SOLIDARITÉ INTERNATIONALE
Quoique chaque société ait été créée pour ses compatriotes, et quelques raisons qu'on ait de les considérer toutes comme des institutions nationales au premier chef, l'opinion courante ne les envisage pas toujours ainsi. Il n'est pas rare qu'on voie en elles les membres d'une association plus ample, englobant tout le monde civilisé, ayant des statuts généraux et recevant l'impulsion d'un centre unique. Cette idée a été absolument répudiée par la Conférence de 1863, qui avait fort bien compris qu'elle ne serait ni pratique ni bonne. D'une part, en effet, c'eût été une utopie de vouloir soumettre à un système administratif uniforme et à une autorité indivise, même mitigée, des hommes de toute race vivant sous toutes les latitudes.
D'autre part, le respect des habitudes et des usages locaux était propre à favoriser l'élan charitable des populations. 11 aurait été insensé, en outre, de priver la Croix-Rouge du levier
du patriotisme, puissant pour entraîner les masses; or c'est ce qui se serait produit si Ton avait dû implorer leur pitié au nom d'une corporation cosmopolite. On ne caressa donc pas un instant, en haut lieu, ni à l'origine ni plus tard, la chimère d'une Croix-Rouge internationale, et c'est tout à fait improprement que parfois on qualifie de la sorte celle qui existe. Une telle méprise est pourtant excusable.
Si les Sociétés de la Croix-Rouge ne sont pas soudées ou inféodées les unes aux autres, si chacune d'elles est autonome, ce n'est pas à dire que rien ne les rapproche, et qu'elles puissent sans inconvénients s'ignorer réciproquement. Leur coopération a même été prévue : en cas de guerre, celles des belligérants sont autorisées à « solliciter le concours » des autres. Précieuse faculté, bien propre à soutenir leur courage au moment où de lourdes charges pèsent sur elles! Toutefois, la contrepartie de ce privilège n'a pas fait l'objet d'une disposition impérative, et l'aide étrangère est toujours demeurée facultative. 11 n'a point été
dit que les Sociétés des neutres fussent obligées d'acquiescer à la requête de celles des belligérants. On n'entendait pas, assurément, qu'elles pussent, en toute tranquillité de conscience, se dérober sans motif valable; et c'est bien ainsi que les intéressés eux-mêmes semblent l'avoir compris, puisqu'ils ont déclaré en 1887, à la Conférence de Carlsruhe, que « les Sociétés nationales poursuivant toutes le même but, la communauté de leurs efforts crée entre elles une solidarité morale, très nécessaire à l'accomplissement de leur mission. » Toujours est-il que cette solidarité n'est pas absolue, le libre arbitre, auquel nulle société n'a voulu renoncer pour son propre compte, pouvant l'empêcher de produire ses effets. Aucune de ces associations ne se croit tenue de répandre ses largesses les yeux fermés, au premier cri de détresse poussé par l'une d'elles. Elles veulent qu'il leur soit permis de tenir compte de certaines considérations, de nature à influer sur leur conduite, notamment de l'étendue de leurs ressources et de celle de leurs propres besoins.
BASES DE LA CROIX-ROUGE 2g
Le degré de confiance que mérite la société requérante, au point de vue de la bonne gestion des secours qu'on mettrait à sa disposition, peut aussi peser sur la décision qui sera prise à son égard. La solidarité n'a pas été proclamée pour que ceux qui seraient admis à l'invoquer s'en fissent un oreiller de paresse, mais au contraire pour qu'ils y puisassent un énergique stimulant. On n'y a pas vu une panacée contre l'incurie des négligents, mais un correctif au débordement possible des plus zélés et des mieux préparés par l'étendue du désastre contre lequel ils se débattraient. C'est aux cas de force majeure qu'elle est réservée, et la société qui se trouverait n'avoir besoin de soutien que par suite de son imprévoyance ou de son incapacité risquerait fort de ne pas l'obtenir.
Cette considération entraîne, comme conséquence pratique, la grande utilité, pour les Sociétés de la Croix-Rouge, d'entretenir les unes avec les autres des relations suivies, qui leur permettent de se connaître réciproquement.
Il leur a été conseillé, à cet efifet, soit d'échanger des communications su'r leurs travaux, soit de se réunir en conférences.
Elles ont donc une sorte de vie collective, qu'on prendrait aisément pour celle d'une association internationale, si l'on ne savait qu'elle n'émane que d'une agglomération de sociétés, indépendantes mais rapprochées par une communauté de sentiments et d'aspirations, unies fraternellement, mais non liées entre elles par un engagement formel.