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BOULEVARD SAINT-GERMAIN

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L'auteur de cette publication se fait un devoir d'en attribuer la genèse à M. Malvy, ministre de l'Intérieur en ces heures tragiques. Le jour où il lui fut interdit d'exposer en public les idées que son expérience et son patriotisme lui ordonnent de propager, il pensa aussitôt que la notoriété inattendue, à lui conférée grâce à cette mesure, lui permettrait de se faire entendre plus aisément du grand public qu'il est nécessaire d'atteindre quand on veut provoquer une action d'ensemble. Toute propagande qui ne s'adresse qu'à une élite est condamnée à l'inefRcacité.

Beaucoup d'esprits généreux, épris du sentiment de la liberté individuelle, tenant pour sacré le droit de chacun à réclamer des juges qualifiés pour prononcer des sanctions légales, se sont indignés de voir un homme de sens rassis, privé, d'un trait de nlume ministérielle, d'une liberté que les principes de notre Révolution assurent à tout citoyen. Je ne partage pas leur indignation. Il est si naturel que le Pouvoir profite du temps de guerre pour s'attribuer des privilèges qu'il regrette assez de ne pouvoir exercer aussi pendant la paix !

D'autres ont fait la remarque que j'avais prononcé dans une conférence, le 29 janvier, des paroles sévères contre l'alcoolisme, et j'avais ajouté que chaque fois que l'alcool est trop vivement attaqué, on voit se dresser un homme puissant qui brandit le mandat dont il est investi pour le défendre. Exactement quinze jours après, il m'était interdit de parler en public : simple coïncidence, mais combien curieuse !

Il est historique que les Pouvoirs sur leur déclin se réfugient dans l'arbitraire afin de dissimuler les indices de leur faiblesse. Ce sont des gestes presque inconscients provoqués par l'instinct de la conservation. Toutefois les zootechniciens assurent qu'un animal attaqué fait instinctivement les gestes les mieux adaptés à sa défense. Ce qui prouve à l'évidence que les gouvernants ne sont pas des bêtes.

Le plus souvent, la responsabilité qu'il sent peser sur ses épaules de défendre un poste, une cause ou un parti obscurcit chez le Prince la vision nette des conséquences de ses actes. Il commet des impairs qu'il est seul à ne pas admettre. Quelle autorité en ce monde a jamais convenu qu'elle gouvernait mal?

Lorsque le marquis de Dreux-Brézé, chambellan de Louis XVI, sommait de se dissoudre l'assemblée, qui allait devenir constituante, et recevait la fameuse réponse : « Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du

peuple. . . » , ce pauvre marquis n'avait pas compris qu'il se trouvait en présence non d'une réunion de factieux, mais d'un mouvement irrésistible d'éveil national.

En l'an 1916, la situation a quelque analogie avec l'aurore de la Révolution. Tout va être transformé. Dans quel sens? Je tracerai plus loin l'orientation que les diverses influences qui pèsent sur l'esprit populaire donneront probablement à la poussée nationale, mais je voudrais résumer, auparavant, la théorie et les faits qui ont précédé la tourmente actuelle et l'ont en grande partie déterminée.

Toutes les personnalités éclairées dans le monde entier, tous les hommes réfléchis parmi nous pronostiquaient que nous marchions vers une décadence que l'on pouvait craindre définitive.

Obstinément assoupis dans une sécurité trompeuse ; ignorant la plupart des choses que nous avions intérêt à savoir ; plus assoiffés de scandales démoralisants que de vérités utiles; assujettis avec résignation à des pouvoirs publics perpétuellement interchangés et sans compétence ; mal défendus contre le vice par un humanitarisme imbécile; bercés, comme des enfants, les yeux clos, parla faconde vide de rhéteurs inconscients; uniquement passionnés, à la manière des Espagnols aux courses de taureaux, par les querelles écœurantes de politiciens sans scrupules ; regar-

dant à peine, et avec indifférence, notre prestige au dehors baisser et celui des autres s'accroître ; nos plus belles provinces rongées par la plaie de l'alcoolisme qui enrayait la production en même temps qu'il atrophiait la race ; notre natalité tombée au dernier rang en Europe et peut-être bien même dans le monde entier; ainsi nous vivions tandis que l'ennemi grossissait à nos frontières. Jamais situation ne sembla mieux rappeler les derniers jours de Byzance.

Le livre le plus humiliant pour nous serait celui où l'on réunirait les discours stupéfiants d'aveuglement de nos parlementaires, les articles puérils de nos journalistes, les pages d'ignorance de nos littérateurs pendant les quatorze premières années du présent siècle.

Nos fautes appelaient un peu plus tôt ou un peu plus tard la catastrophe.

En comparant la mesquinerie de nos occupations passées à la grandeur du fléau qu'elles ont provoqué, comment ne pas penser à la sentence terrible de Victor Hugo : « Quand il a neigé sur les pères, l'avalanche est pour les enfants. » ?

Et ce qui prouve bien combien, en France, l'imprévoyance était universelle et profonde, c'est qu'il n'est pas une nation qui choie ses enfants — ses rares enfants — avec une tendresse aussi étroite, un souci aussi attentif d'écarter de leur personne et de leur carrière toute peine, tous risques et tout péril éventuel. Ah! nous pouvons

nous flatter d'avoir eu pour eux une sollicitude intelligente !

C'est ce qui a fait écrire cette pensée désobligeante que les Français aiment mieux perdre leurs biens et sacrifier leurs fils que de renoncer à leurs petites habitudes.

« Ma tranquillité avant tout; moi, je ne m'occupe pas de politique, » disaient bon nombre de nos paisibles bourgeois. Ils voient aujourd'hui où cette belle insouciance les a conduits.

On ne saurait contredire qu'il n'y ait quelque chose de fatal et d'incoercible dans « l'esprit d'imprudence et d'erreur » qui envahit les hommes ouïes peuples à certaines époques de leur existence. Aucun avertissement n'est capable de le redresser. Lorsque mon éminent ami l'ambassadeur de France à Berlin envoyait à son gouvernement des notes alarmantes, dont il ne figure pas la dixième partie dans le Livre Jaune, au ministère on le traitait de maniaque ; lorsque, dans une sphère infiniment plus modeste, j'écrivais, deux mois avant la guerre, « que nul n'est plus sûr de mourir un jour que la France d'être prochainement envahie par les Allemands », on m'a demandé si j'étais fou. Le seul mot d'ordre admis en France était sécurité. Les correspondants de journaux français que j'ai connus à Berlin avaient presque tous pour consigne de s'abstenir d'informations pessimistes ; et quand les organes attitrés du pangermanisme lançaient dans le public des articles

menaçants dont l'écho nous parvenait, on nous rassurait sur l'heure en proclamant que ces feuilles étaient sans influence et presque sans lecteurs.

Le peuple français a le droit de dire qu'il a été abusé, mais qui sanctionnera les responsabilités de ceux qui ont systématiquement endormi sa vigilance?

Quiconque détient une portion du pouvoir s'efforce de les rejeter sur le service voisin. J'ai eu l'honneur d'être convoqué plusieurs fois devant des commissions parlementaires ou ministérielles pour y donner mon avis sur des points d'ordre économique. Gomme je faisais remarquer un jour à mes éminents interlocuteurs que telle faute commise, ayant été prévue par eux, eût pu être évitée, ils la rejetèrent avec ensemble sur le ministre, en ajoutant que le ministre lui-même, éclairé à son tour, la reportait sur ses bureaux coutumiers d'une insurmontable obstruction. Ces messieurs n'auraient pas pu dénoncer plus éloquemment le vice de leur système gouvernemental. Si, au lieu d'élever et de renverser successivement en quarante-cinq ans quarante-et-un titulaires du même portefeuille, ils eussent placé et laissé là, au moins pendant une législature entière, une personnalité sérieusement qualifiée, un tel ministre eût acquis l'autorité et la compétence nécessaires pour se faire obéir, comme c'est dans l'ordre, de ses subordonnés.

Il fut à peu près sans exemple qu'un personnage politique ait été élevé à un poste à cause de son aptitude à le remplir, ou renversé par suite de son incapacité. D'autres motifs présidaient à ces opérations; et il en était ainsi du haut en bas de l'échelle.

Quelles qualités les électeurs demandaient-ils à leurs candidats? De quelles vertus fallait-il qu'un civil fût pourvu pour obtenir le ruban rouge dont la convoitise a été la cause de tant de bassesses ? Quels gages devait donner un fonctionnaire pour être bien en cour?

Notre bon peuple de France serait donc bien naïf s'il pensait n'avoir été dupé que sur le chapitre de la politique étrangère. Tout autant que l'on compromettait sa sécurité, on tendait à le démoraliser.

Voilà pourquoi on parlait de sa décadence. A l'étranger c'était un dogme. Je déclare bien haut n'y avoir jamais cru, et pas davantage à l'aphorisme qui veut qu'un pays n'ait que le gouvernement qu'il mérite. Tant de causes occasionnelles agissent sur la qualité du Pouvoir! Nous avons vu si souvent la France elle-même passer en quelques années d'un état de désorganisation qui paraissait mortel à la forme la plus magnifique qu'une nation puisse ambitionner ! Il suffit d'un groupement néfaste pour tout compromettre, il suffit d'un homme pour tout rétablir.

Loin de nous les fatalistes ou les mystiques,

qui prétendent que les événements mènent les hommes ; l'histoire tout entière se dresse pour leur répondre que ce sont les hommes qui, plus ou moins volontairement, créent les événements.

Sans doute il y a des nations en décadence irrémédiable et l'on a observé que tous ces peuples offrent un certain nombre de symptômes communs : la cessation de l'effort dans la masse populaire ; une indifférence invincible pour les intérêts lointains ; la vénalité dans tous les domaines ; tout y est accordé au népotisme et non au mérite professionnel. Les grandes questions vitales sont négligées ; plus de travaux publics, plus de progrès dans la législation, plus de sollicitude pour les intérêts de la nation hors des frontières. Le Pouvoir réserve toute son attention à deux services qui survivent à tous les autres : la police qui se fait ombrageuse et la fiscalité qu'il rend vexatoire et ne lui sert qu'à combler des favoris ou à acheter des consciences. Je ne veux point, par une réserve quetout le monde comprend, en citer des exemples au dehors, mais chacun les devinera.

Je le répète encore : nous n'en étions point là, mais sous certaines influences néfastes, nous y marchions incontestablement. Disparaîtront-elles ou les reverrons-nous? Ceci est le secret d'un avenir peu éloigné qui dépend de notre hypothétique sagesse.

La catastrophe est venue se jeter en travers de la pente où nous glissions, et tout le inonde a constaté, les uns avec stupeur, les autres avec admiration, que le peuple de France était autre chose que le déchet pourri d'une grande nation. Mais ce peuple a appris lui-même, hélas! cruellement tout ce qui lui manquait. Sa surprise réveilla ses vertus endormies.

Cette guerre, avec ses procédés si étrangement nouveaux, lui fut une brusque révélation ; toutefois le phénomène le plus extraordinaire est que l'infériorité de nos moyens de résistance n'ait pas anéanti le courage de nos soldats.

On a déjà discuté, mais seulement en sourdine, sur les causes et sur les responsables de cette infériorité. Pour le moment, il importe au salut du pays que cette question soit ajournée. Nous savons cependant qu'un jour elle donnera lieu à des débats furieusement passionnés. Les intéressés la traiteront avec l'étroitesse de vues dont ils ne savent guère se départir. Souhaitons qu'il s'élève alors quelque grande voix, à la fois impartiale et patriotique, qui sache démontrer que si l'ennemi a pu, malgré l'héroïsme de nos troupes, faire irruption et se maintenir dans les plus belles de nos provinces, il en faut rechercher la cause initiale non dans l'insuffisance immédiate de tels services, ou de telles personnalités, mais dans la désorganisation d'ensemble à laquelle la République s'était dès longtemps abandonnée. Le

défaut de préparation militaire relève de la politique générale. En 1870 on savait à qui s'en prendre ; en 1914 c'est le pays tout entier qui devra se frapper la poitrine.

Si nous n'avions pas des instruments de combat égaux à ceux de l'Allemagne, nous n'avions pas davantage d'outillage national comparable au sien, ni de marine marchande à sa hauteur, ni d'appareils industriels aussi perfectionnés, ni de commerçants aussi actifs, ni de produits aussi variés. L'infériorité était partout.

Dans les opérations militaires nous avons vu mettre en œuvre, avec une précision au début irrésistible, les engins les plus inattendus et les plus meurtriers, ce qui leur a immédiatement donné un caractère d'atrocité qu'aucune lutte entre les hommes n'avait jamais connue.

On pensait naguère avoir parlé des plus grandes boucheries humaines quand on décrivait les batailles de VVagram et de Leipzig ou la retraite de Moscou. Qu'était-ce à côté de cette guerre où on ne compte plus les combattants par centaines de mille, mais par millions, et la durée des hostilités non plus par semaines ou par mois, mais par années.

On relira toujours avec une admiration que les siècles n'affaibliront pas les opérations militaires de Napoléon : la manœuvre de Rivoli, la plus extraordinaire de tous les temps, où le jeune chef de la petite armée d'Italie, attaqué à la fois par

trois armées autrichiennes convergentes, court se placer au point de jonction, qu'il devine, de ses trois adversaires et les anéantit les uns après les autres en une seule journée.

La bataille d'Austerlitz, dans laquelle l'Empereur attire sur un terrain choisi par lui l'armée austro-russe et lui fait faire sur place, comme s'il les eût lui-même ordonnées, toutes les fausses manœuvres qui vont la lui livrer.

Le mouvement célèbre de rabattement en arrière pour fermer à l'armée prussienne les passages de la Saale, l'escalade que l'ennemi jugeait impraticable du Graffenberg à léna, et la victoire de Davout à Auerstsedt, qui décidèrent d'un seul coup le sort de la Prusse. On s'était mis en campagne le 8 octobre au matin en partant des confins de la Bavière, alors notre alliée, et le 14 au soir il n'y avait plus d'armée prussienne. Et dans ces campagnes foudroyantes, jugées si meurtrières, on tuait 5 000 hommes, on faisait 80000 prisonniers et l'on gagnait un royaume. Aujourd'hui on ne fait que 30000 prisonniers, mais on tue 300 000 hommes pour avancer ou reculer de 500 mètres en un an. Cette guerre sur place, sans manœuvres, n'est que la plus hideuse des tueries.

Que s'est-il donc passé en un siècle pour transformer ainsi l'art de la guerre? Il y est intervenu un élément que l'homme a créé et qui est devenu plus fort que lui : la science. Mécanique, physique, chimie, optique, hydraulique, électricité,

il n'est pas une spécialité scientifique que l'Allemagne n'ait poussée à ses plus extrêmes perfectionnements pour l'adapter à l'art d'exterminer les hommes.

Et le plus triste à penser est que ce n'est pas d'eux-mêmes que nos ennemis ont tiré tout ce bagagede connaissances ; il leur est venu d'unpeu partout, et nous leur en avons fourni la plus grande partie !

L'x\mérique, de son côté, leur a procuré, sans s'en douter, une autre arme, la plus puissante de toutes, à mon avis : le principe de l'organisation rationnelle de toute entreprise humaine.

Après qu'on a étudié en détail les méthodes de Taylor, le célèbre ingénieur de Philadelphie, on est frappé de la similitude de ses procédés avec ceux employés par les Allemands au cours de la guerre, non seulement dans leurs armées, mais dans toute l'économie industrielle, financière, agricole, de leur empire. Ils l'avaient d'ailleurs profondément étudiée. Là est le secret de cette préparation intensive et de la longue résistance qui nous stupéfient.

Tirer le maximum de rendement et de profit des hommes, des choses et des événements, tel est le résultat de la méthode rigoureusement appliquée. L'importance en est si capitale pour nous que j'y reviendrai à plusieurs reprises au cours de cet ouvrage. Sans doute elle ne les sauvera pas, car toute place assiégée et non secourue

est une place prise. Or, F Allemagne est une immense forteresse bloquée ; à moins qu'elle ne soit ravitaillée et secourue par les habitants de la planète Mars, après une résistance plus ou moins tenace, elle tombera.

Je souhaite que les Alliés lui arrachent tout ce qui faisait sa force. Mais son acquit, mais sa méthode, mais sa discipline, mais son culte de la science lui resteront et c'est contre quoi nous devons nous garer.

Il n'est point exagéré d'affirmer que nous avons peut-être plus encore à nous rééduquer sur ce terrain que nous n'avions à nous reconstituer dans le domaine militaire.

Au point de vue économique, nous n'avions et nous n'avons encore aucune organisation d'ensemble, et les moindres difficultés qui se présentent nous trouvent désarmés. Nous aurions sauvé des centaines de milliers d'existences, économisé des milliards et depuis longtemps terminé la lutte si nous avions étudié et appliqué à tout les principes de l'organisation scientifique.

On écrirait des volumes à énumérer les faits quotidiens qui prouvent que cette notion nous manque. Ceux d'entre nous qui auraient le courage et les facultés naturelles ou acquises pour l'appliquer en sont empêchés par l'ignorance et le désordre qui les entourent.

Qui dit organisation d'un pays dit mesures d'ensemble dont le Pouvoir est nécessairement

l'initiateur. Là où le Pouvoir met ou laisse le désordre, les particuliers sont impuissants à faire régner l'ordre. D'ailleurs le public français n'en a pas davantage l'idée.

Un exemple fera immédiatement saisir l'absence de cette mentalité même dans des milieux particulièrement éclairés. Tout le monde a connaissance de la crise du papier qui a pour cause le manque de matières premières et qui augmente lentement, mais progressivement, depuis le début des hostilités.

Elle affecte, entre autres, les journaux avec une gravité telle que beaucoup auraient cessé de paraître, si les directeurs ne s'étaient réunis en un consortium pour assurer une partie de leurs approvisionnements aux plus mal pourvus. C'est de la bonne confraternité, mais c'est un rationnement fort incommode.

La demande de papier étant donc supérieure à l'ofîre, qu'eussent fait nos journalistes s'ils avaient été des Boches? Ils se seraient immédiatement ingéniés à trouver quelque source de matière première pour suppléer celle qui faisait défaut et n'eussent pas eu besoin de chercher longtemps.

A Paris on jette chaque jour à la voirie des tonnes et des tonnes de vieux papiers qui ne demanderaient qu'à être recueillis, puis retravaillés pour reproduire du neuf. Il eût suffi d'aviser le public que ces déchets seraient reçus pour un

prix X dans un certain nombre d'entrepôts désignés. Aucun corps d'état n'était mieux à môme que le journalisme pour donner cette information gratuitement et à tous. Eh bien, on est resté dixhuit mois avant d'y songer. Et le jouroù l'on amis en acte cette proposition, elle s'est trouvée si opportune, malgré l'organisation toute rudimentaire qu'on lui donna, que les journaux déclarèrent, moins de trois semaines plus tard, avec satisfaction, que grâce à cette initiative la crise était conjurée.

La récolte de vieux papiers ainsi ébauchée est bienloin d'être complète ; il faudrait lui donner plus d'ampleur et au public plus de facilités et d'indications pour y contribuer, mais on s'en est tenu là.

Si les Allemands avaient agi comme nous, chez eux, dans la recherche du cuivre, des grains ou de toute autre denrée, ilyadebeaux mois que leur résistance eût pris fm.

Nous saurons plus tard quels prodiges leur discipline a réalisés pour tirer parti des moindres ressources, et retarder l'heure où la pénurie de subsistances ou de tous autres produits mettra fin à leur résistance.

A cet égard, il est regrettable qu'on interdise en France l'entrée de toutes publications allemandes ; cette mesure a beaucoup plus d'inconvénients que d'avantages. Nous aurions recueilli dans leurs revues maintes informations qui nous seraient profitables.

Pourquoi, par exemple, nous priver de la lecture de leurs ouvrages scientifiques où nous trouverions de précieux documents pouvant s'appliquer à la technique de nos fabrications, d'armes et d'explosifs?

L'ignorance ne fut jamais bonne conseillère.

Au commencement de 1915, un homme politique, professeur haut gradé, annonçait dans un journal que les Allemands, avant trois mois, manqueraient d'explosifs. J'arrivais alors de Suisse, où j'avais puisé dans la littérature scientifique allemande la preuve du contraire. Estimant que la propagation de cette erreur pouvait ralentir notre zèle à fabriquer des munitions, je portai audit journal les preuves que j'avais en main. Il m'y fut répondu que l'éminent maître était certainement aussi bien informé que moi. Les ouragans d'artillerie de Verdun — quatorze mois après la prédiction — démontrent de quel côté était l'information sérieuse.

L'oubli, le dédain bien français des questions économiques est une des raisons qui m'ont déterminé à entreprendre la campagne où je me suis engagé. Méconnue avant la guerre, mal dirigée pendant la lutte, indispensable après la victoire au relèvement de notre patrie, l'organisation rationnelle des ressources nationales doit être la préoccupation maîtresse de tous les Français. Non seulement notre prospérité, mais notre

existence même, notre avenir en dépendent.

C'est pourquoi j'ai réuni sous ce titre des conférences, des causeries et des articles épars, dans lesquels circule l'unique pensée de fixer l'attention de nos compatriotes sur cet objet.

Beaucoup de lecteurs, parce que je suis sans aucune complaisance pour les erreurs et les fautes, me taxeront de pessimisme; je m'en défends. Le pessimiste est celui qui voit tout en noir et ne propose aucun moyen de sortir des ténèbres. Je me suis, au contraire, efforcé de joindre à la description des maux l'énoncé des remèdes, pour autant que mon expérience, qui ne prétend point à l'infaillibilité, me permet de les préconiser.

Enfin, ce qui doit me mériter l'indulgence pour mes critiques, c'est d'abord qu'elles sont nécessaires, ensuite qu'elles n'atteignent aucune personnalité.

Si, comme nous le souhaitons, nos soldats vainqueurs peuvent pousser l'ennemi jusque dans l'opulente ville de Francfort où fut signé le traité funeste qui nous a jugulés pendant quarantequatre ans, ils remarqueront, sur une petite place, perdu au milieu de fastueux monuments, un vieil édifice gothique : le Rœmer, dans lequel les Sept Electeurs désignaient autrefois le futur empereur d'Allemagne. Autour de la grande salle du premier étage sont accrochés les portraits de tous les souverains, élus dans la suite des âges, jusqu'au

jour où Napoléon, après Austerlitz, d'un trait de plume supprima le Saint-Empire ; et sous chacun de ces personnages est inscrite la devise latine qu'il avait adoptée. L'une de ces devises — qui ne fut jamais celle des Hohenzollern — m'a jadis particulièrement frappé ; elle se lit « Cum omnibus pacem, adçersus initia hélium » . — Paix aux hommes, guerre aux vices. — Celui qui l'avait faite sienne l'a-t-il respectée? Je l'ignore ; mais mon plus cher désir serait de la voir appliquée chez nous.

VERS L'EXPANSION INDUSTRIELLE i

S'il en est parmi vous qui doutaient, il y a un an, de la puissance industrielle et économique de l'Allemagne, leur funeste illusion est, à l'heure actuelle, cruellement dissipée. Nous sommes quelques-uns qui, par la parole ou dans les livres avons jeté des cris d'alarme en face de l'impérialisme germanique. On nous a écoutés ou lus, puis on a oublié nos discours et remis nos livres sur le rayon comme des romans terminés. Les formidables événements actuels montrent quelles réalités y étaient annoncées.

La stupéfaction du public français dès le début des hostilités a été provoquée par deux phénomènes : par la terrifiante application que nos ennemis ont faite des arts de l'ingénieur aux opérations militaires, et par la constatation de la prodigieuse emprise que l'industrie et le commerce allemands avaient implantée chez nous.

1. Conférence faite à la Société des ingénieurs civils de France, le 25 juin 1915.

Prévoir le premier point n'était pas dans les attributions du Génie civil ; quant au second, il est vrai que cjiacun de nos industriels savait sa propre existence menacée par la concurrence allemande, mais il ignorait — et c'est ce que nous nous étions efforcé de faire connaître — que la même menace visait tous les autres, au point d'être devenue un danger imminent pour l'industrie nationale.

Du jour au lendemain, on a découvert qu'une foule de maisons, que • l'on croyait françaises, étaient en réalité ou contrôlées par des Allemands, ou filiales de firmes allemandes, et, constatation plus grave encore, on a dû reconnaître que l'industrie française avait peu à peu abandonné à l'Allemagne le monopole d'une quantité d'articles dont la disette est aujourd'hui l'objet de nos préoccupations.

La réserve que le patriotisme commande m'interdit d'en citer des exemples. Les produits allemands s'étaient infiltrés partout, aussi bien dans le domaine privé qu'auprès de nos administrations publiques. C'est ainsi que la plupart d'entre vous ont certainement entendu parler de ce fait que la concession de l'affichage municipal à Paris appartenait au représentant d'une Société prussienne; si l'on n'y eût pris garde au dernier moment, l'annonce sur les murs de la mobilisation française aurait été assurée par une entreprise allemande. Il y avait eu là autant de pré-

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voyance perfide d'un côté que d'imprévoyance aveugle de l'autre.

Cet envahissement, qui atteignait tous les pays, n'était pas pour étonner ceux qui avaient pu observer de près l'Allemagne au travail. En avril 1908, j'ai eu déjà l'honneur, de la place où je suis, de décrire sommairement les procédés de l'industrie germanique. Mais, depuis lors, elle a marché à pas de géant et l'avenir était proche où elle eût pacifiquement, mais tyranniquement, dominé le monde.

Par quelle aberration cette race a-t-elle résolu de le conquérir brutalement par la force, et de jouer sur un coup de dés le fruit d'un demisiècle de travail magnifiquement productif? L'expliquer serait sortir de mon cadre.

La puissance et la prospérité de son industrie ne reposaient pas sur tels ou tels avantages ou mérites isolés, mais sur un faisceau de forces parallèles et de même sens qui grossissait d'année en année au point de devenir irrésistible.

L'ardeur au travail, l'orientation méthodique de l'effort, la profusion et la diversité de l'enseignement théorique et pratique, l'étude réfléchie des problèmes que la production doit résoudre, l'application de la science à toutes les branches des spéculations humaines et conséquemment l'abolition de l'empirisme et de la tradition, le calcul incessant, dans toute opération, du rendement maximum et l'emploi immédiat des mé-

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tliodes de travail et des appareils capables de l'obtenir, la recherche constante de produits nouveaux destinés à détrôner la concurrence chez les consommateurs du monde entier, cette conception qu'une industrie, n'est pas un immeuble où l'on s'installe, ni une station où l'on fait halte, mais un train en marche avec accélération ininterrompue du mouvement, la généralisation de cette mentalité dans tous les cerveaux, chez tous les fonctionnaires comme chez les particuliers, chez les savants universitaires comme chez les ouvriers d'usine, dans les écoles comme dans la presse, à l'intérieur du pays comme sur les bords les plus reculés, la coordination disciplinée des éléments qui concourent au but assigné à l'effort national ; tels étaient ces moyens.

Outillage public, solution des questions sociales, perfectionnement du matériel de production, recherche des applications scientifiques, mises au point laborieuses, investigations patientes, tout progressait de front. J'en donnerai plus loin quelques exemples.

Mais ne nous attardons pas à rechercher quel fut le mobile initial de cet effort. Le besoin, dit-on souvent : sans doute le besoin est à l'origine de tout effort humain. Constatons seulement que ce besoin de travailler était devenu une habitude, puis un goût et enfin une passion qui ne connaissait plus de limites et avait conduit ce peuple à la mégalomanie, à l'impérialisme le

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plus envahissant. Le plus grave est que cet impérialisme avait largement réussi. Qui de nous aurait pensé que l'Allemagne résisterait pendant un an aux cinq plus grandes puissances du monde ! On a lu partout — trop tard il est vrai — les statistiques ascendantes des progrès économiques allemands. Je vous en ferai grâce ; aussi bien les statistiques sont-elles surtout efficaces pour convaincre les sceptiques et éclairer les ignorants.

Ce n'est d'ailleurs pas votre cas. Cherchons plutôt ensemble les remèdes à une infériorité dont vous n'êtes aujourd'hui que trop convaincus. Le moment n'est plus de nous payer d'illusions et chacun doit reconnaître qu'ayant usé de moyens différents, nous ne sommes pas arrivés aux mêmes résultats, puisque la production française, comparée à Tallemande, apparaissait presque stationnaire dans ses chiffres, et stationnaire surtout dans ses procédés. Et, il est bien probable que, sans le cataclysme qui secoue notre vieux monde jusqu'en ses fondements, nos industriels et nos commerçants eussent poursuivi leurs tranquilles et médiocres affaires jusqu'au jour où la concurrence allemande les eût exterminés les uns après les autres.

Il est permis de croire que cette secousse leur aura été utile sinon profitable. Tout d'abord les ayant appauvris, elle accroîtra leur activité sous l'aiguillon de la nécessité. Ensuite, pour beau-

coup d'entre eux, les difficultés auront engendré une ingéniosité et un esprit d'initiative inaccoutumés. Ils auront acquis ainsi maintes qualités et se seront séparés de plus d'un défaut. Il y aurait une profonde injustice à ne pas reconnaître que notre industrie privée s'est, en général, vivement ressaisie, malgré les coupes sombres faites dans ses effectifs par une mobilisation qui, au début surtout, refusait de tenir compte des nécessités de la vie économique à maintenir dans le pays, et plus encore de la défense nationale qu'il fallait pourvoir des engins et des équipements qui faisaient défaut pour une guerre interminable et terriblement prodigue de munitions. Il y eut là un dédain brutal des compétences que je montrerai plus loin comme une des caractéristiques de l'administration française à tous les degrés. Nonobstant, l'élasticité séculaire de notre race se retrouva tout entière dans cette passe difficile où il fallait tout improviser. Les bras et les outils manquaient et, si les matières premières ne nous faisaient pas défaut, nous n'étions pas en possession des moyens pratiques de les transformer. Aujourd'hui les lacunes sont heureusement comblées.

Et c'est là qu'apparaît, saisissant, le contraste entre l'industrie française et l'industrie allemande. Chez l'une on jouit, grâce à la liberté des mers, de l'abondance des approvisionnements ; l'autre, au contraire, est obhgée de presque

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tout tirer de son propre fonds, alors que sa puissance de transformation est presque illimitée.

Il en résulte nécessairement que la guerre est plus onéreuse aux alliés qu'à leurs ennemis. L'axiome régnait avant la guerre que l'Allemagne ne pourrait, faute de ressources, soutenir une guerre de longue durée. Il se trouve renversé par ce double fait que ses ressources financières étaient très supérieures aux évaluations de nos optimistes et que, empêchée par le blocus d'importer des produits par grandes masses, une notable partie de ses dépenses militaires restent aux mains de ses nationaux.

Il n'appartient à personne de préciser combien de temps cette situation sans précédent pourra durer encore ; mais enfin un jour viendra où elle prendra fin. J'admire comme des êtres extraordinaires ceux qui prédisent que ce jour-là Tindustrie française n'aura qu'à se baisser pour recueillir l'héritage de l'expansion allemande à travers le monde.

Mettons tout au mieux. L'Allemagne est terrassée et à la merci des alhés qui taillent aux quatre points cardinaux de l'Empire de vastes lambeaux de sa substance. Ils lui imposent en outre une incalculable contribution de guerre, pour se payer de ses dévastations et des quelques 100 milhards qu'ils auront dépensés pour l'abattre. Quant à nous, nous sommes arrivés au but,

épuisés en hommes et en capitaux. Au lendemain de la paix, le manque de bras et la pénurie d'argent se feront sentir avec une égale acuité, la classe laborieuse se trouvant amputée de plus d'un million d'hommes tués au feu, morts de maladie ou gravement mutilés ; ce million d'hommes étant prélevé sur la partie la plus vigoureuse et la plus active de la population. D'autre part, nous avions en France, avant la guerre, par centaines de mille des ouvriers belges, allemands, italiens. Nous ne retrouverons plus les Belges, nous repousserons naturellement les Allemands ; quant aux Italiens, la guerre les aura, eux aussi, décimés, et comme l'Italie aspire à des accroissements territoriaux qui occuperont beaucoup de ses enfants, il est peu probable que nous revoyions parmi nous les nombreuses équipes de Piémontais et de Lombards qui se montraient d'excellents travailleurs.

Or, à l'heure même où nous ne disposerons plus que d'effectifs ainsi réduits, nous aurons à réparer et, en maints endroits, à reconstruire des milliers et des milliers de bâtiments et d'usines dans la partie du pays où ils étaient le plus denses.

Déjà nous connaissons maintes dévastations commises par l'envahisseur. De combien ce nombre sera-t-il accru le jour où il aura été contraint d'évacuer le pays?

Et qui peut dire ce qu'il y aura alors de travaux publics anéantis, de voies ferrées à rétabhr, de ponts démolis, de chaussées effondrées, de

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monuments incendiés, de canalisations détruites, de matériel hors de service?

On reste confondu devant l'immensité de la tâche qui sera imposée à la Belgique et au nord de la France. Ces deux régions pourraient à elles seules absorber les bras disponibles des deux pays.

Qu'on veuille bien noter en outre que cette tâche exigera non pas une main-d'œuvre quelconque, sans aptitude spéciale, mais une véritable armée d'ouvriers d'état, maçons, charpentiers, monteurs, mécaniciens, dont on déplorait déjà en pleine paix l'insuffisance numérique.

Les salaires augmenteront dans d'énormes proportions, non pas en raison de la qualité du travailleur, mais de sa rareté. De longs mois passés au milieu des fatigues de la guerre, ou dans l'énervement de l'attente anxieuse des événements ne sont pas un stimulant de l'activité professionnelle. De plus, il est malheureusement reconnu qu'une hausse subite des salaires engendre plus souvent l'intempérance que la moralité.

Parallèlement aux difficultés ouvrières se présentera la question financière. La plupart des Sociétés industrielles seront partiellement ruinées, les unes par l'arrêt de leurs affaires, les autres par la destruction de leur matériel. On m'objectera que, grâce aux commandes intensives de la guerre, il se gagne ici et là beaucoup

d'argent. Mais il n'y aurait pas de plus grave erreur que de généraliser cette affirmation. Sur l'ensemble des producteurs français, ceux qui confectionnent des armes, des munitions, des tissus ou des équipements sont, pour ainsi dire, une exception. Au contraire, la grande majorité des professions est plongée dans le marasme. Gomme les commandes militaires, toutefois, représenteront de nombreux milliards, il se sera opéré, à la fm de la guerre, un certain déplacement de fortunes privées, avec cette particularité cruellement inique, mais inévitable, que ceux que leur profession de fournisseurs de l'État aura préservés des risques de la bataille se seront enrichis, tandis que les autres — le plus grand nombre — se seront appauvris tout en donnant leur sang pour la défense de la Patrie.

Mais le gouffre le plus insondable sera celui que la guerre aura creusé dans le Trésor. La dette publique se sera-t-elle accrue de 30, 40, 50 milliards? Ce seront 1 500 millions, 2 milliards, 2 milliards et demi à ajouter au budget, sans aucun amortissement. A ce chiffre, il faut additionner 1 milliard au moins de pensions militaires, plus les déficits dans le rendement des impôts et la réparation des dommages causés par la guerre. Nous ne pourrons échapper à un budget de 8 à 9 milliards. Certains escomptent que la contribution sur les vaincus viendra l'alléger. Mais on se peut demander ce qu'auront à se partager, en

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deniers comptant, cinq puissances sur un pays qui aura dépensé son dernier pfennig dans une résistance désespérée. Car enfin on ne peut sortir de ce dilemme : ou l'Allemagne ne sera qu'à demi vaincue, et alors les alliés ne pourront la rançonner à merci ; ou elle sera écrasée et ruinée à un point tel que, toute expansion au dehors lui étant interdite, le contrôle de ses douanes, de ses chemins de fer et de ses mines fiscales n'en retirera que des sommes infimes comparées à la grandeur de nos dépenses.

Si teinté que soit ce tableau, il n'en est pas moins l'image fidèle de la situation de demain, en face de laquelle optimisme serait synonyme d'irréflexion.

Une autre difficulté sera de se procurer des matériaux, du matériel et des matières premières de fabrication. La demande en sera énorme et les atehers éteints depuis de longs mois ou détournés de leur destination normale n'en pourront fournir qu'une faible partie. L'étranger, sans doute, nous en pourvoira : nouvelle cause d'appauvrissement sans compensation.

Nous voilà loin de l'espoir caressé par les esprits imaginatifs de supplanter les Allemands au dehors ; il me semble, au contraire, suffisamment démontré que jamais situation économique n'aura exigé autant d'activité, d'énergie, de compétence et d'union nationale dans l'effort.

On entend répéter couramment : « Quand la guerre aura pris fin, nous aviserons. » Pitoyable état d'esprit ! C'est pendant la guerre que tous ceux qui n'y participent pas doivent dresser un programme, en établir les bases, afin que rien n'en retarde, le jour venu, la vigoureuse exécution.

Et ce programme est immense. Il ne s'agit rien moins que de réformer l'esprit public de notre pays, reconstituer un outillage moderne à la place de l'ancien, adopter partout des idées nouvelles. La réussite dans l'avenir est à ce prix.

Partons de ce principe, si dur qu'il soit à notre amour-propre, que l'Allemagne avait réalisé au mieux le moyen de faire fortune avec l'industrie, et refoulons toute fausse honte de suivre son exemple.

Elle avait répandu à profusion l'enseignement technique et l'apprentissage professionnel jusque dans leurs branches les plus spéciales. Ceci nous manque. Je n'en citerai qu'un seul exemple. Le professeur Léo Vignon, l'éminent directeur de l'École de chimie industrielle de Lyon, à la suite d'une enquête approfondie, a consigiaé dans un rapport officiel récent, que la proportion de chimistes dignes de ce titre, calculée sur un nombre N d'habitants, est en Suisse de 300, en Allemagne de 250, en France de 7 et en Angleterre de 6. Au delà du Rhin le nombre des écoles supérieures techniques, en dehors des universités, est de 13, contenant chacune plus de mille élèves ; en

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France nous ne pouvons leur opposer que l'École Centrale, les Écoles des mines de Paris et de Saint-Étienne, et quelques établissements privés. L'École des Ponts-et-Ghaussées, qui donne un enseignement tout à fait supérieur, renferme un si petit nombre d'élèves que la qualité ne saurait suppléer à la quantité. Il nous faut absolument dans notre pays un enseignement technique qui couvre tout le domaine de l'industrie.

Quant à l'apprentissage professionnel, il n'est pas un industriel qui n'en déplore l'insuffisance. L'ouvrier français est le plus habile du monde ; mais encore faut-il qu'on lui apprenne un métier. N'attendez pas, surtout, que le métier lui soit enseigné par l'État. Depuis vingt ans on agite de loin en loin cette question au Parlement, et, après quelques discussions confuses, on la remet dans le tiroir. Ce genre de séances continuera. Permettez-moi de vous avouer que je ne le regrette que faiblement. Le jour où l'État ouvrirait des écoles professionnelles, il ferait des mandarins et non des artisans. Tel y entrerait pour devenir serrurier qui en sortirait quémandeur d'une place de fonctionnaire. Tenez cette solution pour fatale. A mon avis, nous n'aurons en France des ateliers d'apprentissage sérieux que le jour où les industriels intéressés les créeront eux-mêmes, soit individuellement, s'ils en ont les moyens, soit en se syndiquant entre exploitants d'une même profession. Toutefois une initiative analogue pourrait être prise par les

communes. Des ateliers d'apprentissage municipaux, appropriés aux industries de la région, contrôlés par des manufacturiers de la localité, auraient chance de produire des artisans habiles en leur métier.

Et à cette occasion il est indiqué de parler ici de l'atelier d'apprentissage organisé par le maire de Lyon, M. le sénateur Herriot, en faveur des mutilés de la guerre. Je l'ai visité récemment avec une admiration émue. On y apprend aux Français qui ont perdu un ou plusieurs membres en défendant le pays, à gagner leur vie avec quelqu'un des métiers compatibles avec leur genre de mutilation. Ils sont là une centaine dans un établissement forcément restreint, mais ils sont des milliers qui sollicitent d'y entrer. On se demande avec une pénible surprise pourquoi de semblables ateliers n'ont pas été créés dans une cinquantaine de villes françaises, alors que les Allemands en ont installé partout.

L'enseignement technique spécialisé et l'apprentissage sont la condition d'existence de cette qualité nécessaire à tout homme qui se livre à une occupation déterminée, la compétence. Quel est chez nous l'industriel qui peut affirmer connaître tout ce qu'il aurait à savoir pour le bien de son exploitation? Et vous ne me contredirez pas si je déclare que pour obtenir le rendement maximum d'une exploitation il faut y être pleinement rompu.

Tout progrès est interdit à qui ne connaît

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qu'empiriquement sa profession ; ce qui conduit à cet axiome que l'ignorance est à la base de la routine et de la stagnation dans l'industrie. Car l'ignorant qui tente de progresser est un aveugle qui se lance sans guide sur la route. La culbute l'attend dès ses premiers pas.

A cette faiblesse, les Allemands opposent la puissance de leur fameuse Kiiltiir, la précision de leur science, donnant à ce mot science un sens très étendu, dont la traduction française est justement le terme de compétence. La science d'un métallurgiste de Dusseldorf n'est pas celle d'un exportateur de Hambourg. Pour le dernier elle comprend la connaissance d'un pays étranger, de sa géographie, de ses mœurs, de ses besoins, de ses ressources, de sa langue, du change, etc. L'Allemand appelle tout cela de la science et, avec cette ardeur dans l'investigation qui en fait si facilement un espion, il la pousse jusqu'à ses plus extrêmes détails.

Ayant reconnu que, dans l'industrie notamment, le cerveau unique qui dirige ne saurait embrasser la pleine connaissance de tous les éléments de l'exploitation, les Allemands ont été amicnés à la création d'énormes unités où la règle absolue est la division du travail, non seulement pour les ouvriers, mais pour les chefs. Chaque technicien est un spécialiste de la partie qui lui est confiée, avec mission de la faire prospérer au mieux de ses capacités. Dans chaque grande usine il y a des hommes qui exécutent le travail du jour

et d'autres qui préparent le progrès du lendemain. Ces derniers sont particulièrement chargés de se tenir au courant de toutes les nouveautés ; c'est ainsi que la plupart des grandes usines possèdent une bibliothèque où sont reçus les ouvrages et les périodiques de tous pays, relatifs aux travaux qu'elles poursuivent ; le ou les bibliothécaires sont tenus de dépouiller toute cette littérature et d'aviser par écrit chaque service des livres ou articles susceptibles de l'intéresser.

A vous citer de tels faits je ne conclus pas qu'il faudra créer de toutes pièces en France des Sociétés disposant d'un capital de 100 millions comme la Badische Anilin iind Soda Fabrik, de 310 millions comme la Hamhurg-Amerika Linie, de 345 millions comme la Gelsenkirchen^ de 395 millions comme Kriipp, ou de 450 millions comme V Allgemeine Elektricitàts-Gesdlschaft ; le moment serait peu opportun et du reste l'individualisme français s'y refuserait ; mais il importera que les exploitants d'une même industrie fassent litière de cet individualisme pour mettre en commun leurs efforts afin de les perfectionner. Les recherches et les essais qui dépassent les ressources d'un manufacturier de moyenne importance peuvent être exécutés par un groupement de tous. C'est là un côté à développer de l'action syndicale. Nous en avons un embryon qui ne peut manquer de vous venir à l'esprit dans les Associations de

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propriétaires d'appareils à vapeur. C'est à l'aide d'un organisme de ce genre que, par exemple, les Allemands ont développé, avec l'ampleur que vous savez, leurs constructions navales. Ils déclarent qu'au début aucun de leurs chantiers maritimes ne possédait assez de ressources pour exécuter les recherches et les expériences nécessaires aux perfectionnements de la navigation et que V Association des constructeurs de navires^ fondée il y a quelque vingt ans, a joué un rôle de premier ordre dans le progrès de cette technique, en étudiant et expérimentant à frais communs les idées et les découvertes qui s'y rapportent.

Que dire de l'aménagement de trop de nos usines? Mal situées, encombrées, rapiécées, inextensibles, sans moyen mécanique de manutention, elles fonctionnent pour ainsi dire à bras d'hommes, alors que la main-d'œuvre va devenir hors de prix. Un industriel français le plus important et le plus avisé de sa spécialité, à qui je parlais récemment de ces mauvaises conditions de travail, me répondit : « Ne vous préoccupez donc pas de ces attardés ; les établissements ainsi aménagés disparaîtront tout seuls et feront de la place pour les autres. » Puis il ajoutait : o Nos confrères sont mal inspirés s'ils n'étudient pas résolument l'application de la méthode Taylor. »

L'expérience d'hier prouve cette vérité qui sera plus évidente encore demain. La seule industrie française qui soit vraiment bien outillée est la

construction automobile. Presque toutes nos grandes maisons sont des merveilles d'installation. Mais aussi quelle vogue n'ont-elles pas dans le monde entier et quels chiffres d'exportation !

Pourtant le matériel n'est pas tout. Tant vaut le directeur tant vaut l'affaire. On le paiera toujours trop s'il est mauvais, jamais assez s'il est sérieux et compétent. Et à ce sujet je me permets d'insinuer que les Conseils d'administration sont parfois des obstacles dans une Société. La façon dont ils sont recrutés les voue généralement à l'incompétence et le peu de temps qu'ils consacrent aux affaires dont ils ont la responsabilité ne les documente guère sur leur fonctionnement. Nonobstant ils prétendent décider par oui ou par non, en quelques minutes, des questions que la direction a étudiées pendant des mois. Autant vaudrait parfois jouer à pile ou face les déterminations. Les Conseils qui veulent diriger euxmêmes, au lieu de se borner à contrôler, provoquent l'anarchie ou sombrent dans les compétitions de personnes et la Société déchoit avec eux. Rappelez vos souvenirs, interrogez l'histoire et vous reconnaîtrez qu'aucune institution humaine n'a jamais prospéré et grandi à moins d'être dirigée par un cerveau unique.

On a adressé depuis longtemps à l'industrie française une série de conseils ou de reproches dont il lui importera de tenir compte plus que par le passé. On lui a répété qu'elle fabriquait suivant

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son bon plaisir, et non suivant le goût de ses clients, qu'elle ne savait pas offrir ses produits à l'aide de catalogues clairs et attrayants et d'échantillons bien préparés. Les firmes germaniques nous ont suffisamment inondés de leurs prospectus illustrés pour que les nôtres ne puissent invoquer qu'elles manquent de modèles. Enfin nous laissons généralement le client, à qui cela déplaît fort, se débrouiller au milieu des questions de transport, de fret, d'assurance, de change, de douane, etc. Mais ceci est une incursion dans le domaine commercial que je ne veux pas aborder.

Reconstruction des usines des régions envahies, renouvellement et création de matériel dans les autres, coûteront cher à un moment où l'argent sera aussi rare que la main-d'œuvre. Avons-nous du moins le droit d'espérer que les établissements de crédit aideront largement l'industriel? Jusqu'ici ils ont habitué le bas de laine à se vider tout seul dans leurs caisses. Ils ont eu du capital autant qu'ils en ont désiré et ont absorbé au jour le jour le plus clair des économies françaises ; trop souvent c'était pour le porter à l'étranger. L'opération est si simple et si productive 1 Un État obéré a besoin de 500 millions ; en une semaine on peut se mettre d'accord. Le public français versera 500 millions, l'établissement de crédit en remettra 400 à l'emprunteur et, sous des rubriques diverses, encaissera 100 millions de bénéfices. Comme c'est plus

simple et moins laborieux que d'avancer, à bon escient, la même somme à mille maisons de commerce françaises !

Mais suivons les 400 millions jusqu'à la capitale du susdit État. A peu près toujours ils lui servent à créer de l'outillage public civil ou militaire et, neuf fois sur dix, c'est l'Allemagne qui obtient ces fournitures, à gros bénéfice bien entendu, et c'est avec ce bénéfice que la même Allemagne a forgé les canons qui foudroient nos monuments et les mitrailleuses qui tuent nos fils.

L'expérience a prouvé que ces avances aux pays étrangers ne nous ont pas valu une grande influence politique corrélative. Regardez l'Espagne, le Portugal, la Turquie et tant d'autres ! Loin de moi cependant la pensée qu'un peuple riche ne doive pas avancer de fonds aux pays plus pauvres ; mais seulement dans la mesure du superflu et non pas du principal de ses économies. L'outillage national doit passer avant tout.

Voulez-vous savoir par opposition quels résultats les Allemands retirent de leurs capitaux quand ils en exportent? En voici un exemple suggestif.

11 y a quelques années un projet prit corps en Espagne de capter dans la Sierra Morena un ou plusieurs torrents dont l'énergie serait transportée dans diverses villes, notamment à Madrid, Tolède, Saragosse, etc. C'était une entreprise considérable. U Allgemeine Elektricitàts-Gesellschaft qui possède.

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ai-je dit, 450 millions bien à elle et jouit, en outre, d'un crédit illimité auprès de la Deutsche Bank à laquelle elle est étroitement unie, étudia l'affaire, la reconnut bonne et la soumissionna à un prix assez bas pour que personne ne pût la lui enlever, mais à la condition d'être payée en papier ; ce qui fut fait. Et depuis lors l'A. E. G. (ou une de ses filiales) étant le plus gros actionnaire de l'entreprise, la contrôle en fait, de sorte que, grâce à quelques millions d'ailleurs bien rétribués, la capitale espagnole ne peut s'éclairer, ni travailler sans le bon vouloir des Allemands.

Suggérons à nos financiers de regarder un peu moins, et à nos industriels de regarder un peu plus, au delà de nos frontières. Surtout, persuadons-les que les emprunteurs à même de fournir une caution palpable ne sont pas seuls dignes de crédit. L'homme intelligent, travailleur, instruit est aussi une valeur bancable. Le rôle des marchands de capitaux est de savoir le discerner et de lui donner leur appui.

Il a trop longtemps duré, ce métier de dupe qui consiste, pour nos compatriotes, à faire des découvertes à leurs propres frais, et de les voir mises au point et exploitées par les Allemands, grâce aux établissements financiers ou industriels d'outre- Rhin.

Ce défaut de solidarité dans les efforts est une de nos principales faiblesses. Ainsi l'étroitesse de

vues qui consiste, pour nos maisons de commerce, à ne voir de rivaux que dans la maison d'en face doit céder devant de plus vastes conceptions. Le moment est venu de s'unir avec la maison d'en face pour marcher ensemble à la conquête des marchés extérieurs. Préparons-nous à leur expédier nos produits au lieu de leur exporter nos capitaux.

Comment faire pour inculquer ces vérités, alors que l'on entend répéter, par des gens qui devraient être sérieux, des billevesées comme celle-ci : « Après la guerre, étant à l'abri de la concurrence allemande, je vendrai mes produits aussi cher qu'il me plaira ; à quoi bon les perfectionner ! » ou celleci d'un commerçant qui se croit très habile : « Les produits allemands I Je trouverai bien le moyen de m'en procurer, de les démarquer, et d'en satisfaire ma clientèle. » Cette dernière pensée est d'ailleurs en opposition radicale avec cette autre : « Il faudra à tout prix empêcher les Allemands de produire bon marché. » Et alors jaillissent des propositions de taxes et de droits de douane d'une sévérité à faire frémir M. Méline lui-même.

Peu de gens se sont posé la question économique sous la forme suivante : « Nous sommes consommateurs, nous avons besoin de telles et telles marchandises, et nous vous demandons à vous, producteurs français, si vous pourrez nous les fournir. »

Hélas ! la liste serait longue des objets pour lesquels les producteurs français devraient répondre

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non possumus. Il y aurait cruauté antipatriotique, je le répète, à les énumérer. Sur un seul pourtant je voudrais dire un mot. Il s'agit des matières colorantes, monopole allemand au sujet duquel on a imprimé une masse d'écrits sans fondement. Les colorants artificiels dérivent de la distillation du goudron de houille. Or, tandis que l'Allemagne produit 1 million de tonnes de ces goudrons, nous n'en récoltons peut-être pas la dixième partie et cette dixième partie nous ne la distillons pas. La fabrication des matières colorantes par grandes masses, en France, sera donc une chimère tant que nous ne produirons pas la matière première d'où on les extrait.

Je ne puis pas, parlant devant la Société des ingénieurs civils de France, passer sous silence cette organisation gigantesque de la distillation de la houille en Allemagne. La décomposition du charbon en coke, goudron, huiles lourdes, gaz combustibles et ammoniaque est tellement avantageuse aujourd'hui que le temps est proche où la consommation de la houille brute sur une grille sera considérée comme un anachronisme; c'est pourquoi, dans le Rheinland notamment, les charbonnages installent successivement des fours à coke à récupération de sous-produits ; et ils ne se contentent pas de recueillir le goudron et de fixer l'ammoniaque par l'acide sulfurique, mais partout, à côté des fours, se dressent des appareils distillatoires qui séparent le goudron en ses

éléments, benzol, naphtaline, toluol, xylol, anthracène, etc. Deux chiffres donneront une idée de ce mouvement : en 1902, la production du goudron dans le bassin rhénan était de 94 000 tonnes ; en 1912 elle s'est élevée à 550 000. Nos grands charbonnages ont tout intérêt à suivre cet exemple.

On pourrait me demander pourquoi, dans cet aperçu prévisionnel de l'industrie française après la guerre, je n'envisage pas le sérieux appoint qui sera apporté à notre richesse nationale par les productions de la Lorraine, de l'Alsace et du bassin houiller et métallurgique de Sarrebruck, que nous espérons tous devoir faire retour à la France ; sincèrement je répondrai que je me sens incapable de mesurer le degré de perturbation que déterminera la juxtaposition à la production française des tissus et des produits chimiques de Mulhouse, des vins d'Alsace, des 17 millions de tonnes de houille, des 3 millions et demi de tonnes de fonte et des grands ateliers mécaniques du bassin de la Sarre, qui tous, sauf les mines qui sont propriétés du fisc prussien, appartiennent à des Sociétés allemandes.

Il n'est qu'un seul point de cet ensemble qui ait été abordé par les publicistes français ; il s'agit des gisements de potasse du Sundgau, au nord de Mulhouse. Les journaux ont annoncé, les uns après les autres, que nous trouverions là une richesse de 60 milliards. Qu'en est-il de ces chiffres capiteux? Ici. je puis donner des renseignements précis.

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Vous savez tous que la production des sels de potasse est presque un monopole allemand, grâce au gisement prodigieux, et jusque-là unique au monde, de Stassfurt (Saxe prussienne et Hanovre) ; vous savez aussi que les soixante-dix ou quatrevingts exploitants ou raffmeurs de sels de potasse ont formé un syndicat de vente qui, seul, alimente la consommation mondiale et répartit les commandes à tous ses adhérents ; grâce à ce monopole et à ce cartel, la prospérité de ces exploitations est inouïe. On en était là lorsque le hasard fit découvrir en Alsace (1904) un gisement rival. Une demoiselle alsacienne, Amélie de Wittelsheim, ayant vu, en songe, le sous-sol de sa propriété pourvu d'une nappe de pétrole, fît entreprendre un sondage. On ne trouva pas de pétrole, mais à 358 mètres de profondeur, une magnifique couche de sylvinite (chlorure double de potassium et de sodium) ; les couches se succédaient entre 358 et 512 mètres ; puis on traversa jusqu'à 620 mètres des stériles, et de nouvelles couches plus abondantes encore furent découvertes à 620 et 950 mètres. Aussitôt d'autres sondages furent entrepris au nombre de 103 et le bassin fut circonscrit dans la région de Heimsbrunn, Soultz, Cernay et Sweighausen, sur une surface de 200 kilomètres carrés environ.

Comme bien l'on pense, les exploitants de Stassfurt s'émurent, d'autant plus qu'un groupe de capitalistes américains s'était abattu sur l'Alsace pour accaparer cette découverte. Le

Gouvernement fut saisi de l'affaire et, sans hésiter, prépara un projet de loi qui est une innovation unique dans le domaine de l'industrie. Le législateur invoque ce principe que le Gouvernement allemand ne saurait admettre que les trésors du sol national soient livrés à des acheteurs étrangers. Conséquemment de tels faits doivent être empêchés. Du même coup, le projet réglemente la production globale des minerais de potasse et donne force de loi aux institutions du Kalisyndicat de Stassfurt. Un impôt équitable est réparti sur les exploitants. Enfin un salaire minimum est fixé pour tous les ouvriers occupés dans cette industrie. Cette dernière clause a entraîné le vote de la loi par les socialistes le 10 mai 1910. Les gisements d'Alsace ne tardèrent pas à voir s'ouvrir une vingtaine d'exploitations (1913).

Cette situation suggère de multiples remarques. Tout d'abord, le précédent d'exclusion des étrangers dans les exploitations de minerais potassiques pourrait bien se retourner contre ceux qui l'ont établi. Il faut observer, d'autre part, que l'Allemagne possédait déjà, avec les gisements de Stassfurt, le monopole des sels de potasse, et que ces premiers gisements sont d'une abondance telle qu'ils peuvent alimenter, pour ainsi dire, indéfiniment la consommation mondiale, qui est à ce jour de 12 à 14 millions de tonnes, comptés en sels bruts ; mais voici que, parallè-

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lement, le gisement de Sundgau est, lui aussi, capable de pourvoir à lui seul à cette consommation mondiale ; d'où il résulte qu'ils ne peuvent prospérer simultanément sans la condition expresse d'une entente entre eux, faute de laquelle le mieux placé géograpliiquement et le mieux exploité des deux écrasera l'autre. Et, si le hasard voulait qu'ils fussent en mesure de produire au même prix, en se faisant concurrence, ils végéteraient l'un et l'autre sans- bénéfices sensibles. Il est assez difficile de dire si les sels du Sundgau sont plus ou moins coûteux à extraire que ceux de Stassfurt ; mais la distance qui les sépare de Rotterdam par le Rhin est près de quatre fois supérieure à la distance de Stassfurt à Hambourg, par l'Elbe.

Quant à la consommation française de ces sels, elle n'atteint pas 2 p. 100 de la production totale. Il s'imposera donc de maintenir un accord entre les deux groupes d'exploitants.

Que l'on me permette enfm de citer, comme épilogue de ce qui précède, la phrase qui termine le chapitre de Stassfurt dans mon Allemagne au Travail (antérieur à l'exploitation du Sundgau) (page 132) :

« Si des gisements comme ceux de Stassfurt se fussent rencontrés dans quelque pays proscrivant les ententes entre producteurs, ils eussent constitué au lieu d'une superbe richesse une non-valeur. »

Des auditeurs aussi avertis que vous ne s'étonneront pas de la complexité des enchaînements qui apparaissent entre les questions économiques, dès qu'on veut les approfondir au lieu de les effleurer.

Cette complexité devient plus inextricable encore, si on envisage leurs relations avec les exigences de l'État. On peut même se demander s'il est dans nos pouvoirs publics des hommes qui se doutent de la difficulté des problèmes qu'ils auront demain à résoudre. La façon dont le législateur français a traité depuis longtemps les affaires économiques du pays fait tout craindre pour l'avenir, et notre plus vive appréhension résulte de son mépris systématique de la compétence chez les fonctionnaires qu'il charge ici et là des intérêts de la France. 11 est de mon devoir de dire bien haut que le système administratif qui règne chez nous est inégal à la grandeur et à la gravité actuelles de ces questions. A vouloir maintenir l'indolence, l'irresponsabilité et la lenteur de notre bureaucratie en face de la formidable activité de nos ennemis et de leur connaissance approfondie de ces mêmes sujets, nous courons à de tristes mécomptes. Une situation si tragiquement nouvelle exige d'autres procédés et des hommes autrement préparés.

A parler franc, les miheux industriels et commerciaux n'ont pas eu, depuis longtemps, à se louer de la sollicitude de l'État pour iios grands

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intérêts économiques. La plupart des lois qui ont été promulguées, la plupart des errements du passé qui ont été maintenus sont une gêne plutôt qu'un stimulant à leur activité.

Les lois sociales ont été votées sous l'empire de passions politiques étrangères à toute conception raisonnée du bien-être public.

L'entêtement à conserver, par exemple, l'inscription maritime, a empêché et empêchera notre marine marchande de remonter le cours de sa décadence.

Les primes accordées à certains groupements, à certaines productions, sont, en général, des encouragements à la paresse plutôt qu'à l'activité.

On nous a gratifiés du nord au midi d'inspecteurs du travail, institution excellente et nécessaire, assurément. La plupart de ces fonctionnaires sont pleins de bonne volonté, beaucoup sont à la hauteur de leur tâche ; mais, tandis qu'en Allemagne il est exigé d'eux qu'ils soient diplômés des écoles techniques supérieures, nul n'a jamais pu savoir, en France, en vertu de quelle sélection ils sont réputés aptes à la mission de surveiller nos atehers.

Quand un ministre se trouve inopinément en face d'une question à trancher, sa méthode est constante : il fait un discours et rédige une circulaire, et la question lui semble résolue. A d'autres le souci du sort de l'affaire. On peut hre,

dans les mémoires de Bourrienne, que, lorsque l'empereur Napoléon donnait un ordre, aucun des responsables successifs de sa transmission n'osait dormir avant de s'être assuré que l'ordre était exécuté.

Les institutions de l'Empire nous régissent encore, mais non plus les habitudes de son administration. ^

Mais rentrons pour en finir dans le domaine des faits.

Supposez que nous exigions, par exemple, de l'Allemagne vaincue, qu'elle nous livre comme partie de rançon les trois grands liners de la Hamburg-Amerika : V Imper ator^ de 53 000 t., le Vaterlandj de 56 000, et le Bismarck, de 58 000. Mais nous n'aurions pas en France un seul port pour les abriter. Et supposez encore que l'un de vous découvre demain sur notre sol quelque beau gisement métallifère. Nul ne sera admis à l'exploiter, parce que la loi de 1810 sur les mines est considéré comme abrogée et que celle qui doit la remplacer n'est pas même en projet.

Alors que signifient les discours par lesquels on nous presse de développer la production nationale !

Nous possédons, cependant, en France, au milieu de tant de défaillants, un homme public dont l'activité est merveilleusement féconde : j'ai

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nommé le chef de notre protectorat marocain, le général Lyautey. Il ne lui a pas suffi de conquérir et de pacifier le Maroc, son ardeur infatigable s'applique aussi à le coloniser rapidement. Et il n'a pas attendu, lui, la conclusion de la paix pour y travailler ; crânement, résolument il a pris l'initiative d'organiser, en pleine guerre, à Casablanca une exposition des produits français. Lui-même m'a exposé son but dans une lettre personnelle qui semble écrite par le plus averti des économistes. Il veut montrer aux indigènes, aux étrangers, aux Français établis là-bas, des marchandises bien françaises, au lieu et place des produits allemands qui infestaient hier et menaçaient d'envahir la colonie ; il estime que c'est maintenant et non après la guerre qu'il faut faire cette manifestation, laquelle montrera aux Marocains que nous ne sommes pas, comme certains se le laissaient dire, les courtiers et les subordonnés de l'Allemagne, et l'animation provoquée par cette création maintiendra au Maroc une vie économique que le départ des mobilisés français et italiens tendait à suspendre.

Voilà un exemple qui vient de haut et qui console de bien des constatations d'inertie.

Je sais que vous tous, ingénieurs, industriels commerçants, avez surtoutescesquestionsun sentiment unanime ; malheureusement, on ne fait pas un pays avec une élite quand le pouvoir obéit à de tousautresmobilesqu'auxinspirationsdecette élite.

Le réformateur tout puissant de ces errements devrait être la grande presse. Nos quotidiens nous parlent bien de politique, de littérature, d'art, voire même de scandales divers ; seulement la plupart habituent leur public à se passer des questions économiques. Cependant la grande majorité des citoyens n'a de notions sur le monde extérieur que par son journal ; elle reste donc étrangère à tout ce qu'elle n'y trouve pas. Et voilà comment des sujets d'où dépendent la vie, la prospérité, la puissance de la nation sont précisément ceux que la nation ignore le plus. Combien serait autre la matière de votre journal, s'il appliquait cette inattaquable formule : a Mesurer la place à l'importance réelle des questions ! » Les journalistes allemands, dont les gazettes ne sont pas récréatives, mais substantielles, ont coutume d'instruire leurs lecteurs des questions scientifiques, géographiques, industrielles, sociales, en passant successivement la plume à des rédacteurs occasionnels, versés en ces matières ; et comme le nombre des pages est illimité, grâce à l'abondance de la pubhcité, il en résulte que tous ces lecteurs sont en définitive renseignés sur tous les sujets.

Etre renseigné en tout : c'est là la moitié de la puissance tudesque ! Ce n'était pas malheureusement notre lot. Écoutez plutôt ceci.

Je vous demande pardon de narrer un fait personnel ; mais je n'en connais pas de plus carac-

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téristique. C'est vers la fm de l'automne 1913 que je revins de ma dernière tournée en Allemagne, épouvanté de ce que j'y avais observé, lu et entendu. Après que j'eus imprimé mes documents et mes impressions sur les Derniers progrès de V Allemagne (mars 1914), je portai le livre à un rédacteur de l'un des grands journaux de Paris qui affiche la prétention de parler de tout et je lui lus sans préambule le passage suivant :

« On procède en ce moment au quadruplement de l'une des grandes lignes qui vont de Cologne à Berlin, celle qui passe par Elberfeld. Il est difficile de ne pas voir dans cette entreprise une préoccupation stratégique, bien que les moyens de transport de troupes de l'est à l'ouest soient déjà formidables. Le nombre des lignes, la superficie et la longueur des quais d'embarquement dénotent une étude qui se perfectionne d'année en année. Il n'est pas douteux que notre État-major n'ait pleine connaissance de cette organisation, de même qu'il a dû être informé d'avance de l'augmentation de l'armée allemande par les 233 millions de marks que l'Empire a consacrés à la reconstruction de nouvelles casernes en 1911 et 1912, c'est-à-dire avant que le Reichstag ait voté l'accroissement de l'armée.

« Je n'ai aucune prétention à l'art militaire, mais comme ingénieur je me permets d'affirmer que la puissance d'écoulement sur les voies ferrées que j'ai si souvent parcourues à l'occident de

rAllemagne est terriblement supérieure à celle des voies françaises vers l'Est. Les Allemands préparent la guerre exactement comme une opération industrielle de vaste envergure dont ils calculent froidement toute l'organisation. N'interrogeons pas leurs regards pour y lire de la haine. L'homme d'aiïaires puissant n'a pas de haine pour le concurrent moins fort qu'il s'apprête à ruiner. Ils resteront pacifiques jusqu'au jour où ils croiront le succès de la mise en train assuré ! Ce jour là les pangermanistes gagneront tout le pays à leur insatiable convoitise. L'armée et la flotte sont un outillage dont le mouvement général se déclanchera d'un seul coup, comme ces grandes écluses de Hambourg qu'un bouton électrique ouvre automatiquement. Le fracas des armes nous apprendra le premier que le signal a été donné. Alors un véritable gulf-stream d'hommes, de canons et de baïonnettes déferlera sur nos frontières. Malheur à nous si notre organisation n'est pas irréprochable 1 Quand donc ceux qui, ouvertement ou sourdement, minent la force matérielle et morale de notre armée, comprendront-ils qu'ils jouent avec l'existence même de notre pays ! Leur égarement aura toute la conséquence d'une trahison. Qu'ils nous ramènent le service militaire de deux ans, et moins de deux ans après les armées allemandes entreront en France.

« Toute la question de la paix ou de la guerre

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se réduit à savoir à quel moment le grand étatmajor jugera qu'il peut mobiliser ses masses sans rencontrer une résistance inattendue ; sa seule crainte est qu'il trouve devant lui un chef qui sache ranimer notre patriotisme et diriger avec habileté la furia française.

« De cette mentalité, nous devons tirer deux conséquences : quelle que soit la perfection de l'outillage, il faut un chef pour le mouvoir, et quel que soit ce chef, si l'outillage est mauvais, la défaite ne saurait être évitée. »

Eh bien ! j'ai encore aux oreilles la phrase dédaigneusement polie avec laquelle ce publiciste m'éconduisit : « Ces questions-là, me dit-il, n'intéressent pas notre public. » Toutefois, il ajouta : « Si vous tenez absolument à ce que nous parhons de votre livre, ce sera 15 francs la ligne. »

Je dois reconnaître, à la décharge de cette rédaction, que j'arrivais malencontreusement à une époque où une bonne partie de sa copie était concentrée sur un scandale politico-judiciaire de tout premier ordre.

Ne jugez point cependant que ce journahste eût tout à fait tort. Tout dépend de la conception que l'on se fait de son métier. Le journal est-il fait pour amuser ou pour instruire? pour flatter les passions ou élever les intelligences? pour détruire ou pour édifier? pour servir les intérêts d'un commanditaire puissant ou ceux de la nation? Enfin pour dire ou taire la vérité? Il ne manque

pas de gens de plume qui préfèrent ne pas se prononcer.

Il semble bien pourtant que le jour est venu où les niaiseries doivent céder le pas aux choses sérieuses, et, si j'y insiste, c'est qu'il importe de créer, et que la presse seule peut créer une ambiance régénératrice. La mentalité d'un peuple se modifie à son insu, sous l'influence des idées qu'il entend répéter chaque jour et surtout de l'exemple que lui donnent ceux qui ont charge de le diriger. C'est l'influence, la contagion du milieu. Tout le monde sait que, dans un monde laborieux, les fainéants ne tardent pas à disparaître.

On a écrit depuis le début de la guerre de très beaux développements sur l'idéalisme ; on a comparé l'idéal latin au réalisme teuton ; on a même fait un abus de cette antithèse ; non point que les Allemands n'aient montré une brutahté et une sauvagerie révoltantes, mais parce que les mots de réalisme ou d'idéalisme y sont employés avec une signification qui m'échappe. Les plus horribles cruautés de l'histoire ont été commises par des hommes qui étaient des idéalistes frénétiques, témoins les propagateurs armés et casqués de telle ou telle religion. D'autre part, qui pourrait dire quel était notre idéal à nous, Français, il y a seulement un an?

Les Allemands, depuis quelques années seulement, ont un idéal, d'ailleurs parfaitement insup-

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portable, l'idéal impérialiste, qu'il faut absolument juguler ; mais tout ce qu'on pourra écrire n'empêchera que c'est cet idéal qui fait leur force et entretient leur résistance. Il eût assuré leur hégémonie mondiale s'il ne leur avait inspiré un orgueil en tous points démesuré. Il n'en reste pas moins que c'est ce mysticisme sauvage et cette rehgion incendiaire qui font jaillir les ressources de leur sol et les armées du sein de leur nation.

Que ceci nous soit une grande leçon. Aucun peuple ne saurait occuper une large place dans le monde sans s'être proposé et avoir poursuivi un idéal, ou, si l'on préfère, un but qui rallie le peuple tout entier dans un môme effort.

Il me reste à examiner l'obstacle le plus infranchissable qui se dresse devant notre relèvement ; te ici je vais aborder le dernier et le plus troublant passage de mon exposé ; je veux parler de Talcoohsme. On a tout dit, on a tout écrit contre ce fléau ; mais, peut-être d'autres n'ont-ils pas observé ce que je tiens à vous rapporter à son sujet.

Pendant l'été de 1911, je visitai la grande exposition d'hygiène de Dresde, qui fut une des manifestations les plus sensationnelles de la science allemande. Dans une longue galerie avaient été représentés, avec leurs effets, les divers poisons dont les hommes ont imaginé le plaisir de s'intoxiquer. L'alcool figurait au premier rang. Sur la paroi m^urale, on avait dressé une série de colonnes

verticales, de hauteurs proportionnelles à la consommation de chaque pays par tête d'habitant. On voyait là, figurées en colonnes de plus en plus hautes, les consommations des Pays Scandinaves, de l'Espagne, de l'Italie, de TAllemagne, de l'Angleterre, de la Suisse, de la Belgique. Une dernière colonne atteignait presque le plafond, c'était celle de la France, et encore le statisticien ajoutait qu'il n'était pas tenu compte de l'appoint considérable fourni aux buveurs français par les bouilleurs de cru!

A côté de ces représentations, un mannequin de cire figurait un alcoohque se tordant dans les convulsions du deliriiim tremens^ et, par une délicate attention, on avait donné à ce malheureux le masque et l'accoutrement habituel d'un ouvrier français. Une foule énorme se pressait autour de ce spectacle. Je la contemplai et l'écoutai longtemps. Dans ses regards et dans ses paroles, la pitié se mêlait à la convoitise ; mais ce dernier sentiment l'emportait : « Voilà un peuple dégénéré, pensaient ces Teutons, qui ne pourra se défendre ; demain, la France est à nous. »

C'est là que j'éprouvai pour la première fois la sensation qu'une invasion était plus ou moins proche, mais certaine.

Et ne croyez pas que nos ennemis soient seuls à sonder ainsi notre propre avenir. Depuis sept mois, je circule sans discontinuer chez nos amis et chez les neutres. Tous ont admiré non sans surprise

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notre héroïque attitude ; ils nous croyaient condamnés à Féerasement. Toutefois, chacun se demande si de cette épreuve nous sortirons régénérés ou si nous retomberons dans les fautes qui nous conduisaient à l'abîme. L'alcoolisme surtout inquiète nos amis ; il n'en est pas un seul qui ne m'ait demandé anxieusement : « Vous débarrasserez-vous enfin de l'alcool? Qu'attendez-vous? Ne voyez-vous pas que vous êtes en train d'en mourir? »

Pendant ce temps, chez nous, le fléau reste inattaqué ; dès lors, tout ce que nous tenterons pour relever les ruines accumulées, pour rendre à notre pays sa prospérité, son prestige, sa grandeur d'autrefois, restera stérile si nous n'extirpons pas le cancer qui le ronge, et qui jamais ne nous a plus cruellement fait souffrir.

Tous vous avez été témoins, ici ou là, de ses lamentables manifestations. Pour moi, j'ai vu, il y a peu d'années, en Normandie, dans un bourg écarté, une usine toute neuve construite avec le plus grand soin, abandonnée et dépecée par son propriétaire, parce qu'il ne pouvait trouver là des ouvriers qui ne fussent pas des ivrognes. J'ai vu en Bretagne des villages où 40 p. 100 des conscrits sont réformés, tristes victimes de l'alcoolisme de leurs parents. Tout le reste est au feu, mais, combien en reviendra-t-il? Et c'est avec ces 40 p. 100 de déchets humains que les Bretons vont perpétuer leur race. J'ai vu hier encore, dans les

faubourgs de nos villes, des permissionnaires, des convalescents, des mutilés, pêle-mêle avec des femmes et des enfants, se gorger de boisson au point de tomber corame des masses à travers tables, chaises et béquilles brisées.

J'ai vu naguère, il est vrai, à Moscou, un soir de fête publique, 3 000 moujiks étendus ivresmorts autour des murailles du Kremlin ; mais j'ai vu et admiré le geste superbe du Czar supprimant d'un trait de plume dans tout son empire l'alcool qui rapportait cependant 1 400 millions à son budget.

Jamais occasion ne fut plus favorable de terrasser le monstre. Notre glorieux généralissime l'a bien saisie, puisque, imitant Nicolas II, il a proscrit les boissons distillées dans toute la zone des armées qui combattent.

Mais nos pouvoirs publics restent impassibles. Qu'on ne dise pas qu'ils ont proposé une loi qui atténuera le mal. Tout homme au courant des dessous sait que ce projet de loi n'est qu'une façade destinée à masquer l'absence de toute répression ; c'est une mystification.

De longs mois nous séparent probablement de la fm de la guerre. Souhaitons que l'instinct de la conservation provoque dans le pays une poussée assez énergique pour vaincre d'ici là les puissances de mort qui veillent autour de l'ennemi. Notre devoir est d'y contribuer de toutes nos forces. Nous vaincrons sans doute l'Allemagne,

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mais si nous ne supprimons pas aujourd'hui l'alcool, l'alcool demain nous supprimera.

En terminant cet exposé j'ai, non pas à m' excuser, mais à me justifier de la virulence voulue des termes avec lesquels j'ai exprimé mes idées. C'est qu'à mon avis la lutte pour l'existence que nous subissons relègue pour un temps aussi bien les euphémismes émollients du langage que la calme sérénité de vos travaux scientifiques. Ce que je voudrais avoir enfoncé comme un coin dans les esprits, c'est que nous sommes à un tournant brusque de notre histoire nationale, que notre vie de demain ne pourra plus être celle d'hier, que le travail devra remplacer la fantaisie, l'union chasser la discorde, les larges conceptions se substituer aux petites intrigues et les initiatives énergiques à l'inertie des bureaucrates.

Obsédé par cet objectif, je ne suis entré dans aucun détail concernant les réformes propres qui s'imposent à nos diverses industries ; mais je vous annonce que dans une prochaine séance, Tun de nos distingués collègues, M. Paul Besson, que je sais dévoué à la même cause et aux mêmes principes dont je me réclame, complétera ce qui manque à ma communication.

Que mon dernier mot soit en faveur de ceux qui défendent en héros notre cher pays. Com-

bien de fois, n'avez-vous pas entendu exprimer cette pensée : « Quand nos soldats reviendront victorieux, ce sont eux qui se chargeront de remettre les hommes et les choses à la place qui convient. » C'est là une bien misérable défaite ! Vous trouvez donc qu'ils n'en auront point assez fait, ayant souffert, bravé la mort, répandu leur sang, sauvé le pays ; et tandis que vous serez restés ici inertes, les bras croisés, sans volonté, vous songez à mettre en leurs mains, à la place du fusil, le balai qui doit nettoyer les écuries d'Augias. Ah ! non, je demande grâce pour eux, pour ces jeunes héros qui ont combattu, dont beaucoup sont morts, non pas victimes de leurs fautes, mais victimes des sottises que nous, leurs aînés, avons accumulées depuis plus de trente ans. Je demande que nous travaillions, nous, à leur préparer une France digne de leur courage.

La communication que l'on vient de lire m'a attiré une volumineuse quantité de lettres, émanant de tous les points de la France et même des pays voisins. Je remercie ici publiquement les auteurs de l'approbation qu'ils ont bien voulu donner à mes idées. Beaucoup de ces correspondances renferment des aperçus remarquables et utiles, aussi en publierai-je plus loin, sous initiales, les plus intéressants extraits.

Quelques critiques aussi se sont dressées au travers de la voie où je voudrais engager le monde des ingénieurs pour relever notre industrie. Mes contradicteurs, en n'apportant ni faits, ni arguments, m'ont placé par cela même, dans un assez grand embarras. Assurément, leurs allégations, encore bien qu'elles aient été avancées publiquement, ne sont pas dangereuses pour les hommes intelligents et instruits, mais comme elles peuvent être délétères pour les autres, je croirais imprudent de ne point les réfuter.

On m'a d'abord reproché d'avoir fait un tableau de l'industrie française d'il y a trente ou qua-

rante ans. Sur ce point, mon contradicteur ne se doute guère que nous sommes tout à fait d'accord. Lui, qui se fait fort de me montrer un certain nombre de petites usines bien ,installées, combien plus veut-il que je lui fasse visiter, de petites ou de grandes, qui depuis trente ans, depuis quarante ans, ont changé de patron et d'ouvriers, mais de matériel, non? N'eussé-je parlé que pour ces attardés que ma communication eût déjà été profitable à une bien nombreuse légion.

Est-il utile de propager cette impression, autrement dit de révéler ces faiblesses, me demandet-on? Éternelle question du «doit-on le dire?» que je laisse à chaque lecteur le soin de trancher suivant sa psychologie.

D'autre part, mon contradicteur s'étend, avec une admiration que je partage, sur la belle organisation de nos grandes sociétés industrielles. Je les connais aussi bien que lui, lui répondrai-je, mais j'ajoute : combien sont-elles en regard de celles que l'Allemagne peut nous opposer?

Il ne veut pas reconnaître qu'il y a encore beaucoup de maisons qui laissent à leurs clients exotiques le soin de se débrouiller dans les questions de fret, de douane, de monnaie, de change, etc. Sur ce point, je m'effacerai modestement et le renverrai à nos ambassadeurs, à nos consuls, à nos conseillers du commerce extérieur, à tous nos nationaux établis à l'étranger. Tout le monde connaît d'avance leur réponse.

En résumé, mes contradicteurs rejettent sur les imperfections de nos méthodes commerciales les déboires qu'a pu traverser l'industrie française.

Mais alors, si tout y est bien, si tout y est sans reproche, je leur demanderai, entre autres, pourquoi il y avait, en 1908, à Berlin, 60 grosses locomotives en construction pour les grandes compagnies et les chemins de fer de l'État français, sans compter celles que l'on débarquait au même moment d'Amérique ; pourquoi nous allions acheter à Ludwigshafen l'alizarine pour teindre en rouge les culottes de nos soldats ; pourquoi l'outillage de nos belles fabriques d'automobiles vient en grande partie des États-Unis ; pourquoi 80 p. 100 des machines à vapeur demi-fixes, si employées aujourd'hui dans la moyenne industrie, sont de marque allemande ou anglaise ; pourquoi les gros instruments de levage dans nos prmcipaux chantiers et arsenaux maritimes ont été construits à Dusseldorf ; pourquoi nos laboratoires de physique et de chimie achètent leurs appareils d'optique et leur verrerie de précision à léna et à Ilmenau ; pourquoi, dans nos usines hydro-électriques, tant de turbines sont de fabrication helvétique ; pourquoi notre marine de guerre faisait commander des moteurs Diesel à Augsbourg ; pourquoi, enfin, nous venons de laisser l'A. E. G. s'emparer de toute l'industrie électrique en Portugal.

Tout cela est-il donc imputable au commerce?

Après moi, notre collègue, M. Besson, a présenté avec une documentation remarquable, aux ingénieurs civils, une thèse en tous points identique à la mienne, dans laquelle il a apporté des constatations comme celles-ci :

Bien souvent les usines traitant chimiquement des corps ne possèdent pas de chimistes. — Dans certaines tanneries on prépare les cuirs comme il y a cent ans. — On fait les émaux de céramique souvent sans contrôle et au petit bonheur. — Certains fabricants demandent comme matières premières des produits présentant un aspect physique particulier sans savoir pourquoi. — Le professeur Haller a fait, dans le Nord, des conférences pour engager les compagnies houillères à utiliser les sous-produits de la distillation de la houille ; la propagande du professeur Haller n'eut aucun résultat pratique.

Voilà qui va donner à mes contradicteurs une nouvelle tablature.

Pour en terminer, qu'il me soit permis de dire à ces défenseurs d'errements qui nous ont coûté hélas! trop cher que si je n'avais pas l'honneur de les connaître encore, je ne les entendais cependant pas pour la première fois. Je distinguais jadis leur voix dans l'orphéon des optimistes qui nous endormait avant la guerre avec de décevantes berceuses.

Ils chantaient :

Dormez, ministres éphémères de la République Française ; l'Allemagne est un artisan de paix et ne songe pas à nous nuire.

Dormez, parlementaires clairvoyants, livrezvous sans alarmes à vos chères intrigues ; le Reichstag vote des milliards pour son armée ; mais c'est pour effrayer vos petits enfants.

Dormez, heureux capitalistes ; l'Allemagne vous demande votre argent parce qu'elle en manque et vous en regorgez.

Dormez, industriels sans reproche ; l'Allemagne se ruine à vouloir supplanter vos produits ; elle ne peut déjà plus payer ses ouvriers.

Dormez, ingénieurs féconds ; vous êtes 1 000 Français contre 50 000 Allemands ; qu'importe ? Le nombre n'est rien, la qualité est tout.

Dormez, commerçants timides ; vous perdez chaque jour quelque marché, mais, écœuré de la camelote allemande, le monde entier de lui-même bientôt vous reviendra.

Dormez, petits Français, dormez sans inquiétude ; l'Allemagne oser vous attaquer ! Honni soit qui ose y penser !

Et combien d'autres couplets encore qui nous avaient totalement assoupis.

Et nous nous sommes réveillés — heureusement à temps — au bruit des mitrailleuses allemandes qui crépitaient sur les bords de la Marne !

Nous avons besoin aujourd'hui d'une autre musique.

J'en recueille les accents dans les nombreuses lettres que j'ai reçues à l'occasion de cette communication et je passe la plume à mes correspondants.

Lettres reçues.

J'ai été heureux d'entendre exprimer par un homme compétent comme vous des idées qui me poursuivent depuis des mois, pendant que j'entends un tas de nigauds parler à tort et à travers de la lutte commerciale avec les Boches et de la reprise des affaires, pendant que nos meilleurs travailleurs se font tuer sur le front ou s'habituent à ne rien faire.

Je l'ai dit et je le redis: ce qui nous manque le plus, ce sont les hommes ; entendez le mot dans tous les sens. Il n'y en avait pas assez avant ; il s'en fait une consommation effrayante et l'on parle de supplanter ceux qui en ont 50 p. 100 de plus que nous et qui, les ayant, savent s'en servir au lieu de propager le règne de l'incompétence et de la fantaisie.

L%jon, 25 juillet 1915. A. L,

de la Chambre de Commerce,

Merci de m'avoir envoyé le produit de votre pensée et d'un travail très consciencieux dont les conclusions soulignent d'une façon nette et catégori-

que ce que beaucoup de Français ignoraient dans leur propre pays.

Genève^ 21 juillet 1915. Docteur H.

Partageant entièrement vos idées, je tiens à vous dire combien je sens que l'union, dès maintenant, de toutes les forces vives de lanation est nécessaire pour arriver à conquérir la situation commerciale et industrielle à laquelle nous avons droit.

Mon modeste concours vous est entièrement acquis.

Il est incontestable que les Allemands ont fait preuve d'une maîtrise supérieure dans l'essor de leur industrie, lancée avec l'aide d'un commerce clairvoyant, à la conquête du monde. Employons donc des moyens qui leur ont si bien réussi et, en premier lieu, tâchons de faire comprendre l'impérieuse nécessité d'organisations bancaires qui, au lieu de drainer nos capitaux à l'étranger, auront pour but de soutenir, de créer, d'accroître l'industrie nationale.

Paris, 3 août 1915. 0. R.

Tout ce que je puis vous dire c'est que les idées que vous développez sont celles que je nourris depuis longtemps.

Moi aussi j'étais en Allemagne en automne 1913

et j'en suis revenu épouvanté. L'évidence éclatait aux yeux. Je crains bien qu'un optimisme béat et stérile ne tienne lieu d'efîort et de réflexion et ne nous mène aux plus cruelles déceptions.

Gomment s'opposer à cet état de choses?

Réunir des gens de métiers et de métiers divers dans un large esprit libéral sans préoccupations politiques ou d'ambitions, étudier ensemble ce qu'on peut faire et, une fois d'accord, agir.

Malheureusement nous restons tous à l'état d'unités isolées sans nous connaître, sans collaborer, et par conséquent sans action utile.

Il faut agir : assez de discours, assez d'avocats, ce pays meurt d'éloquence.

11 faut que les hommes d'action se rejoignent, et rassemblés, pèsent sur les autres. C'est donc pour vous suggérer l'idée d'un premier groupement que je vous écris.

Pas-de-Calais^ 4 août 1915. Docteur L. B.,

Médecin en chef de Vhôpital de X.

Outre le plaisir que j'ai eu à lire des idées que je partage, mais que je n'ai jamais su si bien exprimer, j'ai trouvé dans votre communication une sorte de revanche à l'insuccès auquel se sont heurtés mes efforts à mettre en pratique de telles idées dans notre pays.

Moi aussi, j'ai cru à V énorme unités à la division

du travail, à la puissance de V organisation et au poids de la masse, mais je me suis brisé contre l'esprit particulariste qui a malheureusement tant de forces en France. Je me suis alors tourné du côté des États-Unis où j'ai été secondé et compris.

Paris, 30 juillet 1915. D.

Je suis, depuis plusieurs années, ingénieur dans une Société minière et j'y constate que les méthodes vétustés de direction font litière de l'activité et de la valeur professionnelle individuelles, affaiblissent et ruinent chez tous, avec le sentiment de la discipline, l'ardeur au travail et l'application méthodique de tous développements industriels.

Tout démontre l'intérêt et la nécessité d'une action énergique contre les défauts de no§ méthodes de direction industrielle. Les tentatives de campagne dans cette voie rencontreront l'appui et la reconnaissance de tous ceux qui réfléchissent sans parti pris et s'intéressent au développement industriel de notre pays.

Pas-de-Calais, 10 août 1915. I., Ingénieur E. C. P.

Actuellement, de divers côtés à Nantes, des groupements se forment pour étudier dès maintenant des moyens pour lutter contre la concurrence allemande et il faut que ces groupements soient

bien éclairés sur la difficulté de leur tâche, sinon ils risquent de faire fausse route. Tout d'abord, je crains que des groupements trop nombreux, sans liaison entre eux, n'aboutissent qu'à disperser leurs forces ; et le temps presse, sans quoi je ne vois pas comment nous pourrons lutter contre une nouvelle infiltration des Allemands, alors que nos armes industrielles sont aussi insuffisantes que l'étaient nos armes de guerre au moment de l'invasion ; mais je n'augure absolument rien de bon de tous ces groupements, quelle que soit la bonne volonté des hommes qui les composent, s'ils n'ont pas l'unité et la direction.

Nantes, 23 juillet 1915. E. R.

Cette Conférence contient un réquisitoire complet contre l'incompétence et l'inertie des fonctionnaires chargés de veiller aux intérêts économiques du pays et contre l'indifférence et le dédain des organes de presse.

Les pouvoirs publics ont créé une législation et favorisé les tendances contraires aux besoins du développement industriel indispensable pour lutter contre la concurrence étrangère.

L'idée de groupement doit se substituer à l'esprit individualiste. Il faut supprimer l'esprit mandarin qui s'est sans doute atténué dans le monde de l'enseignement scientifique, mais demeure très vivace chez les fonctionnaires.

Quand on voit la part prépondérante dans la puissance d'un pays de l'élément industriel (et Dieu sait si cette guerre la confirme), on reste stupéfait devant les idées attardées qui régnent toujours parmi eux à l'égard de l'industriel.

Gard, 31 juillet 1915. A, C, Ingénieur E. C. P.

Je reconnais aux Allemands de solides qualités ; ils ne sont pas des inventeurs mais d'intelligents imitateurs, ce sont des singes savants. Seulement ils ont le sentiment de la discipline, de l'obéissance et ils ont un chef ! Avec cela une confiance illimitée en eux-mêmes. Ce que j'admire le plus en eux, c'est qu'ils gardent imperturbablement leur confiance...

Quant à la main-d'œuvre, pourquoi n'exigerionsnous pas que l'Allemagne nous rende nos prisonniers alors que nous garderions les siens?

Lyon, 28 août 1915. J. B.

11 nous faut trouver une force comparable à cet élan qui sut capter les Allemands et mettre toutes les volontés du pays au pas de parade.

Je vois le remède dans l'organisation de l'initiative privée ; il y a entre l'individu et l'État chez nous un abîme béant qu'il faut combler : l'association serait ce qui pourrait faire le pont.

Casablanca (Maroc), 7 août 191r>. C. F.

Je suis Français et je constate avec regret que les Allemands, ici en Suisse, travaillent beaucoup à étendre en ce moment leurs affaires. Le refrain est le même partout : « Nous ne voyons pas de maisons françaises»; pourquoi? Partout j'ai toujours importé les affaires françaises et j'ai toujours été bien reçu. Il faudrait couloir et ne pas craindre de se déranger.

Lausanne, 24 août 1915. V. S.

Une des plus graves préoccupations qui doivent retenir notre attention est assurément celle de la main-d'œuvre et je partage entièrement votre inquiétude.

Mais ne croyez-vous pas qu'il soit possible, lorsque les hostilités seront closes, lorsque nous aurons imposé à nos ennemis les conditions de paix que nous jugerons nécessaires pour assurer notre sécurité, d'inscrire dans le traité de paix une clause qui nous permettrait de conserver un certain nombre de prisonniers de guerre qui seraient employés à reconstruire nos villes et nos usines détruites et pillées, à réparer nos voies de communication bouleversées?

Le Mans, 21 juillet 1915. A. V.

Votre conférence m'a vivement frappé. Ce sujet est d'ailleurs d'urgente actualité et je viens encore

de lire hier même dans le Génie Civil des extraits d'une conférence de M. Hauser, touchant de près au même sujet.

Comptez-moi parmi les convaincus, mais comptez aussi, hélas ! la Cias Reunidas Gaz e Electricidade parmi les plus récentes conquêtes de FA. E. G.

Lisbonne^ 13 août 1915. M. Ingénieur E. G. P.

Je note avec plaisir ce que vous avez osé dire avec courage sur la nécessité de la compétence et je tiens à vous en féliciter, car cette idée est primordiale dans le problème que vous avez posé. Comme vous avez raison de déplorer son absence dans les conseils d'administration !

N'est-ce pas aussi manque de compétence que cette conduite des grands établissements financiers qui drainent les capitaux en France au profit de l'étranger, ainsi que leur acharnement à faire disparaître les petits banquiers, pourtant si utiles à l'industrie et au commerce.

Et ce mépris systématique de la compétence que vous signalez chez un trop grand nombre de fonctionnaires de l'État ! Que vous avez raison de le stigmatiser sans dire pourtant la dixième partie de ce qu'il y aurait à dire.

Paris, le 3 juillet 1915. R. B.,

Ingénieur E. C, P.

Dans quelle mesure sommes-nous capables d'organisation, d'activité coordonnée en matière industrielle?

Il est certain que tout est là et que nous aurions grand tort de remettre au lendemain de la paix l'étude des problèmes soulevés par cette question.

La victoire, même absolue, ne signifierait pas l'abdication et la léthargie de nos voisins en matière économique et la pire sottise serait decroire, comme on l'entend dire si souvent, que nous faisons la guerre pour avoir enfin la paix, la grande paix commode, le mol oreiller de paresse et de laisser aller.

Vous avez raison d'admettre assurément que la presse pourrait atteindre l'opinion, si elle voulait s'en donner la peine. Je rêve cependant d'un trouble-fête plus durable et plus agissant, qui serait l'esprit même de notre enseignement public.

La victoire que nous remporterons, nous la devrons à des minorités qui avaient maintenu dans le pays ses plus salubres traditions. Pour connaître V idéal sur lequel nous vivions avant la guerre, abstraction faite de ces minorités, grâce auxquelles le pays a pu se ressaisir, il n'y a qu'à voir au nom de quelles utopies les hommes politiques prétendaient diriger le peuple français et quelles tendances maîtresses représentaient les dieux que nous avons portés au Panthéon....

Le moindre effort, le travail facile, la commodité dans tous les domaines : il faut bien reconnaître que c'était là le programme minimum qu'on pro-

posait aux masses. Même des notions aussi nobles que la solidarité ou que l'assistance à la vieillesse devenaient bien vite une prime à la camaraderie arriviste ou à l'esprit de farniente ; même des idées aussi saines que le repos hebdomadaire se transformaient, dans des esprits simples, en une sorte de malédiction du travail; même des nécessités aussi évidentes que l'allégement des programmes d'enseignement ou la simplification des méthodes devenaient un désaveu de l'efîort, du labeur difficile.... Par bonheur, de plus substantielles réalités s'opposaient à cette détérioration indolente ; et l'admirable vaillance du pays a montré qu'il savait, à l'heure du danger, se ressaisir et faire front.

Nous, gens de l'avant, nous n'avons pas le temps de rien organiser : l'arrière s'en préoccupet-il suffisamment? Il ne s'agit pas de revenir aux doctrines du traditionalisme qui ne sont bien souvent qu'un prétexte à l'individualisme ; il ne s'agit pas de heurter de front les grands mots qui mettent, malgré tout, de l'idéal au cœur du poilu, ni de distinguer entre différentes formes de « libertés»; il s'agit seulement de poser le principe de Vorganisé^ de l'organisme, d'y rapporter les concepts même de civilisation, de transmission de la vie et de faire passer dans la conscience nationale les plus simples conséquences de ces prémisses...

Sur le front, 20 juillet 1915. F. B.,

Chargé de Cours à la S or bonne.

Ah ! comme il faudrait que beaucoup d'autres, au lieu de vivre au jour le jour et d'attendre avec inertie que les solutions viennent toutes seules, se donnassent la peine de scruter l'avenir et de le préparer.

A bord du X, 5 août 1915. Général L.

Un grand nombre de correspondants sont hantés par la crainte, par l'épouvante de l'alcoolisme.

Voulez-vous hâter la victoire? Supprimez l'alcoolisme qui rend impossible la fabrication des obus en quantité suffisante.

Je voudrais que la conclusion de votre admirable Conférence soit communiquée à tous les parlementaires, à tous les membres du gouvernement, à toutes les Chambres de Commerce, etc....

Paris^ juillet 1915. G. J.

Pendant que les pouvoirs pubhcs se confinent criminellement dans des querelles de personnes, sous forme de questions byzantines, en présence d'un ennemi implacable, hypocrite et formidablement organisé, l'alcoolisme sévit de plus en plus à l'abri même de proscriptions purement de façade et de projets qui risquent de ne pas aboutir à grand'chose.

Peut-on néanmoins faire quelque chose d"utile pour combattre immédiatement le fléau?

Pendant longtemps j'ai cédé d'instinct au besoin de donner mon concours aux groupements dont le programme répondait à mes aspirations ; puis, devant l'inanité des résultats, j'en suis arrivé à m'abstenir. Mais, lorsque quelques-unes de ces aspirations ont été mises en pleine lumière, comme vous venez de le faire, j'éprouve le besoin de me confier à celui qui a fait éclater ce qui m'apparaît comme la vérité.

Excusez-moi donc si je prends la liberté de vous demander s'il existe, à votre connaissance, un moyen d'aider aux idées qui sont les nôtres, autrement que par des mamfestations platoniques auxquelles je répugne de plus en plus....

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