‹ Notions élémentaires de linguistiqueChapitre 15 sur 20 · DE L^ORIGINE DES NOMS PROPRES · texte numérisé non relu

DE L^ORIGINE DES NOMS PROPRES

temps , est arrivé à l'envers de la civilisation , et il n*a pa^ retourné l'étoffe.

Il est très-plaisant de l'entendre discuter l'authenticité de la loi salique^ à l'occasion des noms de Yisogast ^ Yindogast ^ Sologast et Bodoga^t qui l'ont signée, parce que ces noms, dit-il f sont les noms de quatre châteaux forts del'Allemagne. « G'estla fable du singe d'Ésope, ajoute ce grand critique :

Notre magot prit pour ce coup

Le nom d'un port pour un nom d'homme. »

Je tremble de penser que M; de Ybl taire eût été noyé tout aussi impitoyablement par le Dauphin savant du fabuliste , s'il lui étoit arrivé dans un pareil hasard de débiter une phrase pareille ; car ce Dauphin qui parloit du Pirée, ne manquoit pas de savoir qu'il n'avoit été construit que plus de cent ans après le règne de Crésus , sous lequel les traditions des biographes vrais ou faux s'accordent à faire florir Ésope : mais ce n'est pas la la question.

J'accorderai très volontiers à M. de Voltaire que les noms de Visogast, Vindogast, Sologast et Bodogast^ ou tout autre nom qui af-« fecte la même désinence^ ont été originairement des noms de châteaux-forts; mais je me demande comment M. de Voltaire qui s'étoit fabriqué un nom terrien ^ en corrompant de sa ridicule orthographe celui de la patrie de Volaterran et de Daniel de Volterre, a pu douter de la possibilité de cette extension du nom local au nom propre d'homme y surtout dans cet exemple spécial , lui qu'on avoit loué dans son enfance d'éclipser la célébrité précoce du petit Beauchateau ^ et qui avoit cajolé plus tard avec une rare complaisance les innocents débuts du petit Neufchateau. C'étoieut là aussi des noms de châteaux ^ ou il n'j en a guères , et il est cependant presque certain que Beauchateau et Neufchateau ont existé. Us sont dans les Dictionnaires historiques.

Qu'auroit dit M. de Voltaire si on avoit répondu à son doute sceptique par l'autorité d'un poète tragique de son temps et de sa

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connoissance , qui a personnifié en deux princes frères et rivaux la ville de Vendôme et la ville de Nemours , et prêté des passions toutà-fait humaines à deux petites cités de la Beauce et du Gâtinois ? Notre magot , pour ce coup, ce seroit l'immortel auteur ê^ Adélaïde du Guesclin. Les dauphins doivent avoir bien de la peine a s'y reconnoître, quand ils veulent distinguer un savant d'un singe pour le sauver du naufrage.

Encore un mot sur cette matière qui seroit bien féconde^ comme je l'ai dit, si on vouloit l'approfondir; mais je ne fais que tracer la voie aux hommes studieux qui me suivront.

Une chose qui m'a toujours étonné , c'est qu'au milieu des plans innombrables dont on s'est avisé pour le renouvellement de la forme sociale^ on n'ait jamais pensé à la régénérer par le nom propre qui est une des propriétés les plus intimes de l'homme, et qui se manifeste plus intelligiblement qu'aucune autre de nos capacités. Rappeler chacun à la destination primordiale qui lui étoit imposée par

l'appellation authentique de ses aïeux ^ c'étoit une révolution complète , une révolution radicale^ une révolution rationelle pourtant^ s'il yen a; et il n'y a qu'une révolution ab ow qui ait le droit d'intéresser les fortes intelligences. On auroit envoyé les noins magistraux au pouvoir^ les noms sacerdotaux au tabernacle^ les noms pastoraux et rustiques a l'agriculture et aux troupeaux, les noms techniques aux arts et métiers, et ainsi de suite. 11 y auroit des dynasties populaires comme U y a des dynasties royales. Chacun se tiendroit désormais à sa place , et les affaires politiques du genre hiunain n'en iroient peut-être que mieux.

Je n'en suis cependant pas bien sûr.

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Sans remontera ht pataifiniié deTite-IAye, dont les meilleurs latinistes seroient fort em-barrasses de donner une idée claire , Yétjr mologie de patois s'explique très-bien toute seule.

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C'est la langue du père, la langue du pays^ la langue de la patrie.

Cette langue s'est conservée dans les races simples , éloignées du centre , isolées , par des circonstances que je tiens pour extrêmement heureuses , des moteurs immédiats de l'éducation progressive.

Elle a sur la langue écrite , sur la langue imprimée , l'avantage immense de ne se modifier que très-lentement.

Le patois a été l'iritermédiaire essentiel des langues autochtones et des langues classiques, qui se sont faites dans les villes, comme l'indiquent les noms si bien éclaircis par l'étymologie de leurs propriétés les plus saillantes, la politesse, f Yatticisme, Y urbanité ^ la cwilité , Y astuce. Du côté des payons , il n'y a que la rusticité et le patois,

- Il ti'e^t pds besoin d'av<)ir li^ucoup exjercé son ^rit à la réfl^Kion , pour comprendre qu6 Je patoia, co^apo^é plu^ naïvement et se* Içi^ l'ordre progressif des besoios de l'espèce , est bien plus riche que les langues écrites en

curieuses révélations sur la manière dont elles se sont formées. Presque inaltérable dans la prononciation , dans la prosodie , dans la mélopée^ d^ns l'orthographe même quand on l'écrit, il rappelle partout l'étymologie immédiate , et souvent on n'y arrive que par lui . Jamais la pierre ponce de l'usage et le grattoir barbare du puriste n'en ont effacé le signe élémentaire d'un radical. 11 conserve le mot de la mianière dont le mot s'est fait , parce que la fantaisie d'un faquin de savant ou d'un écei^ vêlé de typographe ne s'est jamais évertuée à détruire son identité précieuse dans une variante stupide. Il n'est pas transitoire comme ime mode. 11 est immortel comme une tradition. Le patois, c'est la lafngue native, la langue vivante et nue. Le beau langage , c'est le simulacre, c'est le mannequin.

Quand on parle de patois au vulgaire des gens lettrés, ces messieurs se représentent soudainement un jargon confus et sans règles, abandonné à l'arbitre de la parole, et qui ex^ prime certaines idées en vertu d'une habi-

tude , bien plutôt qu'en \ertu d'une convention. C'est se tromper grossièrement que d'en ^ juger ainsi. La langue imaginaire que l'on suppose seroit inaccessible aux inventions de l'homme, quoiqu'elle paroisse n'exiger que l'absence d'invention. L'homme n'est pas maître de faire une langue dénuée de 'méthode; il n'est pas maître de créer une nouvelle méthode dans la classification des mots; il fait sa grammaire et sa tenminologie comme l'abeille fait son alvéole, comme l'oiseau fait son nid. Voilà toute sa science.

Les patois ont donc une granmiaire aussi régulière, une terminologie aussi homogène, une syntaxe aussi arrêtée que le pur grec d'Isocrate et le pur latin de Cicéron. Moins sujets aux caprices de la mode, ils sont peut-jêtre en général plus harmonieusement, plus rationellement composés. Le savant André dePoça le dit d'une manière très-positive dans son rare et curieux ouvrage De la antiqua Lengua de las EspahçtSy quand il avance, en parlant d'un de ces dialectes , qu'il n'y en a point de

plus substantiel et de plus philosophique parmi les langues les plus perfectionnées de l'Europe : No menos subsiancial y philosophical , que las mas élégantes de la Europa. Cap. 12, fol. 3o. »

Pour trouver une langue bien faite^ et j'entends par là comme tout le monde, une langue' bien grammaticale et bien syn taxée , qui n'^est inconséquente avec elle-même , ni dans la déclinaison ni dans la conjugaison , qui est toujours fidèle à elle-même, à la prononciation dans le mot , à une forme donnée dans la locution , on ne court donc aucun risque de remonter à un patois. J'irai plus loin , car je ne recule pas devant les conséquences expérimentales : ce seroit le parti le plus sûr.

S'il s'agit de comparer les avantages du patois avec ceux des langues écrites, on ne lui contestera pas la précision et la netteté. Il dit si parfaitement ce qu'il veut dire , que les plus

' Ce livre. daté de fSSy, et le pireraier, dit^on , où il est parié de la langue basque , est aussi le premier qui soit sorti des presses de Bilbao.

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pédants ont fait des mots ; mais montrez-leur un être sensible à formes prononcées et à caractères saillants ', et vous verrez avec quelle puissance ils lui imposeront son vocable propre f et de cpiel tour ils sauront le peindre ! "^ Ce qu'il y a de merveilleux dans les patois^ c'est qu'ils' procèdent à travers les éléments d'une langue inspirée, avec une autorité que nous n'avons plus. Comme une multitude d'objets que nous avons déhomtmés de vieille date sont encore nouveaux pour eux , ils ne . les saisissent d'un nom vivant qu'à mesure que ces objets le réclament en s'intrèduisant dans l'usage de la vie , ou dans les habitudes de là pensée, et ce nom vaut essentiellement mieux que le notre, parce que c'est la nécessité qui le fait. k

Vous dites qu'ils sont pauvres, les patois, et je ne l'ai pas contesté ! Us sont paiuvres sans doute en mots inutiles à la vie pfajsique et morale del'homizie , en superfétations lexiques inventées dans les cercles et dans les académies f mais ils sont plus riches que vous cent

fois en onomatopées parlantes , en métaphores ingénieuses , en locutions hardiment figurées ; ils sont plus riches que vous dans le mouvement de la parole et dans le nombre souvent rhythmique de la période; ils sont plus riches que vous d'acceptions singulières et nouvelles qui rajeunissent le mot par l'idée , ou F idée par le mot ; ils sont plus riches que vous jusque dans leur alphabet verbal, puisqu'ils ont des prosodies , des accentuations , des lettres toniques dont l'harmonieux secret a disparu de vos .langues. Us sont plus riches que vous, et de beaucoup en articulations. Je vous ai prouvé que vous eu aviez vingt en françois que vous ne saviez pas écrire. Ils en ont vingt autres que vous n'écrirez jamais.

Je déclare que je ne connois point d'articulation dans les langues européennes, et je ne craindrois pas d'aller plus loin, qui ne se trouve dans les patois de France , et dont je ne puisse à l'instant fournir un exemple.

Quelqu'un qui attacheroit à chacune un signe jpropre, et qui auroit Tart facile de ranger ces

*ii^

caractères dans leur ordre philosophique , toueheroit de^bien près à l'alphabet universel, s'il n'y arrÎToitpas tout^-fait. C'est une épreuve aisée à faire, et que j'abandonne aux jeunes et curieux esprits qui m'ont accompagné ju^ qu'idi dans le développement de mes principes , et qui s'en sont approprié la sul>stance.

Je pose donc en fait, premièrement : Que l'étude des- patois de la langue franooise , bien pins voisins des étymologies , bien plus fidèles à l'orthographe et à la prononciation antiques, est une introduction nécessaire a la.

cônnoissance de ses radicaux; secondement , que la clef de tous les radicaux et de tous les langages y est implicitement renfermée.

J'en' conclus même quelque chose de plus absolu, ce qu'on appellera, si l'on veut, un paradoxe, et cela m'est bien égal : c'est que •tout homme qui n'a pas soigneusement exploré les patois de sa langue ne la sait encore qu'à demi.

Bn général, c'est une dénomination au&si

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heureuse qu'universelle que celle des lettres et des lettrés ; car TécriTain qui ne sait pas la raison de la lettre et du mot qu'il écrit, est a peine digne de ^l'écrire, et ce principe déjà établi ci-derant me ramèhe à mon sujet. La raison de la lettre et du mot est dans Tétymologîe, et le plus gt*and nombre des étymologies ne s'expliquent distinctement à l'esprit que par les patois.

Ce que je dis la, il n'y a certainement personne qui ne le pense comme moi , après drx , minutes de réflexion, pour peu qu'elles aient été précédées par hasard de dix jours entiers de bonnes études. Il n'y a personne qui ne sente comme je le sens, que si. les patois éfoient perdus, il faudroit créer une académie spéciale pour en retrouver la trace, pour rendre au jour ces inappréciables monuments de l'art d'exprimer la pensée qui est le premier de tous. Les sociétés savantes qui s'efforcent si noblement à interprêter quelques traits indécis sur les marbres pulvérulents des Étrusques, un gljrphe de la Haute-Egypte, une ligne

dçs atcUaiines y ne dédaigneroient peut-«tre pas nos titres de famille y ces témoins progressifs de tant d'efforts rivaux y qui ont amené notre littérature au point de supériorité où l'ont placée les admirables écrits du dix-septième siècle. Elles ayoueroient même au besoin que cette inconcevable variété de dialectes , luxe ingénu et sans faste des langues néo-latines, leur a prêté souvent un attrait de jeunesse et d'originalité qu'on seroit tenté de ne demander qu'aux langues primaires. Elles seroient mal fondées en tout cas^ à faire étalage d'une érudition plus profonde que celle de Varron, et d'un goût plus scrupuleux que celui du sage et modeste Du Gange, qui ont exploité dans ces mines fécondes les plus riches trésors du langage.

Et cependant , qui l'auroit cru ! c'est au nom de la civilisation qu'on insiste aujourd'hui sur l'entière destBUCtion des patois ; j'ai vu cette gigantesque prétention de la perfectibilité dans les spirituelles doléances de deux ou trois conseils généraux, et s'il faut le dire

DBS PATOIS. 267

( horresco referensl) dans des articfes et des livres ad hoc signés de noms Uttéraires.

a Quoi ! me dires&^yous , il est entre dans la « tête d'un homme d'esprit ( passe encore ponr « cdle d'un conseiller ! ) d'anéantir ces dia*- ^ lectes gracieux qui sont aux langues ce que <r la l»se est à l'édifice ^ l'arbre aux fruits y et « le sol a la moisson ! Où se réfugiemnt l'ex* (f pression et le sentiment de la parole hu- K maine^ où se réfugiera sa grammaire déa trènée par l'invasion des langues arbitraires, « et par celle des folles écoles , si on lui ferme ft le consolant asile du patois , comme le dé- « sert à l'exilé , comme la solitude au sage? « Faudra-t^il renoncer pour plaire à quelques (( monopoleurs de la science sociale ^ aux doux i< chants de la Provence et du Languedoc, aux (c joyeux rébus du picard, aux Kiriolés naïfs (r du l(HTain, aux ingénieux no^s du bourgui- « gnon? Adieu, Bellaudière; adieu, Goudoùli; (( adieu , Zerbin ; adieu , aiso^bles enfants des <<r troubadours! Inimitable Lamonnoye, raille leur inoffensif qui pince sans blesser^ badin

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(T La Fontaine du cantique y faut-il te diire (f adieu pour jamais ! ... »

Oui, mes einfants! Les progrès de cette époque d'intelligence et de raison vous y condamnent sans appel. Vous n'avez acquis la liberté de la presse qui vous rend si parfaite^ ment heureux , qu'à condition de renoncer à la liberté du langage. Ce jargon quasi-françois que la politique vous jette , comme le Sphinx thébain ses énigni.es y c'est votre langue , en* tendez-vous ! Celui de votre village n'est rien. Les rois et les dieux sont partis : partent les langues à leur tour^i car à votre société, c'est tout ce qui^ restoit du génie de l'homme. Et ne croyez pas que vous ayez mesuré dans votre douleur toute la portée de cet arrêt! Mort aux dialectes^ \rairoent, c'est une loi depro^ scription qui atteint plus loin qu'on ne pense, une exécution de barbares qui fait pâlir les torches d'Alexandrie. Voyez plutôt! Elle finit à Walter Scott et commence à Homère !

Âi-je besoin de dire que, dans mes rapides considérations sur ces langues rustiques faites

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à côté de nos langues policées^ et qui reconnoissent évidemment les mêmes radicaux , je n'ai pas entendu comprendre les langues spéciales , les langues caractérisées et tout-à-fait à part qui sont propres à certaines régions de notre domaine topographique, mais qui révèlent une nationalité individuelle^ une autre origine et un autre génie, le bas-breton de l'Armorique et le basque des vallées cis-pyrénéennes ? Ce sont là des langues propres , qui sont langues au même titre que le François de l'Académie, et qui ne manquent pour prendre place à côté de lui que de quelques grandes illustrations littéraires, comme le sublime néerlandois de Vondel , et le sublime slave de Gondola. L'anglois lui-même, langue bâtarde s'il en fut jamais, et dont on connoit le père et la mère adultérins , lutte de gloire aujourd'hui avec toutes les langues classiques des anciens et des modernes, parce qu'il a produit un Shakspeare, un Milton, un Scott et un Byron.

Le basque et le basr-breton n'attendent aussi que des poètes, car tous les instruments de la

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poésie sont prêts chez eux , comme ils Fëtoient en Angleterre à l'avènement de Chaucer, en France à celui de Villon; et, pour ne voua rien cacher de ma pensée , je ne crois pas qu'ils aient le moindre avantage a envier aux nôtres qui ont un avantage essentiel à leur envier.

Ceux-là sont tout neufs.

Je ne ibe serois pas cru obligé à cette réticence, en parlant des patois, si notre France perfeetionnée savoit ce que c'est qu'un patois , et si elle n'avoit coUoiqué sous cette désignation qu'on voudroit bien rendre injurieuse , de belles et nobles langues qu'elle n'a pas pu modifier, parce qu'elle ne les connoit point , et qu'elle tenteroit inutilement de détruire , parce qu'il n'appartient pas plus à la civilisation de détruire les langues que de les faire.

Ceci passeroit à coup sûr pour une polémique en l'air, pour une de ces guerres d'imagination que les esprits romanesques entreprennent à plaisir contre des enneifiîs sans réalité, comme il arriva dans la célèbre afl^ire de don Quichotte avec l'enchanteur des mou-

DES PATOIS. a6i

lins-à-vent^ s'il n'avoît été sérieusement question àedétruire le bas-breton^ et probablement toute autre' langue suspecte de lèze-^^lli-^ cbme. Dëtrnire le bas-breton f dites-TOUs ? Et de qud droit détruiroit-on une langue que Dieu a in^irëe comme toutes les langues? et de quel mojen se serviroiton pour y parvaiîr? Sait-on seulement ce que c'est qu'une langw, et quelles profondes racines elle a dans le génie d'un peuple^ et quelles touchantes harmonies elle a dans ses sentiments? Sait-on qu'une langue , c'est un peuple ^ et queJque chose de plus qu'un peuple^ c'est^niire sou intelligence fit son âme? Une langue! le sceau que Dieu lui-même a imprimé à l'espèce pour la tirier de l'ordre des brutes^ et l'élever presque jusqu'à lui, vous penseriez à l'effacer! Que d'extravagance et de misère !

Quand on en est venu à de pareilles théories , il faut avoir au moins l'affreux courage d'en adopter les conséquences. 11 faut anéantir les villages avec le feu ; il faut exterminer les habitants avec le fer ; il faut se tenir en armes

au bord du fleuve, comme les Galaaditès , pour exterminer le dernier des Éphratéens qui substituera dans le nom de schibolett le sifflement aigu d'Êphraïm à la consonne chuintante de Galaad. Et remarquez bien que de ce massacre épouyantable y il n'est pas même résulté l'anéantissement d'un patois; car ces deux articulations rivales qui coûtèrent la vie il y a plus de trente siècles à quarante-deux mille hommes , se retrouvent aujourd'hui aux deux acores opposées des mêmes gués du Joxirdain.

Allez donc, gens de Galaad; et puisqu'il le faut à l'accomplissement de votre absurde cmlisatiouy détruisez des langues, si vous pouvez.

Il ne sera pas ici question des signes artificiels par lesquels les hommes sont convenus quelquefois entre eux de représenter les signes écrits de la pensée , et que l'on comprend sous le nom général de ckijSres. Ce secret mécha-

â64 DES LANGUES DE CONVENTION.

ni^UQ n'a rien de philosophique : il ne rappelle en rien l'inspiration primitive d'où pron cèdent la parole et l'écriture, et s'il offre quelque importance dans la diplomatique , et surtout dans la diplomatie, il n'en reste pas moins étranger aux théories élevées de la linguistique. C'est, si l'on veut, le sujet d'un traité assez curieux qui peut servir d'appendice à l'histoire universelle des langues, mais qui n'ajouteroit aucune notion essentielle à celles que j'ai recueillies sur leur histoire élémentaire , parce qu'il est imppssible de soumettre cette matière à des principes fixes , et qu'elle est arbitraire comme la volonté , vague et bizarre comme le caprice. On trouvera tout ce qu'il est possible d'en savoir, et qui plus est, tout ce qu'il est inutile d'en apprendre, dans le Trithème de Gabriel de GoUange, dans le Traùé des chiffres de Biaise de Yigenère, et dans œhii de François de Cblletet, dans la Crjrpiagrfapkie de Du Carlet , dans la Siég€^ nographie de Schott, dans la Sténographie de Taylor, dans la Tcichéagraphie de Ram-

DBS LAlfGUBS DE GOlWENTIQIfW * 265

âay^ dans la Taek^gràphie de Go«il<m*>-TiLéirenoty et dans la Télégraphie de Mao-Do^ na)d. On trouvera mieux que tout cela dans VArs deeiffraioria àà Breithaupt^ livret ^^^ ment conçu et sagement exécuté ^ dont la traduction ne seroit peut'rétre pas inutile aujour-d'hui y et qui dévoile ce qu'il y a de plus indis^ pensable à connoître dans ces mystères > pour l'utilité des familles et pour celle des sociétés. La seule conséquence à tirer de ceci , c'est que l'homme qui a perdu la faculté de faire des mots nouveaux y investis de propriétés naturelles et significatives y a perdu également y s'il Teut jamais^ la fa<;ulté de figurer les langues parlées par des'caractères impénétrables. Il n'y a point de ckifTre illisible.

Ce que j'entends dans ce chapitre par langues de oaiwentiofiy ce sont les langues spéciales^ formées d'éléments plus ou m.oins connus^ assujetties à des règles plus ou moins élastiques de la langue usueUe^ mais restreintes dans leur usage bon ou mauvais aux communications de quelques adeptes , par un procédé

^■^fe-'" 'tw-éaiCb' • -^^ - "*

décomposition qui en dérobe l'intelligence av vulgaire. Ce procédé varie beaucoup selon les espèces , mais comme il n'est besoin que d'éclaircir par des exemples sensibles une définition que je n'ai pas eu l'esprit ou le loisir de rendre plus nette , je m'arrêterai à ceux qui s'expliquent le mieux par eux-mêmes , et dont tout le monde est à portée de compléter à part soi les développements.

Les artifices les plus communs que les hommes aient mis en œuvre dans la composition de ces langues factices^ sont premièrement :

la traduction ; secondement , la métonymie allégorique; troisièmement^ le trope grotesque et le patois.

La première de ces formes est propre aux méthodes scientifiques; la seconde^ au Dictionnaire des sociétés secrètes et des conspirations; la troisième^ à l'argot des vagabonds et des voleurs. J'espère qu'on ne cherchera pas dans ce rapprochement fortuit l'intention fort éloignée de ma pensée d'une épigramme duplus mauvais goût. Je vois les choses comme

elles sont^ et comme il faut les voir pour comprendre l'inaptitude absolue de l'homme à créer des mots parmi les mots créés , à faire des langues dans les langues faites , même en tendant à un but légitime ^ à un but glorieux et sublime. La langue caractéristique de Leibnitz me répondroit ^ mais on ne la fera pas ; et si on la faisoit jamais^ ce ne seroit qu'au moyen de procédés fort analogues a ceux qu'ont employés les langues de convention dont je parle, c'est-à-dire en mettant à profit les quatre ou cinq cents radicaux invariables qui fournissent des matériaux exclusifs à la construction de la parole. Or, il est évident qu'un al^ phabet de vingt-cinq lettres pourroit produire des combinaisons presque infinies.

Je commence par l'artifice des langues de doctrine et des méthodes, qui consiste, connue on l'a vu, à transporter dans une langue étrangère à celle où l'on écrit, et le plus souvent ancienne et savante, le nom des faits scientifiques. Lorsque ces faits s'énoncent clairement dans la langue vulgaire, et que leur termino-

208 DBS LAJIGUBS P£ CONVENTION.

logie n'est pas assez féconde jpour donner naissance à un grand nombre de nouvelles dénominations; quand la nouveauté mystique et affectée de l'expression ne sert qu'à déguiser des notions qui traînent dans la tradition et dans les livres, je ne peux m'empécher de deviner sous l'efforC maladroit du faux-savant le charlatanisme du jongleur, et je ne répéterai pas le nom d'une science qui m'en est horriblement suspecte. Ceci ne prouve rien d' ailleurs contre la franchise et la modestie des vrais savants qui n'ont pu se refuser à suivre cette allure^ depuis qu'elle est devenue celle de l'instruction.

U en est autrement de ces sciences de £aiits innombrablement multiples^ où chaque e^ce demande un nom qui la distingue dans Içs études de l'observateur, comme le nom prc^re distingue un n<mveau-né dans l'acte du baptême. Je n'ai point d'argument contre ces ingénieuses nomenclatures qui peuj^ent et animent le monde ^ en attachant un signe propre à la perception de tous les êtres créés, qui

DES LANGUES DE COUVENTION. !^6g

réaUsexït dans un atome une des actions sen* siblés de la puissance de Dieu^ et qui font de la mémoire une seconde imagination. Les nomenclatures sont charmantcus : elles vaudroient mieux que les langues , si elles étoient intelligibles à tous , car elles sont presque toujours faites avec ce qu'il y a de plus exquis et de plus raffiné datis la parole. Malheureusement f ce n'est plus notre parole , c'est celle des Grecs que nous ne sayons pas. Et qu'ils étoient favorisés du ciel^ moins pourtant que des peuples plus primitifs encore, les Grecs, qui comprenoient leur parole en la prononçant! L'azote et l'oxigène^ ce n'étoit pas pour eux un yain bruit de syllabes inaccoutumées , c'étoit le principe qui retire la vie , c'étoit le principe qui la donne, qui l'excite et qui l'embellit; Zoéj c'étoit l'existence; Prjrchéy c'étoit l'àme. La zoologie et le psychisme ne nous disent pas tout-à-fait cela. On s'est souvent étonné du penchant merveilleux des Grecs au panthéisme. On n'y a pas réfléchi; lepanthétsme n'étoit pas dans le peuple , car l'homme natu-

rel est déiste et unitaire. Il étoit dans le langage. Le polythéisme s'en alloit tout seul et de lui-même avec la langue latine ^ par une raison toute simple. C'est cpie le polythéisme n'y avoit plus de nom.

Qu'on me passe cette digression^ puisque m'y voilà venu , car elle jette une grande clarté sur un des mystères les plus curieux de la parole. Quand la philosophie du dix-huitième siècle ^ dans sa sagesse y s'avisa de détrôner Dieu, elle inventa une notion intermédiaire entre le grand tout qu'elle déroboit à l'humanité, et le néant immense où elle vouloit la plonger; et cette abstraction dont le vague infini échappoit à toutes les croyances, elle l'appela VEtre suprême. Robespierre la reçut de l'Encyclopédie , et la légua sous son apostille sanglante aux sophistes et aux ignorants. — Eh bien I VEtre suprême est un mauvais segment de phrase qui peut sonner assez haut dans la bouche d'un théophilanthrope, m^is ce n'est pas un mot , et tout ce qui ne se formule pas dans la mesure d'un mot ne représente

pas une idée. Dieu est un mot réel , et par une propriété mystérieuse comme lui-même, c'est un mot sui generis y un mot tétragramme comme au temps de Pjthagore, un mot unisyllabe presque tout vocal , comme au temps des patriarches , un mot radical dans lequel se réunissent toutes les idées de l'étendue et du temps.

C'est bien plus , c'est un mot exceptionnel, un mot phénomène , le seul nom propre qui représente un être abstrait ^ et je le répète ici , qui n'ait jamais subi l'adjonction de l'article. Et ce n'est pas une convention , c'est un fait identique à la création de la parole.

En vérité, plus j'y réfléchis, plus il me semble que ce ne sont pas les grammairiens qui ont fait cela.

, Je retourne maintenant aux nomenclatures scientifiques dont j'ai reconnu la nécessité pour une multitude de notions très-positives , mais qu'aucun événement social ne peut faire tomber dans l'usage. Attaquer la langue des nomenclatures, ce seroit en moi la honteuse fé-

lonie de l'enfant ingrat qui bat sa nourrice. Pourquoi faut-il seulement qu'elle se soit faite grecque et latine^ sous l'inspiration trop exclusive de. nos écoles littéraires^ au lieu de se faire 'poétique sous l'inspiration ingénue et brillante du peuple? Un seul exemple de {dus me suffira pfeut-éire pour donner une idée dç la difiérence qui existe entre les langues fao^ tices des savants y et les langues naturelles de l'homme. Je le demanderai encore une fois à la botanique , de crainte que mes scarabées ne vous ennuient.

Il n'est personne de vous qui n'ait vu, qui n'ait cueilli^ qui n'ait ramassé en touffes gra<cieuses , pour sa maîtresse ou pour sa mère , cette jolie plante du bord des prés y du bord des ruisseaux^ qui pousse au-dessus de sa tige svelte et mobile des petites gerbes de fleurs bleu de ciel dont les lobes arrondis semblent un feston d'azur autour d'une aréole d'or. Les bijoutiers vraiment artistes imitent cela comme ils peuvent^ en incrustant cinq semences de saphir autour d'un grain de topaze ; mais ik

savent bien qu'ils n'approchent pas du modèle. Ce merveilleux bouquet naturel ^ qui est assez commun partout^ a reçu partout des noms divers y mais également pittoresques ou expressif. Les Alleiïiands l'appellent : né m'oubliez pas; les jeunes filles de mon village : plus je vous vois y plus je voUs aime. Dans toute la F!rance , et surtout aux campagnes y on désigne cet épi de fleurettes sous le nom de y^eux de la sainte Vierge ^ et ce ncnii est presque atissi aimable qu'elles , car il viy a rien qui peigne mieux à l'esprit la tendresse d'un œil bleii, et le charme irrésistible d'un doux regard. Le faiseur de nomenclatures ne s'est pas occupé dé tout cela. Frappé d'une conforûiation particulière de la feuille y et d'un aspect oïl d'une propriété médicale de la graine, qui sont également équivoques , il a appelé notre plante la mjrosote scoPpioùie. Vous me direz que myosote scorpioîde ne soïit pas des mots francois, et je n'ai certainetiient pas l'intention de prouver autre chose : ce sont des mots grecs; Hiais qu'entènd-on du moins par ces

^74 ^^ LANGUES DE COlfVENTlOlC.

grecs? Est-ce quelque appeUation plus élégante , plus heureusement figurée que les nôtres ? Hélas, non ! Cela veut dire en propres termes F oreille de souris à phjrsionomie de scorpion. Vous conviendrez que nous voilà bien loin de : Plus je vous vois y plus je vous aime y et des^^uo:* de la sainte Vierge.

Ces remarques ne sont pas nouvelles , et je m'en féliciterois volontiers, car il n'y a peutêtre rien de nouveau que le faux. Rousseau, qui se servoit sans répugnance de la langue des méthodes, et qui a payé aux nomenclatures Un large tribut d'admiration et d'enthousiasme , aimoit souvent à rappeler le nom pastoral , le nom naturel de ses plantes , et je n'ai pas besoin d'en rapporter quelques exemples. On s'en rappelle assez. Bernardin de Saint-Pierre l'a imité en cela, comme dans le mouvement élégant et naturel de sa phrase et dans le nombre harmonieux de ses périodes. Il y avoit de leur temps un honnête botaniste nommé Barbeu Dubourg qui s'étoit fort affectionné à cette nomenclature popuIairf> et qui

doit être singulièrement méprisé des savants , désagrément de position qu'il partage au reste avec Bernardin , Rousseau et le vieux Tournefort. Cependant^ les gens dont je parle ont fait plus d'amants à la nature que tous les méthodistes ensemble. La dernière postérité se souviendra de la Nompareille des Florides nommée par M. de Chateaubriand^ et dont lé Dictionnaire des Sciences naturelle^ ne s'est pas souvenu.

Il n'y a rien de plus aisé à pénétrer que la langue allégorique des sociétés occultes dont la révolution a faussé le but et multiplié le nombre. Toutes ces sociétés sortent bien ou

mal de l'ingénieuse institution du compagnonage^ si salutaire quand elle est bien dirigée, et leur dictionnaire métonymique est formé , comme de raison^ sur la série d'idées et de faits industriels qui se rapporte le mieux aux études vulgaires, aiix traviaux familiers des initiés. Voilà pourquoi tout se passe chez les francs-maçons entre l'équerre et le compas ,

2n6 BBS LAfiGUES DE GONVBNTIOU.

qui sont deux admirables figures de Fégalîté soumise à Tordre. Voilà poorquiM le fsnone de la sonreraineté maçonniqiie est placé àrorient, comme l'abside des cathédrales dans l'arcliitecture chréUoaiie. CSette métbode d'enAlémes et de parole est ai régulière, si conséquente dans toutes les instituticms de ce genre, qu'il suffit de l'énoncer pour la r^idre damne. Si tous les Sdiômes spéciaux du o(wipagn<mage étaient perdus aujourd'hui, il n'y a pas un profane intelligent qui ne put les refaire demain* C'est que ce ne socA pas des langues : ce sont des métonymies*

La classe ignoble et rebutée des sociétés humaines qui a composé l'ai^ol pour dîssi<muler les secrets de la débauche et ceux du crime , avoit un tout autre intérêt à se taire une langue impénétraMei et si elle n'y est pas parvenue , c'est que Thomme n'a le drmtet la faculté de se faire des langues que dana V intérêt général de la société umrersdle* Les to^ leurs, dit Pascal, se sont downédes lois qui les gouvernent entre eux , et il a raison; mais

DB6 LANGiJES DE CONVENTION. 2'JJ

le» lois sont placées relativement aux langues dans un ordre essentiel de dépendance^ oomme Fceuvre à l'iDstrumcxit. On doit done regarder la proposition suivante comme un axiome sans exception : Aucune société particulière ne peut reformer dans le langage de la société commune un langage qui échappe à sa forme et qui se passe de ses éléments. ^

Bien plus! si ce phénomène se produisoit jamais y la société finiroit. La mutation seule de quelques acceptions a causé des révolutions immenses qui ont épouvantablement modifié la face du monde. On s'en assurera aisément en interrogeant l'histoire y et il ne faudra pas la prendre bien haut. L'introduction d'une -lan-. gue simultanée qui ne seroit traduisible qu'à un petit nombre d'adeptes ^ annoncèroit une conflagration décisive. Il y en a un exemple solennel dans l'Écriture^ où il y a des exemples figujrés de toutes les occurrences de l'humanité. Quand Dieu permit que les hommes déjà trop civilisés parlassent des langages différents qui ne s^expliquoi^ntpas les uns par les autres^

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il arriva un événcDient dont rien n'avoît pu donner l'idée depuis le chaos de l'univers matériel) c'est-à-dire le chaos du monde social dont nous sommes à peine sortis.

L'argot est fait, comme je l'ai dit, avec nos radicaux les plus familiers, avec nos mots les plus usuejs, mais tournés par la métaphore à un usage bouffon , et plus ou moins ingénieusement /?a^ow^^^ suivant les lieux et les dialectes. Il suflSra pour s'en convaincre de jeter les yeux sur les Dictionnaires de l'argot, en espagnol, en italien, en françois, car l'argot a ses dictionnaires , et pourcjuoi ne les auroit-il pas, puisqu'il constitue tout aussi bien que les nomenclatures scientifiques , une langue dans les langues? L'argot e^t généralement composé avec esprit, parce qu'il a été composé pour une grande nécessité, par une classe d'hommes qui n'en manquent pas, et qui auroient peutêtrç créé une langue nouvelle , si une langue nouvelle étoit possible ailleurs que dans une société primitive.Le burlesque, le berniesque.

le macaronique , auxquels Fargot se rapporte de très-près, comme la caricature grotesque dû peuple au trait original d'un artiste capricieux^ sont autant d'espèces particulières de langages de convention dont chacune demanderoit une monographie et un livre. Tout cela est à faire, et sera fait quelque jour dans une bonne histoire des langues qui sera, sous le rapport intelligentiely le premier livre des peuples, et qu'on ne lira probablement point.

A un autre degré de l'échelle des langues , on trouveroit d'autres langues de convention formées par les mêmes artifices, car il y a une tendance incroyable, dans quiconque se croit plus de génie que les autres, a indwidualiser sa parole. C'est ainsi que surviennent dans les langues littéraires, je ne sais quelles langues extra ou ultra-littéraires, qui ne diffèrent des autres que par la bizarrerie du trope ou l'extension forcée du radical, car elles n'ont jamais inventé le mot dans sa substance essentielle : le my thisme énigmatique de Lycophron,

28o DSS UmGVA DE COlfVElITIOH.

Veupluusme des An^ois^ le marinisme de$ Italiens, le culiorUme de Gongora, et quelques autres encore dont je ne parlerai pa» , mais dont \ê précieux du dix-septième siècle offi« un des types les plus curieux et les plus connus. On trouvera presque tout le secret de ce jargo» métaphorique, si prétentieux, si fardé , si lEaux , dans la Clef du langage des ruelles d'un certain Antoine Beaudeau de SoBaaize, qu'il £iut bien se garder de confondre avec le docte et illustre Claude de Saumaise, une des lumières de son temps. Le Somaize des Précieuses s'écriyoit, à la pre-* mière syllabe de son nom, par SO en deux let^ très, mais ce seroit justice de l'écrire en trois. Quoique je ne puisse m'attacher dans ce rapide examen qu'aux sommités de$ idées, et que mon plan n'admette pas autre chose , je ne puis me dérober à une induction singulière que ce sujet me rappelle. Ce misérable Somaize a publié aussi un Grand Dictionnaire des Précieuses, 2 vol. in-8% dont je recommande l'article Orêhographe aux honnêtes ou savants

DBS LANaUBS DE CONVENTION. 2^1

oisifs qui coUigent comme moi pftr curiosité de rares et mauvais bouquins (M). Us y ver-

JbGliAIRCUSgBKlWTS.

(M). Oo ne aéra peut-être pas fâché d'entendre So*maize lui-même sur la nouvelle orUu^raphe* Le chapitie est assez curieux et assez instructif pour fixer l'attention des hommes laborieux et savants qui croient soumettre l'orthographe à l'autorité du bon usage , et qui se rangent sans le savoir à l'autorité de Somaize dans leurs écrits , dans leurs grammaires et dans leurs dictionnaires :

u L'on ne sçauroit parler de l'ort^graphe des pre* « tieuses , dit l'historiographe , sans rapporter son ori*- « gine 9 et dire de qu'elle manière elles l'inventèrent , H qui se fut y et ce qui. les poussa à le faire , c'esloit au «< commencement que les Pretieuses ( par le droit que la M nouveauté a sur les Grecs {les François) faisoietnt tt l'entretien de tous ceux d'Athènes ( de Paris ) , que (c l'on ne parloit que de la beauté de leur langage , que c( chacun en disoit son sentiment , et qu'il faloit neces<« u sairement en dire du bien ou eu dire du mal , ou ne <« point parler du tout ; puisque l'on ne s'entretenoit plus u d'autre chose dans toutes les compagnies. L'éclat « qu'elles faisoient en tous lieux les encaurageoieni toutes u Bxoi plus hardies entreprises , et cçUes dont je vais « parler, voyant que chacune d'elles inventaient àe jour (t en j^r des mots nouveaux , et des phrase» extraordi-

ront que notre méthode actuelle d'orthographier les mots ne nous vient pas , taat s'en

tt naires , voulurent a^si faire c[uelc[ue chose digne de tt les mettre en estimo parmy leurs semblables ; et enfin « s'estant trouvées ensemble avec Glaristène , elles se M mirent à dii^ qu'il faloit faire une nouvelle ortograpbe, «r afin que les femmes peussent écrire aussi asseurement M et aussi corectement que font les hommes. Roxalie^ qui « fut celle qui trouva cette invention , avoit à peine M achevé de la proposer, que Silenie s'écria que la chose u estoit faisable. Didamie adjouta que cela estoit mesme u facile , et que pour peu que Glaristène leur voulût aider K elles en viendroient bien-tost à bout. Il estoit trop (c civil pour ne pas répondre à leur prière en galand K homme : ainsi la question ne fut plus que de voir « comment on se prendroit à l'exécution d'une si belle « entreprise. Roxalie dit qu'il faloit faire en sorte que « l'on pût écrire de même que l'on parloit , et pour exé- «< cuter ce dessein , Didamie prît un livre , Qarîstène H prit une plume , et Roxalie et Silenie se préparèrent «, à décider ce qu'il faloit adjouster ou diminuer dans les « mots, pour en rendre l'usage plus facile et l'ortographc « plus commode. Toutes ces choses faites , voîcj à peu H près ce qui fut décidé entre ces quatre personnes. Que « l'on diminueroit tous les mots , et que l'on en osteroit « toutes les lettres superflues. Je vous donne icy une « partie de ceux qu'elles corrigèrent , etc. »

Viennent après cent trente-quatre exemples de nou-

faut, .des grands écrivains de notre grande littérature. Elle nous vient tout bonnement

vclle oTthogpraphe où toutes les lettres étymologiques sont supprimées à qui mieux mieux par Roxalie , Silenie , Didamie et Glaristène qui tenoit la plume. Il y a quelquesunes de ces corrections que nous n'avons pas adoptées, oi qui étoient cependant de bien bon 'goût , comme extror^ dinaire , entousidme, catechime, vieu, trionfant , présent liment, mais on voit qu'elles étoient en fort petit nombre , et je déclare de tout mon cœur que je les aime autant que les autres. Ce n'étoit pas la peine de s'arrêter en si beau chemin , quand Glaristène tenoit la plume.

Les gens qui veulent tout savoir, et qui prendroîent quelque -intérêt à connoître les quatre fortes têtes par lesquelles notre belle langue fut si lestement réformée , auront le mot de cette énigme diaphane dans la Clef du grand Dictionnaire, La sublime Roxalie qui trouva cette invention étoit madame le Roy, Silenie qui s'écria que la chose étoit faisable , s'appeloit mademoiselle de Saint- Maurice , et Didamie qui la jugea facile , étoit mademoiselle de la Durandière. Qu^mt à Glaristène , leur fortuné secrétaire , c'étoit M. Leclerc , l'ami, et le rival de Goras , avec lequel il eut de grands déhats

Sur le sujet de leur Iphigénie.

Voilà certainement un des faits capitaux d'une langue : l'orthographe du plus beau des âges littéraires qui aient

384 ^^^ LANGUES DE CONVENTIOfT.

des Précieuses. J'ose dire que cette remarque est d'importanoe dans l'histoire littéraire et philosophique des langues.

jamais été 9 changée dans une raelle par M. Leclerc , madame le Roy, mademoiselle de Sfùnt-Maurke et made? moiselle de la Durandière! Il faut se prosterner à cette idée devant la fortune des langues et des nations.

Je sais bien qu'on me dira que les choses ne se sont pas passées précisément ainsi , et que le fatras de Somaize n'est qu'une fiction accommodée au goût des coteries impertinentes dont il étoit l'interprète ; mais si ce n'est pas tout-à-fait la vérité , je garantis qu'il ne s'en finut guère. Ce ridicule panégyriste des Précieuses étoit de son temps un hoi^ime fort à la mode qui traitolt Molière de haut en balç , et qui l'appeloit sans façon « le M plagiaire de Guillot Gorja. » Nous savons de son éditeur « qu'il avoit eu l^honneur d'être estimé dans Paris « de tout ce qu'il y a de personnes de qualité , et que « l'Académie françoise s'étoit deux ou trois fois assemblée « à son occasion. » A l'époque enfin de la publication du Dictionnaire , il étoit secrétaire intime de Marie Manciniy maîtresse de Louis XIV, et il la suivit en Italie après son mariage avec le connétable Colonne. Or, Marie Mancini étoit d'esprit et de race à influer sur cette révolution précieuse , qui n'est qu'une conséquence de la révolution italienne du siècle précédent, et le choix de son auteur attitré fait assez comprendre le genre d'influeflce

DBS LANGUES J>E CONVENTION. :285

£t en effet'^ qui l'auroit cru ! Pandant que Molière fiiisoit b<Miii8 justice du kng9ge des

qu'elle y exerça. Les révolutions de la langue Françoise seroient le sujet d'un cbapitre fort intéressant à ajouter à l'kistoîre des grands érénenienfs produits par de petites causes.

Aujourd'hui, toutes les mutations produites par l'Ignorance et le mauvais goût , et accréditées par la presse dégénérée , dans l'orthographe étymologique de notre langue, sont devenues irréparables, et 'je n'y ai peut-être insisté que trop long-temps et trop souvent ; mais il n'est pas inutile de rappeler quelquefois à une nation éclairée qui est très-fière de ses lumières , et qui le seroit moins si elle en avoit davantage , deux faits assez singuliers de ses fastes littéraires : le premier, c'est que la prononciation de ses grands orateurs françois a été changée , au temps des Valois , par une poignée de mignons et de courtisans sans lettres , sous la protection de l'Italienne Catherine de Médicis ; la seconde, c'est que l'orthographe de ses grands écrivains a été changée cent ans plus tard par quelques bégueules de la Cour et du Marais , sous la protection de l'Italienne Marie de Mancini. Les éditions contemporaines de Corneille, de Pascal , de Molière, et de quelques autres auteurs de même étoffe , prouvent seules que les pauvres diables avoient protesté sans succès contre l'innovation de madame le Roy, de mademoiselle de Saint-Maurice , de mademoiseUe de la Durandière et de M. Leclerc t-Habent suafata linguœ.

Précieuses y et les empéchoit^ autant qa'il étoit eu lui^ de corrompre le langage^ leur œuvre marchoit toujours. Elles corrompoient récriture. Entre Molière et Mascarillc;, les Précieuses ^làaxit y c'est Mascarille qui a fini par l'emporter. Nous écrvfons précieux.

C'est ainsi que viennent les langues. C'est ainsi qu'elles s'en vont.

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