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TAYLOR

Conférence à un syndicat ouvrier.

Vous me voyez heureux de me retrouver au milieu de vous à côté de l'ingénieur illustre ^ que vous avez appelé à présider cette réunion.

Depuis la première causerie que j'avais faite parmi vous, des vides ont clairsemé vos rangs, et mon premier devoir sera de saluer ceux de vos camarades qui combattent pour la Patrie et d'adresser un souvenir pieux à ceux que nous ne reverrons plus parce qu'ils ont succombé pour elle.

Après cette guerre atroce, rude sera la tâche de tous, car vous aurez à saisir les outils que la mort leur aura arrachés et à travailler doublement pour eux et pour vous.

Considérez la situation où se trouvera à ce moment le monde des travailleurs européens. Plus de 12 milHons d'entre eux auront été tués ou mutilés,

1. M. Le Chatelier, inspecteur général des mines, membre de l'Institut.

et avant que les survivants aient pu reprendre leurs besognes d'hier, il leur faudra restaurer une partie de la surface de notre vieux continent où s'étalaient les fruits du labeur de plusieurs générations, dévastés, pillés, incendiés, jetés au vent. On reste confondu devant l'immensité du désastre causé par la main sacrilège de nos ennemis et devant ce problème surhumain de leur reconstitution.

Demeures en ruines, champs de culture ravagés, travaux publics détruits, outillage national et privé saccagé et volé, œuvres d'art anéanties, où trouverons-nous des matériaux et des artisans pour les rétablir?

Sans doute, nous pourrons récupérer une partie des matières premières en faisant rendre gorge à nos ennemis vaincus ; mais les hommes, où les chercherons-nous ?

Avant la guerre, en plus de nos ouvriers nationaux, nous occupions des Italiens, des Belges, des Polonais, des Allemands ; c'est là une main-d'œuvre qui nous manquera. Il en faudra chercher en dehors de l'Europe.

Mais nous n'avons rien à attendre de nos colonies du Nord de l'Afrique, chacune d'elles a besoin des travailleurs qui les développent. La dernière venue, le Maroc, que des évaluations hypothétiques nous montraient jadis peuplé de huit à dix millions d'âmes, en contient à peine la moitié, et

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serait plus disposé à appeler à lui des travailleurs qu'à en exporter dans la métropole.

Nous en pourrons, par contre, tirer quelques centaines de mille du Sénégal et du Soudan, qui fournit une main-d'œuvre précieuse surtout pour les travaux agricoles, mais ce sera un appoint bien insuffisant.

Notre seule ressource résidera dans l'immigration chez nous de véritables foules d'hommes de race jaune, Chinois, Japonais, Malais, Malgaches, Tonkinois, etc. Mais alors il faut s'en occuper dès aujourd'hui, car le jour où les hostilités auront cessé, les besoins seront incalculables et urgents. Que des agences s'organisent pour cette immigration, leur peine ne sera point perdue. Il y a tout lieu de croire, en même temps, que nos groupements ouvriers français ne verront plus, comme dans le passé, dans la main-d'œuvre étrangère une concurrence fâcheuse. Il s'offrira du travail à tout le monde ; ou, mieux encore, il y aura plus de travail que de bras pour l'exécuter.

J'entrevois au contraire nos ouvriers français appelés à des travaux supérieurs et débarrassés des basses besognes où l'homme n'est qu'une machine. Il faut que le machinisme se développe partout, et j'imagine l'ouvrier de chez nous, soit promu au rang de conducteur d'appareils mécaniques, soit affecté à des œuvres qui demandent de l'intelhgence, du coup d'œil, de la dextérité, de l'apprentissage^

De l'apprentissage : combien nous devons déplorer aujourd'hui de l'avoir depuis près d'un demisiècle laissé péricliter chez nous, alors qu'il était autrefois le facteur prépondérant de la qualité supérieure des produits français 1 Le rétablir, c'est ramener en France cette supériorité qui était en train de nous échapper.

On a discuté bien souvent la question de savoir si nous pouvions, en France, lutter à armes égales contre le machinisme étranger allemand, anglais, américain. On a prétendu que les ateliers français, de grandeur généralement modeste ou moyenne, seraient impuissants à concurrencer les énormes unités de la Prusse ou des États-Unis. Après avoir attentivement visité la plupart des usines du monde entier, je répondrai hardiment que je ne crois point pour nous cette lutte impossible.

Mais à certaines conditions. La première de toutes est que nos industriels se munissent d'un matériel aussi moderne, aussi perfectionné que celui de leurs rivaux étrangers.

La seconde est que nos usines se spécialisent afin de pouvoir produire en grande série un nombre hmité d'articles, au lieu de vouloir chacune fabriquer une multitude d'objets divers. Si nos fabricants persévéraient dans cette erreur économique, non seulement ils ne réussiraient pas à rien exporter, mais ils se feraient battre, même avec

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des droits d'entrée sévères, sur le marché national. Enfin il leur serait nécessaire de modifier radicalement l'organisation de leurs ateliers.

C'est ici que doit intervenir à tout prix l'application du système Taylor. J'ose à peine parler de la méthode de ce génial américain devant l'homme éminent qui nous préside ici et qui en est l'apôtre infatigable et le propagateur convaincu.

Je suis parti, l'automne dernier, pour les États- Unis, fort peu au courant des procédés Taylor, dont aucune application sérieuse n'existe encore en France. Je les ai étudiés sur place dans une foule de leurs applications pratiques, et je suis revenu convaincu que l'adoption de ce système est le seul moyen pour la moyenne industrie de lutter contre la grande.

Aucune nation industrielle au monde n'en a un besoin aussi pressant que nous ; et si l'adoption en était désirable avant le cataclysme qui va changer la face de l'Europe, elle sera d'une inéluctable nécessité pour reconstituer notre production nationale avec un personnel cruellement réduit en nombre.

En Amérique, où sa fonction est moins impérieusement indiquée, parce qu'il s'y trouve surtout de très grosses usines qui en ont moins besoin que les moyennes, en Amérique, dis-je, on en a tellement compris les avantages, que dans toutes les

Universités et Écoles techniques, il a été fondé, depuis quelques années, des cours d'organisation des usines d'après la méthode Taylor.

Taylor, qui était non seulement un homme de génie, mais aussi un philanthrope, avait en vue, en même temps que l'augmentation du rendement du travailleur, la diminution de sa fatigue phys que. Après avoir commencé sa carrière comme contremaître, il était devenu chef des atehers du Thabor, à Philadelphie, qui n'occupaient guère que 200 ouvriers. C'est là qu'il conçut, appHqua et perfectionna sa méthode ; or, cette méthode se trouva si avantageuse que, bien qu'il n'ait pu l'exploiter que pendant une vingtaine d'années, étant mort l'année dernière, âgé de moins de soixante ans, il laissa une fortune évaluée à 25 milhons.

J'ai longuement étudié l'usine du Thabor ; j'y ai interrogé les ouvriers, qui gagnent chacun de 30 à 40 francs par journée de dix heures, et tous m'ont unanimement déclaré que s'il leur fallait aujourd'hui travailler autrement que suivant les principes de leur regretté patron, ils quitteraient incontinent les ateliers.

Je ne puis ici donner que des rudiments et des exemples partiels sur l'apphcalion des méthodes Taylor ; car ces méthodes s'adaptent à tout, aussi bien à la comptabilité, au commerce qu'à la technique, et forment aujourd'hui un corps de

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doctrine complet qui ne peut pas s'exposer comme une recette de cuisine.

Alors qu'il n'était encore que chef d'équipe dans une usine, Taylor, passant un jour devant un mur en construction, se prit à remarquer que le maçon qui y travaillait prenait des briques par terre, les montait sur le mur à la hauteur de son estomac, puis les cimentait avec sa truelle. Il se dit : le travail le plus fatigant pour cet homme n'est pas de cimenter ses briques, c'est de prendre à terre chaque brique qui pèse 3 kilos, au moins deux fois par minute, et de la porter à 1 m. 30 de hauteur. Si donc je trouvais, soit par un procédé mécanique, soit par l'aide d'un apprenti ou d'un nègre, un moyen d'élever les briques les unes après les autres, j'aurais doublé, quadruplé peut-être le rendement de ce maçon dont le métier professionnel n'est pas de soulever des fardeaux, mais de cimenter des matériaux de construction avec une truelle.

Voilà le point de départ du système Taylor, l'application méthodique etininterrompue de l'homme au travail dans lequel il est passé maître. Par contre, tous les accessoires, tous les préparatifs de ce travail, il faudra les faire exécuter par des moyens mécaniques ou, à défaut, par une main-d'œuvre de valeur moindre que celle de l'artisan principal.

Dans le systèmeTaylor, jamais un tourneur n'ira chercher un outil, un dessin, une explication au

bureau de son chef ; il faudra qu'on les lui apporte , de cette façon la machine-outil, dont il est chargé, ne chômera jamais ; il ne s'impatientera pas à des menues besognes étrangères au but de son travail, etc. Le rendement de l'homme et de la machine sera toujours maximum.

Outre la précaution fondamentale de ne pas imposer à l'ouvrier des efforts inutiles, il importe au moins autant de ne lui faire faire que des mouvements auxquels il soit habitué.

Les mouvements auxquels on est habitué ne fatiguent pas le cerveau et fatiguent très peu le corps. Ces deux affirmations s'appuient sur des constatations de physiologie.

Quand un apprenti-cycHste commence ses premiers essais, il se fatigue énormément. Pourquoi? Parce qu'il exécute des mouvements mal coordonnés, des mouvements dans lesquels il met en action des muscles antagonistes^ ce qui produit de la raideur. La raideur est le fait, pour un mouvement musculaire, d'être produit à la fois par le muscle qui doit exécuter le travail, tandis qu'un autre muscle tend à enrayer l'action du premier, de telle sorte que pour un travail donné il intervient quantité de muscles inutiles au mouvement et dont les efforts, se contrariant, déterminent vite une sensation pénible de fatigue. Le cerveau commande avec maladresse l'organisme.

L'habitude confère l'avantage de ne faire travailler que les muscles nécessaires à l'exécution

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des mouvements prescrits par le cerveau ; les muscles antagonistes n'entrent plus en action.

L'habitude, outre qu'elle assure moins de fatigue au corps, supprime toute fatigue au cerveau. Les physiologistes la déhnissent l'art de faire passer le conscient dans l'inconscient. A partir du moment où l'on fait un mouvement par habitude, on ne pense plus du tout à ce mouvement ; et on peut songer à tout autre chose.

Les ouvriers américains qui exécutent du travail en série, c'est-à-dire avec des mouvements toujours identiques, ont toute la liberté de penser à perfectionner la machine sur laquelle ils travaillent, afin de diminuer encore la somme d'efforts nécessaires à l'exécution des objets. Et l'on peut dire que c'est là l'occupation d'esprit préférée de ces ouvriers.

En somme, on peut définir la méthode Taylor : l'étude scientifique des procédés par lesquels on tirera la plus grande production possible des machines et de l'adaptation rationnelle de l'homme à un travail bien déterminé, toujours le même, sans perte de temps. Si on voulait le caractériser par une définition négative, on pourrait dire que le système Taylor est exactement le contraire de nos procédés administratifs.

Mais parmi les hommes qui offrent leurs services dans une usine, de même que tous n'ont pas les

mêmes qualités intellectuelles, tous n'ont pas non plus les mêmes aptitudes physiques ; tel est vigoureux mais malhabile, tel autre est chétif mais adroit, etc. ; il faudra les sélectionner et les adapter à des besognes adéquates à leurs facultés respectives. Voilà pour le patron l'objet d'une autre étude. Dans l'esprit de Taylor, qui, je le répète, était avant tout un philanthrope, cette sélection des capacités de travail de l'ouvrier n'avait aucunement pour but d'en faire profiter uniquement le chef d'industrie, mais au contraire plus encore l'ouvrier, en lui faisant gagner un salaire supérieur.

Quand on entre dans l'étude détaillée du système Taylor, on s'aperçoit que l'homme auquel cette organisation et cette exploitation imposent le plus de peine, de jugement et de persévérance, ce n'est pas l'ouvrier, c'est le chef d'industrie.

C'est lui qui doit d'abord en faire un apprentissage studieux et réfléchi, afin de l'adapter à sa propre industrie. Car dans ce qui précède je n'ai envisagé le système que dans son application à la main-d'œuvre proprement dite, alors qu'il s'impose simultanément à toutes les branches de l'exploitation, à la direction commerciale, à la comptabilité, au classement et à la répartition méthodique des commandes, au chronométrage des opérations, à l'ordre rigoureux à faire régner dans les magasins, à la distribution du travail d'abord dans l'atelier

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de dessin, puis dans l'atelier d'exécution, enfin au service des voyageurs-représentants.

Tout cela a été concrétisé sous une forme didactique et c'est ce qui constitue dans les Universités américaines le cours d' organisation scientifique des usines.

En Amérique un grand nombre d'établissements industriels appliquent intégralement les procédés Taylor ; mais beaucoup d'autres prétendent ne pas les employer ; et cependant quand on pénètre dans ces usines, on s'aperçoit que, sous un autre nom, elles appliquent tous les principes de ce système ; elles sont comme hantées par le mouvement psychologique, l'état d'esprit nouveau créés par Taylor.

Les Allemands n'ont pas tardé de leur côté à s'approprier les méthodes Taylor et à les mettre en pratique. Maintes usines allemandes les adoptèrent et l'on peut dire que leur manière d'organiser la guerre actuelle procède sur une large échelle de la méthode Taylor.

En France, la nécessité de nous y conformer me semble inéluctable dans la perspective où nous sommes de n'avoir plus, après la guerre, qu'une main-d'œuvre insuffisante, en égard à la production industrielle que nous souhaitons de réahser.

Il apparaît comme nettement indiqué que nos écoles techniques devront organiser, à Fimitation des Universités des États-Unis, des cours complets de taylorisme.

Les nombreux ingénieurs que nos grandes sociétés industrielles ont envoyés comme contrôleurs de réception de nos commandes d'armes et de munitions en Amérique, en reviendront certainement persuadés. Parmi eux je citerai en première ligne l'un de mes jeunes camarades de l'École centrale, M. Fingénieur Négrier, qui en a fait une étude approfondie, sous les ordres et dans l'usine même de Taylor, à Philadelphie. Ainsi préparé, M. Négrier, actuellement mobilisé aux États-Unis par notre ministère de la guerre, est capable d'enseigner avec une absolue maîtrise les procédés Taylor dans quelqu'une de nos grandes écoles.

Il a été publié en France une littérature assez copieuse sur le taylorisme. Les ouvrages les plus complets sont les traductions faites par notre éminent président M. Le Chatelier sous les titres àe: Direction des ateliers^ — Organisation scientifique des usines — Système Taylor. Tout dernièrement (1916) un de nos ingénieurs français, qui a adopté les méthodes américaines, M. de Fréminville, a pubhé une remarquable traduction de Hartness, élève de Taylor, le Facteur humain dans le travail (Dunod et Pinat).

L'étude de ces publications s'impose à nos industriels, et plus encore l'envoi aux État s- Uni s d'ingénieurs et decontremaîtresintelligents, pour se mettre de suite au courant des méthodes sans lesquelles, par suite de la rareté certaine des travailleurs, maintes exploitations leur seront impossibles.

II faut souhaiter que tous les hôteliers de France soient aujourd'hui prévenus et convaincus qu'aussitôt la guerre terminée, ils auront à faire face à une seconde invasion, pacifique, amicale et bienfaisante celle-là, l'invasion en masse des touristes américains.

Mais si multipliés que soient les avis qu'ils ont reçus ou qu'ils recevront encore à ce sujet, rien ne saurait leur donner une idée du nombre d'amis am^éricains, la plupart débarqués avec leur automobile, qu'ils auront à recevoir. Veuillent bien nos sympathiques propriétaires d'hôtels, se mettre mieux en mesure d'accueillir les Américains que nos gouvernants ne le furent de recevoir les Allemands !

Depuis que j'ai lancé cet avis dans la grande presse, j'ai reçu un grand nombre de lettres et je dois reconnaître qu'aucune d'elles n'émane d'incrédules :

Certains de mes correspondants me remercient en assurant qu'ils seront prêts, d'autres se plaignent du gouvernement — toujours le gouver-

mènent ! Diable de gouvernement ! — qui ne leur règle pas les mois de réquisition qu'il leur doit ; d'autres enfin jurent sur leur tête que leurs hôtels ne laissent rien à désirer et qu'ils sont agencés pour satisfaire les hôtes les plus difficiles. Je suis heureux de transcrire leurs affirmations.

Nos opulents amis les Américains du Nord sont, en effet, des touristes que le confort de leurs propres hôtels doit rendre exigeants en terre européenne.

Je voudrais donner un aperçu de ce qu'est un hôtel aux États-Unis.

Et d'abord, insistons bien sur ce point qu'il n'y a pas, là-bas, de petites villes, et encore moins de villages. Il y a de très grandes cités, de grandes villes et une multitude de villes, nées d'hier et en train de grandir. Aucune de ces jeunes cités ne doute qu'elle ne sera, avant peu d'années, elle aussi, une grande ville importante. Aussi, parmi les premières entreprises qui s'y installent, figurent toujours un ou plusieurs grands hôtels, et ce n'est pas une mince surprise que de voir au milieu d'un alignement plus ou moins continu de constructions en bois, qui constituent le rudiment de la ville nouvelle, se dresser une énorme et luxueuse bâtisse en pierre, de 8 ou 10 étages, souvent plus, qui est le gîte attrayant offert aux étrangers.

Les hôtels des États-Unis diffèrent beaucoup les uns d'avec les autres par le luxe, mais tous jouissent d'un confort impeccable et d'aménagements

inconnus chez nous, mis au service des voyageurs.

Entrons si l'on veut, non pas dans quelqu'un des invraisemblables palaces de New- York, de Philadelphie, de Washington, de Newport ou de San Francisco, dont le faste dépasse tout ce que nous connaissons en Europe, et même tout ce que nous pouvons imaginer, mais dans un hôtel moyen, à l'usage du commun des mortels.

Nous pénétrons, entre deux chasseurs haut galonnés, dans un hall majestueux qui contient de multiples offices : un office de renseignements, la caisse, un magasin de tabac, une boutique de fleuriste, un bureau de poste, un bureau et de nombreuses cabines téléphoniques, une agence télégraphique terrestre et sous-marine.

Au milieu de cet ensemble, des fauteuils richement sculptés et capitonnés, des cheminées monumentales, des lustres et des lampadaires de bronze, des tables recouvertes de lourds tapis et de bibelots de prix. Sur les murs, des marbres polychromes et des toiles (copies) de maîtres de la peinture.

Dans ce cadre, c'est, le jour, un va-et-vient perpétuel d'hommes affairés, de déjeuneurs et de luncheurs, et le soir, un élégant défilé d'habits noirs, de smokings et de femmes parées et couvertes de bijoux qui viennent là dîner et surtout danser jusqu'à une heure avancée de la nuit.

Car tous les hôtels d'Amérique jouissent de ce caractère commun qu'ils sont des lieux libres et admis de réunion ou de rencontre, non seulement

pour les pensionnaires de l'établissement, mais pour toutes les personnes de la ville qui s'y présentent avec une mise et une tenue correctes.

Le hall donne accès et souvent offre une perspective attirante sur des salons lambrissés, des salles à manger étincelantes, de riches fumoirs, des bibliothèques, des cabinets de correspondance, des boudoirs pour dames, des salles de billard, des salons de musique ou de conférences, parfois un théâtre avec fauteuils, loges et balcons, etc., etc.

Au milieu de cette foule active ou amusée, mais toujours très vivante, circulent sans cesse des domestiques, des boys-télégraphistes qui crient à haute voix les noms des personnes pour qui ils ont des télégrammes ou des messages téléphonés; car partout, même au bal, le véritable Yankee, se tient à portée d'appareils de transmission qui peuvent le mettre en communication à toute heure, avec le monde entier.

C'est pour la même raison que dans toutes les chambres de tous les hôtels, il y a, sur la table de nuit, un récepteur et un annuaire téléphoniques qui donnent la facilité au voyageur, même au milieu de la nuit, d'attaquer le personnel de l'hôtel ou le bureau central de la ville, et je tiens à dire en passant, que les services téléphoniques américains, par la multiplicité de leurs lignes et de leurs abonnés et surtout par l'instantanéité de leur mise en communication des correspondants, laissent bien loin derrière eux tout ce que nous

avons en Europe. La raison en est que les compagnies de téléphones sont toutes des entreprises privées, sans monopoles, concurrençables par le premier venu et la crainte de la concurrence est le nerf de tous les progrès.

Les chambres de ces hôtels sont généralement vastes, peu encombrées de meubles, pourvues, dans des lits de cuivre, d'une literie irréprochable, bien éclairées, aérées et ventilées mécaniquement. Le chauffage central existe partout ; le cabinet de toilette adjacent à la chambre, contient toujours une toilette avec eau chaude et eau froide, un savon de toilette dans sa gaine de papier glacé, une profusion de serviettes, et le plus souvent une baignoire de grand style et un water-closet. Par contre, les tables de nuit sont vides de ce que l'on a coutume d'y chercher. Ce que l'Américain redoute le plus au monde, ce sont les mauvaises odeurs. Je voudrais que cette phrase fût inscrite en lettres de feu dans tous les hôtels et auberges de notre vieille France.

Les hôtels sont pourvus de services accessoires, dont l'ampleur et l'organisation stupéfient le visiteur qui y pénètre pour la première fois ; les offices et les cuisines, tantôt en sous-sols, tantôt sous les toits (à cause des odeurs), ce qui est sans inconvénients, puisque toutes les manutentions culinaires se font par monte-charges mécaniques ; la buanderie, généralement dans le sous-sol ; plus en-dessous encore, les chaudières et machines

à vapeur pour 1g choufîage et les ascenseurs. Ces derniers appareils méritent une mention particulière ; ils sont toujours nombreux dans chaque hôtel et se meuvent de haut en bas avec une rapidité presque inquiétante. Les escaliers sont à peu près inutilisés.

Une partie du sous-sol est également occupée par une vaste officine de coiffeurs où les clients se font opérer, couchés à la renverse sur des fauteuils-civières mécaniques à pivot, évidemment coûteux et encombrants, mais tellement pratiques et confortables que l'on se demande pourquoi ils ne traversent pas l'Atlantique. D'accortes et habiles manucures vous font de belles mains pendant que le coiffeur, très souvent d'origine italienne, vous confectionne une tête irréprochable.

Puis, c'est le tour des cireurs de bottes, installés dans un atelier adjacent.

Enfm les lavabos et le reste, généralement placés dans le même sous-sol, vous révèlent des raffinements qui ne se rencontrent qu'en Amérique.

Tout cela est relativement facile à décrire ; ce qui l'est moins, c'est la propreté, le brillant, la splendeur d'entretien, la précision du service de tout cet ensemble. Quiconque ne l'a pas vu, ne peut s'en faire une idée et quiconque s'y est prélassé comprend la difficulté qu'il y a pour nous à contenter des gens habitués à vivre dans un tel milieu.

Je reconnais sans peine que la cuisine américaine

n'y répond guère ; elle est généralement au-dessous du médiocre et tous les Américains savent que la France leur réserve sur ce point des délices qui leur sont inconnues. Mais ne nous fions pas uniquement à ce genre de supériorité et que nos braves hôteliers se persuadent bien qu'elle ne suffit pas. Il faut que tout soit à l'avenant. L'Américain ne craint pas de payer cher ; mais s'il paie volontiers ce qui existe, il prend sa valise el son chapeau, s'en va et ne revient plus s'il ne trouve pas le reste du confort pour lequel il était tout prêt à tirer de sa poche dollars sur dollars.

L'état actuel du Maroc français contraste singulièrement avec la situation terrible où se débat le continent européen. Non seulement toutes nos conquêtes antérieures ont été maintenues, malgré la réduction des effectifs, grâce à la vigilance militaire du général Lyautey, mais encore les travaux publics projetés ou entrepris y ont été poursuivis avec une vigueur méthodique qui montre cet homme de guerre sous le jour d'un incomparable organisateur.

Les plus importants de ces travaux s'appliquent aux ports de la côte Atlantique. On sait que longtemps avant l'occupation française certaines places maritimes étaient ouvertes au commerce européen, Rabat, Casablanca, Mazagan, Saffi et Mogador, auxquelles il fallait ajouter Arzila et Larache dans la zone espagnole et enfin Tanger, ville qui était et est restée internationale.

Chacun de nos cinq porls a fait l'objet de travaux ou de projets spéciaux ; de plus deux nouveaux exutoires ont été ouverts au Maroc, Kenitra à l'embouchure du Sebou, le plus grand fleuve du

pays, qui coule du sud au nord et arrose la région de Fez, et Fedahla, située entre Rabat et Casablanca, mais plus rapprochée de Casablanca.

Des travaux sont en pleine exécution à Fedahla et dans la capitale naissante de Rabat. Depuis peu cette ville a été dotée, à côté du pauvre débarcadère étroit et difficilement accessible, dont on disposait il y a deux ans encore, de trois quais qui s'étendent, le premier sur une longueur de 300 mètres en amont de la pittoresque Kasbah des Oudaias ; le second, plus petit, à Sidi Maklouf, au pied de la Tour Hassan; le troisième enfm, sur la rive droite, destiné au trafic de la ville de Salé. Il y aura lieu d'approfondir en outre, la dangereuse barre du Bouregreg.

Tout au nord nous avons jeté la fondation d'une ville nouvelle, Kenitra, à laquelle on destine quelques milHons, soit pour y créer des appontements, soit pour améliorer l'embouchure du Sebou. Dans les prévisions de notre administration, Kenitra est appelée à un avenir prospère comme débouché de la fertile et longue vallée du Sebou.

Toutefois il est très opportun de remarquer que l'on a judicieusement renoncé à la chimère de faire du Sebou une voie d'eau navigable. Le Maroc est une colonie agricole qui se couvrira de récoltes régulières et magnifiques, le jour où un plan d'irrigation d'ensemble l'aura défendue contre la sécheresse. Ses rivières abondantes et intarissables, parce qu'elles descendent des neiges éternelles du

Grand Atlas, peuvent faire du Maroc une seconde Egypte, mais à la condition qu'on ne leur demande pas simultanément de produire de l'énergie électrique, d'arroser de vastes espaces et de porter des bateaux. Il faut choisir et, pour tout esprit sensé, l'utilisation la plus fructueuse des eaux courantes, dans ce pays, est d'assurer la fécondité du sol. Il sera nécessaire d'organiser cette irrigation non pas par petits canaux isolés, mais par de vastes plans d'ensemble mûrement étudiés pour chacune des trois grandes rivières, la Moulouïa, le Sebou et rOum-el-Rebiah.

Mais revenons aux ports de la côte, dont je viens de citer ceux qui se trouvent au nord de Casablanca.

Au sud, on rencontre Mazagan, Saffî, Mogador et enfin Agadir qui n'est pas encore livré à la liberté commerciale.

Mazagan et Mogador sont les deux points les moins inhospitahers de la côte, le premier à cause d'une ligne de récifs, qui le protègent contre les lames du large, le second par suite des îlots qui défendent l'entrée de la rade foraine : on y creusera de petits bassins, où les remorqueurs et barcasses, condamnés aujourd'hui à l'échouage dès la mimarée, pourront pénétrer à toute heure, et des quais munis d'engins de manutention.

Par contre, Saffi est d'un accès terriblement difficile ; il faut avoir été là un jour de tempête pour mesurer la puissance destructive de la mer en furie.

Un wharf, que nous y avions construit en 1910, a été, dès la première année, renversé et englouti. Et cependant Saffî est le port de la côte Atlantique qui, après Casablanca, atteint le plus fort tonnage, par suite de la remarquable fécondité des Doukalas qui forment son hinterland immédiat. Aussi a-t-on projeté un appontement nouveau, mieux placé et mieux armé, pour que les barcasses puissent l'accoster, en venant des navires mouillés au large, sans avoir à traverser la ligne de brisants qui leur est si redoutable. Déjà des magasins et des entrepôts solides ont été élevés sur la terre ferme pour abriter les marchandises, naguère exposées aux intempéries, et même aux atteintes des vagues des grandes marées.

Mais c'est sur Casablanca que sont concentrés les efforts puissants et les grandes dépenses d'installation : Casablanca, la ville nouvelle, née du hasard, qui voulut que le massacre d'une équipe d'ouvriers européens, en 1907, y déterminât le débarquement de nos troupes. Les mercantis et les spéculateurs qui suivent partout les armées y créèrent sur l'heure un tel courant d'immigration et de capitaux, qu'elle se trouva automatiquement la métropole commerciale du Maroc français.

Beaucoup d'incohérences et d'erreurs y furent commises au début. Une administration plus éclairée et plus désintéressée s'efforce de les réparer Depuis trois ans tout s'y améhore, tout s'y transforme comme par enchantement. Le Protectorat y

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a fait appel aux lumières d'un architecte français (minent, spécialisé dans les questions d'aménagement et d'organisation des villes, M. Prost, le même qui a dessiné et exécuté le remarquable plan d'extension de la ville d'Anvers.

Au milieu des travaux de voirie en cours sur tous les points, on peut entrevoir qu'avant peu d'années, Casablanca, qui ava^t si mal débuté, sera une ville française, salubre, bien ordonnée et d'une confortable habitabilité.

Mais la condition capitale à remplir est l'exécution de son port, ouvrage d'une extraordina-re difficulté, pour lequel 50 millions ont été votés et confiés à MM. Schneider et C^^ et Hersent. Il se composera d'une grande jetée partant de la base des remparts sud de la ville arabe, d'abord perpendiculaire, puis parallèle à la côte, sur une longueur de 1 900 mètres. Cette jetée abritera les navires contre les lames de l'ouest, les plus violentes et les plus dangereuses. Une seconde jetée, issue d'un point situé à 2 kilomètres au nord du pied de la première, ira à sa rencontre obliquement, et, longue de 1 400 mètres, laissera entre leurs deux extrémités une passe de 250 mètres de largeur franchissable par tous les navires.

A l'intérieur de cette enceinte, deux jetées plus modestes, perpendiculaires aux premières, formeront une darse destinée aux petites embarcations et un terre-plein spécial réservé aux passagers. Tandis que la première grande jetée s'avance déjà de

AU Maroc 243

500 mètres, le petit môle correspondant est déjà construit, et toutes les embarcations et remorqueurs du port, jadis le jouet des flots, trouvent là un abri sûr.

Il serait téméraire de prédire quelle année verra s'achever le port de Casablanca ; mais l'accès, déjà si amélioré de la Chaouia, y deviendra de plus en plus abrité des vents d'ouest au fur et à mesure que la grande jetée s'avancera dans la mer.

Avant de quitter les côtes, il faut dire un mot de leur éclairage. Aucun feu ne brille encore sur la côte marocaine, au sud du phare du cap Spartel, qui éclaire l'entrée du détroit de Gibraltar à l'ouest de Tanger ; aussi rien n'est plus difficile que de naviguer dans ces parages.

Chaque année, de nombreux navires se perdent à la côte ; d'autres, plus nombreux encore, se présentent devant une rade, se croyant aux abords d'une autre et sont obligés de rebrousser chemin.

On ne s'explique pas pourquoi notre administration n'a point immédiatement procédé à la construction dephares,dontle coût serait certainement inférieur à celui des sinistres qt ils eussent évités. Mais enfin trois phares à éclipse et à grande puissance sont en construction à Casablanca, à Mazagan et au cap Cantin. Avant peu d'années les navires ne périront plus faute d'y voir clair.

Toutefois le Maroc ne sera exploitable que

lorsque des moyens de communication auront été créés entre l'hinterland et la côte.

Il n'y existait pas, avant notre occupation, un seul kilomètre de routes: des pistes à chameaux, déserts de sable et de poussière en été, océans de boue en hiver, voilà tout ce dont on disposait. Ainsi en futil, de 1907 à 1912, jusqu'au jour où le Protectorat se trouva confié aux mains de Lyautey. Ce dernier comprit aussitôt que le plus urgent était, avant de créer des routes empierrées, d'améliorer les pistes pour les rendre, pendant la plus grande partie de l'année, carrossables à l'automobile. Rapidement exécuté, ce travail de fortune permit à l'auto de prendre possession de presque tout le territoire pacifié.

Simultanément on se mit à tracer et à construire des routes définitives. Une première grande route s'allonge de Kenitra à Mogador, parallèlement à la côte, desservant successivement Rabat, Fedahla, Casablanca, Mazagan, Saffi et les cercles plus ou moins productifs du Sebou, de la Chaouia, des Doukalas et des Abdas.

En grande partie achevée, c'est cette route qui permet déjà de parcourir en une heure et demie la distance de 96 kilomètres qui sépare Rabat de Casablanca. En 1912 il fallait 15 heures !

Deux autres grandes routes partiront de Fez, l'une vers la côte à Kenitra, l'autre vers Meknès, après quoi elle contournera le massif de Djebel- Kef, traversera le plateau du Haoud, les gorges du

Hamma et rejoindra la première à Sislimane. De ces routes se détachent plusieurs embranchements sur des points intermédiaires.

Marrakech, la grande capitale du Sud, sera reliée par trois routes, Tune (presque achevée) vers Casablanca (250 kilomètres), la seconde vers Saffî (100 kilomètres), la troisième vers Mogador.

C'est, au total, un réseau principal de 1 400 kilomètres, qui sera prochainement terminé, auquel sojit occupés, entre autres travailleurs, les 6 ou 7 000 prisonniers allemands que le général Lyautey a demandés à la Métropole. Il m'a été donné plusieurs fois de voir ce personnel à l'ouvrage. Je ne crois pas qu'il y ait au monde des ouvriers traités plus paternellement.

Tout un réseau secondaire est également projeté, autravers duquel apparaissent deux amorcesdesplus intéressantes, l'une, versla zone espagnole, parlepays encore peu sûr des Zaers, et par delà vers Tanger ; l'autre, dans la direction de Fez au col deTaza, qui réunirait les deux Marocs occidental et oriental.

Mais, avant l'exécution de ce second réseau, la mise en valeur du Maroc exige impérieusement des chemins de fer, l'outil indispensable à l'exploitation de n'importe quel pays. Jusqu'ici la question du chemin de fer se heurtait à maintes difficultés et inceriitudes.

Tout d'abord l'acte d'Algésiras imposait que leur exécution fût mise en adjudication internationale. De plus, il spécifiait que la hgne de Fez à Tanger

fût commencée avant toutes les autres. Or, cette ligne circule, sur la majeure partie de son parcours, à travers la zone espagnole, imparfaitement pacifiée, et entraînerait marchandises et voyageurs hors du protectorat français, vers Tanger, où notre influence est nulle, ou tout au moins activement combattue, au détriment de nos ports franco-marocains. C'était bien là d'ailleurs ce que voulaient nos adversaires.

Nous nous trouvons heureusement déliés de nos engagements vis-à-vis de nos ennemis. Il serait à souhaiter que des négociations nouvelles puissent nous rendre notre liberté vis-à-vis des autres nations, notamment envers l'Espagne.

Un autre point assez vivement controversé est le type de voie à adopter : voie normale de 1^\44 ou voie réduite à 1 mètre. Des ingénieurs civils d'une longue expérience ont préconisé cette dernière dans des rapports solidement documentés.

Ils exposent que la voie d'un mètre est beaucoup plus économique, supporte des courbes plus accentuées, peut pénétrer par conséquent dans des vallées interdites à l'autre et qu'ainsi, avec une dépense moindre, elle drainera topographiquement mieux les produits du sol. Le débit reconnu d'une voie d'un mètre sera toujours suffisant à l'exploitation du Maroc, si intensive que l'on suppose son exploitation agricole.

Nous avons, d'ailleurs, l'exemple de la République Argentine et du Brésil, où les ingénieurs

français qui ont construit les chemins de fer ont résolument et définitivement adopté la voie d'un mètre, pour des lignes où le trafic est très supérieur à celui qu'on pourra atteindre au Maroc.

Nonobstant ces irréfutables raisons, notre administration s'était décidée au Maroc pour la voie large ! Il a fallu l'admirable bon sens et la ferme autorité du général Lyautey pour la faire revenir de ses formules. Il est donc admis que seule la grande ligne algéro-marocaine de Tunis- Alger-Oran- Outj da-Taza- Fez- Casablanca-Marrakech, épine dorsale de notre empire nord Africain, sera à la voie de 1"^,44 et cela pour des raisons stratégiques inéluctables, et que les lignes secondaires seront à voie réduite. Les deniers publics seront ainsi ménagés et le Maroc bien desservi, au prix de quelques transbordements aux jonctions de la grande ligne avec les chemins de fer de pénétration.

Actuellement les études se poursuivent sur les principaux parcours et des concessions ne tarderont pas à être données. On évalue en moyenne le coût d'installation à 260000 francs le kilomètre.

Est-il besoin d'ajouter que le problème des chemins de fer dans un pays neuf est de beaucoup le

plus délicat et le plus compliqué à résoudre. Si les événements actuels dressent un obstacle matériel à l'exécution de ces diverses entreprises, ils ont du moins apporté à nos efforts, au Maroc, une liberté d'action qui leur manquait, en même temps qu'ils nous ont débarrassés de l'emprise allemande qui tentait, non sans réussite, de s'implanter au Maroc.

C'est pour favoriser la substitution des produits français aux marchandises d'importation allemande, que le général Lyautey a eu l'idée, aussi opportune qu'audacieuse, d'organiser, pendant l'été et l'automne de 1915, l'exposition francomarocaine de Casablanca, dont, en dépit de quelques prédictions timorées ou pessimistes, le succès dépassa toutes les espérances.

Cette exposition, dont le souvenir restera gravé dans l'esprit de nos compatriotes et plus encore dans l'imagination subjuguée des indigènes, s'élevait dans un des terrains vagues les plus rapprochés du centre de la nouvelle ville. L'ensemble de ses palais arabes, de ses blancs minarets, de ses marabouts éblouissants et de ses jardins fleuris sortis de terre comme par enchantement, formait sous le beau ciel africain le plus séduisant spectacle.

Près de 900 exposants français avaient répondu à l'appel du résident général, et au-devant de leurs produits étaient venues, de toutes les villes et tribus du Maroc pacifié, les denrées qu'elles sont empressées à nous exporter. Français et indigènes se rencontrèrent là pendant deux mois dans

une familiarité cordiale et pleine d'entrain.

Ce fut vraiment le mélange spontané de deux peuples et de deux civilisations dont le résultat politique, tout le monde l'a compris, fut incalculable.

Mais l'illustre chef du Protectorat ne se tint pas pour satisfait d'avoir accompli une œuvre utile à l'influence française et agréable aux yeux de tous ; il voulut encore la rendre instructive pour la colonie et pour les fonctionnaires placés sous ses ordres.

A cet effet, il convia les uns et les autres à un congrès d'études économiques et administratives, dont il ouvrit et présida plusieurs séances, expliquant aux uns et aux autres que son idée était de mettre en présence administrateurs et administrés, afin que chacun y pût apporter les raisons de ses actes et l'expression de ses desiderata.

Au sortir de ce Congrès, bien des malentendus étaient dissipés ; tandis que les nombreux membres du jury que la métropole avait envoyés à l'ExposHion y apprenaient avec un étonnement mêlé d'admiration que le Maroc français est dès à présent gouverné par des institutions rationnelles et libérales, et que les indigènes trouvent et apprécient, dans notre administration, la protection de leurs intérêts en même temps que la France y recueille le profit de sa bienfaisante influence.

Au milieu des tristesses de l'heure, la magnifique réussite de la première foire de Lyon nous apporte un bienfaisant réconfort.

Les événements ont déjà fait apparaître que Lyon et la région qui l'entoure, principalement Grenoble et le Dauphiné, sont en France le plus actif et le plus puissant organe de la défense nationale.

S'agit-il de forger des armes et de fabriquer des munitions? Des usines nombreuses et variées se sont en un clin d'oeil trouvées prêtes à en pourvoir les arsenaux que l'imprévoyance d'en haut avait négligé de remplir.

S'agit-il de recueillir et de soigner les innombrables et chères victimes de cette guerre atroce? Nulle part on n'a trouvé tant de concours spontanés, de soins intelligents et de science médicale. Mieux encore, la mairie de Lyon fut longtemps la seule en France qui imagina et entreprit d'enseigner à nos héros mutilés une profession qui leur permît d'améliorer leur existence et, grâce au fruit de leur travail, d'être encore utiles

à leur patrie après lui avoir donné leur sang.

S'agit-il d'apporter au Trésor les économies et les ressources amassées par le labeur de plusieurs générations? Les Lyonnais les ont versées à pleines mains pour le salut de la France.

S'agit-il enfin de donner à la Patrie la vie de nos enfants? Nulle province n'a fourni plus de soldats à ces bataillons alpins qui resteront inscrits dans l'histoire comme la troupe légendaire de la formidable lutte.

Et chacun y fait son devoir sans ostentation et sans bruit ; les deuils se succèdent sans soulever de plaintes ; le patriotisme y enfante la résignation, et l'espérance de la victoire adoucit les douleurs.

Tel se montre le caractère lyonnais, tel on le retrouve sur tous les points du globe, où Lyonnais et Dauphinois sont les meilleurs pionniers de la France, indépendants, sérieux, calmes, mais indomptables.

Préférant les affaires aux fonctions, ils possèdent une Chambre de Commerce, dont la maîtrise est traditionnelle ; des universités, à Lyon et à Grenoble, qui savent se tenir en liaison avec l'industrie, des écoles techniques largement fréquentées, et qu'il s'y ajoute un maire à l'activité féconde et conscient de ses devoirs, ils marchent sans précipitation, mais avec assurance, vers tous les progrès.

C'est à la Chambre de Commerce et au maire de Lyon qu'est venue la pensée de créer dans cette ville une foire d'échantillons, qui supplantât pendant la guerre la célèbre foire de Leipzig et qui lui fît ensuite échec dans l'avenir.

Tout le monde connaît les foires de marchandises de Leipzig qui, fondées au moyen âge, se succédèrent jusqu'aux dernières années du xix^ siècle. Dans la grande cité saxonne, située presque au centre de l'Europe, on voyait deux fois par an arriver par milliers des marchands de tous pays, de toutes langues, de tous costumes, porteurs d'échantillons ou de marchandises diverses. Ils les viennent exhiber dans des magasins que leur louent très cher, pour la durée de la foire, négociants et boutiquiers de la ville. La ville elle-même possède aussi de grands immeubles affectés uniquement à cet objet {Allemagne au Travail^ p. 112).

Ainsi, il se faisait là de véritables échanges de produits. Les facilités de communication créées par le chemin de fer enlevèrent peu à peu à ces foires leur importance et même leur raison d'être. C'est alors que les Saxons eurent l'idée de les remplacer par des exhibitions d'échantillons industriels de tous les pays. Cette idée, appliquée par l'esprit d'organisation et la ténacité germaniques, réussit parfaitement : 1 300 vendeurs y prenaient part en 1897, 3 700 en 1910, 4 200 en 1914. Au-

jourd'liui encore, quoique bloqués, ruinés, séparés de la plus grande partie du monde, les Allemands s'efforcent, en pleine guerre, de perpétuer la foire de Leipzig.

D'ailleurs on ne doit pas oublier que Lyon a connu au moyen âge et surtout au début de la Renaissance, lorsqu'une véritable colonie de Florentins vinrent s'y installer, des foires annuelles qui ne le cédaient en rien à celle de la ville saxonne.

Dans sa Description générale de la ville de Lyon en 1573, Nicolaï nous dépeint que « des étrangers de tous les pays revêtus de leurs costumes nationaux offraient les marchandises de leurs différentes régions. Des Danois, des Polonais, des Hollandais, des Hongrois, des Africains et des Indiens échangeaient leurs variétés de produits avec des marchands des Flandres, de la Lithuanie, de l'Angleterre ou de l'Espagne ».

C'est donc par une foire d'échantillons que Lyon a renoué la tradition. Il n'y a là ni exposition publique, ni jury, ni récompenses, mais simplement des négociants ou leurs employés qui montrent leurs produits à des clients éventuels, tout comme le feraient des commis voyageurs en tournée.

Plus de 1 200 maisons de tous pays, neutres ou alliés, sont venues déballer leurs échantillons dans la grande ville française ; au dernier moment, on a dû refuser, faute de place prévue, les tard-venus. Mais un bien plus grand nombre d'acheteurs se

254 irOTRE AVENIR

pressent dans les boutiques hâtivement dressées tout au long de trois kilomètres de ces magnifiques quais du Rhône, qui sont l'orgueil des Lyonnais. Aucun emplacement en France ne se prêtait mieux à cette destination que ces avenues plantées d'arbres, qui s'étendent sur les deux rives avec 9 kilomètres de développement. La foire de Lyon pourra grandir, sans crainte de ne plus trouver d'espace.

Toutefois, ce qui a manqué dès le début, c'est-àdire dès le i^^ mars, ce sont les logements pour les étrangers. Lyon n'est pas riche en hôtels spacieux ; quant aux hôtels d'ordre plus modeste, un trop grand nombre ont conservé des allures qui rappellent les hostelleries du temps de Charles X. Et cependant, pour peu qu'il y ait à Lyon une réunion de quelque importance : courses de chevaux ou d'autom.obiles, congrès, exposition, tout est plein, tout regorge et les pauvres voyageurs errent le soir, à travers les rues, à la recherche d'un toit.

Singulier contraste avec les restaurants, dont un grand nombre ont une réputation européenne de cuisine succulente !

La mairie, la Chambre de Commerce, le Syndicat d'initiative, le Club alpin, se lamentent en vain à chaque occasion sur l'insuffisance de ressources hôtelières que trouvent à Lyon les visiteurs que la ville reçoit. Dans la circonstance actuelle, le bureau de la foire a paré au mal avec une décision

et une rapidité remarquables, en louant et offrant aux étrangers des chambres confortables chez les habitants. Quoi qu'il en soit, on s'explique difficilement que dans une ville où les hommes d'initiative sont légion, une catégorie de commerçants reste si obstinément en retard.

Les baraques en bois formaient de longues lignes continues, avec des séparations tous les 4 mètres, et une profondeur de 4 mètres également. L'unité de boutique était donc ainsi de 16 m^, vitrée et munie d'une porte du côté opposé au Rhône. On en pouvait mesurer ainsi 3 kilomètres de longueur. Le même négociant pouvait naturellement louer plusieurs compartiments semblables et les réunir en un seul.

Les objets présentés à la foire appartiennent à un domaine beaucoup plus étendu que ceux qu'on pouvait voir à Leipzig. Dans la ville saxonne, on remarquait des articles de la Thuringe et de la Forêt-Noire, des buffletterics, des images, des instruments de musique, d'horlogerie, des objets en bois travaillé, de la verrerie, des appareils d'éclairage, des bibelots de cuivre, bronze, nickel, aluminium, caoutchouc, émail, celluloïd, des articles de sport, de parfumerie, de chirurgie, hygiène, optique, machines à écrire, chronographes, cinémas, appareils électrotechniques.

A Lyon, on voit en plus tout ce qui a trait à l'habillement, à la parure, à l'alimentation, à la décoration, au bâtiment, et encore des machines, des autos, de la carrosserie, etc., etc.

Bref, c'est une présentation d'un ordre sensiblement plus relevé.

A l'appel de la ville de Lyon, commerçants et acheteurs étrangers sont également venus en foule, surtout de Suisse, d'Italie et d'Espagne. Et tout ce monde, attiré là pour une quinzaine de jours, donne à la cité une extraordinaire animation.

Cette animation reste de bon goût, car on a soigneusement proscrit, vu la tristesse du temps, les réclames ambulantes, truculentes, bizarres et grotesques qui donnaient aux rues de Leipzig le spectacle d'une mascarade et d'un carnaval ininterrompus pendant quinze jours.

On doit considérer le résultat obtenu à Lyon comme dépassant toutes les espérances. Que les affaires traitées fussent en cette année restreintes ou abondantes — et nous savons qu'elles furent abondantes — la foire de Lyon est née, elle a pris pied vigoureusement ; elle est dès à présent assurée d'un avenir profitable au pays et que la concurrence allemande ne pourra pas enrayer.

Mais ce succès a immédiatement excité l'émulation d'autres grandes villes françaises, qui se sont

empressées de projeter d'avoir, elles aussi, leur foire annuplle. Rouen, Bordeaux, Montpellier, etc., pourquoi pas Landerneau?

Ces idées sont tout à fait déraisonnables. Il y a place en France, cela est démontré, pour une foire urbaine internationale, de même qu'il y en a une en Allemagne, une en Russie à Nijni-Novgorod. Mais si nous nous mettons en tête d'en essayer une demi-douzaine, ce sera le meilleur moyen de les faire échouer toutes.

Puisque nos grandes villes de province ont à cœur de faire preuve de vitalité industrielle et commerciale, en quoi elles ont absolument raison, mille autres manifestations s'offrent à leur activité.

11 serait tout simplement désastreux que sous le prétexte que Lyon, grâce à une situation exceptionnelle et une priorité d'action indiscutable, a réussi d'emblée une création utile, d'autres villes françaises entrassent dans une voie qui compromettrait la première initiative pour ne recueillir elles-mêmes que des déboires certains.

Après la terrible saignée que la France subit, la nécessité la plus impérieuse sera de réparer ses forces et toute autre question devrait céder le pas devant l'urgence de reconstituer la race anémiée.

Parmi les fléaux qui désolent l'humanité, les uns, comme les cataclysmes terrestres, nous frappent sans distinction d'âge, de sexe ou de vigueur: d'autres, tels que la famine ou les épidémies, éliminent surtout les éléments débiles d'une nation. Seule, la guerre fait de la sélection à rebours, puisqu'elle détruit inexorablement ce qu'il y a de plus courageux, de plus robuste, de plus exubérant de jeunesse et de vie.

Être fauchés par la mort, mutilés par le fer, affaiblis par les maladies que la lutte et les fatigues provoquent, tel va être le sort de toute une génération.

Quand ils reviendront vainqueurs, nos poilus retrouveront à l'arrière les infirmes, les valétudinaires et les... épargnés. Ajoutons que les plus décimés auront été nos braves paysans, pépinière toujours jeune de notre vieille race. Voilà avec

quoi nous aurons à créer la race de demain.

Eh bien ! je n'en serai effrayé que si nous ne savons pas lui inculquer les lois de l'hygiène et le goût de la culture physique ; ces lois et ce goût que, jusqu'à présent, ni les éducateurs, ni les pouvoirs publics n'ont cherché à introduire parmi nous.

Lorsqu'après avoir habité nos cités, on leur compare les villes d'Angleterre, des États-Unis, de Scandinavie, d'Allemagne même, on se demande quelle résistance il fallut à notre race pour se maintenir malgré l'absence des règles les plus élémentaires de l'hygiène publique et privée.

Parler de l'Angleterre, c'est évoquer la vue de la plus superbe culture physique qu'aucun peuple ait jamais pratiquée. Aussi, que pensez-vous de la prestance du million de soldats anglais qui combattent à nos côtés ?

L'Amérique ne lui cède en rien : avec quel soin jaloux les États-Unis s'efforcent de rendre vigoureuse la population qu'ils abritent! Voyez entrer dans les ports de New- York ou de Boston ces paquebots chargés d'émigrants ! Une visite sanitaire rigoureuse les attend ; quiconque montre les indices d'une infirmité, d'une faiblesse ou d'une tare, est impitoyablement renvoyé par le même bateau vers sa terre d'origine. Parcourez ces États de l'Union, de plus en plus nombreux, où toute boisson alcoolique est radicalement proscrite.Tous les Américains vous répètent que dans

ces régions — dans ces États secs, comme ils disent — la mortalité est plus faible, les hospices moins encombrés, le travail plus soutenu, la prospérité plus croissante. Visitez ces villes aux larges espaces vides, ces Universités et ces écoles avec leurs grands arbres, leurs vastes pelouses, leurs jeux de plein air, plus fréquentés assurément que les salles de cours. Suivez ces hommes d'affaires de tout âge dans les clubs athlétiques que chaque ville montre avec orgueil, et par tout ce que vous verrez là, vous jugerez de ce qui nous manque.

En Suède, en Norvège surtout, autre étonnement. Là s'atrophiait, il y a un demi-siècle, dans les fumées de l'alcool, une population clairsemée, presque rachitique, devenue aujourd'hui, grâce aux lois de tempérance, un peuple de colosses.

Chez nous, enfin, tout le monde connaît un exemple classique de race régénérée. Il y a cent ans, les landes de Gascogne, dunes de sable et marécages d'eau stagnantes, étaient çà et là parcourues par une chétive espèce de pasteurs qui vivaient de misère et de privations dans ce désert où ils ne récoltaient rien, si ce n'est les fièvres paludéennes. Et voilà que, grâce aux travaux de Brémontier et de ses successeurs, le pin maritime a fait son apparition; il a poussé, il a envahi toute la lande, chassant les miasmes, assainissant le pays, répandant la richesse et, avec elle, la fécondité humaine. Allez visiter cette curieuse région; vous ne reconnaîtrez plus, dans ces gaillards so-

lidesetbien vivants, les pauvres hères de jadis. Il n'a pas fallu plus de temps à la race pour se métamorphoser qu'à la forêt pour recouvrir le sable.

De tels exemples nous apportent l'espérance que les générations qui naîtront après la grande guerre pourront ne pas présenter les types déprimés d'une race qui va s'éteindre. Mais à la condition que nous organisions tout autrement notre existence.

On peut dire que les neuf dixièmes de notre population ne se doutent pas de ce que sont l'hygiène, les soins du corps, la culture physique. Pourquoi? parce que personne n'a jamais songé à le lui apprendre.

Tant que les hommes vivent au grand air salubre, ils peuvent ignorer ces préceptes, mais aussitôt qu'ils affluent dans les grosses agglomérations, s'ils les négligent, la race y trouve son tombeau. Les plus robustes résistent pendant une génération ou deux; puis la qualité de l'espèce décroît, s'atrophie et s'abîme dans l'infécondité. L'air confmé, les plaisirs trop faciles, la tuberculose, l'alcoolisme accomplissent leur œuvre.

Sur tous ces problèmes on a beaucoup discouru, et tout le monde est d'accord. Seulement aucune action n'a suivi. N'avez-vous pas remarqué, lecteurs, combien il est difficile chez nous de faire aboutir les questions sur lesquelles tout le monde est d'accord, tandis qu'on promulgue avec une hâte fébrile les lois les plus âprement controver-

séesPJe laisse à chacun de voui le soin d'expliquer ce paradoxe.

Pas la plus petite mesure n'a été prise jusqu'ici contrel'alcoolisme, contre la dépopulation, contre la phtisie, contre l'insalubrité des centres populeux, et cependant l'avenir de notre pays en dépend.

11 n'est cependant pas de plus funeste erreur que de laisser se propager le mal moral comme le mal physique, sans les prévenir, quitte à imaginer des expédients pour les extirper. Exterminer les microbes est admirable, mais rendre par l'hygiène et la culture physique l'espèce humaine résistante à ces microbes est plus admirable encore. Ainsi, placer une officine de pharmacien à côté de chaque cabaret, m'apparaîtrait un bien pauvre système.

Laissez-moi plutôt vous conter, en terminant ces lignes, la saisissante leçon qui fut donnée à ce sujet à un cortège de hauts personnages par un de mes amis (le docteur V...), professeur à l'Université de Lyon et chirurgien en chef des hôpitaux, aussi universellement connu par son mérite professionnel que par son bon sens à froid et sa courageuse indépendance.

Un ministre inaugurait, il y a quelques années, à Lyon, un hôpital pour les enfants anormaux. L'édifice est luxueux, bien situé, au sommet d'une colline; il contenait déjà sa colonie de pauvres petits déshérités, rachitiques, bossus, épileptiques,

atrophiés, toute la lyre des infirmités humaines.

M. le ministre, suivi de la foule empressée des autorités locales, s'extasiait comme il convient à tout ministre de s'extasier quand il inaugure quelque chose. Se tournant vers mon ami le chirurgien qui le pilotait, il lui dit avec conviction :

« — Combien devez-vous être satisfait. Monsieur le professeur, de pouvoir enfin soigner ici, comme ils en ont besoin, ces pauvres petits malheureux !

« — Sans doute, sans doute. Monsieur le ministre, répondit le chirurgien ; mais à vous parler franchement, j'aimerais mieux que cet établissement fût un abattoir.

« — Que voulez-vous dire, docteur? interrogea l'homme d'État qui ne comprenait pas.

« — Je veux dire que l'on a dépensé ici en constructions et aménagements près de deux millions pour quelque trois cents enfants incurables, dont l'entretien coûtera en outre plus de 500 francs par lit, ce qui représente un budget annuel de 250000 francs. Or, ce qui pourrait arriver de plus souhaitable à ces déchets humains, serait de trépasser le plus tôt possible. Nous aurons incontestablement le privilège de les faire vivre grâce à des soins exceptionnellement coûteux ; c'est entendu.

a Maintenant, regardez là-bas, en dessous de nous, ce quartier populeux de la grande ville, aux

rues étroites, aux maisons sordides, sans soleil et sans air. Des milliers d'enfants sont nés là, bien constitués et ne demandant qu'à vivre et à perpétuer des générations saines et robustes. Beaucoup plus de trois cents d'entre eux mourront en bas âge faute de soins et d'hygiène, tandis que ceux d'ici vivront pour reproduire à leur tour d'autres déchets humains. A dépenser cinq millions, mieux valait les employer à assainir ce vieux quartier qu'à construire le conservatoire d'infirmes que vous inaugurez; car c'est faire, sans y prendre garde, de la sélection à rebours. »

Le mini^^iîre ne répondit rien ; cette fois il avait compris.

Que sera Paris après la guerre ?

Beaucoup parmi nous s'imaginent encore qu'au sortir de la tempête, le soleil éclairera de nouveau une ville inchangée où tous — moins nos héros morts — reprendront comme auparavant leurs occupations, leurs plaisirs, leur dilettantisme un moment interrompus. C'est une aveugle illusion. Le cataclysme aura été trop violent pour n'y pas altérer la face de bien des choses. Encore que l'existence soit singulièrement modifiée depuis le jour où une génération entière est partie pour la frontière, nul ne saurait conjecturer combien plus encore elle le sera demain.

On peut se représenter actuellement la France comme un homme qui, se trouvant brusquement dans une situation critique, y fait face, non seulement en payant courageusement de sa personne, mais en empruntant à corps perdu — son crédit était solide — et sans compter, des sommes incalculables pour sa défense.

Après la guerre, il devra établir ses comptes et en payer les intérêts écrasants. Et cependant la

France ne pourra pas laisser sa capitale dans l'état où l'ouverture des hostilités la trouva.

Examinons ce qu'était Paris dans les dernières années qui précédèrent la grande lutte.

C'était encore la plus belle ville du monde, mais surtout — on pourrait même dire uniquement — grâce aux œuvres de son passé. Pendant dix siècles qu'elle s'était embellie, année par année, chaque époque l'avait parée des plus belles productions du génie national : les plus grands monarques qui régnèrent sur la France avaient mis en elle leurs complaisances tour à tour gracieuses ou magnifiques. De Notre-Dame à l'Opéra, quelle chronologie de chefs-d'œuvre ! Napoléon voulait faire de Paris une ville telle que l'humanité ne lui puisse jamais offrir de rivale. Tout ce que l'on y voit de plus largement conçu nous vient de lui.

Il y a plus d'un demi-siècle, un administrateur de génie projeta un plan d'ensemble qui encadrerait toutes ces merveilles. Il en amorça lui-même l'exécution. Ce fut l'époque où la supériorité de Paris sur toutes les capitales resplendit avec le plus d'éclat.

Quelques mois avant la guerre, au printemps de 1914, le directeur général des travaux de Berlin vint faire ici, au Musée Social, une conférence où il rendit un insigne hommage au baron Haussmann, se flattant modestement (?) d'être son élève ; mais pour déclarer aussitôt après que, s'il

avait imité son œuvre à Berlin et dans maintes autres villes, nous l'avions, quant à nous, pour ainsi dire méconnue, puisqu'après cinquante ans elle n'est point encore achevée.

Et ce Prussien avait malheureusement raison. Qu'avons-nous fait dans ce demi-siècle pour la gloire de Paris? Si nous mettons en parallèle la somme de travaux et de services publics réalisés pendant le même temps, à Londres, à Berlin, à Vienne, à Pétersbourg, à Budapest, à Hambourg, à Amsterdam, à Bruxelles, à Barcelone, avec ce que nous avons exécuté dans Paris, nous ressentirons moins d'orgueil que d'humilité.

Qu'on observe bien que je ne me place pas ici au point de vue artistique, mais édilitaire. De même que le plan d'Haussmann est encore inachevé, de même tous les services municipaux sont restés tels qu'ils les a laissés. Créés pour une ville d'un million d'âmes, il faut que trois millions d'habitants s'en contentent.

Peu de Parisiens se doutent de la stupéfaction des étrangers quand on les rend témoins, à huit heures du matin, de l'encombrement des halles centrales. C'était, notamment, l'objet du lourd mépris des cinquante mille Teutons qui, dans Paris même, nous espionnaient.

L'organisation de nos téléphones est une des plus défectueuses de l'Europe. Les bureaux de poste sont d'une incommodité rare. La Préfecture de police forme un labyrinthe obscur et mal tenu.

Les abattoirs de la Villette jettent un défi à la science moderne et à l'hygiène.

L'hygiène ! où la trouve-t-on dans Paris? Estce dans les rues étroites et tortueuses où les maisons manquent à la fois d'air et de soleil? Est-ce dans les édifices publics? Dans les écoles? Dans leslycées privés d'espaces libres? Dans les hospices absurdement situés au milieu delà ville? Est-ce dans les immeubles-bouges à six étages, où s'entassent des centaines de malheureux aux visages stigmatisés par l'anémie et la tuberculose? Est-ce dans les ateliers encombrés où jamais l'inspecteur du travail n'a vérifié le cube d'air? Dans les hôtels borgnes, où la malpropreté sert de condiment à la débauche ? Dans l'ombre humide des immeubles neufs auxquels les règlements assignent vingt mètres de hauteur et qui en ont trente? Est-ce enfin dans les innombrables bars, où, sous l'œil des autorités indifférentes, viennent sombrer la paie et la santé de milliers de candidats au delirium tremens ?

Et les fortifications, tutélaires abris des apaches, pourquoi ne les a-t-on pas transformées en promenades publiques ? Il y a trente ans que toutes les villes allemandes en ont fait de superbes jardins.

Lorsque la guerre aura tué ou mutilé les plus robustes de nos fils, je ne suppose pas qu'on veuille forcer à la fois les survivants et les valétudinaires, que leur faiblesse tient écartés des

tranchées, à vivre de nouveau dans des conditions où la race anémiée finirait de s'atrophier.

Il faudra donc aviser et ne plus traîner en longueur les projets et les plans réparateurs, au point que dix années soient employées à les élaborer et dix autres perdues avant de les mettre en train, et un temps illimité affecté à leur exécution.

Rappelez-vous les entreprises légendaires de la Ville de Paris, ces trous que l'on ouvrait partout et que l'on ne fermait plus ; ces piétons et ces voitures qui s'engouffraient ici dans un égout, là dans un tunnel du métro, sans que jamais la sanction la plus minime ait atteint les introuvables auteurs de ces accidents.

Si les chansonniers de Montmartre y ont trouvé matière à de joyeux quatrains, pensez que les Allemands y ont puisé la conviction qu'un peuple qui en est là était mûr pour l'envahissement.

Quant aux théoriciens f 'tus de tout nationaliser ou de tout municipaliser, quelles précieuses références d'aptitude les Services publics leur ont ainsi fournis I En face de l'incurie, de la routine, de la faillite lamentable, pendant la guerre, de nos administrations, thème inépuisable de toutes les conversations, je demanderai à ceux qui voudraient en accroître le domaine quelle démonstration plus définitive il faudrait leur apporter de leur onéreuse incapacité.

Il est un certain nombre d'idées fondamentales, indispensables à tout relèvement de notre pays,

qu'on doit inculquer au grand public, et ce n'est pas par un désir malsain d'étaler à ses yeux des vices qui nous faisaient dégénérer que nous en avons présenté le tableau ; c'est pour que chacun sache bien dans quels éléments pourris il faut porter la hache, afin que d'un Paris qui menaçait de sombrer dans la décadence, nous fassions, après la victoire, un Paris qui, suivant sa devise, remonte orgueilleusement sur les flots.

Il était réservé à notre époque d'assister aux événements les plus formidables qui aient jamais secoué le monde. Deux empires européens, le premier fou d'orgueil à la suite d'une fortune trop prompte, le second conduit à d'inéluctables difficultés par une politique tortueuse et sournoise, provoquent une guerre où se liguent contre eux les nations qui ne veulent pas être asservies.

L'Allemagne et l'Autriche sont armées jusqu'aux dents ; la Russie, l'Angleterre et la France ont négligé de se préparer aune lutte aussi sévère, lourde faute, mais démonstration éclatante qu'elles ne cherchaient point le conflit. Cependant leurs adversaires prennent Dieu et les hommes à témoin qu'en attaquant ils ne songeaient qu'à se défendre. Depuis vingt ans, ils ont armé, menacé, crié leurs convoitises. N'importe, ils prétendent exiger qu'on les croie.

La guerre déclarée, ils violent à la fois les traités, les engagements et lois de l'humanité dont ils se proclament des types d'une espèce supérieure.

Au début tout semble leur réussir. Ils vont tou-

cher au but ardemment convoité. Survient une catastrophe imprévue que les irréfléchis ont appelée un mira'^le, mais qui était bel et bien le résultat d'une manœuvre grandiose et suférieurement exécutée. L'ennemi s'arrête, chancelle et recule- Les Alliés sont sauvés.

Ils vont 1 rouver le temps de réparer leurs erreurs. Toiil on combattant pied à pied, el en maintenant l'ennemi, ils préparent la lutte définiiive. De jour en jour leurs forces s'accroissent contre un ennemi devenu immobile ou dont les attaques vaines et désespérées n'ont d'autre résultat que de décimer ses armées.

Les semaines, les mois, les années presque s'écoulent et l'inexorable temps travaille pour nous. Que les neutres nous aident ou qu'ils regardent, le résultat ne changera pas.

L'athlète est encore debout, mais atteint d'une blessure mortelle. L'arrêt est prononcé sur nos ennemis. Patientez encore quelques mois et le peuple orgueilleux qui n'avait qu'à persévérer dans les travaux de la paix pour dominer bientôt le monde, tombera terrassé, déchu et tlétri. C'est le Christ qui a dit, contrairement au vieux Dieu allemand, que celui qui tire l'épée périra par l'épée. Demandons-nous seulement si sa ruine laissera de quoi réparer les maux qu'il a entassés.

A l'égard de la caste insolente qui lentraîna au désastre, quelle sera la sanction du peuple aile-

mand? Ce secret nous échappe ; en tout cas nous prévoyons quelle sera celle des Alliés.

Quant à nous, Français, nous aurons été plus heureux que sages.

Et nous pouvons aujourd'hui l'avouer sans hésiter, car à l'étranger nos ennemis ne sont pas seuls à l'avoir reconnu et signalé.

Aussi quiconque a souci de notre avenir doit-il être plus anxieux de ce que la France fera après la guerre que de l'issue de la guerre elle-même, puisqu'elle n'est plus douteuse.

Les uns parmi nous ont confiance : « La génération qui nous suit, disent-ils, vaut mieux que nous* Tel fils se bat en héros que son père avait élevé dans i'antimilitarisme. Pour une fois la jeunesse aura réparé les fautes de l'âge mûr. La guerre terminée, elle prendra, par droit d'héroïsme les rênei du pouvoir, et les puissances de démoralisation s'évanouiront devant sa volonté. »

Tel est le pronostic des optimistes, parce qu'ils supposent que, dans l'âme de nos poilus, au courage militaire se joignent étroitement les vertus civiques. Malheureusement ni la psychologie ni l'histoire ne nous enseignent que la bravoure et la sagesse marchent de front.

Jules César qui s'y connaissait a caractérisé les Gaulois par ce mot célèbre : « Ils aiment, dit-il,

rem militarem et argute loqui^ les combats et les discours captieux », ce qui ferait pressentir qu'après la victoire nos héros retomberont sous la coupe des rhéteurs.

Mais supposons qu'ils y échappent, supposons que leur mémoire soit assez tenace pour qu'ils n'oublient rien des erreurs coupables de ceux qui ont causé leurs maux ; nos soldats redevenus citoyens ne seront pas la majorité dans le pays. Leurs sentiments peuvent faire bloc tant qu'ils sont réunis en masse sous le drapeau, mais ce bloc s'effritera en fragments sans force lorsque chacun d'eux sera rentré isolément dans son foyer. Là il retrouvera son ancien genre de vie, ses vieilles habitudes, ses préjugés, ses influences et ses compagnies d'autrefois. Et le miheu aura bientôt fait de ressaisir son homme.

Toute notre attention doit donc se concentrer sur ce que pensera alors ce miheu. Or, nous voyons dès aujourd'hui à quelle mentalité les intérêts menacés s'efforcent systématiquement de le façonner. Les hommes qui se sont donné pour profession d'exploiter l'âme des foules savent que, si elle rebondit sous un choc, elle ne résiste pas à une action continue, à une pression de tous les instants. Il s'agit donc d'observer dans quel sens s'exerce aujourd'hui cette pression, et quelle action contraire peut lui faire contrepoids.

Il s'agit de prévoir quelles contingences extérieures, telles que le dénuement, la disette l'in-

tempérance, l'inégalité de traitements, pourront modifier l'âme du peuple français.

Quoi qu'il en soit, le raisonnement à froid aura bien peu de part dans ses résolutions. Tout y sera passionné et tumultueux. Ce qui semble le plus certain, c'est qu'après une aussi prodigieuse secousse l'esprit public se précipitera vers les extrêmes.

L'impulsion maîtresse sera qu'il faut changer un état de choses d'où faillit résulter un désastre national, mais c'est là, je le crains, le seul point sur lequel tout le monde, hormis les détenteurs du pouvoir,tombera d'accord. Sur l'orientation de ce mouvement les esprits divergeront suivant les provinces, suivant les professions, suivant les miUeux sociaux. Aucune idée directrice, émanant d'une pensée commune, ne réussira à y dominer 1

Il y aurait naïveté à croire que ce sont les grands principes dont la France a besoin non pas pour se reconstituer et grandir, mais simplement pour se perpétuer, qui inspireront les masses.

Ces principes, où les puiseraient-elles? Elles ne les trouvent proclamés ni par la Presse, ni par le Pouvoir.

Vainement chercherait-on dans les occupations du Parlement l'étude désintéressée des problèmes formidables dont sont angoissés les Français qui aiment la France. La guerre s'éternise ; nonobstant, quand la paix renaîtra, où en seront les

lois contre l'alcool, les mesures propres à enrayer la dépopulation et d'une façon plus générale celles qui pourraient ranimer la vigueur de la race, l'enseignement professionnel, la législation sur les mines, la réduction inexorablement nécessaire du nombre des bureaucrates, la réforme consulaire, le statut nouveau qui s'impose à la marine marchande, etc., etc. Et j'ai beau feuilleter nos journaux à grand tirage, je n'y trouve ni une inquiétude patriotique sur l'avenir, ni le souci d'exposer à leur public les questions d'où dépendra pour lui la misère ou la prospérité.

On croirait à les lire que ces questions sont négligeables. Ils enregistrent ici et là les décisions les plus graves sans en discuter l'opportunité, sans en montrer les répercussions inévitables et restent étroitement attachés à la publication des menus faits, des anecdotes sans portée, des discours inutiles et des incidents scandaleux. En estil un seul qui ait prévu, par exemple, que dans vingt-cinq ans nos chemins de fer feront retour à l'État, d'où résultera une cause de faiblesse ajoutée à tant d'autres?

Innombrables sont les correspondants inconnus qui me confient des articles, des mémoires, des observations souvent d'un remarquable à-propos, sur des questions vitales, qu'ils n'ont réussi à faire insérer nulle part. L'intérêt immédiat ou l'indifférence aveuglent le journalisme.

En réahté, il en est aujourd'hui exactement

comme avant la déclaration de guerre, on ne veut pas voir le danger du lendemain : faute d'autant plus lourde que la guerre n'était qu'une éventualité probable, tandis que notre ruine, si la politique ne change pas, est une certitude absolue ; car notre situation ne peut pas se comparer à celle d'aucun de nos alliés. La Russie est inépuisable en hommes et en ressources naturelles auxquelles la suppression de l'alcoolisme va donner un essor prestigieux. L'Angleterre, en tant qu'État, accumule une dette énorme ; mais la nation s'enrichit dans les mêmes proportions, grâce aux prix actuels, par la houille, les frets, les textiles et les métaux. L'Itahe ne se ruine pas ; pays agricole, la hausse des denrées lui fera bien vite retrouver et au delà la valeur de ses sacrifices. Seule la France saigne de toutes parts.

La classe éclairée du pays dont une partie envisage cette situation et l'avenir tel qu'il est, tâtonne pour l'améliorer en créant des ligues, des associations et des groupements, dont la multiplicité même montre que l'individualisme n'est pas encore éteint parmi nous. Ces ligues sans liaison entre elles, sans diffusion dans le grand public, sans influence sur les miheux officiels, sont condamnées à l'impuissance. Qui les écoute en dehors de leurs propres adhérents?

Leurs programmes même diffèrent et les conseils émis par les unes contredisent les préceptes des autres. On les voit généralement plus préoccupées de dresser des barrières artificielles contre la rein-

vasion de la France par les produits allemands qu'à leur livrer le seul combat qui puisse décider d'une victoire durable, une concurrence laborieuse et énergique.

Un petit nombre seulement prévoit la crise imminente, la crise du dénuement qu'auront aggravée, comme je l'ai montré, les mesures gouvernementales. C'est cette crise cependant qui provoquera les premières violences.

Lorsque le lion populaire, après des années de sanglants combats, se verra, quoique vainqueur, aux prises avec la faim, son courroux sera terrible, mais contre qui tournera-t-il ses rugissements et ses griffes ?

Le Parlement qui pressent cette colère — c'est sa seule prévoyance — s'est efforcé déjà de la détourner de lui.

On sait quelles passions s'agitent derrière la façade de l' Union sacrée. Des rumeurs ont été répandues, dont la qualité des propagandistes révèle l'origine, pour orienter dans un certain sens les haines futures. Peu importe que des paroles, dites du bout des lèvres, aient traité ces rumeurs d'infâmes après que le coup a porté. Conjointement, les politiciens parlementaires s'inquiètent peu que le Parlement soit discrédité en bloc, pourvu que chacun d'eux ait conservé, grâce au favoritisme, de la popularité dans sa circonscription. Leur troupe paraît en mesure de nous revenir compacte.

Plus forte, plus nombreuse et plus unie encore, c'est la grande armée du travail, dont les chefs réussiront sans doute à faire oublier au monde ouvrier qu'ils furent les apôtres d'un pacifisme jusqu'au dernier jour irréductible.

Le peuple déchaînera forcément sa colère contre la seule classe de citoyens qu'il verra sans défense à cause de leur défaut d'entente et d'action. La guerre au capitalisme prendra la forme d'une jacquerie. Tel sera pour le capitalisme le résultat de l'aversion pour l'effort coordonné et de la crainte de se compromettre.

A cette heure encore, la société pourrait se sauver avec de l'union, du sang- froid et quelque largeur de vues ; mais j'étonnerais trop mes lecteurs si je prédisais que ces vertus, apanage de quelques apôtres prêchant dans le désert, vont descendre comme le saint Esprit en langues de feu dans les âmes bourgeoises. Verrait-on ce phénomène que des hommes possédant la fortune en sacrifiassent une partie aujourd'hui pour éviter que demain on leur en arracha la totalité I

Nous assisterons donc à une irrésistible ruée de socialisme que favoriseront encore les lâches concessions des politiciens menacés.

Sans doute nous avons déjà subi de semblables secousses ; mais nous étions alors ardents et robustes. Tel excès est sans danger sur un jeune homme, qui tue un vieillard. Là est le redoutable péril.

Toutefois les psychologues savent que la foule déchaînée ne tarde jamais à se donner un maître.

Le pavois sur lequel on Télèvera sera-t-il aux couleurs nationales? Et le chef élu dominera-t-il des ruines que personne ne pourra relever ou entraînera-t-il un peuple encore vivant vers une nouvelle carrière?

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