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Avec le présent article sera close l’enquête la plus importante de l'Action française. Nous n'étions pas sans quelque appréhension sur l'effet immédiat de cette campagne d'idées. Sous prétexte de nous tenir À l'avant-garde de la pensée canadienne, n’allionsnous pas apparaître à nos amis eux-mêmes, quelque peu téméraires, posant à l’envi des problèmes prématurés? Notre inquiétude dura peu. Le sujet de à cette enquête fut décidé au printemps de 1921. Dans l’article préliminaire paru en janvier, mais écrit en novembre , j'avais, aussi nettement que possible, défini notre attitude. Soucieux de ne rien faire pour briser le statu quo politique, mais assurés que la brisure serait faite malgré nous, la plus courte clairvoyance, écrivais-Je, prescrivait de s’assurer contre l'avenir. Ïl nous paraissait utopique que l’on posât l'assiette d’une seule nation sur un territoire à peine mesuré en sa largeur, par six jours de chemin de fer. Les oppositions géographiques trouvaient d’ailleurs leur répercussion dans un pacte contre nature où les alliés que nous sommes ont plus de sujets de discordes que des adversaires.
Cet article n’était pas encore paru dans l'Action française, qu'avec une soudaineté imprévue, les événements confirmaient nos prévisions. Les élections canadiennes avaient lieu; une fois de plus, avec une évidence irrésistible, s’affirmaient les antagonismes de notre pays. Et l’homme qui à porté sur n0S problèmes le regard le plus vigoureux et le plus pénétrant,
ne pouvait retenir cet aveu: “La Confédération a vécu, en puissance. Durera-t-elle 20 ans ou 30 ans, je l’ignore; mais elle doit se dissoudre un jour. En annexant cet immense territoire de l'Ouest où devait pénétrer l'influence américaine, les pères de la Confédération ont fait une erreur capitale. Ils ont mis le poison dans le berceau de l'enfant. De plus en plus notre vie nationale sera dominée par la rivalité de l'Est et de l'Ouest.” ! $
Depuis lors combien d’autres événements sont venus nous rappeler que nous n’habitons pas un univers figé. Les observateurs de la politique internationale ne cessent d’apercevoir, au sein de l’empire anglais, des signes de caducité. En Angleterre, au centre même du vaste édifice, des symptômes de dissolution se manifestent avec une alarmante insistance. L’Anglais des Iles garde encore un grand respect pour son souverain et pour quelques vieilles traditions qui dérivent de la royauté. Mais à Rome aussi, autrefois, l’empereur était dieu; et c’est à la divinité d'Auguste que s’adressaient les acclamations du peuple. Le dieu s’évanouit lorsqu'il eut absorbé toutes les puissances religieuses et politiques et que ce fardeau l’écrasa. En Grande-Bretagne, l’on suit une évolution inverse mais non moins dangereuse. La royauté n’absorbe pas, elle se dissout; elle se dissout dans le développement des constructions démocratiques qui bientôt ne lui laisseront plus que le rôle d’une coupole superflue, nous ne voulons}pas dire d’une fausse fenêtre. . Hier encore la révolution sociale grondait en Angleterre comme un péril imminent. Qui a pu lire, sans un
1 M. Henri Bourassa, Le Devoir, 23 décembre 1921, p. 2, col. 2.
peu d’émoi, ces paroles de M. Chamberlain à la veille des récentes élections anglaises: “Je me demande quelquefois si ceux qui ont si ouvertement discuté la conduite du gouvernement, ont une conception bien claire des périls qui nous menacent. Je ne parle plus d’affaires étrangères, je parle de périls à l’intérieur de notre pays. À certaines heures la révolution frappait à notre porte..Aujourd’hui, le devoir de tous les éléments constitutionnels et conservateurs de la nation est de défendre la constitution et l’ordre économique qui nous ont faits ce que nous sommes. Ces {emps derniers, nous avons encore une fois été menacés de “Paction directe”.? Les élections qui sont venues depuis lors n’ont rien changé à ces troublants pronostics. Les conservateurs ont repris la direction du Parlement; mais le parti travailliste, où menacent de dominer les éléments révolutionnaires, est devenu “la loyale opposition de Sa Majesté”.
L'avenir se fait-il plus rassurant, lorsque, du cœur de l'empire, on passe à l’examen de ses parties intégrantes? La cohésion actuelle, plus apparente que solide, vaut-elle la peine d’une illusion ? Et puisque volontiers l’on compare cette vaste construction à celle de l’ancienne Rome, pourrait-on invoquer, en faveur de la durée de celle-là, la lente dislocation, l’interminable agonie de la puissance des Césars? Ce serait oublier que les causes les plus générales qui ont agi pour la conservation de l'empire de Rome, n’agissent point pour la conservation de l'empire ‘britannique. Fait de parties trop largement dis- jointes, celui-ci n’a rien de l'unité géographique que
2 Cité par la Revue universelle, 1er nov. 1922, p. 350.
faisait à l’autre le lac romain de la Méditerranée. De même les Anglo-Saxons sont obligés d’admettre, qu’en dehors des groupes de leur race, l’orgueil d’appartenir à leur empire n’a rien de comparable à la fierté mystique des peuples anciens saluant, dans l’univers d’Auguste, le stade définitif du progrès humain. Mais voici des différences encore plus inquiétantes: ce ne sont point des peuples lassés, trop heureux de recevoir une loi, qui composent le Commonwealth britannique; ce sont des peuples jeunes, impatients de liberté et d'indépendance, en plein essor vers la force et l'avenir. Les quelques faits de ces derniers mois sont lourds de signification: l'Irlande sort de sa lutte séculaire avec une émancipation accrue; l'Egypte, les Indes sont toujours frémissantes; le réveil du monde turc ne peut qu’entretenir , que fortifier les velléités de révolte aux bords du Nil comme aux bords du Gange; le Canada lie plus que jamais sa politique extérieure à celle des États-Unis; et le refus récent de quelques Dominions d’entrer en guerre sur une simple dépêche de Downing Street, équivaut peut-être à la rupture d’une chaîne.
Au reste, dès le mois de mars de l’année dernière, M. Louis Durand, s'appuyant sur d’autres faits bien acquis à l’histoire, énonçait déjà les mêmes conclusions. On a vu avec quelle sûreté d'analyse il nous a mis en face de la “croisée des chemins,” pour y faire apparaître notre aspiration nationale comme la seule directive pratique. M. l’abbé Arthur Robert pouvait alors conclure en toute rigueur de doctrine: “Les Canadiens français qui doutent de la durée du lien britannique et du maintien de la Confédération, peuvent donc, en toute sécurité d’esprit, se préparer
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à faire un profitable usage d’une complète indépendance. Le droit naturel et la philosophie catholique les justifient d’agir ainsi.”
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En face de l'aspiration nationale se dressent toutefois de formidables obstacles. Ces obstacles, nous n'avons voulu ni les dissimuler ni les diminuer. Le plus grand de tous devait prendre forme dans la proximité d’un voisin dont la puissance de succion est À elle seule une grande menace. M. Anatole Vanier a réduit l’épouvantail à son exacte mesure. Opportunément il a rappelé aux ‘“timorés que celui qui nous inquiète est parfois plus inquiété que nous-mêmes”. Et s’il fallait ajouter quelque chose à cette démonstration , un bref exposé du problème noir AUX États-Unis nous suffirait. Sait-on, par exemple, que la population de couleur s'élevait, au dernier recensement, au chiffre de 10,500,000? Depuis qu’elle s’est émancipée, cette population s’est donc
littéralement doublée ; dans la dernière décade, par la seule vitalité de la race, elle s’est accrue d’un mil- - lion et demi. Quelques États, tels que le Mississipi, la Caroline du Nord, ont 50% de population noire. En outre, la race de couleur aux États-Unis est une race en pleine ascension. En 1860 on attribuait aux nègres 12,000 cases; ils en détiennent aujourd’hui 500,000 en pleine prospérité. Ils comptaient alors 90% d'illettrés; ce 90% a été réduit des deux-tiers. Les noirs ont actuellement 300 journaux; ils se hissent jusqu'aux grandes écoles et jusqu'aux universités. L'an dernier, 1,500 jeunes gens de couleur terminaient
leurs études secondaires; 461 bacheliers ès arts ou ès sciences, 11 maîtres ès arts, 3 docteurs en philosophie se joignaient à nombre d’autres. Et c’est le cas de répéter avec le publiciste qui nous fournit ces notes: “La parole est aux prophètes.” 5 En face des États-Unis surtout, il convient d’écarter la théorie de l'univers figé, arrêté définitivement dans ses partages politiques. Si, au problème noir, prometteur d’une lutte de races, nous joignons, en effet, les oppositions toujours vives de l’est et de l’ouest, puis l’acuité des luttes sociales dans cette fourmilière de peuples aux trois-quarts infidèles, il paraît bien que d’ici cinquante ans, les Américains auront de quoi s’occuper chez eux.
Pourquoi, dès lors, ne pas reporter à une échéance assez lointaine le péril de notre annexion? A vrai dire nous concevons mal des hommes d’État réalistes gouvernant, de Washington, le territoire du Keewatin et du Yukon, conviant au même pacte social, essayant de fondre dans la même nationalité, le nègre du Texas et le colon de l’Abitibi. Succomber à cette convoitise orgueilleuse, ne serait-ce point pour l'Américain précipiter l’écroulement de tout? Les politiques n’ont pas encore trouvé, que nous sachions, les moyens de contenir, sous un même pouvoir, de si vastes étendues du globe. Ou la nécessité de refréner les forces centrifuges les contraint de fortifier démesurément le pouvoir central au péril de l’oppression puis de la révolte des parties composantes; ou les octrois inévitables de trop généreuses concessions conduisent à un énerve- . ment continu de l'autorité, prélude de tous les démembrements.
$ Alexandre Brou, Les Études, 20 septembre 1922.
M. Émile Bruchési l’a d’ailleurs fort bien démontré: nous ne sommes point sans ressources contre l’appétit du voisin. Plus de la moitié du continent, toute l'Amérique latine, peut devenir, si nous le voulons, notre alliée naturelle. Les mêmes périls et, par suite, les mêmes intérêts ne sont pas seuls à nous rapprocher. L’étroite parenté de la foi catholique et de la culture latine aurait depuis longtemps attiré nos esprits de ce côté, si, pauvre peuple en tutelle, nous n’avions laissé orienter toute notre politique extérieure vers le seul pôle anglo-saxon. Ajouterai-je que l'équilibre du monde ne pourra tolérer indéfiniment l’expansion de l'impérialisme américain ? Le Japon, pour ne parler que de lui, verrait-il d’un œil serein ses redoutables rivaux s'installer à Vancouver, ce qui voudrait dire l'extension des bases navales établies contre lui, un nouveau pistolet braqué sur sa poitrine ?
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Les obstacles extérieurs une fois écartés, nous n’étions qu’à la moitié de notre tâche. Il restait ceux de l’intérieur, ceux que viennent dresser la présence des races étrangères dans le futur État français, la prépondérance économique de quelques-uns de ces éléments, puis, en cas de rupture avec l'Ouest, la situation soudainement faite aux groupes français de cette région.
Dès le début de notre enquête, nous avions prévu, on s’en souvient, les alarmes légitimes de nos frères de race. Les considérations du Père Rodrigue Villeneuve ont dût calmerlesesprits. En réalité nos frèresde la dispersion pourraient-ils regretter une influence poli-
que qui, pour eux, futtoujours de nul appui ? Entre eux et nous, pour parler net, il ne s’agit que de l'influence morale du Québec et d’un soutien possible à la vie catholique et française du continent. Et pourquoi donc, dirions-nous à notre tour, serait-il interdit à un autre peuple de renouveler le magnifique effort de la race irlandaise? Si l'Irlande devient libre, elle devra ce miracle, sans doute, à son indomptable ténacité, à l’oeuvre de réfection nationale accomplie par le Sinn-Fein; mais le miracle de la coalition de tous les groupes irlandais dispersés à travers le monde n’aurat-il pas été l’acheminement vers l’autre merveille ? Aujourd’hui que tant de causes abrègent les distances, les unités morales sont une force toute-puissante; et, sous quelque latitude qu’ils soient, quatre à cinq millions d'hommes n’ont que la faiblesse qu'ils se veulent bien consentir.
M. Georges Pelletier s'était chargé de ramener à ses - exactes proportions l'obstacle d’ordre économique. Inutile de le dissimuler: la présence de l'étranger chez nous, sa mainmise sur nos matières premières, sur nos ressources naturelles, nos industries, nos voies de transport, constituent peut-être le plus grave empéchement à l'existence d’un État français indépendant. Pourtant M. Pelletier qui a compétence en la matière, ne croit pas l'obstacle invincible. Une partie de nos richesses naturelles nous restent encore, la moins accessible il est vrai, mais que l'exploration de l'Ungava peut révéler considérable. Pour l’autre partie, celle qu'on a livrée follement à l'étranger, les moyens ne nous manquent point de la faire fructifier davantage à note bénéfice, sinon de la recouvrer peu à peu. Quelques changements opportuns dans les conditions
Ce
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de l'exploitation, et, par exemple, quelques clauses restrictives lors du renouvellement des baux, pourraient réformer tout l’état de choses. Notre industrie, non plus, ne doit pas désespérer de son affranchissement, si nous savons fortifier ce qui existe déjà, si nos capitaux gardés chez nous se mettent enfin à féconder nos entreprises. Sera-t-il plus difficile de reconquérir nos voies de transport ? On ne pourra tout de même changer le cours de cette souveraine artère qu'est le Saint-Laurent, non plus qu’enlever les rails de nos chemins de fer. Notre situation géographique imposera aux compagnies de voies ferrées de maintenir dans notre province leurs principales têtes de ligne. Et puisque nous aurons contribué de nos deniers à la construction de ces voies, sera-ce retenir autre chose que notre bien que de garder pour nous le réseau compris entre nos frontières? En somme, ce qui presse le plus pour notre restauration économ que, ne serait-ce point une coordination des efforts, un mot d’ordre plus large, plus énergique de nos hommes d’affaires qui jusqu'ici ont trop abandonné Ja besogne aux intellectuels, aux publicistes qu’ils oubliaient, du reste, d'encourager ?
Un problème qui n’a rien d’insoluble, non plus, c’est celui des races étrangères à l’intérieur de l’État français. Joseph Bruchard a réduit habilement ce problème à une question de fierté et de savoir-faire. Un ordre nouveau s’établira fatalement le jour où, redevenus maîtres enfin dans notre maison, nous commencerons de nous hausser jusqu’à ce rôle. Par une intelligente collaboration avec ses chefs, le peuple aura tôt fait de remettre hommes et choses à leur place. Un sens plus averti de nos responsabilités nous fera
nous occuper plus diligemment des groupes de Latins assimilables qui eux-mêmes courtiseront moins avidement une culture devenue alors celle de la minorité. Gontre les éléments plus réfractaires, et Joseph Bruchard voulait dire les Anglo-Saxons, l’heure pressera toujours de nous protéger, mais en nous rappelant toutefois que séparés de l'empire et d’‘une Angleterre qui penche,” les Anglo-Canadiens verront bien se modifier quelques-unes de leurs perspectives.
Puis ne faudra-t-il pas compter enfin sur notre vouloir collectif, sur nos puissances de pensée et d’action trop longtemps inactives? Des moyens existent de surmonter les obstacles et de nous préparer tout de suite à notre grand avenir Ces moyens, les larges études du Père Ceslas Forest, de M. Antonio Perrault, de M. l'abbé Perrier nous les ont indiqués. Le premier nous a décrit la vertu des forces intellectuelles. La personnalité nationale suppose la personnalité de l'esprit; un peuple n’est tout soi-même que s’il est vraiment maître de sa vie intellectuelle; et, c’est en l'élevant à la plus haute culture et en la maintenant conforme à son être fondamental, qu’il en fait le ferment de son avenir. M. Antonio Perrault a regardé, pour sa part, à nos énergies morales et il a cherché le moyen de les vivifier par le développement du sens national. C’est au sens national, conscience vivante des éléments constitutifs de notre race, volonté ardente de réaliser notre pleine destinée, c’est à ce patriotisme conscient, lumière et force, que devra s’éclairer et s’animer la restauration de notre intégrité française.
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M. Perrault et le Père Forest s'accordent à réclamer tous deux le labeur et la direction de l’élite pour l’épanouissement de notre vie intellectuelle et nationale. Et jamais appel, ce nous semble, ne fut plus opportun. Qui oserait dire qu’il n’y a point chez nous un déficit de lPesprit? Le rapport est-il ce qu’il devrait être entre la force intellectuelle que nous avons accrue en ces derniers temps, et notre production en oeuvres de valeur, chargées de pensée et d'action? Pour des causes où il n’entre aucune mauvaise volonté, mais qui nous sont tout de même dommageables, un trop grand nombre de nos intellectuels se bornent à l’enseignement oral et à des études de cabinet. Pendant ce temps-là il manque à tous, il manque à la jeunesse surtout, une grande école de maîtres, un ensemble d'ouvrages puissants qui détermineraient de façon décisive la direction des esprits.
Et voilà qui nous fait nous retourner avec un espoir plus avide vers la valeur fécondante de notre idéal national. En quelques pages ramassées, M. l’abbé Perrier nous a peut-être dit, sur ce sujet, le dernier mot de tout: “Si l'idéal est nécessaire à chaque individu pour que ses forces arrivent à leur perfectionnement, il n’est pas moins urgent que chaque nation ait son idéal pour diriger ses efforts aux heures les plus sombres de son existence et coordonner toutes ses pensées, toutes ses affections, toutes ses activités.”
Nous sommes ici au point capital; il importe d’y insister.
Ce qu’il y a de plus grave, en effet, dans notre état,
et ce mal est déjà vieux d’un demi-siècle, c’est que
nous souffrons de désorientation essentielle. Entre l'idéal politique de notre peuple et l'effort de survivance qu’il a fallu soutenir, la proportion ne fut nullement exacte. L'un et l’autre ne furent pas au même plan moral. Qu’avons-nous fait, en réalité, depuis cinquante ans? Nous avons conjuré notre peuple de se défendre, d'organiser sa vie selon la dignité d’un . État français, tout en lui interdisant cette aspiration. Nous souffrons de tous les malaises et de tous les malheurs du mariage mixte contracté par notre race en 1841. Quand ce mariage fut sur le point de se rompre par un éclatant divorce, au lieu de reprendre notre liberté, nous sommes entrés dans une alliance nouvelle où bientôt figurèrent à nos côtés, trois, puis quatre, puis six, puis huit partenaires nouveaux. Pour nous, ce fut une erreur. Et si les plus graves raisons paraissaient imposer ce dénouement, fallaitil du même coup que cette dernière évolution politique nous dispensât d’ordonner notre vie ? A tout le moins eût-il été séant de ne point présenter au peuple, comme un état définitif, ce qui ne pouvait être que temporaire. Après la dure expérience de l'union de 1841, en présence de la conformation géographique du deuxième État fédératif, des politiques plus clairvoyants eussent pu, ce nous semble, se défendre de la chimère. Ils pouvaient solliciter de notre peuple une coopération loyale à la fédération, sans lui demander de s'asseoir définitivement dans l’instable, sans lu arracher ses aspirations légitimes vers un avenir uniquement ajourné.
Manquant de but précis, dépourvus de tout principe ordonnateur, il n’est que trop facile d’apercevoir maintenant la suite de nos malheurs. La crise de la
boussole à entraîné celle du gouvernail. Nous avons accompli les plus rudes manoeuvres à bord d’un navire que plus rien ne dirigeait, qui n’avait mis le cap vers aucun rivage. Ce fut le désordre dans tous les domaines et presque la démission d’un peuple.
Dans l’ordre politique, nous ne savions plus même s’il fallait continuer de rester maîtres chez nous; nous n’osions plus l'être. L'État du Québec qui jusqu’en 1840 était demeuré le continuateur de la Nouvelle- France, devenait un État cosmopolite, ouvert à tout venant, comme les plaines de l'Ouest. Si parfois l’on y gouvernait encore dans le sens des intérêts français, ce n’était plus que par un reste de tradition politique qui, de plus en plus, perdait son fondement dans l’esprit des hommes. Le domaine national était jeté
sur le marché et vendu à l’étranger, sans que le peuple
ni peut-être les gouvernants s’aperçussent de la trahison. Signe non équivoque de notre entière abdication: nous préférions n’avoir point de drapeau plutôt que de nous entendre sur l’un ou sur l'autre; et l’on nous voyait arborer avec le plus d'amour ceux qui proclamaient le plus haut notre déracinement.
Nous avions cessé d’apercevoir le rapport de l’économique au national. Pendant qu'autour de nous, de savantes combinaisons accaparaient peu à peu nos meilleures richesses, tendaient de formidables filets pour nous y étouffer, nous secondions de toutes nos forces ces tentatives d’étranglement; nous fournissions nos spécialistes, notre main-d'oeuvre, nos capitaux pour mieux assurer notre esclavage économique. Et dans le même temps que cet enveloppement s’effectuait contre nous et par la vertu d’une implaca-
ble solidarité de race, nous nous en allions, répétant stupidement, qu’“il ne faut point mettre de patriotisme dans les affaires”. ; Dans l’ordre moral et social, nous laissions saboter par des étrangers, la plus sacrée de nos traditions religieuses: le respect du dimanche. Nos ouvriers Canadiens-français et catholiques entraient, par larges masses, dans les sociétés neutres et étrangères; à l'heure des conflits sociaux, ils acceptaient d’aller chercher, en dehors de chez nous, leur direction; et il leur était loisible de se mettre en marge de leur foi et de leur patriotisme, sans qu’on parût y voir une anomalie. C'était aussi l’époque où les moeurs, les modes américaines, le théâtre, le cinéma américains entraient par toutes nos portes. Nous n'avions plus même l'instinct du vivant qui distingue au moins l’assimilable de l’inassimilable. Une rage d’anglomanie s’emparait de notre monde commercial et financier; nos villes et jusqu’à nos plus petits villages prenaient soudain, par les enseignes, par les annonces, une physionomie anglaise. Et si quelques-uns trouvaient à reprendre à ce maquillage déshonorant, signe trop certain de l’abdication des âmes, ils passaient pour de petits esprits occupés de vétilles. | Plus gangrenée que les autres, une partie considérable de notre bourgeoisie tournait le dos à l'idéal de la race. On l’a vue s’angliciser autant qu’elle l’a pu. Non seulement elle a dirigé ses enfants vers les maisons d'éducation anglaises dont elle faisait quelquefois la fortune; elle a tenté l'assaut de quelques-uns de nos grands pensionnats de garçons et de filles, pour y faire triompher, si possible, ses exigences tyranniques, ses mondanités, son anglomanie de moeurs et d’esprit.
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D'ailleurs, dans le monde des pédagogues improvisés, la pensée dominante des programmes d'enseignement ne devait plus être le perfectionnement, le salut du français toujours en péril, mais la part de plus en plus large à l’enseignement de l'anglais. Des instituteurs, des institutrices de notre race ont dû se vouer, la mort dans l’âme, à l'oeuvre abominable. Et certaines parties de notre enseignement sont mâtinées à ce point de culture saxonne, que l’on peut se demander si notre impuissance à penser, à manierles idéesgénérales, ne provient pas largement d’un dualisme mental, déformation intellectuelle foncière, fruit d’une absorption trop précoce de la nourriture hétérogène.
Un dernier signe, plus étonnant encore, du désarroi des idées et du déracinement des esprits, ce sont les théories en vogue parmi un certain nombre de nos lettrés. Hier encore, en quelques cénacles, n’était-ce point pécher contre l’esthétique que d’oser parler de littérature nationale? Entre une littérature canadienne et la littérature tout court on créait sérieusement toutes sortes d’antinomies et, sous prétexte d’humaniser nos esprits et nos pensées, on s’apprétait à les dissoudre dans je ne sais quel vague cosmopolitisme intellectuel.
Inutile d’insister. De pareils phénomènes portent avec eux leur rigoureuse signification. Quand un idéal politique ou national a produit de pareils résul- ‘tats ou s’est montré impuissant à les empêcher, un . peuple n’a plus qu’à en changer ou à continuer de mourir. La preuve est faite: depuis la Confédération, nous avons discontinué la race; ce fut l’arrêt soudain d’une histoire, l'interruption d’un effort qui, depuis deux cents ans, coordonnaït laborieusement vers leur
fin naturelle les énergies de la Nouvelle-France. Quand notre rôle était d'accepter toute la force, du passé pour y ajouter à notre tour, nous avons préféré nous commencer à nous-mêmes. Et si le mal n’est pas allé jusqu’à la mort, à quel miracle le devonsnous si ce n’est à la résistance merveilleuse des éléments les plus humbles de notre race, au travail réparateur d'énergies sociales qu’une intuition infaillible a toujours guidés, puis à la clairvoyance de quelques élites recrutées un peu partout et qui savaient apercevoir le soleil derrière les nuages ?
Mais l'évidence du mal offre du moins cette compensation qu’elle indique plus clairement le remède. Puisque nous souffrons de désorientation essentielle, ce qu’il nous faut, c’est un point d'orientation. Rien ne s’est ordonné dans notre vie, parce qu’on n’ordonne que vers une fin et par une fin. Quand elle est claire et qu’elle est haute, quand elle est conforme aux aspi-. rations de l’être, la fin possède un dynamisme qui lui est propre. Elle est à la fois une puissance de coordination et un stimulant de l'énergie. Fixée devant la volonté d’un homme ou d’un peuple, elle montre, dans une lumière victorieuse, le rapport des moyens au but, elle fait cesser l’éparpillement de l’effort, pour déterminer la tension de tout l'être, pour exalter toutes ses activités vers la plénitude de la vie. Or l’on sait quelle aspiration a joué ce rôle jadis dans l’existence de notre peuple. Cette aspiration, le dualisme politique de 1840 et de 1867 l’a affaiblie, parce que l'idéal qui est un, ne peut souffrir ces dédoublements. C’est donc elle, la vieille espérance des ancêtres, qui seule dans le passé, a pu tenir le rôle et la dignité d’une fin, c’est elle qu’il faut ranimer. Elle est d’ailleurs
dans la logique de l’avenir; elle jaillit de notre histoire comme sa fleur naturelle; et c’est elle, au fond, avec ses faibles lueurs subsistantes, qui nous à empêchés de sombrer totalement. ‘Quand survient le danger, a écrit René Johannet, il est bon pour un peuple de se sentir rivé à soi-même par les tombes et par les berceaux et ce sentiment développe avec soi de la puissance. Un Foch ne l’ignore pas. Il adjure aux heures sombres les combattants de la Marne de se souvenir de leur race et décuple leur énergie.”
Cependant nous tenons à le répéter une dernière fois: notre volonté d'indépendance ne se fonde point sur de vagues et suspectes idéologies. Nous ne voulons pas être des destructeurs. Si les effets pernicieux du fédéralisme actuel pouvaient être neutralisés, il vaudrait mieux, dans l'intérêt même de rfos espérances, que notre jeune force eût le temps de s’accroître. Mais la destruction est commencée par d’autres que par nous et nous refusons d’asseoir notre avenir à l’ombre d’une muraille en ruine.
Le devoir du moment, c’est donc de rallumer le flambeau ancien et d'empêcher qu’on ne l’éteigne jamais. S'il faut à notre peuple une espérance qui le guérisse tout de suite du vertige de la mort, donnonslui celle-là même qui, dans le passé, fut la raison de sa vie.
Comme nous l’avions fait, au début de ces articles, nous demandons encore à la jeunesse pensive de prendre en ses mains le flambeau rallumé pour le porter sur les hauteurs. Souvent, et non sans quelque raison, elle a fait le reproche, à ses aînés, d’avoir été
4 Le Principe des Nationalités, p. 366.
avares de directions positives. Nous lui apportons un idéal d’ordre qui domine de haut tous les problèmes. Qu'elle l’accueille pour le méditer. Elle est trop loyale pour nous condamner péremptoirement, comme les mandarins de l’insignifiance, sans nous avoir lus. D’autre part, si la raison est avec nous, la jeunesse ne peut passer indifférente à côté d’un débat où se trouve engagée la direction de sa vie. Déjà, d’ailleurs, elle peut s’en apercevoir: l'idéal d’un État français va correspondre de plus en plus parmi nous à une sorte d’impulsion vitale. Quand les incertitudes politiques ne l’imposeraient point, la pensée des chefs y devra venir; elle y vient déjà par l'insuffisance des doctrines actuelles, par le besoin impérieux d’un principe de salut qui nous fasse sortir du chaos de nos divisions et de nos labeurs dispersés. Seulement que la jeunesse s’en souvienne: il y a des heures qui ne sonnent jamais deux fois dans la vie d’une nation. Quant à nous, pas plus qu’elle, nous ne voulons être des idéalistes spéculatifs. Nous ne promettons pas d’agir; nous avons commencé.
Lionel GRouIx, ptre.
Appendice ()
En 1800, la population des États-Unis s'élevait à 5,308,000 âmes; elle est aujourd’hui de 110,000,000. ‘Celle du Canada, d’après le recensement de 1901, se chiffrait à 5,390,000. Entre 1900 et 1921, la population canadienne s’augmente de 3,517,311 immigrants par comparaison avec 184,000 nouveaux sujets reçus par les États-Unis entre 1800 et 1920. On peut donc prévoir qu’à la fin de ce siècle le Dominion, est et ouest, aura une population d’au moins 75,000,000 d'habitants. Les Canadiens français, y compris les Acadiens et les Franco-Américains du Nord-Est, compteront probablement de 20 à 25 millions d’individus, peut-être 30,000,000 si l’on se décide à faire dans le Québec de l’immigration assimilable.
Est-il possible de supposer qu’un pays arrivé à un tel développement sera encore, à cette époque, à l'état de colonie sous la tutelle d’une puissance européenne ? D’autre part, est-il raisonnable de penser que le territoire occupé par 20 ou 30 millions de Canadiens parlant le français continuera d’être ‘‘une possession” du Dominion ?
1 Nous publions en appendice cette étude de M. Wilfrid Gascon, parue dans l’Action française d’août 1922. Elle ne faisait point partie de notre enquête, mais elle s’y rattache étroitement.
D’après mon humble opinion, le Canada sera ou indépendant, ou annexé, ou associé dans une alliance impériale.
Mais l'Empire britannique existera-t-il encore hors d'Europe à cette époque relativement lointaine? Il est permis d’en douter, à cause de l'expansion du sentiment nationaliste actuel aux Indes, en Egypte, en Afrique du Sud et ailleurs. Subsistera-t-il même en Europe, si le mouvement travailliste anglais continue sa marche vers le pouvoir et fonde, sur les ruines de la monarchie, la république sociale démocratique ? Les deux alternatives les plus probables, pour notre pays, toujours d’après mon humble opinion, sont l'indépendance complète ou l’annexion. Et encore, l'annexion serait une solution en faveur de l’indépendance, puisqu'elle ferait des Canadiens les membres participants et égaux d’un grand état souverain, tandis qu’actuellement nous sommes tous les jours exposés aux conséquences de la politique extérieure d'un pouvoir transatlantique qui n’est responsable que devant les électeurs anglais. Ainsi, avant la fin de ce siècle, l'indépendance de l Amérique britannique, sous une forme ou sous une autre, sera un fait accompli: c’est une fatalité inéluctable dont bien peu doutent encore. L'indépendance est donc une échéance certaine. Or, il faut toujours faire provision pour une échéance; il est peu sage d’attendre au dernier moment. Les enfants qui naissent aujourd’hui, ceux qui formeront la prochaine génération, assisteront à ces événements et y tiendront un rôle. La question est donc d’actualité pour les pères qui ont le devoir d'indiquer une direction à leurs fils.
L'honneur de faire partie de l’Empire britannique comporte avec lui l'éventualité la plus redoutable pour une jeune société: la guerre défensive, l'invasion et la conquête. Le fait est certain: quand l’empire est en guerre le Canada est en guerre et toutes les dépendances abritées par l’Union Jack, sont également en guerre. La situation est sans doute moins dangereuse , si l'ennemi est éloigné ou d’une importance secondaire, si c’est, par exemple, la Russie, comme en 1854, l’Afghanistan ou le Transvaal; mais avec les États-Unis ou le Japon comme adversaires, c’est-à-dire avec une puissance maritime de premier ordre, l’état de guerre aurait immédiatement pour le Canada ses conséquences les plus formidables: invasion, dislocation, annexion.
La guerre avec les États-Unis? Beaucoup l'ont crue et la croient encore possible un de ces quatre matins. La conférence de Washington est elle-même la meilleure preuve que cette guerre était imminente. Rappelons-nous seulement l’avertissement donné aux correspondants de journaux à Londres, l’hiver dernier, par l'ambassadeur anglais sir Auckland Geddes: que les États-Unis et l'Angleterre s’acheminaient vers la guerre (were treading the paths that lead to war). Deucalion, dans le Daily Herald (Londres), démontra, au début de 1921, que des préparatifs se faisaient en vue d’une nouvelle guerre mondiale dans le Pacifique. Au mois de janvier 1920, l'amiral Sims commit l’indiscrétion de livrer au publie une partie des instructions qu’il reçut du ministère naval
américain en partant avec sa flotte pour les eaux anglaises. Le ministre lui avait dit: Dont let the British pull wool over your eyes. We would as soon fight Britain as Germany.
L’ambassadeur américain Harvey, à la suite de M. Lloyd George, a confirmé à Londres, au banquet de la chambre de commerce donné à l’anniversaire de Washington, le 22 février dernier, la gravité de la . situation avant la conférence du désarmement, en disant que celle-ci avait été convoquée in the nick of time, autrement dit, juste à temps. Ce sont des paroles sérieuses dites par des gens sérieux. Le danger était grand et nous n’en savions rien en Canada.
Peut-on dire que c’est le traité anglo-japonais qui était la cause principale de cet état d'esprit? Les raisons en sont plus profondes. Lord Salisbury les a clairement exposées il y a une vingtaine d’années. “Quiconque, disait-il, a observé le cours de l’histoire, sait bien que les États du Nord ne pourront jamais être nos vrais amis, pour cette raison évidente...que nous sommes des rivaux dans le domaine politique et commercial. Nous envions d'occuper la même position; nous aspirons chacun de notre côté à la maîtrise des mers; nous sommes deux nations industrielles, et dans tous les ports du monde comme auprès de toutes les chancelleries, nous nous livrons concurrence.” (Expansionist, N.Y.).
La maîtrise des mers? Elle était déjà passée aux États-Unis qui, à la date du 1er février 1921, possédaient, suivant des états officiels publiés par les différents pays, 555 bâtiments de guerre de tout genre de moins de 20 ans d’Âge construits et en construction, contre 387 à l’Angleterre. Pour les opéra-
tions, en haute mer, les États-Unis, ont déjà conformément à ces états, une supériorité écrasante sur la flotte britannique, en cuirassés d’escadre, en contretorpilleurs et en sous-marins (Dépêche au Citizen d'Ottawa, 9 août 1921):
Cuirassés Angleterre 29 unités États-Unis 47
Contre-torp. Angleterre 191 États-Unis 318 S.-marins Angleterre 97 États-Unis 159 :
Les navires du haut bord, dans lesquels la flotte américaine est nettement supérieure — 47 contre 29 — peuvent seuls traverser les grands océans qui séparent le nouveau monde de l’ancien et aller mener la lutte au loin. En outre, les Américains possèdent des hydravions de bombardement capables d’aller détruire les flottes en mer à 500 milles des côtes. En concédant que l’amirauté anglaise pourrait leur opposer des avions aussi puissants portés sur des bâtiments construits exprès, il en partira toujours plus des côtes américaines pour aller à leur rencontre que les bâtiments spéciaux ne pourront en emporter des ports anglais. Il est désormais impossible à une flotte anglaise d'approcher de moins de 100 milles des rivages de l'Amérique et, à plus forte raison, d’y débarquer une armée avec ses services et tout son matériel.
Quels changements depuis une douzaine d’années seulement! A l’époque où les puissances discutaient à La Haye sur la limitation des armements, l’Angleterre possédait une marine de force égale à celle que pouvait réunir la coalition des deux ou trois plus fortes marines du monde.. À cette époque, le {wo
Power standard formait le credo de l’Amirauté anglaise. Hors de là point de salut.
Pour donner l'exemple de l’économie, l’Angleterre déclara à La Haye qu’elle consentait à réduire sa flotte de quelques unités; toutefois, elle voulut bien faire savoir qu’elle devait garder la “suprématie nécessaire à sa protection”.
À la Chambre des communes, lord Balfour affirmait que la Grande-Bretagne “était et resterait toujours la puissance navale la plus forte, en gardant les moyens de s’augmenter plus rapidement que les autres”.
Ceci se passait en 1907. Or, en 1921 la place de de l'Angleterre est déjà occupée par les États-Unis, et, sans la conférence de Washington, le Japon lui-même était en train de passer bon second. Trente-deux pour cent (32%) de son revenu pour 1921-22 étaient consacrés à l'exécution de son programme de construction navale qui, complété en 1927, devait lui donner presque l'égalité de force avec les États-Unis et reléguer l'Angleterre au troisième rang comme puissance maritime.
Le ler avril dernier, le président Harding annonçait la détermination des États-Unis de garder. les positions conquises. “Il faut, disait-il, que la flotte américaine devienne la plus puissante du monde et dépasse même la flotte anglaise, car c’est ainsi seulement que l'Amérique sera libérée à jamais des menaces de l'étranger et que la doctrine Monroe restera inviolable et échappera à toutes les visées des nations rapaces du vieux monde.”
À quelque temps de là, la principale de ces nations rapaces du vieux monde tint une conférence avec les représentants de ses possessions d'outre-mer et il fut
résolu à l’unanimité que l’empire britannique devait maintenir comme minimum l'égalité de force avec n'importe quelle autre puissance navale. Cette décision fut publiée officiellement dans le discours du trône lu par le roi en prorogeant le Parlement anglais, le 10 novembre dernier, à la veille de la réunion à Washington de la conférence sur la limitation des armements. Le 3 août précédent, dans la discussion à la Chambre des communes, du projet de construction de quatre navires de guerre du-type Hood, le ministre des colonies, M. Winston Churchill, avait déclaré que le one power standard. c'est-à-dire la règle ou la théorie de l'égalité avec le plus fort pavillon, devait être l’extrême minimum à adopter. L’Angleterre relevait le gant jeté par le président des États- Unis. C’est pourquoi sir Auckland Geddes put dire, en parfaite connaissance de cause, que les deux pays s’acheminaient vers la guerre.
On sait le reste. La conférence de Washington vint, sur les propositions du gouvernement américain, consacrer la victoire anglaise, maïs victoire partielle seulement, et même peut-être victoire à la Pyrrhus, puisque l’Angleterre dut la payer de la dénonciation de son traité d’alliance avec le Japon, l’adversaire des États-Unis.
Du même eoup les Anglais perdent l'appui éventuel de la flotte japonaise qui serait devenue aussi forte et même plus forte que la sienne en 1927.
La limitation des armements navals, la quadruple entente dans le Pacifique écartent apparemment tout danger immédiat de guerre de ce côté, car ces décisions établissent au moins l'existence d’un désarmement moral; elles laissent toutefois subsister entière la ri-
valité économique tant redoutée par Lord Salisbury vers 1900. Cette rivalité n’a pas cessé de grandir et par conséquent n’a pas cessé d’être dangereuse. J'en donnerai un exemple. Le charbon américain a supplanté la houille anglaise en Amérique du Sud. En 1915, les États-Unis avaient exporté au Brésil 648,303 tonnes de charbon. En 1920, le total de leurs exportations passait à 966,029 tonnes, soit une augmentation de 50 p.100. D'autre part, l'Angleterre dont les mines exportaient au Brésil, en 1915, 498,340 tonnes, ne lui en a vendu en 1920 que 158,140 tonnes. Pour l'Argentine, les exportations des États-Unis se sont élevées en 1920 à 1,718,493 tonnes contre 786, 967 tonnes en 1915 soit une augmentation de 60 p. 100. La diminution est également importante pour l'Angleterre qui, alors qu’elle exportait à l’Argentine 1,618,603 tonnes en 1915, n’a pu lui vendre en 1920 que 273,668 tonnes, environ sept fois moins. Le Times de Londres, corroborant à vingt ans de distance lord Salisbury, disait en septembre dernier: The grounds of war are to be found in economic relations. The grounds of war between the United States and Japan, with°the rest of the world involved, are to be found in the competitive business of exporting to foreign markets. Le président Wilson exprima le même avis en septembre 1919 à Saint-Louis. Voici ses paroles: ‘La paix? Mais, mes chers concitoyens, existe-t-il un homme ou une femme — je dirai même un enfant — qui ignore que le ferment de la guerre dans notre société moderne est la rivalité commerciale et industrielle? La guerre mondiale a été une guerre commerciale et industrielle, non une guerre pour un but politique. Le motif de l'Allemagne en provo-
quant la guerre qui vient de finir, résidait dans la crainte que ses rivaux n’obtinssent l'avantage sur elle, et la raison pour laquelle certaines autres nations se sont jetées dans la guerre contre l'Allemagne, c’est qu’elles redoutaient que celle-ci ne prît l'avantage sur elles. Le motif de la jalousie, le motif de la haine profonde qu’on se portait se trouve dans la rivalité agressive et effective des nations dans le domaine de l’industrie et du commerce.” (Voir Ottawa Citizen, 23vaoût 1924):
Cette rivalité existe, comme chacun le ist entre. les États-Unis et le Japon d’une part, pritifnichseht en Chine et en Sibérie, et d’autre part entre l’Angleterre et les États-Unis dans toutes les parties du monde. k
Au cours d’une étude sur les conséquences de cette rivalité grandissante, M. Norman Angell écrivait récemment dans la New Republic de New-York, que la guerre entre les États-Unis et l'Angleterre demeure une open possibility. C’est une corroboration de l’opinion de sir Auckland Geddes, citée plus haut. De son coté M. Peter Leckie, un socialiste d'Ottawa, qui a publié une brochure intéressante sur les causes économiques de la dernière guerre, terminait un article dans le Western Clarion du 16 décembre 1920 intitulé: The coming war with America, par cette conclusion: “Je ne serais pas surpris que la guerre avec l'Amérique eût lieu, et dans ce cas, la France, suivant mon opinion, se rangerait aux côtés des États-Unis.” Or, selon l'amiral Fournier, les bases navales françaises de l'Atlantique . balancent les bases navales anglaises. Aucun marin, dit-il, ne peut ignorer que, dans une lutte pour la maîtrise de l'Atlantique ou entre la
flotte britannique et une flotte rivale au moins équivalente en unités de combat, le cadre de nos bases navales, selon qu’il donnerait alors son appui et la libre disposition de nos ressources à l’un des belligérants, deviendrait pour celui-ci le facteur décisif de sa victoire.” Cette révélation de l’ancien amiralissime français perce à jour, aux yeux du monde, la tactique des Anglais pour obtenir l’affaiblissement de la France, pendant qu’eux resteraient, suivant la formule chère à lord Balfour, les plus forts sur mer, “en gardant les moyens de s’augmenter plus rapide-
ment que les autres”.
Comment serait accueillie en Canada l’éventualité d’un conflit entre l'Angleterre et les États-Unis, ou entre l'Angleterre et la France, ou avec les deux ?
Nous connaissons l’état de l’opinion anglo-canadienne à l’égard des États-Unis. Sait-on généralement, dans la province de Québec, qu’en cas de guerre avec l'Amérique nos concitoyens anglais refuseraient de marcher? C’est comme j'ai l’honneur de vous le dire. Ceux qui lisent le Star de Montréal ont dû remarquer ce passage dans une lettre de M. Albert Carman, le correspondant attitré de ce journal à la conférence de Washington, publiée le 26 novembre dernier: “Une entente anglo-américaine sur les armements navals nous garantirait contre la seule guerre propre à amener notre ruine. Une guerre entre le Japon et les États-Unis nous mettrait dans un péril extrême avec ou sans l'alliance. L’état de neutralité offrirait pour nous des difficultés et des dangers à chaque instant. L'alliance elle-même n’ajoute rien
à ces dangers, puisqu'elle nous relève de l’obligation de combattre les États-Unis — which we would never, never do — et elle contribue à assurer la situation de l’Angleterre dans les Indes et en Australasie.” Deucalion, déjà cité, affirme dans le Daily Herald (Londres), au début d’avril 1921, que si la Grande-Bretagne appuie le Japon contre l'Amérique, le Canada et l’Australie se sépareront aussitôt de l’empire. M. Steed, le rédacteur en chef du London Times, que nous avons entendu à Montréal cet hiver, est convaincu qu’en cas de guerre entre le Japon et les États-Unis, les colonies anglaises seront entraînées à lier partie avec la république anglo-saxonne. M. Ewart, l’éloquent avocat de l'indépendance du Canada , terminait ur article sur le traité anglo-japonais dans la Canadian’ Nation (avril 1921), par ces paroles comminatoires: Canadas interests are bound up with those of the United States. If, in disregard with those interests, the United Kingdom maïintain its alliance with Japan, Canada must plainly assert that not that way can she proceed. Sur la même question le Toronto Star, du 28 mai, a ceci à dire: ltis Canada's supreme interest that friendship with the United States shall forever be the corner stone of British policy.
L'intérêt suprême du Canada se trouve dans l’amitié des États-Unis! Cela veut dire qu’il n’y en a pas d’autre de supérieur à celui-là, pas même le salut de l'empire britannique. Cette précision est apportée par le Standard de Kingston, qui demandait au gouvernement anglais de rayer dans le traité japonais la stipulation par laquelle l’empire, où l’une quelconque de ses parties, s'engage à venir en aide au Japon en cas de guerre. Il y a deux raisons pour cela, dit ce jour-
nal: la première, c’est que les Canadiens ne s’estimeront pas engagés par celte convention; et la seconde, parce que l'existence de l'empire serait mise en danger. Mais même dégagé expressément de cette convention, le Canada devrait encore se considérer lésé, d’après le Star, de Toronto, qui conclut en ces termes: The renewval of the Anglo-Japanese alliance, even with Canada expressly excluded from it — as she must and would be — could but be regarded in this country as à considerable draw back and detriment in connection with our own supreme foreign interest. Le Globe (Toronto) du 3 mai 1921, après avoir constaté que les hostilités entre la Grande-Bretagne et les États-Unis, comme conséquence du traité japonais, feraient du Canada le théâtre des principales opérations sur terre, que le sang canadien coulerait à flot et que nos femmes et nos enfants seraient soumis à toutes les horreurs des guerres modernes, recommande que, dans la modification du traité, on fasse savoir sans équivoque au Japon, qu’en cas de guerre avec les États-Unis, l'empire britannique avec toutes ses possessions se tiendra à l’écart.
Dans l'Ouest on est aussi catégorique.
À Londres, au mois de juin dernier, notre premier ministre a nettement fait comprendre au gouvernement anglais que le Canada est résolu à n’adhérer à aucune convention impériale qui compromettrait la cordialité de nos relations avec les États-Unis. Notre représentant a fixé le principe que, dans toute question surgissant entre le Canada etles États-Unis, l’avis du gouvernement du Dominion doit prévaloir à Londres.
En commentant cette attitude , le Citizen (Ottawa) du 27 juillet constate que la politique énoncée par M. Meighen porte officiellement pour la première fois à la connaissance du monde entier que notre pays est une puissance nord-américaine. ‘Un fort lien sentimental rattache le Canada au Royaume-Uni, ajoutet-il, et il n’y a pas de raison pour que ce lien soit brisé jamais; mais les liens créés par les intérêts communs (avec l'Amérique) ont une influence très considérable sur le cours des affaires humaines.”
Constatons que, suivant l’opinion anglo-canadienne, les droits de la couronne britannique sur le Canada se sont mués en simple lien sentimental, qui apparaît bien aléatoire en regard de cet autre lien qu’on appelle hardiment our own supreme foreign interest: les États- Unis.
L'opinion anglo-canadienne, qui ne représente pourtant que 50 p. 100 de la population du Dominion, déclare qu’elle livrera ce pays aux Américains plutôt que de le défendre.
J'adjure mes compatriotes de prendre acte que le traité de cession de 1763 au roi d'Angleterre est tombé en caducité, par rapport du moins à nos relations avec les États-Unis.
Il n’est que temps que le Canada français fasse savoir qu'il ne reconnaît pas aux autres parties de la Confédération, le droit de disposer de lui sans son consentement, ni de le dépouiller, contre sa volonté, de la protection britannique. Comme au temps de Cromwell, les sujets-catholiques du roi, groupés principale-
ment dans l’est du pays, se verront peut-être forcés un jour d’imiter la conduite des Irlandais demeurés fidèles à leur souverain légitime contre les Roundheads et les séditieux du Long-Parlement. Quoi qu’il en soit, la situation est nette: en cas d’hostilités avec les États-Unis, le Canada anglais ne marchera pas.
Cependant, quand l'Angleterre est en guerre le Canada est aussi en guerre. Tout pays arborant l'Union Jack devient de droit l’objectif des coups de l'ennemi. Les Américains mettraient aussitôt la saisie sur nos biens situés dans leur territoire, sur nos vaisseaux ancrés dans leurs ports, s’empareraïient de nos expéditions en mer, et nous ne pourrions échapper à l'invasion qu’en abaiïssant le drapeau anglais sur Rideau-Hall et en proclamant notre indépendance, prélude de l’annexion.
Mais si les Anglais du Canada sont déterminés à faire cause commune avec les États-Unis, par raison d'intérêt, leur attitude est toute différente à l’égard des nations européennes. Contre tout le reste du monde, l'empire britannique est un et indivisible. Consultés, l’été dernier, dans la question de Silésie, dans celle du condominium franco-anglais des Nouvelles-Hébrides, dans la question du Pacifique, celle de l’extrême Orient, etc, les représentants des Dominions se sont trouvés d'accord avec le point de vue anglais. Du reste, il ne peut en être autrement, avec l’unité diplomatique exigée par les autorités impériales, comme l’a expliqué M. Lloyd George, le 14 décembre 1921, à la Chambre des communes, à propos du traité irlandais. Les voies diplomatiques des Dominions resteront les voies diplomatiques : du gouvernement anglais avec son département des
affaires étrangères et ses ambassadeurs. Et M. Lloyd George a ajouté: It is impossible that it could be otherwise. That has been accepted by all the dominions.
L'unité d'action, l’égalité- de responsabilité est le nouveau dogme des pays britanniques dans la conduite des affaires extérieures, tel qu’il ressort des déclarations du premier ministre anglais à la conférence de juin, et plus récemment à la Chambre des communes (14 déc. 1921): The domimions, since the war, have been given equal right with Great Britain 1n control of the foreign policy of the Empire. These rights were won by the aid they gave us in the great war...
The control of foreign policy is now invested on the: Empire as a whole. That is the new fact. Joint control means joint responsibility. |
Ainsi se trouve accomplie, comme malgré nous, une des trois alternatives prévues dans l’évolution politique du Canada: l'association ou l'alliance impériale, sorte de fédération ou commonwealth sans constitution écrite.
Mais comme une alliance ne peut exister qu'entre égaux, il s'ensuit que l'alliance impériale elle-même nous fait participer à la souveraineté en commun avec toutes les autres dépendances de l’empire.
De toute façon donc, le Canada s’achemine rapidement vers l'indépendance sous une forme ou sous une autre, comme je l’ai dit au début. En Angleterre, on le comprend et on l’admet sans difficulté. On y. est revenu à l'opinion des Bright et des Cobden. Le Manchester Guardian, à la date du 7 novembre 1919, reconnaît que les Dominions sont maintenant en fait des républiques sous le protectorat anglais.
S'ils décidaient de se séparer complètement de l’empire, on ne ferait en Angleterre aucune opposition à leur volonté. La Pall Mall Gazette du 18 janvier 1921 déclare que les Dominions sont aujourd’hui, sous tous rapports, émancipés de la tutelle impériale. Chacune de ces grandes-colonies est maîtresse de sa destinée et son association à l’emptre peut être maïintenue ou rompue suivant sa volonté. L’adhésion des Domimions au Commonwealth britannique est absolument volontaire. M. Bonar Law, chancelier impérial, à reconnu à la Chambre des communes (30 mars 1920), dans la discussion du projet de loi sur l'Irlande, que l'union des Dominions avec l'empire dépend d'eux-mêmes, et que s'ils désirent jamais se retirer, on ne cherchera pas à les retenir de force. Le régime autonome (Dominion Home Rule) leur reconnaît le droit de choisir eux-mêmes leur destinée.
Lorsque la délégation nationaliste du Sud-Africain, ayant à sa tête le général Hertzog, est allée en 1919 demander à M. Lloyd George de la faire entendre au congrès de la paix, le gouvernement britannique n’a pas fait d’objection sur le fond, mais a simplement répondu qu’il ne reconnaissait qu'au parlement de l’Union sud-africaine le droit de parler pour le peuple sud-africain. Discutant l'attitude que devait prendre l'Australie à la conférence impériale, M. Hughes, premier ministre délégué, déclara, avant de s’embarquer pour l'Angleterre (avril 1921), que son pays y figurerait comme état indépendant muni de tous les pouvoirs de l’autonomie gouvernementale.
Au Canada, l’Evening Journal (Ottawa), organe officieux du parti conservateur dans la capitale, publiait, à la date du 20 décembre dernier, que le
VERS L'INDÉPENDANCE DU CANADA 267 régime autonome (Dominion status) comporte l’indépendance . Le Canada, l’Australie, la Nouvelle- Zélande, le Sud-Africain sont des nations indépendantes. Toutes et chacune pourraient demain «sortir de l’Empire, sans opposition de la part du gouvernement anglais. Une guerre civile pourrait éclater dans la colonie pour empêcher ce mouvement, mais les autorités anglaises n’interviendraient pas. L’association impériale, pour être puissante, n’en est pas, moins purement volontaire. Sir Robert Borden, dans une conférence à l’université de Toronto (7 octobre 1921), nous apprend que la nomination du gouverneur général du Canada doit préalablement recevoir l’approbation du gouvernement fédéral. Ce fait a été confirmé dans une lettre de M. Lloyd George, en date du 13 décembre, lue devant le Daïl Eireann par M. Griffith.
Nous sommes loin des jours de lord Metcalfe qui gouverna seul durant neuf mois sans ministère. On mesurera le chemin parcouru en se rappelant ce qu'écrivait le Daily News, de Londres (2 déc. 1920), à l’occasion du retour en Angleterre du prince de Galles, sur la fonction des gouverneurs généraux envoyés aux colonies. ‘Leurs fonctions sont de pure forme, disait ce journal, et l’on se demande si elles pourront être conservées encore longtemps, toutes limitées qu’elles sont.” Il y a juste deux ans, les libéraux du centre de l'Ontario, réunis en congrès, adoptaient, le 21 janvier 1919, deux résolutions affrmant le droit du Canada à l’indépendance diplomatique: .
“Dans toute assemblée où les nations du monde se trouveront réunies en conférence, le Canada y sera
représenté de droit et par des délégués accrédités sur pied égal aux autres délégués présents.
“Dans l'élaboration des traités le Canada devra avoir le droit de négocier directement avec les autres
pays.” *
Il résulte des faits et des déclarations ci-haut rapportés que l'intérêt est bien réellement le mobile des actions des hommes et des Anglo-Canadiens en particulier, et que ce n’est pas eux qui tireront le dernier coup de canon pour la défense des droits de la couronne anglaise sur ce pays. Ils n’en font point mystère, comme on l’a vu. Placés entre l’obligation onéreuse de défendre le drapeau anglais contre les États-Unis et la rupture du lien britannique, ils opteront pour la rupture.
Cette rupture aurait des conséquences sérieuses pour le Canada français, sûr de voir disparaître les garanties énoncées dans la loi impériale de 1867 qui perdrait toute sanction par le fait.
Les Anglais ne s’embarrassent point de ce scrupule. Ils n’ont pas l’air de se douter que la province de Québec aurait son mot à dire dans la question. Ils ne pensent qu’à leurs intérêts. Eh bien, pensons aussi aux nôtres. La perte de la protection du parlement britannique nous mettrait automatiquement à la merci d’une majorité hostile et qui s’est montrée, partout où élle avait la force, dure pour nos compatriotes de sang français.
Notre intérêt est de nous prémunir contre cette éventualité. La rupture du lien britannique ayant,
en droit, rendu à notre race, à la Nouvelle-France, sa liberté d'action, à quel parti se décidera-t-elle ?
À mon avis, elle devra chercher son salut dans une séparation politique, à l’amiable, avec l'Ouest cosmopolite et l’Ulster ontarien, préparée par une entente cordiale avec l’élément irlandais et les populations plus homogènes de l'Est maritime.
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