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CENTRALISATION DE L'ASSISTANCE

En déclarant qu'il y aurait dans chaque pays une société de secours, la Conférence de Genève a voulu dire qu'il n'y en aurait qu'une. Elle considérait leur multiplicité comme une imperfection, à écarter dans l'intérêt des malheureux dont elle voulait améliorer le sort. Les

divers actes par lesquels se traduirait la sollicitude de la Croix-Rouge lui apparaissaient comme composant un ensemble, dont les diverses parties avaient besoin d'être harmonisées en relevant d'un seul et même commandement.

Afin de se précautionner contre le retour des gaspillages et des doubles emplois qu'on avait eus précédemment à déplorer, il convenait, estimait-on, que la répartition des dons, le travail des auxiliaires civils et la gestion des établissements sanitaires non-officiels fussent dirigés par un quartier général bien renseigné, d'où partiraient des ordres donnés d'après une connaissance exacte des besoins existants. On voyait aussi dans la formation d'une fortune considérable, par la réunion de toutes les offrandes, l'avantage de pouvoir faire à l'occasion de plus grandes choses que par le passé.

Sous le régime du droit commun et de la libre concurrence, la prétention de centraliser entre leurs mains toutes les forces de la charité privée devait paraître bien ambitieuse, de la part de sociétés impuissantes à contraindre

le public de venir à elles, et qui n'auraient d*autre moyen de se le concilier que de lui inspirer confiance. Cest pourtant ce que les pronnoteurs de la Croix-Rouge ont voulu qu'elle se proposât, et cette visée lui crée deux obligations qui en sont la conséquence forcée.

La première est de s'assurer, auprès de l'Etat, que ses offre^ de service seront agréées par lui si une guerre éclate. Les personnes, qu'en pareil cas elle invitera à suivre son drapeau ou à lui remettre leurs dons, ne prêteront pas l'oreille à ses appels sans avoir la certitude que le caprice ou le mauvais vouloir de quelque fonctionnaire ne l'empêchera pas d'atteindre son but. A défaut, elles restreindront leurs libéralités ou leur donneront une autre destination. Il y a donc là une question vitale pour la Croix-Rouge. On s'attendait bien, en 1863, à ce que l'immixtion parmi les combattants de sauveteurs hors cadre rencontrât dé la résistance dans les sphères militaires; aussi exprima-t-on le vœu « que les gouvernements accor-

dassent leur haute protection aux sociétés de secours qui se formeraient. » On spécifia même que cette tutelle bienveillante aurait à se traduire par «des facilités accordées aux dites sociétés pour l'accomplissement de leur mandat. » Il fut du reste entendu qu'elles, de leur côté, se subordonneraient aux chefs de l'armée qu'elles escorteraient. C'est aux Comités directeurs ou « Comités centraux » des diverses Sociétés nationales qu'il appartient de négocier sur cette base avec les pouvoirs compétents, et d'obtenir le droit d'aider le service sanitaire officiel.

Ils ne sauraient, comme de juste, forcer la main à qui répudierait systématiquement tout appui, mais ils feraient fausse route s'ils consentaient à ce qu'une association quelconque fût plus favorisée que les leurs, car l'état d'infériorité qui en résulterait pour la Croix-Rouge lui ôterait tout espoir de réaliser jamais son dessein de centralisation.

La mesure maxima dans laquelle l'intervention des postulants sera tolérée est aussi un point de grande importance. La Croix-Rouge

s'efforcera, quant à elle, de se faire délivrer une licence pour toute espèce de travaux ; mais, si elle n'obtenait pas complètement gain de cause, elle ne devrait pas abandonner la partie. Ce qui lui est indispensable, c'est d'être mise en demeure d'agir et de prouver, par sa façon d'opérer dans les limites où on l'aura confinée, qu'elle a sa raison d'exister et que son utilité s'accroîtrait avec l'étendue des tâches qu'on lui confierait. Que de fois déjà ne Ta-t-on pas vue, timidement accueillie au début d'une campagne, gagner peu à peu la faveur générale, et se trouver finalement requise pour bien d'autres services que ceux auxquels on l'avait associée de prime abord? On en est même venu, dans quelques Etats, à comprendre que l'intérêt du gouvernement conseillait d'aller plus loin, et l'on a conféré légalement à la Croix-Rouge un véritable monopole. Elle ne souhaite évidemment rien de mieux qu'un tel privilège, qui comble ses vœux à un degré auquel la Conférence de 1863 n'avait pas osé aspirer ouvertement.

BASES DE LA CROIX^tOUGE 2}

Ce qui n'importe pas moins à la Croix-Rouge que d'être admise auprès des blessés, c'est de se tracer elle-même un programme sans lacunes, afin d'enlever à ses émules éventuels le prétexte de son insuffisance pour se charger de le compléter. 11 faut qu'elle ne laisse volontairement ni lieux à occuper, ni services à rendre, ni gens à utiliser par d'autres que par elle. Entrons dans quelques détails.

Chaque Société de la Croix-Rouge se rattachant directement à l'armée de son pays, a pour devoir de se trouver constamment en contact avec elle. Dans l'éventualité d'une guerre offensive, elle la suivra jusque sur le sol étranger ; en temps de paix, la prudence veut qu'elle prenne position partout où la sécurité publique intérieure peut exiger la présence de ces mêmes troupes. C'est dire que ses ramifications doivent embrasser tout le territoire national, ainsi que ses dépendances, coloniales ou autres. Une société qui restreindrait son activité normale dans de plus étroites limites, et ne prouverait pas, par ses actes, qu'elle considère sa sphère d'influence

comme s'étendant jusqu'aux extrêmes confins de l'Etat, justifierait par cela même la formation d'une seconde société, pour achever l'organisation qu'elle n'aurait qu'ébauchée.

On arriverait à la même conclusion, si la Croix-Rouge se récusait pour l'une des charges multiples qui rentrent dans les attributions du service de santé. Du moment qu'elle n'accepterait pas toutes les besognes du corps dont elle est comme la réserve, on comprendrait que le gouvernement, prévoyant des nécessités impérieuses pour lesquelles il ne pourrait pas compter sur son concours, remît à d'autres auxiliaires le soin d'y pourvoir.

Enfin, une société qui ne serait pas accessible à toutes les personnes de bonne volonté, — soit qu'elle évinçât certaines catégories de candidats, en raison de leurs opinions politiques, de leurs croyances religieuses, de leur sexe ou de toute autre circonstance, soit qu'elle ne se mît pas à la portée des habitants du pays en créant des foyers de travail partout où ils en manifesteraient le désir, — une telle société, dis-je, abdi-

querait implicitement toute prétention à être la seule existante parmi ses nationaux.

Si toutefois quelque obstacle sérieux s'opposait à ce que Tune ou l'autre des trois sortes de généralisation dont je viens de parler fût stipulée, il serait admissible qu'on y suppléât au moyen d'un pacte conclu entre plusieurs sociétés, ayant chacune sa spécialité, afin de combiner leurs efforts, à la condition cepen^ dant que l'Etat y donnât son assentiment, et que les associations ainsi fédérées instituassent un organe central, chargé de les représenter collectivement au dehors.

Il est donc, en principe, de l'intérêt bien entendu de toute Société de la Croix-Rouge de ne faire preuve d'aucune sorte d'étroitesse, et de se tenir sans restriction aux ordres soit du public soit de l'Etat, car elle diminuera de la sorte, autant que cela dépendra d'elle, la chance de voir apparaître des rivaux qui lui disputent, au détriment des blessés, l'honneur de s'occuper d'eux.

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