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Notre Avenir Politique

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Ænquete de l'Action française, 1922

__ Montreal Bibliotheque de l'Action Française 1923 |

par l’Action française, 1923

Nous avons résolu de mettre en volume les articles que l’Action française a publiés en 1922 sur notre avenir politique. Les raisons qui nous avaient déterminés à commencer celte enquête, sont les mêmes qui nous poussent encore plus fortement à en prolonger les résultats.

La Confédération canadienne paraît s’en aller inévitablement vers la rupture. L'issue paraît certaine aux esprits les plus clairvoyants; la date seule de l'échéance reste encore dans l'inconnu.

En une pareille occurrence il est bon de se souvenir, selon le conseil d’un penseur !, qu'autour d’une idée jugée essentielle, il importe de créer tout un mouvement d’opinion, et que, pour se rendre sensible et faire sa vore, ‘une idée forte n'a nul autre moyen de se fabriquer des organes.

Nous croyons inattaquable l'attitude que nous avons prise. Nous ne voulons rien détruire, non plus que blesser aucun devoir. Mais un peuple n’a pas le droit de se laisser surprendre par les événements. Et puisque les pronostics les moins contestables nous avertissent qu'un avenir nouveau s’en vient, c’est notre devoir de le

préparer. x

1 Ollé Laprune, Les Sources de la BASE DU : a. “

Les lecteurs de ce volume s’apercevront que le problème de notre avenir politique a été posé avec franchise mais en toute sérénité. Que ceux-là qui ne partagent point nos idées, les discutent avec la même attitude intellectuelle. Que les autres, les amis nombreux à qui elles conviennent et qui nous l’ont déjà dit, se prépa-

rent à les faire triompher.

L’Action FRANÇAISE.

Notre avenir politique

Il y à déjà vingt-deux ans, M. Henri Bourassa scrutant l’énigme de notre avenir politique, prononçait ces graves paroles : ‘Des influences contraires’ — celle de l’impérialisme britannique et celle de l’impérialisme américain — ‘‘vont nous attirer en sens inverse... Notre pays va être profondément ébranlé par l’action de ces énergies divergentes. Pourronsnous développer assez de force intérieure pour maintenir l’équilibre et conserver, disons pendant un autre siècle, ce statu quo qui serait pour notre peuple le plus grand des bonheurs? Ou bien serons-nous arrachés de notre orbite actuel et entraînés vers des destins nouveaux? (Celui-là seul le sait qui fait mouvoir, dans le secret de sa pensée providentielle, ces forces mystérieuses, ces causes secondes par lesquelles sont enfantés tous les événements de l’histoire humaine. Mais quel que soit pour nous le mot de l’avenir canadien-français, nous avons un devoir manifeste à remplir envers nous-mêmes, envers notre nationalité: c’est de nous préparer à tout afin de ne pas être surpris par l'heure décisive”. ! |

Ce devoir de la préparation en vue de l’heure décisive, le moment n’est-il pas venu de le prêcher avec plus d’insistance que jamais ? Quelque mal que nous fassent le colonialisme et le fédéralisme, nul ne songe parmi nous à briser le statu quo. Mais le statu quo, un avenir prochain s’apprête à le briser, sans nous;

1 Grande-Bretagne et Canada, 1901.

et c’est de quoi nous avons le devoir de nous inquiéter.

À ceux qui regardent et qui écoutent, une première évidence s'impose: le plan où:s’élaborera notre vie politique ne peut plus être ce qu’il était hier. Les plus graves observateurs nous en avertissent: le centre de gravité du monde se déplace. Sans admettre une Europe en voie de devenir ‘‘ce qu’elle est en réalité... un petit cap du continent asiatique”, il devient clair

à tous cependant qu’un nouveau classement des régions de la terre se prépare et qu’une rupture d’équilibre s’accomplit au détriment du vieux continent. ? Des événements comme la conférence de Washington qui força les puissances européennes elles-mêmes à considérer dans le Pacifique “les façades d’une nouvelle Méditerranée”, ne sont qu’un signe de la révolution en marche. Seule, il faut bien le dire, notre effroyable insouciance d’État en tutelle a pu nous permettre d'observer, sans émoi, le vaste mouvement panaméricaniste qui s’est développé dans les deux Amériques depuis 1914. On aura pu tenir, sans que nous ayons paru nous en apercevoir, en 1915 à Washington, une conférence financière panaméricaine, en 1916 à Buenos-Ayres, un congrès panaméricain, à Baltimore la même année, un congrès de la fédération panaméricaine du travail, en 1917 à New-York, puis en 1918 à San-Antonio (Texas), une exposition commerciale latino-américaine, en 1919 puis en 1920 et encore à Washington, un congrès commercial, puis un congrès financier panaméricains. Dans le même

? Le Déclin de l’Europe, À. Demangeon, maître de conférences de géographie à la Sorbonne, Paris 1920.

temps, on projetait la création d’une flotte marchande américaine en vue de la substituer à la flotte européenne pour le transport entre les deux Amériques. Pour rapprocher les distances, on s'apprête à jeter, entre les deux tronçons du continent, de nouveaux câbles sous-marins; on prépare le groupement des réseaux télégraphiques sans fil; on parle d’un grand chemin de fer panaméricain de New-York à Buenos- Ayres. En un mot, c’est toute une évolution vers une sorte de consortium économique et moral et vers une solidarité continentale qui se développe méthodiquement, qui demain peut opérer contre nous. Et cependant le Canada, pays de l'importance de l’Argentine, n’aura pas même tenu, en ces délibérations, le rôle d’un domestique de chancellerie.

Mais voici peut-être une révolution plus étonnante. Pendant que l'Amérique, pour tenir la dragée haute à l’Europe, s’occupe ainsi de se constituer une personnalité souveraine; pendant qu’elle transporte peu à peu le centre de l’activité humaine, de l'océan Atlantique à l’océan Pacifique, voici qu’à la faveur de l'énorme supériorité matérielle que la guerre lui a faite, la même Amérique se tourne aussi vers le vieux continent. Elle renverse ‘d'Ouest en Est un courant d'influence qui, durant des siècles, coula d’Est en Ouest”. Elle s'empare du commerce d’entrepôt qui naguère faisait l’activité des ports d'Europe; avec ses marchandises, ses capitaux, ses bataillons de commerçants et d'ingénieurs, elle se jette à l’assaut des vieilles contrées qu’elle entreprend d’exploiter comme une terre de découvertes. Et voilà que des économistes en font l’aveu mélancolique : “L'Europe, mère de tant de colonies, devient une terre de colonisation

américaine. c’est toute la fortune de l’Europe qui chancelle””. ?

Cette révolution profonde, ce déplacement d’influence pose déjà pour notre pays d’assez lourds problèmes. Quand le monde change d’assises, le pôle attractif de notre vie politique peut-il vraiment rester le même? Devons-nous surveiller nos intérêts et notre avenir là où le sort en est déjà engagé, adapter résolument notre destin aux cadres d'Amérique ou éterniser notre rôle de peuple jeune à soutenir le géant fatigué? Car enfin, s’il faut en croire les mêmes observateurs, il y a quelque part une puissance qui chancelle. N'est-elle pas d’hier cette exclamation du premier ministre britannique qui, en face du problème d'Irlande et de la conférence de Washington, proférait ce cri d'alarme à peine dissimulé: “Nous sommes au moment suprême de l’histoire de notre splendide pays”. L’émancipation inévitable de l’Irlande n’est pas le seul coup qui atteigne l’Empire. Le problème de l’ Égypte, le problème de l’Inde ne sauraient se résoudre à leur tour que par l’octroi d’une liberté graduelle où ces pays cesseront de subordonner leurs intérêts à ceux de la Grande-Bretagne. Pendant ce temps les hommes de Lombard Street ne sont plus les premiers banquiers du monde; sur le marché monétaire, Londres a dû abdiquer devant New-York le sceptre de la Clearing-House internationale. Et la prédominance soudaine du Pacifique, le déplacement des grands courants commerciaux, la substitution de la route de Panama à celle de Suez pour une grande partie des échanges d'Orient, la rude concurrence des

8 Le Déclin de l'Europe, pp. 17, 218.

rouliers américains ou japonais aux Indes néerlandaises, en Afrique du Sud et jusqu’en Australasie, abattent peu à peu la vieille suprématie des Iles britanniques.

Les spécialistes de la politique internationale aboutissent ici aux mêmes conclusions. C’est M. Paul LeFaivre, ministre plénipotentiaire, qui vient nous déclarer sans plus que l’‘‘Angleterre de la reine Victoria, l'Angleterre même d’'Édouard VII a vécu”, qu'on »’a plus affaire au ‘‘majestueux Empire, isolé mais invulnérable”, mais à ‘‘une Angleterre qui penche”.# . Au jugement de quelques autres, la question du Pacifique, amorce des luttes futures, où se décideront la domination des mers et la fortune prochaine des peuples et des races, mettrait en péril le groupement des Dominions autour de la métropole. C’est encore un spécialiste de la politique internationale, M. René Pinon de la Revue des Deux-Mondes, qui trouve si épineuse et si redoutable la querelle japano-américaine qu’il ‘n’y a guère d’exemple dans l’histoire de conflits aussi graves qui se soient résolus sans combats”. Mais une guerre entre les États- Unis et le Japon, soutient l’écrivain politique, bouleverserait tout l’ordre actuel dans le grand océan; elle aurait pour premier effet, de s'attaquer à la cohésion morale, peut-être même à l’unité juridique de l’Empire anglais. Et M. René Pinon se demande alors, si, à la faveur des divergences que ces difficultés vont soulever entre l'Angleterre et ses Dominions, les États-Unis ne réussiront pas ‘à prendre la direction du consortium anglo-saxon, du moins dans le Pacifi-

4 Soleil levant, Soleil couchant, Paul LeFaivre, ministre plénipotentiaire, Paris, 1921

que”.” Au premier abord, l’évolution paraît quelque peu déconcertante. Mais en quoi une telle opération répugnerait-elle absolument aux traditions de la diplomatie américaine? Après s'être servie autrefois de l'impérialisme anglais pour chasser d'Amérique l'impérialisme français, puis, plus tard, de l’impérialisme français pour le tourner, aux jours de 1776, contre l’impérialisme anglais, la même diplomatie ne va-t-elle pas trouver tout naturel de se servir aujourd’hui d’une partie des forces du dernier impérialisme gêneur pour le bouter à jamais hors du Pacifique et du continent ?

Mais aussitôt la réalité ou la probabilité historique que nous posions tout à l’heure nous revient avec ses aléas troublants. Notre statu quo dans l'Empire si gravement compromis de toutes parts, nous permet-il de tabler sur lui, comme sur la base d’un avenir durable, où un peuple peut asseoir sa fortune en toute sécurité? Pour parler net, l'impérialisme britannique serait-il vraiment autre chose qu’une organisation de peuples devenue artificielle, une formule politique surannée, impuissante à soutenir le choc des prochaines réalités ?

Une évidence aussi grave, c’est que le statu quo proprement canadien, la situation intérieure de notre pays nous paraît non moins compromise. Que de forces divergentes ébranlent, à l'heure actuelle, la Confédération canadienne ! Dans l’ordre économique, l’Ouest affiche bruyamment les principes du libreéchange, cependant que l'Est entend river sa fortune aux théories protectionnistes. Les dernières élections

5 Une nouvelle phase de la lutte du Pacifique, René Pinon, Revue des Deux-Mondes, 1er nov. 1921.

générales du Dominion viennent d’accuser plus fortement que jamais ce redoutable antagonisme. Les rivalités de races, quoi qu’on dise, n’ont rien perdu de leur activité. Avec la période de la guerre nous sortons à peine d’effroyables explosions de haine. Nous traversons, il est vrai, depuis quelque temps, une période d’accalmie. Mais combien osent se bercer d'illusions sur la durée de la trêve? Qui voudrait soutenir, par exemple, que l’accalmie actuelle procède vraiment d’une pensée de fraternité entre les races canadiennes, d’une franche volonté du plus fort de se conformer plus loyalement au paete de 1867, et non pas du sentiment plus réaliste de l’intérêt politique et commercial, de la peur salutaire qu’inspire momentanément aux adversaires d’hier, la force du Québec? La vérité toujours attristante, c’est qu’en dépit de l’apaisement passager, l’attitude des Canadiens français à l’égard du pouvoir fédéral et de la majorité anglo-saxonne n’en reste pas moins une attitude de vigilance toujours inquiète et nullement superflue. Depuis quelque vingt ans le régime fait à la langue française, dans tous les services fédéraux, régime de marchandage et de lésinerie, constitue l'application la plus déloyale qui soit du pacte fédéral. Et ce régime ne cesse pas de se maintenir, malgré les proclamations de bonne entente. Dans la plupart des provinces où dominent des majorités anglophones, l'État s’est montré ce qu’il a été dans toutes les fédérations: il a tendu à l’uniformité par tous les moyens, y compris ceux de la force arbitraire. Et la force arbitraire n’a rien rendu de ce qu’elle avait pris. Entre les deux races, hélas ! ce n’est pas seulement une mésentente sur la lettre et l’esprit de la constitu-

tion de 1867; c’est aussi une opposition absolue sur la façon d’entendre les relations du Canada avec l’Empire. D'un côté, l’anglo-saxonne, incline presque unanimement vers l'impérialisme; de l’autre, la française, s’avoue autonomiste irréductible. Et pendant que cette dernière domine dans l'Est, d’autres causes d’une action permanente accroissent entre les deux moitiés - du pays, les forces centrifuges que développe déjà la trop grande étendue de l’État. Au premier rang de ces causes, il convient de placer une malheureuse solution de continuité géographique. Sans doute, les frontières dites ‘naturelles’ ont perdu, aux yeux des économistes et des politiques contemporains, beaucoup de l'importance superstitieuse qu'y attachaïent les anciens. Il n’y a guère de montagnes ou de fleuves qui offrent de nos jours des barrières infranchissables aux pénétrations militaires et économiques. Les nouvelles routes aériennes menacent même de bouleverser entièrement le vieil ordre du monde. Ce n’en est pas moins pour la cohésion et la force d’un État, une épreuve dangereuse que la continuité de sa population cesse tout à coup sur de larges zones. Or, une zone de discontinuité créée par la vaste coupure des grands lacs et prolongée vers le nord par un espace désertique, maintient au centre de la Confédération canadienne, une brisure irréparable. Le malheur voulut encore, pour ajouter à l’action dissolvante de ces causes naturelles, qu’une politique d'immigration imprévoyante ait laissé se parquer dans la partie occi-. dentale du pays, l'élément américain, celui-là même qui pouvait miner le plus activement l’unité canadienne. Il y eut des années, dans la période qui précéda la guerre, où près de 40% de l’immigration qui se

déversait dans les plaines de l’Ouest y étaient projetés par les routes de notre frontière méridionale. Et c’est ainsi que de vives différences de races et de sol secondées par des méthodes de culture et des habitudes de vie également distinctes, tendent à créer au Canada, deux peuples nettement séparés par la géographie et par l’idéal, deux États de société aussi divers que possible.

Faut-il s'étonner qu’en ces conditions les observateurs soient plutôt rares qui croient à la pérennité de la confédération canadienne ? Il ne manque, nous le savons, ni d’historiens ni de maîtres de la géographie humaine pour apercevoir dans le système fédéraliste, la forme politique de l'avenir.‘ Les États du type économique se substitueraient prochainement aux États du type politique. L’extension des besoins et, par là même des échanges, la nécessité de se protéger contre de plus vastes coopérations offensives rapprocheraient les peuples pour les répartir en groupes solidaires beaucoup plus larges. Mais ces économistes et ces géographes sont aussi les mêmes qui déclarent à jamais périmés le fédéralisme cantonal et surtout le fédéralisme colonial tel qu’établi dans les deux Amériques et dans l’Australasie. Si, en effet, l'adaptation économique doit déterminer demain l’organisation intérieure des États; si les mêmes lois doivent aussi présider à leur adaptation extérieure, c’est-à-dire à la délinéation de leurs frontières en regard des fédérations limitrophes, comment croire à la durée de ces formations arbitraires, sans organisme articulé, qui ‘‘ressem-

6 Le Principe des nationalités, René J ohannet, (Introduction)— La géographie de l’histoire, Jean Brunhes et Camille Vallaux, pp. 404-406.

blent à des casiers plutôt qu’à des divisions régionales adaptées aux besoins d’une société politique ?" Leur dessin tracé par le compas et la lunette d’un ingénieur, sur des espaces vides où n’apparaissait encore aucun tracé d’histoire, fut déterminé trop souvent par le souci de la ligne droite, par le méridien céleste beaucoup plus que par le postulat économique ou géographique. Des mouvements, des efforts d’adaptation ne peuvent manquer de se déclencher, nous diton, qui vont détruire à la longue “les casiers géométriquement alignés des États coloniaux d’abord campés sur un sol vierge”. Déjà, dans l'Âme américaine, Edmond de Nevers avait prévu, chez nos voisins, ce nouveau classement des États-Unis et ce remaniement de frontières. Pour lui ce devait être l'aboutissement fatal des survivances ethniques. Des observateurs plus récents qui ont porté leurs regards vers le même champ d’expérience, confirment en tous points les conclusions de l’écrivain canadien-français et font ainsi la preuve qu’une autre puissance que l'élément économique entrera demain dans la composition des nouveaux États. Paul Bourget écrivait dans Outremer que “le problème social n’est aux États-Unis qu’un problème de nationalités” et voyait poindre un confit inévitable entre l'Amérique des Américains et l'Amérique des étrangers. Dans ses Éléments d’une psychologie du peuple américain M. Émile Boutmy soulignait la gravité du problème noir dans les ftats du sud; il constatait que de forts groupes ethniques, tels que les Irlandais, les Allemands, les Suédois sont si loin d’avoir abdiqué leur patrie d’origine, que leur patriotisme peut être figuré “par une ellipse à deux foyers”. Enfin, d’où recevait-elle son inspiration,

NOTRE AVENIR POLITIQUE 1er

la Germania, journal allemand du parti du chancelier Wirth, lorsque le 10 novembre dernier, dans un article fort commenté en Europe, elle proférait cette menace ù ‘Les Germano-Américains, eux aussi, réclameront, dans un avenir prochain, le droit de disposer d’euxmêmes. À ce moment-là, le monde constatera avec étonnement qu’il y a, par exemple, trente pour cent d’Allemands dans l’État de Wisconsin et qu’il yen a près de vingt-cinq pour cent dans les États de N ew- York, d’Illinois, d’'Iowa et de Missouri. Il est éveillé le désir de réunir les éléments germaniques en une - nation politique”.

Dans notre pays et surtout dans notre province, les prédictions n’ont pas manqué, non plus, qui ont annoncé l’écroulement de la fédération actuelle. Et que cette appréhension s’éveille dans le Québec plus qu'ailleurs n’est pas fait pour en diminuer le caractère inquiétant. Si le grand signe de dissolution pour un système politique, est de se trouver en désaccord avec les aspirations d’un peuple, quel État devait pressentir plus clairement et plus sûrement la fin de l’alliance canadienne, que celui où la foi au pacte fédératif est le plus ébranlée? La dernière, en date de ces prédictions, la seule que nous voulons retenir, à été énoncée, il y a quelques mois à peine, par nul autre que M. Alexandre Taschereau, premier ministre de la province de Québec. Dans son discours du 17 avril dernier, au congrès de la Fédération nationale Saint-Jean- Baptiste, M. Taschereau se croyait tenu, lui aussi, de signaler la gravité de l'heure. “Nous sommes actuellement, s’écriait-il, à la croisée des chemins : le statu quo ou la rupture du lien fédératif, l'annexion aux États-Unis ou l'indépendance”. L'orateur se défen-

dait ensuite de vouloir toucher au staiu quo; il écartait l'impérialisme britannique et l'annexion à la république américaine comme deux solutions inacceptables; il opinait plutôt pour l'indépendance du Canada. Et s’il émettait sur le pacte fédératif, une opinion d’une grande prudence, il prononçait pourtant ces quelques phrases où se dissimule mal un avertissement: “Une profonde transformation du régime actuel est cependant susceptible de se produire, le jour où les provinces de l'Est trouveront que leurs jeunes sœurs de l'Ouest exigent plus que leur part. Je ne veux pas parler politique, mais le grand problème du Canada n'est-il pas actuellement celui de sa politique ferroviaire ? La mainmise de l’État sur un grand nombre de nos réseaux de chemin de fer a peut-être sauvé les provinces de l'Ouest de la banqueroute qui les menagçait, mais on a jeté sur le dos des vieilles provinces un fardeau qui menace de devenir trop lourd malgré toute la bonne volonté qu’elles peuvent avoir. Plusieurs se demandent, non sans anxiété, si ce n’est pas là une première brèche et une forte brèche au pacte fédératitie * j *

Oui, voilà bien quels dénouements presque inéluctables fait présager l'analyse des réalités géographiques et politiques actuelles. Ce dénouement,’ on vient de le voir, n'échappe plus à un grand nombre d'esprits. Mais ceux qui ont prévu le sort prochain de notre pays, n’auraient-ils pu nous indiquer ce qu’il importe de mettre à la place de ce qui va crouler ? Allons-nous, par manque d’intrépidité intellectuelle,

enregistrer placidement les catastrophes, à mesure

qu’elles vont se produire, remettant à notre vieil empirisme indolent de nous montrer la loi de notre devenir? Ces reproches, nous, de l’Action française, nous ne voulons pas les mériter et nous avons résolu d'accomplir simplement notre devoir. Avant qu’il soit trop tard nous voulons avertir nos compatriotes du Québec. Puisque l’ordre actuel ne doit pas durer, puisque le dessin de la confédération canadienne est rien moins qu'immuable, nous disons, nous : arrêtons là notre ancien programme. Nous ne pouvons continuer d’organiser notre avenir dans un cadre périmé. Si demain un Canada oriental doit se constituer, où les provinces du bassin du Saint-Laurent reprendront des assises nouvelles, le Québec n’abdiquerait son rôle en cette entreprise politique qu’au péril du suicide. Quel problème pour nous est plus urgent que celui-là ? L'avenir ne s’offrît-il à nous qu’avec le caractère d’une échéance probable, le devoir de la simple prudence nous commanderait de ne pas négliger cette probabilité. Depuis quand un peuple fonde-t-il son destin sur un peut-être ? Maïs quand un dénouement se fait pressentir avec tous les caractères de l’inévitable, n'est-ce pas un devoir rigoureux de parer aux événements prochains? Nous professons, pour notre part, que le déterminisme économique ou géographique, si puissant soit-il, ne fait pas seul l’histoire, mais que les principaux agents en demeurent plutôt la prescience et la volonté des hommes. Un peuple n’est pas un être passif et fatal. Etre de liberté, il n’a qu’à le vouloir pour faire sa destinée beaucoup plus qu’elle ne lui est faite. C’est comme être libre que la Providence l’appelle à collaborer à ses desseins. Être moral, il se doit, par conséquent, d’insérer son action

dans l’action providentielle; et c’est donc pour lui un devoir que de chercher la destinée temporelle, la vocation historique où il pourra collaborer plus parfaitement aux desseins de Dieu. La politique, du reste, est-elle autre chose que l’art de devancer et de diriger les événements au lieu de les suivre? Ef si la dislocation de l’État fédéral dépend de causes trop puissantes que nul ne peut empêcher d’agir, en revanche qui ne voit, qu'avec l’aide de Dieu, l’organisation du Canada oriental dépend de nous au premier chef?

Mais comment ? sous quelles formes concrètes l’organiser ce nouveau Canada ?

Posons d’abord quelques prémisses. Une corrélation réelle existe entre ce que l’on pourrait appeler la providence intérieure et la providence extérieure, entre la structure interne d’un être moral, signe et moyen d’une vocation précise, et l’arrangement, autour de lui, du milieu et des circonstances favorables à l’accomplissement de son rôle. A la lumière de ce principe, de quelle clarté ne s’éclaire pas notre situation actuelle ! L'état spécial et prépondérant de notre nationalité, à l’heure présente, sur sa portion du territoire canadien, le vaste domaine qu’elle occupe fortement sur le Saint-Laurent et les affluents du fleuve, depuis le Labrador jusqu’au delà de l'Outaouais, sont déjà, ce nous semble, le premier signe d’une destinée à part. Le peuple canadien-français n’est point, sur cette étendue géographique, un peuple nomade non plus qu’un peuple planté à l'aventure et d’hier sur un sol vierge. Ce sol, il le garde et le cultive effectivement depuis trois cents ans. Par un libre choix, d’accord avec le déterminisme économique et nos affinités spirituelles, nous nous sommes enracinés à une terre

NOTRE AVENIR POLITIQUE 21 qui est devenue pour nous une patrie véritable. Pour tout dire, notre territoire, suprême condition de l’existence de tout État, é'aboré dans sa configuration par le lent travail du temps, offre en quelques-uns de ses contours, des lignes arbitraires, artificielles: mais plus qu'ailleurs, le dessin général, la cohésion interne de la population sont l’œuvre de l’histoire autant que des lois géographiques. Sur ce territoire vit un peuple de nationalité française, l’un des p'us homogènes qui soient. Les regards qui ne s'arrêtent pas aux surfaces, lui reconnaissent une originalité vigoureusement constituée. Ce peuple, a d’ailleurs prouvé sa forte structure ethnique et morale, en étalant aux yeux du monde, ce que les observateurs étrangers appellent eux-mêmes ‘“le miracle de sa survivance”. Ce peuple est en plus catholique, d’un catholicisme vivant qui exporte de sa vitalité religieuse à toutes les provinces anglaises du.Canada, à plusieurs États de la république américaine, aux grandes missions de l'Afrique et de l’Asie. Seul groupe catholique vraiment compact, encadré de fortes traditions, possesseur d’un pays plus vaste que beaucoup de grands États européens, ce groupe, il faut aussi l’ajouter, sera peutêtre demain le seul peuple catholique de l'Amérique au nord de la frontière mexicaine. Or, s’il est permis d’apercevoir, dans ces réalités, le plan d’un avenir assez net, ébauché vraisemblablement par la Providence, s’il faut y découvrir les premiers linéaments où l’histoire esquisse d’abord ses dessins définitifs, le sens de notre destinée ne commence-t-il pas de nous apparaître dans une lumière plus précise ?

Ces premiers postulats peuvent encore se fortifier. Si un État catholique et français n’est pas de trop sur

le continent nord-américain ; si sa vocation surnaturelle lui marque même un rôle à part, plus nécessaire, plus auguste qu'ailleurs, dans la civilisation ambiante, l’entier accomplissement de ce rôle n’implique-t-il pas forcément le concours de quelques rigoureuses conditions? Et la première de ces conditions, ne serait-ce pas que ce peuple garde avant toute chose son âme particulière, son âme, source et principe de ses aptitudes apostoliques, exemplaire, cause supréme de sa civilisation? Mais alors qu'est-ce à dire, en vérité, sinon que sa vocation lui enjoint impérieusement d'échapper à tout contact, à toute compression où cette âme pourrait mourir ou subir d’irréparables transformations ? Il semble que, de toutes ses forces, ce peuple doive tendre vers les conditions politiques et morales où sa personnalité originale sera le plus assurée de survivre, où pourront se déployer, dans leur perfection, les vertus de son esprit. Mais ces conditions, où les trouvéra-t-il encore une fois, si ce n’est dans les formes politiques, formes supérieures et définitives où s’achemine toute nationalité qui veut être maîtresse absolue de sa vie? (Car être, pour un peuple comme pour l'individu, ce n’est pas seulement faire nombre et figurer. C’est dépasser le niveau de la morne existence; c’est posséder l'intégrité de son moi, le plein exercice de ses facultés, c’est s’épanouir dans la beauté de sa personnalité morale. “Etre pour un peuple, a écrit Paul Bourget, ne consiste point à respirer, manger, boire. Il n’est vraiment que s’il ne relève que de soi, s’il ne pense que pour soi, s’il sent sa route à soi, s’il pense ses idées à soi, s’il est indépendant au plein sens du mot, chargé d’une

si simple et si forte signification”. ?

T Le Principe des nationalités, René Jnhannet, (Épigraphe).

Faut-il encore pousser plus loin cette analyse ? Cherchons alors, sous le front des ancêtres, parmi les vieux rêves dont ils illuminèrent leur vie, cherchons si quelques-uns ne nous fourniraient pas des indications. Nous ouvrons notre histoire et quelle n’est pas la réponse dont vibrent beaucoup de ses pages ? Notre histoire nous révèle que, depuis l’époque lointaine où, par la conscience acquise de notre entité ethnique, s’éveilla chez nous l’idée de patrie et de nationalité, depuis lors, le rêve d’une irñidépendance française ne cesse plus de hanter l’esprit de la race. Au lendemain de la conquête, nos pères sont mis en demeure de choisir entre deux allégeances spirituelles. Leur petit nombre, leur dénuement absolu devant la force les peut.absoudre d’une abdication. Cependant un instinct qu'ils suivent sans le bien comprendre, leur inspire de durer selon la loi de leur sang. Jusqu’à la révolution américaine où subitement le flot des Loyalistes déborde nos frontières et ranime les espérances de la domination britannique, notre avenir

- d'unité française s'impose à nos gouverneurs euxmêmes. Dans les années qui suivent, il faut voir l'inquiétude, les agacements que l'expression de ‘nation canadienne”, d’un usage toujours courant, ne cesse de donner à d’ombrageux administrateurs. Puis, voici l’époque de la rébellion. Pour les patriotes, le rêve prend corps subitement dans le projet de république de Robert Nelson. Un autre document, plus triste mais plus révélateur, atteste à ce moment la survivance impénitente du rêve. Dans cet article déplorable du Canadien de 1839 où Étienne Parent conseille à ses compatriotes la démission nationale, le journaliste tient à évoquer en passant le vieil idéal

resté vivant jusqu’à ce jour: “IL y en avait, et nous étions de ce nombre écrit-il, qui pensaient qu'avec l’appui et à la faveur de l'Angleterre, les Canadiens français pouvaient se flatter de conserver et d’étendre leur nationalité, de manière à pouvoir par la suite former une nation indépendante”. Parent, il est vrai, appelle la vieille aspiration patriotique un ‘‘comble de l’aveuglement et de la folie”, maintenant ‘‘que le destin a parlé”. Mais l’on sait ce que valait cette sentence du destin. La charte de 1841 allait supprimer le Canada français comme entité politique distincte. De notre union avec le Haut-Canada, elle ferait une union législative où le nombre devait nous écraser. Mais dès 1842, Louis-Hippolyte Lafontaine déchire sans plus le document impérial et fait admettre par ses alliés haut-canadiens le principe d’une alliance fédérative. Et l'aspiration continue de vivre, inextinguible, au fond des âmes. Il suffit d’un peu de vent pour la ranimer. On l’a bien vu, au moment de la Confédération et, plus récemment encore, à l’heure des campagnes de fanatisme occasionnées par la guerre. Qu’une tempête s'élève, que la nationalité se sente en péril et l’idée rejaillit comme une flamme. Elle prend forme, tantôt dans un discours, dans une manifestation populaire, tantôt dans un livre comme l’Avenir du peuple canadien-français d’Edmond de Nevers, ou le roman Pour la patrie de Jules-Paul Tardivel.

Ajouterons-nous que ces phénomènes de psychologie collective, prennent chez nous une signification plus vigoureuse, parce qu’ils n’ont rien d’artificiel. Ils n’expriment ni une ambition d’orgueil, ni les visées d’un peuple mégalomane, pas plus qu’on n’y saurait

découvrir une manifestation factice, provoquée, comme en d’autres pays, par une élite d’intellectuels et de propagandistes. Ils sont la manifestation spontanée d’une vie nationale entretenue à un certain degré de perfection, l’âme d’une histoire où se prolonge à l’état chronique, la mêlée ardente des races. Nos pères ne pouvaient abdiquer leur aspiration dès lors qu’ils existaient et que leur existence demeurait ce qu’elle fut. Lorsqu’en effet, l’on veut connaître les causes qui font surgir les États sur la carte du monde, que répondent les historiens ? Ces régions-là sont les plus favorables à ces sortes d’éclosions qui sont les plus riches ‘‘en éléments différenciés”. Là où des groupes humains s'opposent plus violemment par leurs institutions familiales et sociales, par la diversité géographique de leurs territoires, et surtout par leurs différences ethniques, là même, à ces recoupements des diversités terrestres et humaines, sont les vraies frontières naturellés où se divisent les États. Et quoi de plus simple et de plus naturel en vérité? Le dernier mot de cette cosmogonie politique réside en ce fait peu mystérieux que la nature morale ou sociale est aussi obstinée à persévérer dans son être que la nature physique. Partout où une collectivité humaine, consciente de sa vie et de son patrimoine moral, trouve un jour à trembler pour la possession ou l'intégrité de ses biens, dès lors un pressant instinct de conservation la pousse à mettre son patrimoine hors d’atteinte. D’elle-même, par une force plus puissante que sa volonté, elle s’arrache aux tutelles oppressives, elle” cherche des conditions d’existence qui lui procurent la sécurité; elle s'organise en État.

Ainsi parle l’histoire en son langage invariable. Et si l’on observe la vie du monde en ces derniers cinquante ans, l’on voit que partout les nationalités ont aspiré à l'émancipation, parce que partout les empires ou les grandes fédérations ont tenté de les

broyer.

Au bout de cette analyse, sera-t-il besoi d’énoncer en termes explicites, notre solution? C’est de la constance du péril suspendu sur notre existence française, qu’a vécu notre rêve irréductible d’indépendance politique. Ce qui fut la volonté du passé, ne peut que demeurer, dans le prolongement du même ét t de choses, le but de notre avenir. Nous croyons suffisamment claires les indications de la Providence. Le destin qu’elle nous a marqué en Amérique, le patrimoine qu’elle nous a départi, nous paraissent dignes d’être sauvegardés à tout prix. Appuyés sur ces fortes réalités, nous donnons, sans plus attendre, une affirmation nouvelle à la volonté des ancêtres, et, advenant la rupture de la Confédération, nous voulons, comme eux, dans le Canada oriental, la constitution d’un État français.

Cette formule de notre avenir politique, on nous fera cette justice de le penser, ne se fonde point sur le principe des nationalités, sur le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. En prévision du désarroi prochain, nous revendiquons seulement le droït élémentaire de ne subir la loi de personne, mais de nous préparer, avec l’aide de Dieu, la destinée de notre choix. Cette solution, nous ne l’apportons pas, non plus à nos compatriotes, sans -l’avoir longuement pesée, sans

l'avoir méditée dans la lumière plus haute. Depuis un an bientôt, ce problème aura été retourné en tout sens, par des hommes qui n'avaient que l'ambition d’être utiles et qui d’abord n’ont voulu se rien cacher de leurs responsabilités. Ces hommes qui ne se font guère illusion sur la fortune des meilleures idées, ne demandent qu’une chose aux intellectuels de leur pays, c’est d’avoir, comme eux, sur cet idéal d’ordre, une attitude d'esprit, et de ne point mettre à le diseuter, moins de gravité loyale qu’il n’en fut mis à le formuler.

La solution que nous apportonsse heurtera dans la pensée de beaucoup à des obstacles nombreux et puissants. Mais aucun de ces obstacles, nous devons à la vérité de l’affirmer, ne nous a paru insurmontable. Rien ne sera plus légitime, par exemple, que les alarmes de nos frères des provinces éloignées, rattachés à nous jusqu’à présent par la communauté de l’État fédératif. Nos compatriotes feront bien pourtant de * ne pas trop s'inquiéter. Notre nouvel idéal n’implique aucun abandon. La déclaration en a été faite tout à l'heure : nous ne courons au devant d’aueune séparation ; nous n’accepterons que celles-là seules que viendront nous imposer la nécessité ou les hasards de l’histoire et contre lesquelles, par conséquent, ni | les uns ni les autres ne pourrions quoi que ce soit. D'ailleurs, qui dit séparation ne dit pas nécessairement frontières fermées ni surtout hostiles. Ce sera, notre devoir autant que notre intérêt de regarder, pendant longtemps, du côté de nos associés d’hier où continueront de nous retenir de puissantes attaches. Nos compatriotes, au surplus, ont eu le loisir de l’apprendre : notre amitié pour eux et surtout notre

volonté efficace de coopérer à leur vie ne sont aucunement conditionnées par les liens politiques actuels. L'une et l’autre procèdent d’une solidarité plus spontanée, de sentiments plus profonds qui ne pourront que se fortifier chez nous, par un plus parfait exercice de notre personnalité nationale.

De l’ordre purement matériel surgissent aussi d’épineux problèmes. l'indépendance, c’est l’entrée, comme unité composante, dans l’ordre international. Nul État ne saurait se passer d’alliés et il nous faudra chercher de quel côté nous inclinent nos affinités spirituelles et la loi de nos intérêts. Rien ne servirait, de faire surgir un peuple à la vie, s’il devait tout de suite retomber sous une dépendance plus oppressive, par la proximité d’un voisin trop puissant ou par la pénurie de ses moyens de subsistance. Un État ne saurait non plus se suffire par la seule cohésion que lui créent ses principes spirituels, tels que la forte armature de ses traditions, la communauté d’une même langue et d’une même foi, une longue vie laborieuse vécue en commun. Tout État est fixé à une partie de la surface terrestre qui est son territoire. Et ce territoire doit être constitué selon les lois de la géographie politique et économique, de telle sorte que la vie de FÉtat s’y articule normalement. En conséquence des spécialistes devront s'appliquer à déterminer notre futur territoire. Puisque le régime des casiers est absurde, ils auront à marquer, selon d’autres exigences plus rationnelles, la constitution du domaine et l’organe périphérique de l’État de demain.

Mais voici d’autres problèmes d'ordre moral : en l’État français du Saint-Laurent, se trouveront enclavées des minorités ethniques dont les droits

sont à sauvegarder. Sur ce point, le Québec n'aura qu’à se retourner vers ses traditions de justice pour y trouver un statut de liberté.

Un peuple n’advient à la vie indépendante que s’il en a conquis la dignité et la force, que s’il a su créer par son effort persévérant les organes essentiels de sa nouvelle existence. (C’est done une vaste coopération d'intelligence et de volonté que les nécessités prochaines vont demander à notre race. Il importe qu’au nouvel avenir il y ait une préparation fervente d'ordre moral et intellectuel. Ce programme d’action aura besoin d’être tracé et nos collaborateurs ne manqueront pas de s’y attacher.

On le voit, ce ne sont pas des énergies frémissantes que nous voulons jeter de l'avant, vers des solutions hâtives. Nous croyons avoir le respect des contingences humaines, et Dieu nous garde de vouloir forcer le dessein de sa Providence. De quoi sera fait l'avenir prochain? Avant d’atteindre notre fin suprême, peut-être nous faudra-t-il subir des étapes intermédiaires, traverser temporairement, par exemple, une période d'indépendance canadienne, ou d’annexion américaine ou peut-être même adhérer, comme partie intégrante, à une fédération plus restreinte. Une ferme sagesse nous commandera de ne rien brusquer, de ménager tous les événements en vue du grand succès définitif- Mais ce qui importe sans retard, c’est de fixer les aspirations de notre collectivité française vers l'idéal politique, vers le stade suprême qui est le but essentiel de sa vie. Etre nous-mêmes, absolument nous-mêmes, constituer, aussitôt que le voudra la Providence, un État français indépendant, tel doit être, dès aujourd’hui, l'aspiration où s’animeront nos

labeurs, le flambeau qui ne doit plus s’éteindre. Ce rêve, il ne suffit plus de le nourrir dans l’ombre, en de petits cénacles d'initiés. Le flambeau doit passer du boisseau au chandelier. La princesse Louise de Bavière écrivait récemment dans son beau livre, Autour des trônes que j'ai vus tomber : ‘Le Roi avait dès longtemps la conviction secrète que pour durer et se fortifier, la Belgique avait intérieurement besoin d’un haut dessein”. Ayons la franchise de l’admettre : nous avons besoin d’une grande espérance qui traverse notre ciel et soulève enfin jusque-là nos volontés. Tant d’anarchie n’a dispersé nos efforts, tant d’apathie ne nous a dévorés, tant de postes n’ont été perdus depuis cinquante ans, que parce qu’un haut dessein nous a manqué. Celui que nous avait donné 1867 n'eut jamais sur notre race de prise véritable. On aura beau faire : toujours le long d’une vie qui voudra être puissamment active et coordonnée, un peuple aura besoin d’apercevoir, derrière chacun de ses efforts, la sollicitation d’un idéal égal à soimême.

Pour nous, nous avons cherché à connaître les inspirations du passé et de l’heure présente; nous aVONS fait la somme des mérites et des espoirs des aïeux, et forts de ces lumières et de ces appuis, nous mettons devant le Québec français le destin qui nous paraît digne de lui. Ce destin, nous l’offrons surtout à la jeunesse de notre race, à la jeunesse pensive, architecte et ouvrière des grandes choses. Si cet idéal lui convient, qu’elle en fasse la loi de son effort, qu’elle entreprenne de n'être pas en retard sur l’heure d’en haut. L'one Grouxx, ptre

Directeur de l’A ction française.

“Un citoyen français, établi sur la tradition de la France, peut, s’il a l’âme droite et l'esprit net, essayer, sans outrecuidance, de se rendre un compte précis de l'avenir de sa nation. Il n'aurait qu’à donner sa démission de citoyen si on lui contestait ce droit.”

Charles MAURRAS.

Le Canada, conquis, devint colonie de la couronne anglaise, d’abord, puis ensute colonie autonome, obligé à la seule défense de son territoire, en route, disait-on, vers l'indépendance, terme normal de son évolution politique. Plus tard, sournoisement entraîné sur la pente impérialiste où l’attendait Chamberlain, le Canada contribua en hommes et en argent à la guerre d’Afrique qui fut le principe de sa glissade, et, de là, roula jusqu’au fond de l’abime ouvert entre les années 1914 et 1918, sacrifiant légions et milliards à la solidarité impériale et ne remisant ses atours de guerre à l'armistice que pour garantir l'intégrité territoriale de l’Empire aux quatre coins du globe.

En attendant que de nouveau le elairon nous appelle aux armes ne pourrions-nous pas nous demander, puisque ‘enquête de l'Action française nous y invite, 1°, quel est notre status colonial actuel et s’il vaut d'être maintenu; 2°, si les liens qui unissent les colonies à l'Empire sont imbrisables et, en admettant la négative, si, 3°, nous serions justifiables de dénoncer le pacte de 1867, advenant la séparation du Canada d'avec la métropole, et enfin 4°, s’il nous resterait alors d’autres solutions que l’annexion aux États-

Unis, ou a constitution dans l’est canadien d’un État indépendant dont Québec constituerait le noyau central.

RAS dE

1°. On s’est préoccupé depuis quelques années déjà et surtout durant la dernière guerre, de l’évolution qu’il fallait, disait-on, faire subir aux relations constitutionnelles des différentes parties de l’Empire entre elles. Dès 1910, Monsieur Duveen (Lectures and Pamphlet, cité par Ewart, Kingdom Papers, volume 1, page 48) constatant les progrès du Canada, s’écriait avec angoisse: “Le Canada sera dans la possession de pouvoir un jour nous refuser son concours dans n'importe quelle guerre dans laquelle nous pourrons nous trouver engagés en alléguant qu’il n’est pas de son intérêt de se jeter dans le conflit. C’est cette éventualité que je veux rendre impossible”.

Plus tard, en pleine guerre, le 20 juin 1916, Sir Lionel Philips, parlant au Royal Colonial Institute, à Londres, et se félicitant de ce que la réponse donnée par les colonies à l’appel du Royaume-Uni eût été si splendide, ajoutait : “Mais bien que l’enthousiasme et la spontanéité aient été en plein éveil à l’occasion de cette guerre-ci, il ne s’ensuit pas que les mêmes résultats doivent se reproduire en d’autres occasions alors que l’Empire britannique pourra être entraîné dans la guerre. L’heure semble donc venue de créer un organisme impérial qui assurera dorénavant une meilleure organisation et une plus grande certitude d'action concertée”. En juillet 1920, l’United Empire, organe mensuel de l’United Colonial Institute, rendant compte d’un discours de Lord Müilner, à la

Chambre des Lords, où il avait dit qu’il fallait trouver autre chose que le régime alors existant “si l’on voulait que l'harmonie splendide manifestée durant la guerre ne disparût pas”, déclarait que l'Empire devrait n'avoir qu’une seule voix et qu’il fallait aviser aux moyens de créer une organisation permanente.

Sans prolonger la liste des citations, on peut affirmer que de toutes parts dans les milieux impériaux on cherchait le moyen de trouver un organisme central permanent de représentation impériale qui pût lier à ses décisions tout le commonwealth britannique. M. Curtis reprenait à son compte la vieille formule de la fédération impériale, qui, si elle nous attachait de plus près à la politique anglaise, nous donnait au moins une représentation égale à notre importance dans l’ensemble de l'Empire, sans pouvoir nous créer plus de liens ni nous imposer plus de charges que nous n’en avons actuellement. M. Borden, qui ne voulait pas de la fédération impériale mais qui se rendait compte que notre situation dans l'Empire devenait “intolérable”, appuyait à la Conférence de 1917 une résolution proposant la révision et le rajustement des relations constitutionnelles des différentes parties de - l’Empire, en vue toujours de resserrer les liens entre la mère-patrie et les colonies. Mais les maîtres veillaient. Quand M. Curtis ou M. Lash se morfondent à vouloir créer en blanc et en noir la constitution d’un parlement impérial, il se trouve un Milner pour leur en apprendre tout le danger en leur disant que ce serait “violemment briser avec le passé et effrayer notre peuple prudent et pratique”. Mais quand M. Hazen, notre ancien ministre de la Marine, déclare à Londres __.18 mai 1917 — que ce qu’il a toujours compris, par

les mots fédération impériale, “c’est un rapprochement plus étroit dans les liens de l’union, de l’amitié, de la sympathie et de l’entr’aide, et le maintien de l'empire commun de la Grande-Bretagne et des Dominions””, les maîtres sourient et laissent ensuite adopter sans sourciller la résolution de 1917, parce qu’ils savent bien que si certains hommes trouvent la situation intolérable, il en est d’autres qui paraissert s’en accommoder, et qu'avec du temps et une formule heureuse bien des choses finissent par s'arranger. De 1917 à 1921, quatre années s’écoulèrent et quelles années ! La guerre, l’armistice, la paix de Versailles, la Ligue des Nations, dix traités, et enfin la Conférence de juin, juillet et août derniers qui réunit à Londres les ministres des nations-sœurs sous la présidence de M. Lloyd George et qui apprit au monde entier et surtout aux coloniaux ébahis qu’enfin l’unité impériale était désormais accomplie. La formule avait été trouvée, les maîtres gagnaient la partie. Ils la gagnaient parce qu’ils ont le secret du grand art qui consiste à ne rien brusquer, à mettre le temps qu’il faut aux longs travaux d'approche, à amuser la galerie au moyen de parlotes savantes pendant que de la coulisse ils manœuvrent les acteurs et préparent les substitutions de décors. L'Empire est fédéré autour de la doctrine de l’‘‘unité diplomatique” et l'organisme central est créé dans la ‘Conférence des Premiers Ministres et des Représentants du Royaume-Uni, des Dominions et de l’Inde”,— beaucoup plus un cabinet qu’une conférence, dit le Round Table — cabinet qui élabore la politique étrangère de l’Empire et qui promet au gouvernement anglais chargé d’exécuter cette politique que toutes les forces de l’Empire

seront à sa disposition dans la poursuite de cette politique. La fédération est réalisée sans que rien paraisse avoir été changé à l’ordre qui existait hier. Aucun bouleversement constitutionnel n’est intervenu et cependant cette doctrine de l'unité diplomatique, c’est l’assentiment donné par les Dominions de prendre part à toutes les guerres que le cabinet anglais déchainera, sans que les parlements coloniaux aient à être consultés. : Le rapport officiel ne dit-il pas que la discussion des membres de la Conférence “revealed a unanimous opinion as to the main lines to be followed by British policy and a deep conviction that the whole weight of the Empire should be concentrated behind a united understanding and common action in foreign affairs ?” Où voit-on là qu’il soit question de consulter les parlements des Dominions et où trouve-t-on que la situation “intolérable”” se soit améliorée ?

, Mais, au fait, pourquoi done la résolution de 1917 n’a-t-elle pas été au moins discutée? M. Lloyd George s’en est expliqué aux Communes anglaises le 18 août 1921, après la Conférence. “It would be a mistake, a-t-il dit, to lay down any rules or to embark upon definitions às to what the British Empire meant. ‘To do so would be to limit its utility, would be, I think, to weakenits unity. It is an undefinable thing that makes the British Empire united, potent.”

Et le Gallois a raison. Définir, éclaircir, codifier, enchaîner la réalité, dans un texte loyal et clair, ce, serait donner des limites et des frontières au contrôle britannique, l’affaiblir par conséquent. S'en tenir au contraire à l’“indéfinissable”, c’est permettre au verbalisme et à toutes les exagérations oratoires de

prendre le pas sur le tangible, le palpable, le réel; c’est permettre aux maîtres de la politique anglaise de dire aux Dominions “qu’ils sont sur un pied de parfaite égalité avec le Royaume-Uni en dignité et en responsabilité, qu’ils sont en somme nations indépendantes”, quand, dans le concret, le Canada ne peut seulement pas nommer un ambassadeur à Washington, et que l’Angleterre se réserve le droit d’orienter la politique étrangère des Dominions et de décider seule, et pour eux, de la paix ou de la guerre.

Définir, ce serait limiter l’‘“‘utilité” de chacune des colonies qui consiste, comme l’a dit Lloyd George le 15 février 1921, en annonçant aux Communes qu’il allait convoquer la Conférence, ‘ à être prêt à répéter le grand effort du passé; définir, ce serait affaiblir l’‘‘unité” de ce contrôle sur les relations étrangères des Dominions qui reste concentré dans des mains anglaises. Définir, ce serait montrer en un texte nu où se trouve la souveraineté — Londres — et la dépendance — les colonies — et c’en serait fini de l'Empire. Définir, ce pourrait encore être la fédération et le partage de la souveraineté que Londres ne peut accepter. Voilà pourquoi la résolution de 1917 fut jetée au panier, l’idée de la fédération à la Curtis diluée dans les brouillards de la Tamise, et pourquoi aussi tout cela a été remplacé par la doctrine de l'unité diplomatique” de l’Empire qui implique l'unité militaire et économique. Au fond, c’est la fédération impériale sans l’avantage de la représentation, c’est-à-dire le servage pur et simple imposé de Londres à des ministres comme on en connut un, qui, sans mandat, commit le Canada au soutien de la politique étrangère de l'Angleterre et ne voulut même

pas pendant une élection générale au cours de laquelle il sollicitait la direction de nos affaires, que la question impériale devint ‘‘an issue” devant le peuple canadien, ou comme cet autre qui maintint M. Borden à Washington, où il était fonctionnaire du gouvernement anglais et censé représenter le Canada, sans que jamais ni le parlement canadien, ni la nation aient pu savoir ce qu’il faisait à la Maison Blanche et pourquoi il était là.

La question qui se pose alors, est celle-ci : notre pays, après être passé du rang de colonie de la couronne à celui de colonie autonome, doit-il de nouveau laisser enchaîner son âme et ravaler son corps pour toujours au rôle de colonie de la couronne, domaine d'exploitation au profit des populations du Royaume- - Uni? Déjà le Canada ne s’appartient plus. Notre domaine public n’est plus la propriété du peuple canadien, il est devenu domaine impérial, propriété de l'Empire “as a whole”, c’est-à dire du Royaume-Uni. L'on n'entend plus parler, en haut lieu, que d’Imperial Development Board institué “pour la meilleure utilisation des ressources de l’Empire”; d’Imperial Resources Development Committee créé ‘‘’pour développer les ressources des Dominions britanniques aux fins Je payer la dette de guerre”; d’Imperial Maritime Council fondé ‘’pour l’exploitation des immenses ressources inutilisées de l’Empire” en imposant d’une surtaxe, dans les ports impériaux, les importations étrangères. Pendant la guerre, un ministre canadien a engagé la signature de son pays en reconnaissant par écrit que notre nickel et notre amiante sont d'importance vitale “to the Empire as a whole”, que nos mines doivent

être considérées comme ‘Imperial assets”” à la dispo-

sition des “Empire requirements”, et le premier ministre du temps— M. Borden — a lui-même proposé la création d’un Imperial Mineral Resources Bureau qui s'emploie à découvrir comment les produits de notre sous-sol pourront le mieux servir aux besoins de l’Empire. L'Empire ! Les ressources de l’Empire ! Les besoins de l'Empire ! Mais le nom du Canada a-t-il donc été biffé de la carte ? Ne sommes-nous donc que des fermiers sur une terre dont le Landlord est à trois mille milles de distance? Devons-nous donc nous laisser exproprier ainsi par persuasion? Et devrons-nous toujours sacrifier et notre vie et nos biens parce que ce serait ‘“‘trop que de demander à ces petites îles — les Iles Britanniques — d’entreprendre sur toutes les mers la défense de ce gigantesque empire”, selon l'expression même de Lloyd George aux Communesanglaisesle 15février, lorsqu’ilexpliquait pourquoi il convoquait la Conférence de juillet 1921 ?

Il ne paraîtra pas exagéré, j'imagine, de dire après cela que notre politique s’est abandonnée follement sur la pente où l’avait fait glisser Chamberlain et qu’elle touche maintenant le fond du gouffre. Il n’y a pas de système de fédération impériale qui puisse vraiment nous sortir de l’impasse dans laquelle nous sommes engagés. Les issues sont fermées. L’autorité sera centralisée à Londres — sous une forme ou sous une autre — et la servitude sera notre lot, ou, par la force même des choses, l’autorité s’émiettant, l'Empire se désagrégera. Allons-nous croupir là où notre siège est actuellement fait ou allons-nous nous servir de la conscience même de notre déchéance comme d’un palier d’où repartir pour monter l’autre pente, celle que nous commande de gravir le sentiment de

notre dignité d'hommes libres et qui conduit à la délivrance ?

2°. L'autre pente. Pourrons-nous jamais en commencer l’ascension si les liens qui unissent les colonies à l’Empire britannique sont imbrisables? Mais c’est déjà exagérer que d'écrire “les liens” quand il n’y a qu’un lien : l’allégeance au Roï, et c’est se tromper au surplus que de croire, comme trop sel’imaginent, que l’Empire anglais a ‘les promesses de l'éternité”.

M. Paul LeFaivre, ministre plénipotentiaire, fait dans un petit volume qu’il vient de publier à Paris : Soleil levant, Soleil couchant, cette observation ramassée qui rend un son de vérité singulièrement aigu pour ceux qui savent entendre : “Si sincères que soient nos amis anglais, il serait puéril de se faire illusion. L’Angleterre offre depuis longtemps le spectacle inquiétant d’un tour de force dont la réussite ne se maintenait que grâce à un ensemble de consentements, de soumissions et de sacrifices, auquel succède aujourd’hui un ensemble presque égal de chicanes, de protestations et de révoltes’.

Et Monsieur LeFaivre ne pensait pas ici seulement à l'Irlande, à l’Inde, à l'Égypte. Il songeait assurément à l’Ile même, travaillée intérieurement par une crise sociale qui menace de jeter bas tout l'édifice anglais.

Jusqu’aux élections de 1918, le parti ouvrier avait: cru qu’il balaïerait le pays, s’emparerait du parlement et pourrait ensuite façonner la société à sa guise, par la méthode constitutionnelle qui est si typiquement anglaise. Car on n’ignore pas que le Labour

Party ne vise à rien moins qu’à la transformation radicale de l’ordre de choses actuellement existant : abolition de la Chambre des Lords; opposition à toute autre forme de Chambre Haute, élue ou non, qui cacherait le moindre élément d’hérédité; contrôle démocratique de l’industrie; nationalisation des terres, des chemins de fer, des canaux, des mines, des pouvoirs électriques, des ports, des compagnies d’assurance sur la vie, en un mot, pour employer les paroles de l’Hon. Arthur Henderson, ministre pendant la guerre, membre du syndicat des Fondeurs, et l’un des plus modérés parmi les chefs ouvriers: “Labour will seek to build up a new order or society rooted in equality, dedicated to freedom, governed on democratic principles.”

Oh, sans doute, si le programme est révolutionnaire, cela ne veut pas nécessairement dire que demain l’ouvrier anglais descendra dans la rue pour y dresser des barricades ou pour y asseoir des mitrailleuses dans le dessein d’écharper tous les bourgeois et de pendre tous les titrés du premier au dernier. La méthode constitutionnelle est tellement incorporée à toute la vie anglaise qu’elle pourra peut-être servir de soupape de sûreté aux révolutions sociales qui s’élaborent,: si les ‘classes possédantes”” savent y mettre le prix, qui sera onéreux. ‘‘Par des méthodes pacifiques, ou par l'assaut direct, écrit l’ancien ministre Henderson, déjà nommé, la société devra passer sous le contrôle démocratique, et le choix de la méthode ne dépend pas d’abord de la démocratie.” La menace dresse ici la téte de façon trop évidente tout de même pour qu’il faille l’ignorer dédaigneusement quand on la trouve au bout de la plume d’un modéré. C’est que Henderson,

LA CROISÉE DES CHEMINS Al

comme ses collègues, se rend bien compte que si l’action parlementaire est trop lente au gré des masses ouvrières qui ont appris à avoir de la dent durant la guerre, la démocratie, passant par-dessus leurs conseils de modération, cherchera dans la révolution le “short-cut’” qui la conduira à la réalisation de son programme. ‘La révolution, si la démocratie doit y être aceulée, sera une véritable guerre civile. Et cependant, ajoute Henderson, c’est, sans erreur possible, l'alternative devant laquelle nous nous trouverons si nous abandonnons le sentier des changements sociaux par la méthode constitutionnelle.”? Mais depuis que ces lignes ont été rédigées — 1918 — bien des événements sont survenus qui empêcheront peutêtre qu’on entende le langage de la raison et qu’on veuille se prêter plus longtemps aux jeux assez stériles de la balançoire parlementaire. La paralysie a gagné l'industrie anglaise, immobilisé le commerce et permis à la plaie du chômage de s'étendre dangereusement. D'un autre côté, l'insurrection irlandaise et le succès — relatif si l’on veut quant à l'idéal rêvé, mais considérable si l’on envisage le chemin parcouru depuis seulement les beaux jours de Redmond — le succès des rebelles auxquels les travaillistes ont maintes fois témoigné de la sympathie, ne peut manquer d’avoir causé une impression profonde sur les classes ouvrières affamées et impatientes de secouer le joug capitaliste. Et quand on se rappelle qu'un écrivain américain, Meyer Bloomfeld, n’a pu s'empêcher d'écrire dans son livre The New Labor Movement in Great Britain, après enquête sur place, que “si après la guerre il y a quelque ralentissement dans l'industrie et quelque cause qui permette aux sans-travail de se rassembler

au coin des rues et d’y organiser des processionsderrière un drapeau rouge, les ministres anglais pourraient bien avoir à faire face à un problème aussi considérable que celui de la guerre elle-même,” il est certes permis de se demander, en présence de trois millions de chômeurs, si le régime insurrectionnel irlandais n’aura pas appris à la démocratie ouvrière, lasse d'attendre d’un parlementarisme conservateur et traditionnel le renversement de l’ordre social existant, qu’on peut plus facilement, soi-même, paralyser un gouvernement, renverser une monarchie et s'emparer brusquement de toutes les avenues du pouvoir.

Croit-on que M. LeFaivre ne pensait pas à cet aspect de la question anglaise quand, écoutant les bruits qui montent de l’Empire britannique, il percevait nettement l’immense rumeur d’un ensemble de chicanes, de protestations et de révoltes? Imbrisable, le lien colonial? Mais une commotion sociale en Angleterre qu’une étincelle pourrait faire éclater, suffirait seule à rompre la chaîne qui retient les unes et les autres les colonies aux quais de Londres, laquelle chaîne, du reste, est tendue comme jamais encore elle ne le fut.

Qu’arrivera-t-il demain qui nous imposera peut-être l'obligation de prendre une décision ? C’est le secret de Dieu, mais on ne peut s'empêcher de noter que l’amputation que vient de subir le Royaume-Uni par la libération de l'Irlande, prouve aux yeux de l’univers deux choses : d’abord que l’allégeance à l’Angleterre du nouvel État libre est bien précaire qui repose sur sept siècles de tortures, de luttes et d’espérances toujours vivantes vers la liberté souveraine; ensuite que la puissance centralisatrice d’Albion, malgré des

apparences fastueuses, est bien affaiblie qui ne peut plus imposer l’ordre anglais à quatre millions d’Irlandais campés à une portée de fusil de ses côtes. Déjà, dit-on, les Écossais s’agitent. . À Londres même ils ont manifesté en faveur d’un Scot Free State, pendant de l’Irish Free State, et dans le journal Plain English du 7 janvier dernier, un Éicossais, positif comme tous ceux de sa race, constatait, chiffres à l’appui, que “liberté paye mieux que vassalité”. L'Inde et l'Égypte tendent de toutes leurs forces à rompre le cercle de fer qui les retient dans l’Empire et l'aube de la liberté leur apparaît d'autant plus radieuse que leur sensibilité exaspérée a plus vite et mieux perçu la signification profonde de la “séparation de corps et de biens” anglo-irlandaise que la Grande-Bretagne a dû accepter. Comme le due de Northumberland dans la National Review de janvier 1922, l'Inde et l'Égypte ‘“contemplent non seulement le premier acte d’une nouvelle tragédié irlandaise, mais aussi le premier acte d’une plus grande tragédie: la dissolution de l’Empire britannique.” L'Afrique du Sud vient d'entendre prêcher la doctrine de la séparation d’avec l’Angleterre, et si la semence est en terre, qui dira qu’elle ne germera pas? L'Australie fera la guerre contre la mère-patrie, s’il le faut, a-t-elle déjà dit, pour se préserver de l'immigration jaune qui ne voit pas de raison pourquoi on l’exclurait du nord australien, grand comme la France, très colonisable et demeuré vide jusqu'ici. La Colombie-Anglaise n'entend pas avoir d’autre politique que celle de l’ex- trême-ouest américain, férocement antinippon, et l’on donne comme un fait établi, en certains milieux, la rumeur qu'advenant danger, les forces navales

canadiennes et américaines agiraient de concert contre un ennemi commun. Et derrière tout cet immense faisceau de difficultés qui se présentent toutes à la fois à l’attention des maîtres de l’Empire, surgit l’angoissant problème que le traité du Pacifique du 11 décembre 1921 n’a fait que masquer et auquel il faudra pourtant faire face un jour ou l’autre, celui de l’éga- . lité des races blanches et de couleur. Cinquante-six millions de Japonais qui se sont attribué le rôle de libérateurs de l’Asie attendent depuis 1899 le moment de faire reconnaître, en fait, le principe de l’égalité des races. L’heure sonnera peut-être bientôt des décisions qui accorderont au Japon la libre entrée de ses sujets sur les “chasses” actuellement réservées aux blancs, ou qui déchaîneront l’Asie frémissante.

Faut-il conclure que tout cela est bien loin, que l’Angleterre en a vu d’autres et que l’Empire saura passer à travers la crise ? Peut-être, si l’on envisage séparément chacun des éléments de désintégration. Mais convient-il de les penser isolément quand on les voit agir tous ensemble à la fois, et convient-il d'affirmer à la légère que cette formidable action concertée de forces destructives ne finira pas par avoir raison du seul lien qui unisse les colonies à l'Angleterre, lien si ténu qu'ici même, au Canada, les Anglo-Saxons ont voulu le rompre pour une simple question de piastres et de sous en tentant l’annexion aux fitats-Unis

3°. Mais si cette éventualité d’une rupture se produisait, l'éclatement des cadres impériaux pourrait-il entraîner la dislocation de la confédération canadienne,

et n’aurions-nous pas raison de dénoncer le pacte de 1867 ?

Confessons ici après tant d’autres, que nous ne voyons pas très bien où l’imnrense squelette canadien pourrait puiser la force cohésive nécessaire pour se maintenir debout. Notre État politique a été taillé à même un continent, à l'arbitraire. (Certaines parties du pays n'avaient encore vu que de hardis trappeurs fouler leur sol d’un pied rapide, que déjà nos gouvernants leur assignaient des frontières et les collaient aux anciennes provinces, quitte à les peupler à la vapeur d'éléments hétérogènes, sans liens spirituels entre eux, sans souci d'adaptation économique des divisions entre elles. On peut affirmer que l’État canadien a été constitué au petit bonheur d’une politique bien intentionnée et bien inspirée — les délibérations des Pères de la Confédération le prouvent — mais qui, jusque dans la pensée des continuateurs des “Pères”, a été aussi dénuée que possible de calculs de prévisions à longue portée quant à à l’économique, et plus encore peut-être de haute préméditation quant à la psychologie des collectivités.

Les hommes de 1867 rêvaient de constituer ici une nouvelle nationalité. Ni eux, ni surtout leurs successeurs ne paraissent avoir compris qu’‘‘une nationalité est une vocation inexpressible qui dépend des impréenations qu’elle a reçues”. Il eût fallu faire la part du temps, peupler l’ouest graduellement des lentes migrations de l’est qui eussent apporté avec elles leurs coutumes, leurs traditions, leurs aspirations en créant ainsi un milieu social capable d’assimiler, en les encadrant, les apports étrangers soigneusement choisis et amenés chez nous par petites colonies. C’eût été

encore question de temps, de doigté, de direction de la part du pouvoir politique, que de choisir les ‘‘imprégnations” qu’il eût fallu imposer à ces humanités éparses pour développer chez elles la notion précise de l’idée de patrie canadienne, de nation canadienne, de patriotisme canadien; pour éveiller et maintenir chez elles ce ‘“‘vouloir-vivre collectif” qui aurait peutêtre pu triompher de tous les obstacles économiques que nous voyons se dresser aujourd’hui sans pouvoir leur apporter de contre-poids d'ordre moral. Au lieu de cela, au lieu d'essayer de donner à cette nationalité naissante conscience d’un moi national appuyé sur un fond solide de deux siècles et demi d'histoire et de -possession du sol, on aen cinquante ans écrasé, sous une immigration massive de yankees et d’européens, les vieux éléments de la population qui leur sont étrangers mentalement; et aux anciens occupants du pays comme aux nouveaux venus on a enseigné par une propagande insensée, qui en ces vingt dernières années a acquis une intensité terrifiante, que le devoir d’un patriote canadien consiste à sacrifier le pays canadien à la grandeur de cette abstraction qu’on appelle l'Empire. Comment pourrions-nous espérer, dans ces conditions, qu'advenant la rupture du lien colonial, la fédération canadienne pût résister aux forces matérielles qui commandent son écartèlement, quand l’expérience, contemporaine d’Aristote qui donnait déjà des exemples d’États perdus par une immigration d’indésirables, nous apprend qu’il ‘ne peut y avoir de société vivante et viable sans des facteurs obscurs de cohésion entre-les êtres qui la constituent”. Mais quoi, . sans même attendre qu’une révolution bousculant le cours des événements se soit produite, l'échéance de

notre politique passée nous touche déjà. Cent cinquante ans de compagnonnage laissent iei deux races en présence qui n’ont encore pu s'entendre sur l’interprétation d’un contrat mis un jour à la base de leur vie commune. Une majorité anglo-saxonne, signataire au Concordat de 1867, refuse obstinément, voire parfois brutalement, d'exécuter ses obligations quand la prestation qui lui est due lui est offerte partout par l'autre partie. Et au-dessous de cette mésentente permanente issue d’une mésestime instinctive qui agite et trouble l’âme nationale, gronde l'approche de formidables conflits d'intérêts dont un avenir qui nous enserre déjà nous révélera la force et la violence. Les Prairies font bloc autour de quatre grandes questions: libre-échange, transports, ressources naturelles des provinces et immigration. À mesure que la population croîtra là-bas et que, par voie de conséquence, la force politique grandira par-delà les grands lacs, les réclamations s’aviveront autour de chacune de ces questions. Pour l'heure celle des chemins de fer l'emporte sur les autres. Demain ce sera celle de l'immigration. Aux énormes déficits que nous mettent sur les épaules nos transcontinentaux, s’ajouteront tous les ferments de désordres économiques et sociaux d’une affluence étrangère intensive qui écrasera définitivement sous son poids les vieux éléments de la nation. Il semble donc que le rôle des anciennes provinces soit de payer les déficits des chemins de fer en attendant d’être annihilé comme facteur important de la vie nationale. En somme, comme on l’a déjà fait remarquer ailleurs, c’est un peu comme en 1840 alors qu’on nous faisait payer les dettes d'autrui en nous dépouillant de notre langue et en ne nous don-

nant pas la représentation parlementaire à laquelle nous avions droit. Aujourd’hui, en effet, après avoir payé pour la construction de chemins de fer qui servent surtout aux autres, dans des provinces où le français est rayé de la vie civile, il nous faut au surplus acquitter des déficits que nous n’avons pas créés, et assister, à chaque nouvelle décade, à la dégringolade graduelle de notre influence parlementaire au bénéfice des populations grandissantes de l’ouest.

Est-il téméraire d'affirmer que cette situation ne peut durer et que cette lutte d'intérêts finira, et peutêtre plus tôt qu’on ne le croit, par modifier la carte politique du Canada ? Où sont donc les forces assez : puissantes pour contrebalancer cette aspiration au désagrègement ? Tant que durera le lien colonial il offrira, mais de moins en moins, un tempérament, à cette tendance fatale vers la dissociation. Mais vienne sa rupture et c’est tout l'édifice qui craque. Qui donc s’archouterait pour le soutenir? Notre race peut-être, et pourquoi? Regerdons un peu ce qui se passe autour de nous, chez nous, en nous, et voyons donc ce que nous vaut la Confédération. De plus en plus toute la vie du pays tend à se centraliser dans la Capitale. C’est le vice fondamental du fédéralisme, Minorité dans le parlement d'Ottawa, grande scène parlementaire qui accapare toute l’attention nationale, nous vivons perpétuellement sur la défensive en face d’une majorité ethnique étrangère qui par surcroît a trouvé le tour de nous diviser. Nos énergies les meilleures passent toutes À nous maintenir dans cette posture de défense. Notre pensée est sans cesse tournée vers la Capitale pour prévenir les em- : piètements, empêcher les abus ou... gémir sur les dénis

de justice. 1872, 1890, 1892, 1896, 1905, 1912 sont des dates qui marquent, chacune, le point de chute d’une de nos libertés, aboutissant d’agitations longues, pénibles, énervantes, qui ont rivé notre force d’attention, de réflexion sur Ottawa. A la dépression morale qu'a subie notre peuple par la Conquête, s’ajoute depuis que, grâce à l’Acte fédératif, il n’y a plus “ni vaincus ni vainqueurs, en ce pays” (!) le spectacle démoralisant du droit bafoué partout sous les yeux d’une race qui en est rendue à croire qu’elle a remporté une grosse victoire si quelque ministre de son sang lui annonce que désormais sa papeterie officielle portera quelques mots de français.

Et pendant ce temps-là, notre parlement provincial ayant tout juste dans notre esprit un peu plus d’importance qu’un conseil de comté, nous nous désintéressions de l’organisation de notre vie, à nous, sur le territoire qui est nôtre, et nous laissions nos ressources naturelles en friche, quand nous ne les donnions pas aux étrangers comme Ottawa faisait des terres de l’Ouest. Brimée partout hors du Québec, traitée en vaincue, en étrangère inférieure, pendant les cinquante dernières années, malgré des textes formels et tout un passé de labeurs, de sacrifices et de loyauté à ses engagements, notre race a fait sa large part pour édifier dans le nord de l’Amérique un Canada uni, puissant, prospère. Et si elle a été la première et peut-être la seule, au milieu des races diverses qui se partagent l’aire du Canada, à avoir l’idée qu'elle formait ici une nouvelle nationalité, et que le sol où elle avait planté ses racines lui constituait une patrie, pourquoi userait-elle sa vitalité à essayer d'empêcher l’inévitable, quand, face à des lendemains

qu'il est possible d’entrevoir gonflés de promesses, son ancienneté, sa continuité, son homogénéité lui donnent conscience d’une permanence qu'elle n’a pas le droit de sacrifier à une conception politique vermoulue qui travaille contre elle ?

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4°, Deux solutions se présentent à notre esprit : l'annexion aux États-Unis ou l'indépendance. Écartons la première. Un peuple qui a trois cents ans d'existence, qui à ses coutumes, ses traditions, sa langue, sa religion et qui est aussi fortement raciné au sol que le nôtre, a mieux à faire que de songer à s’engouffrer anonymement dans le melting-pot yankee. Avant de s’abandonner à cette politique du moindre effort, il a le devoir, s’il ne veut pas se poser en candidat à la déchéance nationale, d'écouter chanter au plus profond de son être, le bruissement doux et fort à la fois des âmes de ceux qui nous ont fait ce que nous sommes, pour que nous restions ce qu'ils furent, en attendant de réaliser ce qu’obscurément ils avaient rêvé d’être. Il a le devoir de regarder chez lui, de faire l’inventaire de son avoir, de ses forces, de ses “possibilités” morales et matérielles. Il a le devoir de hausser son regard par-dessus la limite des terres où depuis trois siècles il a fixé son habitat traditionnel, de le poser sur le voisinage immédiat, d'y rechercher la probabilité d’alliances possibles et profitables que pourraient suggérer des façons identiques de penser qu’une solidarité historique déjà assez longue a pu développer entre associés éventuels, et que pourrait également favoriser une permanence d'intérêts communs. En un mot, avant de se laisser glisser béate-

ment dans la masse diffuse des nationalités de l’Union américaine, notre peuple a le devoir de se demander si le Canada oriental ne lui constitue pas un territoire organique capable d’assurer la pérennité de son identité nationale et d’alimenter les populations qui l’habitent en protégeant leur travail. Des transformations se préparent qui devront nous trouver prêts. Entre ce qui est aujourd’hui et ce qui sera demain, il n’y aura pas de trou béant. C’est pourquoi il importe de se demander si l’on ne pourrait pas formuler une politique sur laquelle penser, afin que sachant où l’on veut aller et jusqu'où l’on peut aller, l’on sache aussi ‘‘par quels chemins et par quels véhicules”. ‘Toute agglomération d'hommes, comprise dans un territoire nettement circonscrit et pouvant y vivre d’une vie indépendante, a écrit Proudbon, est prédestinée à l'autonomie.” Un Canada oriental indépendant, avec Québec comme noyau central, implique l’union du Québec, d’un certain territoire à l’ouest de notre province et des trois provinces maritimes. Qui dira, en admettant que la parole de Proudhon soit juste, que le groupement de ces provinces en un état indépendant est impossible et qu’il ne constituerait pas un territoire assez nettement circonserit pour permettre à l’agglomération d'hommes qui y vit, de se développer en toute sécurité ? La ‘suggestion géographique” est assez insistante pour entraîner ces divers éléments vers la fusion dans un même cadre de frontières dont le désavantage sur certaines parties pourrait être neutralisé par une bonne politique de colonisation française où le nouvel état “se poserait en s’opposant,” quand, sur d’autres par-

ties, il serait limité par la plus naturelle et la meilleure des frontières, la frontière-côtière.

Quatre à cinq millions d'habitants vivent à l’heure actuelle dans ce qui pourrait constituer le nouvel état. On compterait facilement à travers le monde une douzaine de nations indépendantes comme la Bolivie, la Bulgarie, le Chili, la Colombie, l’Équateur, la Norvège, le Pérou, le Portugal, l’Uruguay, le Vénézuéla, ete., où le chiffre de la population n’est pas sensiblement supérieur à celui-là, quelquefois même inférieur. Pourquoi l’état français que nous rêvons ne prendraitil pas rang parmi ces nations quand, par les ressources de son territoire, il pourrait réaliser une économie équilibrée d'échanges intérieurs nécessaires à la vie de sa population. Nous savons ce que nous apportons. L'étude du problème économique entreprise l’année dernière par l'Action française, en même temps qu’elle nous a révélé nos points faibles, nous a appris quelle est la valeur du facteur humain chez nous, et quelle pourrait être celle de nos ressources si une bonne fois nous pouvions ‘‘nous entendre sur le caractère politique et national du Québec” et partir pour nous-mêmes, comme disent nos bonnes gens de celui qui s'établit à son compte. Du côté des provinces maritimes, nous savons assez Ce sur quoi nous pouvons compter. Communauté de langue et de foi avec les Acadiens, dont le nombre s’accroît sans cesse. Esprit de tolérance et amour sincère de la petite patrie de la part de l'élément anglo-canadien. Voilà pour le matérielhomme. Au chapitre des ressources, une terre fertile en produits agricoles, des pêcheries abondantes, des bois nombreux et surtout du fer, de la houïlle,

Blé, fer, charbon, c’est la trilogie qui permet à une nation de vivre et de grandir si elle sait s'organiser, c’est-à-dire, selon la définition de Maurras, mettre de l’ordre dans sa vie, de l’ordre qui s'applique à l’act on. Poûr cela il faut que nous sachions où nous en sommes, ce que nous voulons être, ce que nous pouvons réaliser, par quels moyens. C’est un réalisme que nous propose l'Action française, c’est le “tâche de te comprendre et de comprendre les choses”, de Gœthe. Se comprendre c’est savoir qui l’on est, de qui l’on procède, qui l’on prolonge: se comprendre, c’est pouvoir fixer le motif intérieur de cette espérance collective qui gît au fond de l’âme de sa race; se comprendre, c’est dégager de l’histoire le sens réel et la constance d’un destin façonné au long de trois siècles. Découvrir vers quels aimants se déroulent les forces qui travaillent cette partie du globe où nous vivons, chercher les causes de ces attirances, en prévoir les effets, essayer de modeler la réalité des contours d’une cité nouvelle, puis élaborer des disciplines d’action en adaptant ses moyens à la fin sollicitée, c’est comprendre les choses et c’est se préparer, “lorsque des faits magistraux jailliront des gonds et de l’engrenage”, à prendre la tête des événements et à commander notre avenir.

Louis-D. Duran, Avocat.

Bibliographie: — Ewart, The Kingdom Papers; The Republic of Canada; The Statesman (articles); The Round Table; Henderson: The Aims of Labour; Bloomfield: The New Labor Movement in Great Britain: Curtis: The Probiem of the Commonwealth; LeFaivre:

Soleil levant, Soleil couchant; Brunhes et Vallaux: La Géographie de l'Histoire; Johannet: Le principe des Nationalités; Bourassa: Hier, aujourd'hui, demain; Que devons-nous à l'Angleterre ?

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