes; et les rivières ont peu changé de cours, les montagnes ont gardé leur place.

L'étymologie des noms locaux nous conduiroit donc naturellement aux radicaux primitifs de chaque pays.

2 54 i>£ l'originIë dès noms propres

Voici le plan d'un travail facile > et cependant sublime , car il vous donneroit la clef de vos origines. Elaguez du Dictionnaire géographique de la France tout ce qui s'explique par des radicaux purement françois , héo-latins et latins ; c'est même chose. Blaguez tout ce qui s'explique par l'établissement d'une colonie étrangère , ou la prise de possession d'un conquérant; ne craignez pas de rendre Strasbourg aux Allemands (c'est du mot que je parle et lion de la ville, Dieu m'en préserve! ) : et arrêtezvous seulement aux noms locaux dont la signification vous échappe tout-à-feit. Ce que vous n'efltendez pa» dans les langues , je le répète y c'est votive lailgUe originelle. Or, je ne connois pas d'autre moyen de la trouver.

Vos homs locaux se rapprochent tous plus ou moins par des radicaux inconnus , mais qui sont communs entre eux. Cet alphabet radical sera bientôt fait sur votre Dictionnaire éinondé de toutes les superfluités de nouvelle origine que je vous ai indiquées , et il se réduira surtout à peu de chose pour les termi-

tiaiiotis, qui sont fort cai^actéristiques dans ce genre de mots. Je conviens que vous fi'ate^ encore que des radicaux inintelligibles en âjvpârence , mais vous êtes bien avancés.

Rapportez ensuite chacun de ces radicaux à chatfun dê^ .lieux auxquels il a été iniposé. Cherchez ie trait d'affinité manifeste par lequel ceux-ci se ressettiblent, et vous serez tout près de le signification de ceiix4à. L'affitiHé constante d'ttn fait topôgi^f^ique vous conduira sans peine à la certitude d'une étyitiologie > Car yaàs savez déjà cômiïie hioi que rien

n^a été nommé sans , raison. Vous ne dôutet*ez

jamlais que /oie li'indiqiie url lieu élevé, Cotnb une Vallée creuse et profonde , Sdlrh une retraite naturelle ou factice au miliieu dei ro-^ cheA, jéf' et D'out' le passage d'un fleuve ou d'un torrent; je Ae stds pas plus instruit que vous sUr ces hypothèses > puisque les livres n'en disent riett , mais j'y crois fermement.

Vous irez plus avant encore , dar je n'ai cité jusqu'ici que des exemples vulgaires. Vous nous appreinlrez pourquoi de hautes montagnes ont

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reçu le nom simultané de Lomond et de Jm*a à Test de la France , à celui de l'Ecosse , et dans des parties bien plus reculées du monde : vous nous direz comment il se fait qu'une plaine de sables y chargée de ruines ^ s'appelle Camac dans la Haute-Egypte comme dans le département du Morbihan ^ et vous nous le direz avec ime autorité incontestable , car ce s^nt là des faits d'induction qui se révèlent à l'étude^ qui se livrent à l'iiltelligence plus aisé*ment que le mystère des hiéroglyphes dont nous faisons tant de bruit ^ et qui ne nous mènera jamais bien loin.

Si vous me répondez que le mystère des hiéroglyphes importe tout autrement k notre perfectibilité que l'origine du nom de votre village^ et que l'histoire de Ramessès, fils d'Orus^ est la seule qui soit digne d'être épelée dans les monuments de la linguistique , je ne vous contrarierai pas. C'est /une affaire de goût. Nous allons parler d'autre chose.

Il y auroit d'excellents volumes à écrire sur les noms propres , même après Laroque , Ge-

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belin et M. de Salverte. La manière dont ces mots se sont formés chez tous les peuples est une des choses les plus curieuses qui se soient offertes à l'examen des savants. Je ne sam*ois dire positivement, mais je crois pressentir que cette famille verbale, bien développée et bien connue , jetteroit une immense clarté sur le reste des langues, dont toutes les formes, ainsi que je le disois tout à l'heure, ont été épuisées dans ses combinaisons. On y recon^noîtroit probablement jusqu'à l'esprit, jusqu'au génie, jusqu'à la morale des nations; et ce n'est pas trop présumer de la portée de cette étude. Voyez le nom patriarchal toujours empreint dans sa signification du sceau d'une origine sacrée; le nom oriental exubérant d'éléments poétiques et de riches métaphores; le nom roiùain ample, multiple, magnifique, éternisant la race, caractérisant l'individu comme un signalement, et l'enveloppant de ses trois plis comme un riche manteau qui sied aux seigneurs du monde; le nom dés montagnards d'Ecosse, dernière tradition d'une

nSS DE l'origine des I^fOMS PROPRES

(pnne éyanoiûe de la société, mais qui gout serre partout le souvenir de la tribu et du père; yoyez ces noms nobiliaires du Nord djont la terminaison rappelle toujours upe filis^ tion historique et solennelle, et com|>arez-4es à ces noms nobiliaires de l'Occident dont la forme matérielle ne rappelle jamais qu'une usurpation de territoire I On m'ôta:*(Ht difficilement de la pensée que l'histoire de^ noms propres ain^i conçue est une de$ parties essentielles de l'histoire du genre humain*

11 est vrai de dire, cependant, puisque j'ai touché à ce point de conpexion où ils se oonfondent, que les noms propres et les noms 1qc^i;ix se sont fait des emprunts perpétuiels dans f;ous les âg?s et dans tous les pays. Le héros, le fondateur, le maître a dim^ son nom à des yiUes ; le législateur a n<wmaé de Testes contrées, le navigateur a noi?«mé un QjLOivie ; et de même , dans le 91ms répiproque , le plus orgueilleux des patariciens a lamé disr paroître le npble nom des ]\f arcius sous ccjui de Goriolan , avec autant d^ dédain qu'un des

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princes de la littérature renaissante^ l'humble nom de Jean Bassus sous celui de Politien .

. Qui sait aujourd'hui que le Pordenone s'appeloit Liciqio , et le Bourguignon Courtois?

Qui se rappellera dans quelques années que Napoléon ou Bourbonr-J^endée fut autrefois la Roche-sur-Yon ?

C'est à défaut d'avoir réfléchi sur ces mutations naturelles du nom propre au nom local , et vice versa ^ que des écrivains qui ne manquent ni de jugement ni de goût , sont tombés dans de si lourdes fautes sur l'onomatologie historique.

Voltaire y est fort sujet ^ et ce n'est malheureusement pas la plus grande de ses erreurs.

Ce grand homme d'esprit^ qui a fait un genre littéraire de la poésie fugitive ^ et qui n'aura jamais d'égal dans la facétie^ n'a trouvé que l'absurde et le ridicule toutes les fois qu'il a toui^hé à la science des mots ^ la plus saine et la plus intelligente que Dieu ait donnée à l'homme , si ce n'est la seule.

Voltaire, comme tous les hommes de son

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