CE QUE SERA CETTE VIE INTELLECTUELLE
L'oeuvre de la civilisation est une oeuvre collective. C’est un trésor commun formé des richesses
3 Paroles d’Edmond de Nevers, citées par M. A. Perrault, L’Action française, 1919, p. 209.
intellectuelles de tous les peuples et où chacun doit aller puiser à son tour. Si brillante qu’elle soit, la culture d’un peuple est en danger le jour où il s’isole et se replie sur lui-même. Et s’il en est ainsi des civilisations qui ont un long et glorieux passé, avec combien plus de raison ne doit-on pas l’affirmer de civilisations qui, comme la nôtre, commencent à peine à s’édifier. Ce serait une profonde illusion de croire que nous pouvons, avec nos seules ressources actuelles, créer le foyer de vie intellectuelle dont nous sentons le besoin. Pour un long temps encore, pour . un temps dont il n’est pas possible de fixer les limites, il nous faudra emprunter à l’étranger, avec le goût et l’élan qui nous font défaut, les richesses intellectuelles que nous ne possédons pas encore.
La connaissance à peu près universellement répandue dans notre classe cultivée des deux langues, anglaise et française, met à notre portée deux grandes civilisations. Vers laquelle irons-nous? Il ne peut être question, d’abord, de les posséder toutes deux également. Un peuple n’a qu’une culture comme il n’a qu’une langue. Et la véritable supériorité d’un peup'e comme d’un individu ne consiste pas dans la connaissance superficielle de deux langues ou de deux civilisations, mais bien dans la mesure où il a réussi à épuiser les richesses de l’une d’entre elles.
Nous n’aurons donc qu’une culture. Est-il besoin d'ajouter qu’elle sera française? Nous sommes français de sang, de langue, d'âme. La France est depuis de longs siècles le foyer le plus intense de la civilisation européenne. Notre intérêt est donc d'accord ici avec nos sentiments. Pour conserver notre âme nationale, pour mettre notre vie intellec-
tuelle en harmonie avec elle, il faut que nous fassions de la France, se'on une expression bi°n connue, notre patrie intellectuelle. “Nous nous devons”, écrivait M. Louvigny de Montigny, ‘‘de nous tenir dans la lumière pour vivre la vie que nos pères nôus ont transmise.”/* De son côté, M. l'abbé L. Groulx préconisait ce contact avec la pensée française, ‘‘non seulement parce que les maîtres de la pensée française doivent rester les maîtres de notre insuffisance, mais parce qu’il importe à notre durée que les courants de la pensée française nous apportent cette substance d’art et de morale, ces vertus de la race et de l’esprit qui font l’essence de notre culture”.
Je n’ignore pas tout ce que ces relations intellectuelles avec la France de la pensée, avec la France littéraire inspirent de crainte à un bon nombre d’entre nous. Ces craintes, il serait facile de les justifier. Mais si, d’un côté, la haute culture est devenue chez nous d’une urgente nécessité; si, de l’autre, il nous faut absolument aller la chercher ailleurs, pour ma part, même au point de vue de nos intérêts religieux, je préfère le milieu intellectuel français où circulent toujours des courants de pensée catholique intenses, au milieu protestant ou matérialiste de l'Angleterre ou des États-Unis. Il importe par-dessus tout, sans doute, que l'élite intellectuelle de demain reste en communion d'âme avec le peuple qu’elle aura mission de diriger; mais nous croyons aussi que la France est plus qu'aucune autre nation apte à former cette élite. Personne ne peut trouver mauvais toutefois que nous
. souhaitions et même que nous exigions que les rela-
4 La Langue française au Canada, p. 111.
5 ['Action française, 1917, p. 35.
tions intellectuelles de notre jeunesse avec la pensée et la littérature de France s’inspirent de la prudence et s’entourent de protection.
Et maintenant quelles limites mettre à l’anglosaxonisme dans notre vie intellectuelle? Maurice Barrès écrivait à propos de l'influence allemande en France: “Il né peut pas être question que nous ne prenions pas contact avec la pensée allemande. Il n’est pas possible d'établir une cloison entre les nations, pas plus en re leur pensée qu’entre leurs produits matériels. Ce n’est pas possible et ce n’est pas souhaitable. Mais cette prise de contact doit être raisonnée. Nous ne prétendons pas dresser une digue totale, mais nous voyons la nécessité d’une digue de protection.”
Toutes proportions gardées, en tenant compte du milieu où notre vie intellectuelle est appelée à se développer, des influences que nous avons dû subir, c’est à peu près l’attitude que nous devons avoir vis-à-vis de la civilisation anglo-saxonne. Ce n’est pas tout à fait celle que nous avons eue dans le passé. Sans doute, jusqu'ici, c’est surtout par les moeurs, les coûtumes, que l’anglo-saxonisme ou plutôt, ce qui pour plusieurs en est une dégénérescence, l’américanisme s’est filtré dans notre vie nationale. Mais pour secrète qu’elle ait pu être, son action n’en a pas été moins profonde. “L'Amérique, cette vivante antithèse de la civilisation athénienne,”’ écrivait Louis Arnould, ‘a lancé par-dessus sa frontière nord, à l'assaut du Canada, ces bataillons plus redoutables que les autres, qui se nomment — outre hardiesse, énergie,
$ La Revue universelle, ler janvier 1922.
respectabilité: — amour du lucre, réalisme pratique, vanité grosse, relâchement de la famille, excitation de la sensation, corruption politique et sans-gêne.”? ? Que ce contact avec nos voisins ait accentué quelquesunes de nos qualités françai es, il nous est permis de le croire; mais combien d’autres plus précieuses et plus caractéristiques de la race courent le risque de disparaître? Il y a là un discernement à faire et une lutte à organiser, Notre survivance française est à ce prix. :
Dans cette organisation de notre vie intellectuelle que nous appelons de tous nos voeux, le contact, impossible à éviter avec la culture anglo-saxonne va nous offrir les mêmes ressources et nous exposer aux mêmes dangers. Il ne s’agit pas, comme disait Barrès, de dresser “une digue totale”; mais ‘une digue de protection” s'impose. Il y a, dans la culture anglo-saxonne, des éléments à caractère universel, humain, qu'aucun peuple n’a le droit de dédaigner; il y en a à caractère plus particulier qui peuvent s'adapter quand même à notre vie française; mais il y en a qui sont d’autant moins latins et français qu’ils sont plus anglo-saxons et américains; il y en a qui sont comme la source et la justification intellectuelle de cette morale, de cette façon de sentir, de cette conception de l’art, de l’action, de la vie qui nous ont déjà fait tant de mal. C’est contre ces derniers éléments qu’il faut dresser une digue de protection. ‘Il faudrait tout un autre travail, et plus considérable que celui-ci, pour montrer ce qui dans l’organisation de l’enseignement de nos voisins, dans leurs méthodes
T Nos amis, les Canadiens, p. 89.
scientifiques, dans leur philosophie et leur littérature, peut s’incorporer avec profit à la substance de l’esprit français, et ce qui y reste absolument réfractaire. Il suffit d’avoir donné le principe selon lequel doit se faire ce discernement. L'application elle-même est une chose complexe, difficile; une chose sur laquelle sans doute l'expérience de demain projettera de plus abondantes lumières.
Ce qui est incontestable, en tout cas, c’est que le Canada “est par destination,” comme disait M. Hanotaux, “le défenseur des origines françaises et latines”. Et nous conclurons avec lui: ‘Restez attachés au sol, Ià d’où vient votre sève, là où sont vos racines, où est votre force. Si le Canada cherchait une alliance ailleurs qu’en France, il se délatiniserait.”? 5
Notre vie intellectuelle sera, en second lieu, canadienne. Et si nous ajoutons ceci, ce n’est pas pour contredire ce que nous venons d’affirmer, mâäis bien pour le préciser davantage.
“Nous sommes une province de France,” s'écriait un jour M. Montpetit, “la plus éloignée, la moins connue, la plus oubliée, mais une province de France quand même.”’° C’est, en effet, quelque chose comme cela. Mais personne n’'ignore que l'âme française n’est pas tout à fait la même si on l’étudie en Provence, en Bretagne ou à Paris; personne n’ignore non plus que toutes ces nuances se retrouvent à leur
F ne par M. É. Montpetit, Au service de la tradition française, * Les Survivances françaises au Canada, p. 44.
tour dans la littérature du pays. C’est Brunetière qui soulignait chez les écrivains bretons, ‘quelque chose de plus local et de plus particulier, je ne sais quel génie du terroir, quelque chose d'autre et de plus original,” !° et cela, au moment même où il prêchait contre la décentralisation.
S’il en est ainsi en Bretagne, à plus forte raison doit-il en être ainsi au Canada. Il y a trois siècles que le pays agit sur le type français. Établis dans des régions si différentes de la France, en perpétuel contact avec les Anglais, soumis à des conditions de vie absolument nouvelles, il ne se peut pas que nous n’ayons été profondément modifiés. Et puis, on ne peut pas faire qu’il n’y ait un siècle et demi d’histoire entre la France et nous; un siècle et demi de crises politiques et intellectuelles pour la France, et, pour nous, de lutte obscure pour notre survivance. La France continue une histoire plusieurs fois séculaire, et nous commençons à peine la nôtre. Nous avons des souvenirs, des intérêts, des préoccupations et des espoirs qui ne sont plus tout à fait les mêmes. Si donc l’âme canadienne est une âme française, elle est une âme française avec des caractères distincts, particuliers, dont on doit tenir compte dans l’organisation de notre vie intellectuelle.
Une première conséquence, c’est que la culture française, en passant chez nous, doit chercher à s'adapter. Cela veut dire qu’elle doit tenir compte des croyances, des sentiments, des aspirations, qui font partie de notre âme nationale. Elle ne doit pas démolir, mais achever; elle ne doit pas nous détourner
10 Jiscours de combat , 2e série, p. 33.
de notre voie, mais nous donner de nouvelles et de plus profondes raisons d’y persévérer.
Cela veut dire encore, que dans l'introduction de la culture française chez nous, nous ne devons pas oub'ier que c’est un travail d’édification que nous faisons. Parmi cesrichessessansnombre quela France nousoffre, tout n'est pas également apte à servir de base à une vie intellectuelle en formation. Il y à dans la philosophie, dans la littérature, dans l’art de France, à côté d’un élément éternel, un élément friable et éphémère, dont nous n’avons que faire. Je choisis un exemple qui m'est plus familier. Depuis Descartes, la philosophie française a connu toutes les aventures. Elle a édifié des systèmes sans nombre qui se sont tour à tour écroulés. Ces trois siècles de spéculation représentent sans doute l’un des efforts les plus intenses et les plus sérieux de la pensée humaine; mais il n’en reste pas moins vrai, qu’à aucune de ces étapes, la philosophie française n'offre un abri sûr et durable. Ce sont de simples tentes que la pen ée en marche dresse pour un jour. Nous avons ici, au Canada, une philosophie qui est celle des deux plus beaux moments de l'humanité, une philosophie qui est à la base de toutes nos institutions religieuses ou sociales, une philosophie dont on prédit la renaissance dans l’Europe revenue de ses vieilles erreurs. N'est-ce pas suffisant pour que nous la préservions de toute infiltration moderne ? Ne peut-il nous suffire d’être en communion avec la partie catholique, c’est-à-dire la partie la plus traditionnelle et peut-être la plus française de la France ?
Passant maintenant de la philosophie à la littérature ou à l’art, ne pourrait-on pas faire entre les divers
courants lttéraires ou artistiques une distinction analogue? Il est désirable, sans doute, que l'élite intellectuelle chez nous prenne contact avec toute la culture française; mais il n’en est pas moins vrai que tout dans cette culture n’est pas à importer, tel quel, sans discernement et sans discrétion. Et déjà c’est une première façon de donner à notre vie intellectuelle une orientat'on franchemen canadienne.
Il en est une seconde. $’il est vrai, comme l’affirmait Brunetière, qu’il y a un “génie du terroir” pour les différentes provinces de Frarice, pourquoi n’y en aurait-il pas un pour “la plus éloignée”? Ets’ily a un génie canadien, pourquoi les ouvrages canadiens ne le refléteraient-ils pas? Dans ce moule travaillé par les siècles qui s'appelle la phrase française, qui nous interdit de mettre nos pensées et nos sentiments, nos préoccupations et nos rêves, nos façons de sentir et de voir et ainsi de les incorporer à la substance de l'esprit français? “Et nous servirons la France en illustrant cette province qu’elle n’a pas perdue, par une renaissance inspirée, mais toujours possible, de son impérissable génie. Nous la servirons en chantant les clochers de chez nous, les paysages qui en sont les décors harmonieux, les humble: pleins de mérite, la légende même étrangement féconde, tout ce qui, n'étant qu’un coin de France, la contient pourtant toute entière, à la fois héroïque, tenace, vaillante et généreuse.” ! !
Et ne serait-ce pas le moyen de faire de notre littérature autre chose qu’un médiocre et fade décalque de celle de France? ‘La grande puissance génia-
11 M. É. Montpetit, Les Survivances françaises au Canada, p. 45.
le, disait Emerson, consiste à souffrir que l'esprit de l'heure passe sans obstruction à travers la pensée.” L'esprit de l’heure c’est le génie national, c’est lui qui inspire les chefs-d’oeuvre. Et c’est parce qu'il y a un génie canadien, qu’une littérature ou un art canadien sont possibles, qu’il faut les désirer et, en les désirant, tâcher de les faire naître.
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En dernier lieu, notre vie intellectuelle sera catholique. Elle sera catholique, d’abord parce qu’elle sera française. ‘Tout ce que nous ferons, tout ce que nous laisserons faire contre le catholicisme,” écrivait Brunetière, !? “nous le laisserons faire et nous le ferons au détriment de notre influence dans le monde, au rebours de toute notre histoire, et aux dépens enfin des qualités qui sont celles de l’âme française.”
Elle sera catholique encore parce qu’e le sera canadienne. Notre pays est né d’une pensée d’apo tolat. C’est à la foi qu’il doit le bienfait de sa survivance et elle reste, à l’heure actuelle, son plus solide rempart contre les idées et les moeurs de nos voisins, le gage de son prestige et de sa durée. Tout ce que l'élite intellectuelle de demain ferait contre la foi ancestrale, qu’elle sache bien qu’elle le ferait, — pour me servir des mots de Brunetière, — au détriment de notre influence en Amérique, au rebours de toute notre histoire, et aux dépens des qualités qui sont celles de l’âme canadienne.
Notre vie intellectuelle sera catholique enfin parce que nous voulons-qu'’elle soit féconde et qu’elle dure.
12 Discours de combat, 1ère série, p. 193.
Il faut à la base de toute civilisation qui s’édifie un ensemble de vérités indiscutables et indiscutées qui nous éclairent sur le mystère de notre destinée ici-bas, qui fournissent à ces grandes institutions de la société, de la famille, de la morale, une raison d’être plus haute qu’elles-mêmes; un ensemble de vérités qui soient et le point de ralliement de tous les esprits travaillant dans le vaste champ de la culture humaine et le moyen de coordonner, d’unifier leurs efforts; un ensemble de vérités dont la lumière se projette sur toutes les routes de l'esprit pour le guider, le préserver contre les fantaisies, et le protéger de l'erreur. Or, y a-t-il, en dehors de l’Église, une vérité indiscutable et indiscutée? Dès que la religion est méconnue, toutes ces données de la raison naturelle qui formaient comme la charpente séculaire de la civilisation européenne, s’écoulent une à une. La philosophie et la science continuent leur effort, mais un effort dispersé, marqué par des avances et des retours, des incertitudes et des tâtonnements. C’est un sable mouvant sur lequel on ne peut rien construire d’éternel.
Un vieux cliché qui sert encore à certains esprits attardés dans le passé, c’est que la foi et la science ne sont guère compatibles, que l’une met fatalement des entraves à l’autre. C’est ignorer que la science se renferme tous les jours davantage dans le domaine du relatif; par delà il y a celui de l’absolu rationnel où règne la philosophie; plus loin encore le surnaturel qu'illumine la foi. Maîtresses absolues sur leur propre ” terrain, reconnaissant sur les terrains mixtes la hiérarchie des certitudes, la science, la philosophie et la foi ne sont pas faites pour se nuire, mais bien pour s’entr'aider et marcher de concert à la conquête de
l'unique et éternelle vérité. Ce sont les trois parties maîtresses de l'édifice spirituel, et tout édifice auquel il en manque une est un édifice inachevé ou un édifice en ruines.
Nous sommes sans contredit l’un des peuples les plus croyants du monde. Nous en avons la fierté et nous avons raison. Il nous reste à enraciner profondément cette foi dans notre âme, à en pénétrer toute notre vie, notre vie intellectuelle, comme notre vie morale et notre vie publique. C’est à cette condition et à cette condition seule qu’elle sera féconde. Notre vie intellectuelle et notre vie religieuse ne se préteront un secours réciproque qu’à condition de se pénétrer mutuellement, de rester indissolublement unies et de s’élever ensemble vers la lumière.
Dans une étude aussi brève, nous avons dû nous contenter d’effleurer en passant quelques-uns des aspects de ce vaste problème. Les lecteurs de l’Action française à qui ces idées sont familières, en achèveront en eux-mêmes le développement.
Cette vie intellectuelle, créatrice de pensée et créatrice de beauté, dont on peut dire qu’elle sera la suprême conquête de notre race, l'Action française, depuis sa fondation, l’appelle de ses voeux. En faisant, cette année, de cette même vie, la condition d’une grande espérance, elle nous apporte une raison nouvelle d’en hâter la pleine réalisation. Tenons nos yeux fixés sur cet idéal et bientôt, peut-être, verronsnous monter à l'horizon l’aube du jour longtemps attendu.
M.-Ceslas Forgsr, O.P.
Il ne suffira point à l’État français d’avoir constitution bien ordonnée, limites précises, armature économique, population homogène. Son existence et son développement seront liés à des assises non seulement matérielles, mais surtout morales. Un certain esprit sera indispensable à son maintien et à son progrès. Ses habitants auront dû former en leur âme un sentiment , un sens, le sens national, commun à chacun d'eux. Comment les Canadiens français peuvent-ils dès maintenant faire croître cette puissance intérieure, de quel aliment la devront-ils cons- tamment fortifier ?
Pourquoi ne pas écrire ici “patriotisme canadienfrançais”? Si difficile qu’elle semble à saisir, -il existe une différence entre “patriotisme” et ‘sens ou sentiment national”. Sous cette dernière appellation l’on voit mieux la conscience des origines et celle des intérêts communs aux membres d’une collectivité.
“Patriotisme” et ‘“‘sens national” renferment tous deux l’amour du pays, l'attachement aux êtres et aux choses qui le constituent; mais l’on aperçoit plus clairement, par le second que par le premier, l’ensemble des idées et des sentiments sur lesquels se posent cet amour et cet attachement. Le sens national, c’est un patriotisme, mais un patriotisme conscient; une . force, non aveugle, mais disciplinée et constamment guidée à la lumière de l’esprit. C’est un sens et donc une faculté, une aptitude de l’âme, gouvernant le citoyen dans l’accomplissement de ses actes privés
et publics, les ordonnant tous au bien général du pays. Il éclaire l’idée qu’un peuple se fait de sa personnalité, soutient son courage dans la recherche de son identité. Il lui montre cette personnalité comme une valeur mobile, vivante, résultant d’un équilibre de forces, la nation un corps dont l’âme doit être nourrie et fortifiée d’aliments qui conviennent à sa nature. Il vaut à ce groupe d'hommes la nette compréhension des causes qui le conditionnent dans l’histoire, lui tracent la série de ses droits et de ses devoirs. Il lui rend évidente la solidarité des intérêts qui s'y meuvent, la nécessité de résoudre chaque question par rapport à soi, maintenir ou retrouver sa naturelle direction, menacée ou dénaturée par les influences étrangères. Par cette vision l’avenir apparaît comme l’effet de petites causes, de siècles d’obscurs labeurs, comme la suite des efforts qu’un peuple apporte à sa défense et à l’accroissement de sa propre valeur.
Ce sens existe présentement chez les Canadiens français. On le découvre sous les révoltes de l’âme nationale aux heures où l’ennemi séculaire remet en lumière ses tentatives d’écrasement. (On voudrait plus marqués les actes positifs de ce sens national; on ne saurait nier ses manifestations, si incomplètes qu’elles soient. Aussi bien ce sens national est aussi vieux que notre nationalité; il naquit aux premiers jours de la Nouvelle-France. Précisément, le sens national que l’Action française veut développer ici c’est celui-là même qui anima nos ancêtres, quand la défaite et cent cinquante ans de domination anglaise n'avaient point alourdi leur âme d’apports hétérogènes. On veut donc faire grandir un germe qui est
en chacun d’entre nous. C’est se préparer à mieux voir le but où tend le sens national, son état présent, déterminer avec le moins de chances d'erreurs les sources où il doit constamment puiser, que de rechercher, en précisant ce que nous sommes au point de vue ethnique, le principe d’où il sortit, les éléments . qui le caractérisèrent dès son apparition, les événements qui parfois le restreignirent ou le déformèrent. Juristes et historiens ne s'accordent pas pour définir Nationalité et Nation, État et Peuple. En dépit de leurs théories disparates, l’on peut affirmer que les Canadiens français constituent une nationalité, une personne morale, collective, tendant à former un seul corps politique, un État unifié. Cette nationalité trouve dans des caractéristiques naturelles d’origine la justification de son identité et de ses aspirations. Depuis trois cents ans les Canadiens français sont en Amérique une nation en germe si l’on entend par nation une nationalité épanouie. Leur nationalité s’est maintenue distincte sous nos divers systèmes politiques. Partie de la Confédération, elle se reconnaît le droit de subsister, à l’intérieur de cet -organisme politique, avec tous les éléments qui la constituent, religion, langue et lois. Cette agrégation au pays canadien ne l’empêche pas d’aspirer à un complet épanouissement. Valeur d'attente, réalité de . fait, notre nationalité veut devenir un jour une réalité de droit, posséder la qualité juridique qui ajoute à une nationalité la notion et la personnalité d’un État. 1 ; 1 Les collaborateurs à cette enquête ont clairement précisé les
conditions auxquelles demeure soumise la réalisation de ces aspi-
rations. Je n’ai donc pas à insister ici davantage sur les bornes justes et légitimes entre lesquelles devra s'exercer notre action.
Notre sens national se ramène à ce vouloir-vivre collectif. Les Canadiens français, étant de même religion, de même langue, ayant même droit positif, même histoire, mêmes moeurs, peuvent s’unir d’avantage par la volonté de vivre un jour sous une organisation politique plus en harmonie avec leurs intérêts, leur communauté d’origine, toutes leurs raisons ethniques et historiques. Ils voient dans leur nationalité un bien de haute valeur; ils savent qu’elle possède comme armature un fatalisme de race, auquel il convient d’ajouter la volonté libre qui seule peut maintenir chez elle un équilibre durable d’habitudes physiques et de qualités morales. Leur sens national les porte donc à souhaiter que les Canadiens français constituent au nord de l'Amérique ‘une société humaine naturelle, fondée sur l’unité de territoire, d’origine, de moeurs et de langue, s’épanouissant dans une communion parfaite de vie et de conscience sociales”.
À chaque heure de notre histoire, nous trouvons chez ce groupe humain la volonté de former un État, la volonté de se développer “jusqu’à devenir une nation”. Né avant la cession du Canada à l’Angleterre, ce sentiment, dès la fin du dix-septième siècle, pousse nos pères à perpétuer ici une race, apparentée par toutes les fibres de son âme à la race française et caractérisée par des traits empruntés à la terre canadienne. La substitution de la domination britannique à la française ne modifie en rien ce vouloir. Plus le pouvoir anglais se fait injuste, s'efforce d’étouffer les aspirations particularistes et les instincts séparatistes des vaincus, plus les vaincus conservent vive leur volonté de former en Amérique une nationalité
distincte. “En vérité, il semble que ce soit leur désir d’être considérés comme formant une nation séparée. La Nation canadienne est leur expression constante.…..”?, écrivait Sir James Craig au comte de Liverpool, secrétaire d’État pour les colonies, en 1810, cinquante ans après la conquête. Durant certaines périodes, ce vouloir-vivre collectif fut plus ou moins accusé. Aux temps de crise, en 1840, par exemple, aux heures d’'apathie, après 1867, par exemple, on eût dit qu’il y avait chez notre peuple une démission de cette volonté, un abandon du dessein de transformer peu à peu notre nationalité en une nation dotée du caractère juridique de l’État. Ce furent inquiétude ou passivité passagères. Elles n’empêchèrent pas ce sens de s’éveiller aux environs de 1885, et, avec le commencement du vingtième siècle, d’entrer en pleine activité. Ila donc grandi, sans solution de continuité, depuis trois cents ans. Il vit pour ne plus s’éteindre. Présentement rien ne s'oppose plus à son développement.
La Confédération, mieux conçue, plus justement pratiquée, eût peut-être fait disparaître au Canada le particularisme de race. On crut trouver dans le pacte fédératif de 1867 un durable compromis aux nécessités divergentes des nationalismes canadiens. Il apparaît aujourd’hui que ce compromis n’était pas possible. Les signataires de cette entente voulurent fonder une nation canadienne en insufflant aux nouveaux corps associés un esprit neuf, commun à chacun : d'eux, l'esprit canadien. Ils ont échoué dans leur oeuvre. L'esprit canadien n'existe pas. Les preuves abondent non seulement de l'échec passé, mais aussi de l'impossibilité d’un succès futur.
Après un essai vieux de cinquante ans, les différentes provinces se retrouvent aussi moralement éloignées les unes des autres qu’elles l’étaient au milieu du dix-neuvième siècle. Dominés par une pensée matérialiste, nos politiques crurent que des voies de chemin de fer suffiraient à relier ces territoires éloignés. On oubliaque l’accord des âmes demeure la plus importante, que la Confédération resterait tentative vaine aussi longtemps que les cœurs n’aimeraientpasles mêmes choses, que les esprits n’auraient pas semblable conception des éléments indispensables à la vie intellectuelle et morale des individus et des peuples. Certaines gens ont tout fait au Canada, depuis cinquante ans, pour diviser les esprits, aigrir les cœurs. Ilne se passe pas de jour que le groupe le plus faible en nombre n’ait à se plaindré des exactions de la majorité; sans cesse des voix entendues tantôt à l’est, tantôt à l’ouest, regrettent les divergences d'idées et de sentiments, les obstacles d’ordre religieux, scolaire, économique, de race et de langue, qui tiennent éloignés les habitants des différentes parties dela Confédération.
Au récent congrès de l’Association du Barreau canadien tenu à Vancouver, Lord Shaw of Dumfernline déclarait: Law is the link of the British empire... The law which can endure as an elevating, harmonizing and binding force, is a respecter of tradition, which, through the ages in every land, has contributed something to the noble inheritance of mankind. Le brave lord, avant de s'occuper de cimenter l’Empire, aurait dû donner son conseil aux bâtisseurs de la nation canadienne. Ce qui a manqué à la Confédération c’est précisément le droit. Sauf dans le Qué-
bec où les Canadiens français catholiques ont été plus que généreux pour la minorité anglaise, nulle part au Canada on ne se laissa guider par la notion du droit, par le souci de la liberté, le respect de la justice due à la minorité. Au recensement de 1921, l’on s’étonna de ne trouver dans le questionnaire que des mentions relatives aux divers éléments vivant en notre pays et nulle référence à la race canadienne. N'est-ce pas conforme à la nature des choses? Qu'est le Canada sinon une réunion de groupes ethnioues, a racial melting pot, disent les Anglais. Pour qu’il en soit autrement, il eût fallu avoir un dénominateur commun à quoi ramener nos efforts, le regard tourné vers les intérêts canadiens et l’ambition unique de les servir. Comme nous en sommes loin! Les dernières discussions touchant la participation du Canada au différend anglo-ture ont convaincu les plus incrédules. Au cours de ces discussions, n’avons-nous pas lu dans la Gazette de Montréal: If the Empire needs our aid that aid will be given. Blood is thicker than water, and sentiment stronger than parchments. Peut-on, avec de tels principes politiques, fonder à même nos neuf provinces une nation canadienne? Tout espoir dans ce sens semble vain. Certes, l’on continuera de parler harmonie. Hier, c'était avec des tirades où la conciliation et la bonne entente faisaient les frais; aujourd’hui, c’est avec des phrases où les ponts projettent leurs arches chancelantes, ponts entre les citoyens, ponts entre les croyances, ponts entre les nationalités. Réussira-t-on à les construire? Et de quoi seraient bâtis leurs piliers? Des débris de nos libertés, de nos droits à la vie de l’esprit? Les Canadiens français sont las de pareilles aventures. C’est
peine perdue que de vouloir les conduire désormais dans cette route. L'eau a coulé depuis vingt-cinq ans dans nos rivières: l’image qu'elle reflète aujourd’hui n’est plus celle d'autrefois.
On peut done, sans fausser les faits, affirmer que le sens national des Canadiens français ne trouve plus dans l'existence de In Confédération l’obstacle qui devait arrêter son développement. Ils peuvent, en toute liberté, nourrir en leur âme ce sentiment particulariste, vieux de trois cents ans, afin qu’il soit un jour le lien imbrisable qui urira l’un à l’autre tous les citoyens de l’État français de l’est canadien.
Par quels moyens le développerons-nous au point d’en faire la force intérieure qui soutiendra la prochaïne organisation politique? Ces moyens se relient à l’objet que devra poursuivre cet État français. Sa mission sera de faire durer en Amérique le type de notre race, et dans ce but lui assurer la vie politique et économique, intellectuelle et morale, indispensable au maintien et au progrès d’un peuple. Ce type, c’est celui que la France exporta sur nos rives et que marqua profondément trois cents ans de vie canadienne. C’est ce type ethnique, incarné par Samuel de Champlain, ses compagnons et ses successeurs, c’est ce type modifié par le milieu canadien, enrichi de la vie propre que lui firent ses efforts, ses luttes et ses sacrifices, que l'État français devra perpétuer ici. Les colons venus au dix-septième siècle de la Normandie ou du Poitou, de l’Île-de-France ou de l’Anjou, portaient en leur âme la vie française.
Ils en avaient la plénitude. Durant un siècle, ils continuèrent d'entretenir cette vie à l’aide des apports intellectuels et moraux venus de leur mère-patrie. Sur ce fonds se greffa la physionomie que leur fit le séjour en terre américaine. En 1760, la figure morale de nos ancêtres laissait apercevoir à la fois les caractères de la race française et d’autres ajoutés par le nouveau milieu social. Si cent soixante ans de domination anglaise ne réussirent pas à effacer ce type ethnique, ils ont cependant atténué le relief de quelques-uns de ses traits. -
Puisque nous voulons que l’ État français perpétue en Amérique le vrai type de notre race, il faut donc dès maintenant restaurer ce type en sa beauté première, le débarrasser des apports anglo-saxons-américanisés, policer ses moeurs, lui refaire une pensée, lui redonner des sentiments où s’aperçoive le clair et limpide génie français. Notre sens national, vouloirvivre collectif, attachement aux êtres et aux choses de notre nationalité, dessein de la faire s'épanouir en une nation, se fortifiera donc par la méditation de nos origines, par la connaissance profonde des éléments constitutifs de notre type, par la conviction éclairée, agissante du rôle qu’il nous est possible de jouer en Amérique. Entretenir dans les esprits un particularisme historique et traditionnel qui fera obstacle à la centralisation et à l’unification; rattacher davantage nos gens à leurs traditions locales; les amener à l'amour des hommes et des choses de leur coin de terre, c’est à tous ces efforts que tiennent l'élargissement de notre sens national et sa profondeur. Par cet enseignement renouvelé notre peuple passera du patriotisme inconscient au patriotisme conscient,
206 NOTRE AVBNIR POLITIQUE
à la claire vision de sa destinée, à la détermination de prendre les mesures propres à la réussite de nos aspirations. Notre sens national, en définitive, s’accroîtra par des actes de l'intelligence et du coeur; il dépend de quelques idées claires et de quelques sentiments profonds. Comment acquérir et les unes et les autres ?
Les idées se rattachent à la connaissance des éléments constitutifs de notre nationalité, les sentiments à la fierté, à l'amour que doivent susciter en nous le passé et son cortège de gloire, les beautés morales et physiques du pays canadien. Pour la diffusion de ces idées, l’élargissement de cet amour des hommes et des choses de chez nous, chacun a son rôle à jouer, plus important ou plus modeste, selon que l’on traverse la vie avec ou sans l’avantage que donnent à l’homme l'intelligence, la santé, la richesse.
Ici apparaît la mission de l'élite, minorité qui, comprenant mieux que personne, les raisons d’être de notre survivance, s’appliquera à les faire passer dans l'âme de la foule. Sans s'arrêter au rôle exceptionnel que tiennent dans l’évolution d’un peuple quelques êtres privilégiés — une Jeanne d’Arc, un Samuel de Champlain, un Napoléon, un Bismarck —songeons à ces personnalités de haut rang qui exercent une influence nationale de premier ordre. Autour de ces personnalités se groupe une minorité, hommes de pensée et d’action, l’une de ces minorités que leur action profonde sur les masses fait surnommer “majorités dynamiques”. (C’est cette minorité qui dans un pays donne le ton; c’est elle qui façonne à un peuple son armature sociale, choisit dans l’amas des notions quelques idées claires, conformes à l’âme
du peuple et à ses destinées, s'efforce ensuite de les imposer à la collectivité. À la garantie de conserva tion qu’une nationalité trouve dans les milieux populaires, où se rencontre une expression nationale plus fruste, plus simple, moins exposée au changement, il faut joindre la garantie que seule peut lui donner une minorité, voyant clair, active, énergique. Servante de quelques idées, elle éclaire constamment la route où marche le gros de la nation.
Relisez les pages de l’histoire où apparaît davantage la volonté humaine. Vous serez frappé par la quantité et l’importance des événements que préparèrent certaines idéologies, défendues, propagées par quelques initiateurs. Chaque peuple retrace dans ses moeurs et dans ses institutions un capital idéologique, amassé, enrichi par quelques guides Ils furent ceux qui peu à peu coordonnèrent les forces éparses d’une nationalité et infusèrent à ce groupe humain le vouloir-vivre collectif.
Il en doit être ainsi de la nôtre. Elle ne peut se passer d’une minorité vigoureuse qui projette -sur l'horizon les gestes originaux. Notre sens national repose en tout premier lieu sur l'effort d’une minorité, intellectuels et hommes d’action dont les paroles, les écrits, les oeuvres vulgarisent et font davantage aimer les éléments constitutifs de notre nationalité, précisent aux Canadiens français la destinée que Dieu leur réserve en Amérique.
Si historiens et juristes ne s’entendent pas à fixer le nombre des éléments constitutifs d’une nationalité __ gertains écrivains en comptent une quinzaine, — ils admettent du moins que ces éléments ne contribuent pas également à la formation d’une nation
déterminée. Quatre ou cinq l’emportent sur les autres par leur importance, par le pli qu’ils imposent à une collectivité.
Des caractères discernables d’une nationalité, apparaissent en tout premier lieu ses manifestations religieuses, linguistiques, juridiques, ses attaches à un coin de terre, sa fierté pour un patrimoine d’histoire, de luttes et de victoires, de défaites et de sacrifices. Se bien pénétrer de la fusion qui s’est opérée entre l’âme de notre race et le catholicisme, l'esprit et la langue de France, certaines expressions positives du Droit; orienter notre peuple vers la possession plus complète de façons de penser et de sentir inspirées par ces disciplines morales et intellectuelles; l’amener à aimer davantage ses traditions et ses moeurs, dans leurs parties les plus hautes et les plus belles, c’est le but que doivent viser publicistes, orateurs, hommes d'oeuvres, soucieux de conserver en l’augmentant notre sens national.
Un professeur à la Sorbonne étudiait récemment, à la lumière pâle de son anticléricalisme, le problème religieux dans la France d'aujourd'hui. Notant que le problème religieux fut un facteur essentiel du passé politique, social, intellectuel, moral de la France, il reconnaissait que fe catholicisme se trouve encore mêlé à tous les mouvements fondamentaux par quoi se manifestent la vie de ce pays et l’évolution du peuple français. À plus forte raison en est-il ainsi des Canadiens français, qui ne connurent point les commotions , ni les brisures dont furent parfois atteintes les relations de l’Église et de la France. On ne saurait préparer l’avenir des Canadiens français, on ne saurait soubaiter voir s'épanouir leur natio-
: LE SENS NATIONAL s 209
nalité en une nation jouissant de la personnalité de l’État, sans se bien pénétrer tout d'abord de cette vérité historique que la question religieuse domine les divers aspects de la vie de notre peuple, aspects oi tique et social, intellectuel et moral.
Les hommes réfléchis se sentent troublés par le matérialisme envahissant de la société moderne; ils voudraient préserver la dignité de l'esprit humain par la suprématie des valeurs morales; elles seules, pensent-ils, assureront force et prestige à nos institutions. Les Canadiens français qui veulent, plus que tous les autres, orienter leurs efforts dans cette voie, savent où puiser ces forces morales. Entre leur nationalité et la religion demeure une constante solidarité. La foi et les raisons qui les maintiennent catholiques, règnent dans la même partie profonde de leur âme où s’élaborèrent peu à peu les idées et les sentiments qui les conservent français. Ces deux forces, la religieuse et la nationale, leur paraissent suivre dans leurs développements, au cours de notre histoire, deux lignes parallèles. Ils ne pourraient donc s’écarter de l’une sans s’éloigner de l’autre et perdre ainsi à la fois les causes premières de leur originalité et: de leur vitalité. Le catholicisme fit corps avec leur passé; c’est le roé où ils s'appuient pour préparer l’avenir. La formation, le maintien, la culture de leur sens national ne se passeront point de la pensée catholique. Inspiratrice de leurs actes publics et privés, c’est elle qui assurera à leur évolution son unité. Faire entrer dans notre âme le scepticisme, l'indifférence religieuse, une pratique vide d'esprit de foi, ce serait enlever à notre nationalité
210 * NOTRE ABENIR POLITIQUE
l'un des éléments qui la constituèrent et qui peuvent le mieux lui garantir la durée.
Il en va de même de la langue et de notre droit privé. L'abandon d'une parcelle de notre patrimoine moral et intellectuel est à la fois l'indice de l’amoindrissement de notre sens national et la cause d’un affaiblissement plus prononcé. -
L'auteur de cet article a longuement traité ailleurs et dans d’autres circonstances le rang que tient notre système de lois dans les caractéristiques de notre nationalité; il se croit dispensé de répéter au cours de la présente étude les raisons propres à sauvevarder cette importante partie de notre héritage français. Des dangers qu’il indiquait alors aucun n’a disparu. Les démolisseurs de notre droit civil continuent leurs attaques sournoises. À la faveur des associations de juristes, de la législation, de l'interprétation donnée au droit par les tribunaux —— Je comité judiciaire du Conseil privé est le premier à donner sur ce point un néfaste exemple— la Common law envahit peu à peu notre système de lois et substitue ses principes juridiques à ceux de notre code civil. Que: législateurs, avocats et juges montent une garde attentive. Ils uniront ainsi leurs efforts à ceux qui s’accomplissent au bénéfice de la langue française.
La conservation de notre sens national est étroitement liée à la lutte incessamment soutenue pour faire reconnaître à l’idiome français ses droits de vie au Canada, le préserver des déformations, des déviations dont il est menacé au contact des langues étrangères. Sondez les coeurs d’un certain nombre de Canadiens français: vous constaterez la froideur
ou l’intensité de leur sens national au dévouement qu’ils portent à la langue française. Chez les uns, réveil de l’esprit, révolte de la fierté, générosité allant au sacrifice sitôt qu'il s’agit de sauvegarder la place que prit ici la langue française il y a trois cents ans et que lui garantissent maintes raisons d’ordre historique, constitutionnel ou de culture de l'esprit; chez les autres, indifférence, tenant au mépris, pour notre langue, et perte des qualités de l'âme française, envahissemenñt de tout l'être par les façons de penser et de sentir anglo-saxonnes ou américaines.
On ne saurait s’étonner d’un tel résultat. Parler une langue, a-t-on dit, c’est agir nationalement. À quoi tient une communauté linguistique, sinon à la compréhension identique, dans chaque individu d’un groupe humain, du but de la vie, à des façons pareilles de concevoir l’existence humaine, d’en ressentir les réalités, d’en reconnaître le prix et la valeur? C’est toute l’âme d’une race, sa métaphysique et sa connaissance des êtres et des choses, que portent en leurs syllabes les mots d’une langue; délaisser ceux-ci c’est renier celle-là. Ce sera donc restaurer l’âme française chez plusieurs de nos compatriotes, et ainsi vivifier leur sens national, que de les amener à maintenir et propager en Amérique le respect, le culte de la langue française.
L'élite pensante et agissante peut accomplir davantage pour hâter sur ce point une réforme dans les idées et les lois, provoquer chez notre peuple un plus
efficace attachement aux vocables du langage fran-
çais. Du même coup, elle stimulera chez nous l’âme française, elle fortifiera à un haut degré le sens national. Par la langue écrite et parlée, c’est notre
passé et nos espoirs d'avenir, l'excellence de nos traditions et de notre valeur sociale, les caractéristiques et les beautés reconnues à notre race et à son tertitoire par la géographie humaine et physique que nos intellectuels doivent populariser, faire davantage aimer. Leurs oeuvres établiront un lien immatériel entre tous les êtres de chez nous; elles leur rendront commune l’âme nationale, sensible le secret de sa conscience, aimable le visage de notre pays. La langue édifiera, ici comme elle l’accomplit äilleurs, une littérature, ‘un trésor commun de sentiments et d'idées”. Animatrice du sens national, notre littérature devra s'enrichir d'expressions, de sensibilité, d'images et de pensées inspirées par les hommes et les choses du pays canadien. Si le sens national se conserve ou se déforme selon les idées et les sentiments où il se meut, il ne peut demeurer indifférent au fond ni à la forme des oeuvres de l'esprit. Il requiert la solution du problème de la nationalisation de notre littérature. Comment chacune de ses manifestations, histoire et roman, contes et poèmes, épopées et chansons populaires, enfermera-t-elle dans sa prose ou sa poésie un ‘“élixir national” ?
Dans la querelle du régionalisme contre l’exotisme, on exagère parfois la thèse de l'adversaire pour y mieux trouver matière à condamnation. Aux uns le régionalisme ne peut être qu’une petite fleur sauvage élevant sa tige grêle aux bords du sentier des vaches; au jugement des autres, l’exotisme apparaît sous la forme d’une barque montée par un marin attardé sur les mers de corail. Les modérés veulent concilier les extrémistes; ils se disent satisfaits si nos littérateurs écrivent avec une âme canadienne, la matière
LE SENS NATIONAL 21e
de l’oeuvre d’art et le sujet traité leur important assez peu. Il semble que ce conseil est prématuré, qu'il ne suffirait point à réaliser la nationalisation de notre littérature. Écrire avec une âme canadienne, c'est précisément l’écueil où s'arrêtent nos écrivains. La formeront-ils cette âme canadienne, en eux-mêmes et autour d’eux, s’ils laissent leur esprit et leur coeur s’éprendre des lointaines merveilles? S'il est impossible de traiter bien un sujet sans entrer dans l’atmosphère qui l’enveloppe —- et comment le nier ? — nos écrivains déformeront leur mentalité canadienne, encore insuffisamment constituée, s’ils ne trouvent matière à penser et à écrire que des rives du Tibre à celles de la mer Indienne. Souhaitons que nos écrivains étudient tout d’abord les faits et la nature de notre pays, regardent nos lacs et nos montagnes plutôt que de contempler
Des cimes de l'Olympe aux neiges du Tymphreste, La riche Thessalie et les monts glorieux.
Ils formeront ainsi leur âme canadienne. C’est ainsi, en tous cas, qu’ils aideront le sens national à se maintenir; ce sentiment patriotique ne saurait s’accommoder d’une autre conception de notre littérature. Les livres qui lui feront appui sont les ouvrages conus, écrits comme l’Appel de la Race, qui, composé de sentiments et d'idées de chez nous, n’en est pas moins le mieux réussi des romans canadiens. ,
Sur cette question, méditons le cas de la Belgique. M. André Beaunier faisait récemment, au sujet de sa littérature, de justes remarques et dont les Canadiens français peuvent tirer profit (Revue des deux mondes, 1er nov. 1922). Il y a une littérature française-belge,
née sous les auspices de la littérature française à la fin du XIXème siècle. Vers 1880, de jeunes écrivains, éveillés par la revue la Jeune Belgique, affirmèrent leur dessein de fonder une littérature belge qui, s exprimant en français, n’en serait pas moins autonome. Ils y ont réussi. ‘“‘Écrivains de langue française, ils se sont adressés à la littérature française”, mais leurs livres furent de leur pays belge. Les romanciers donnèrent à leurs ouvrages une couleur de chez eux. M. Beaunier, tout en conseillant aux écrivains belges de se laisser éduquer par le XVIIème siècle français, les approuve de consacrer à la peinture et à la louange de leur pays leur talent de peintres et de poètes. C’était une précaution à prendre pour marquer leur qualité originale. Maitres désormais de leur individualité, quelques-uns, tel un Maurice Maeterlinck, peuvent s’émanciper; il n'importe; ils gardent leur caractère et leurs œuvres, quelles qu’elles soient, enrichissent la littérature belge.
Ainsi, semble-t-il, devons-nous agir pour la fondation d’une littérature canadienne. Laissons tout d’abord nos forêts et nos montagnes alimenter notre rêverie. Notre individualité une fois affirmée, nous prendrons le large. |
L'histoire, vouée au récit des gestes de notre race, possède cet avantage d’être dans notre littérature un domaine naturellement nationalisé. Elle contribue, plus et mieux que tous les autres genres littéraires, à tenir en éveil l’âme nationale et à la fortifier. Sachons reconnaître cette vérité. Les partisans de l’entente de 1867, en fixant notre esprit sur les faits de la Confédération, suppriment de l’histoire; ils souhaitent envelopper d’oubli les pensées et les oeuvres
d'autrefois, révélatrices d’anciens et de durables désaccords. Écartons ces voiles; puisons dans les annales canadiennes les souvenirs qui soutiendront notre fierté et notre ardeur à survivre. L’enseigne-ment de l’histoire peut être un moyen puissant d'éducation si l’on sait en faire non seulement l’instrument qui orne {a mémoire de l'enfant, mais surtout une méthode pour former sa conscience sociale et son sens national. L’initiation patriotique suivra l’étude des pages où s’aperçoivent le point-de départ de notre race, les routes ensanglantées que montèrent ses fils, les luttes qu’ils soutinrent contre la nature et contre les hommes hostiles à leur destin. C’est déjà penser et agir nationalement que de sentir son esprit et son coeur remués par les vertus des ancêtres, la beauté de leur héroïsme.
Mais l’on ne peut tracer ici le programme complet que doivent remplir intellectuels et hommes d’action, professeurs de sens national. D’autres sujets y trouveraient place. Dans leur aide au sentiment patriotique, ces ouvriers de la pensée nationale tiendront compte du réel; ils n’auront garde de méconnaître le côté matériel. Ils verront dans la nationalité autre chose qu’un ‘‘système économique ayant pour but de faire vivre une population,” ‘‘une association vivant surtout de bonne soupe”. Ils sauront du moins découvrir les rapports étroits entre un solide patriotisme et les intérêts matériels. Voulant manier toutes nos forces existantes, ils n’oublieront pas que les questions d’ordre économique jouent dans l’évolution des peuples un rôle de premier plan, que la considération des avantages matériels intervient souvent à
côté des affinités de race ou de langue et impose aux occupants d’un territoire des gestes politiques.
Dans la lutte poursuivie pour le sens national par cette élite, comptera aussi la défense de notre nationalité contre les dissolvants. La race ne saurait assimiler à l'infini; l'équilibre que lui font sa constitution zoologique et ses qualités morales se romprait vite sous l’amas trop considérable d’apports hétérouènes. Quelle défiance, par exemple, ne provoque pas le cosmopolitisme sous toutes ses formes? Que deviendrait le sens national si l’on s’abandonnaït à cette prise de possession de notre âme française par l’Âme étrangère au moyen du mariage mixte, des influences dominatrices de l’amitié ou de la finance ? La voie est courte qui mène de ces sortes d’union à cet état mitoyen, impersonnel, où les caractères du type s’effacent, où un homme est comme tout le monde parce qu’il est de tout pays et de toute nationalité.
Préparer le sens national, le défendre, le développer n’est pas l’oeuvre d’un citoyen ni d’un jour. Chacun doit penser et agir en patriote et à chaque heure de l'année. Pour qu'il en soit ainsi, pour que l’ivraie de l’âge mûr n’étouffe pas le sens national, il importe de le faire germer dans l'enfant. Dans la famille et à l’école, l'éducation et l'instruction doivent tourner à fixer pour toujours l'esprit et le coeur de l’enfant à l’Âme de sa race. Avant que de songer à nationaliser la littérature, ce sont les divers ordres de notre enseignement qu’il faut tout d’abord marquer pro- ‘ fondément des réalités canadiennes. Orientons dans le sens national la formation de tous nos écoliers. Que manuels et leçons portent une pensée nationale,
éveillent en l’âme de l’élève le sens de ses responsabilités de Canadien français, la fierté de sa race, le vouloir de la servir. Sans ce fondement, la structure du patriotisme demeure chancelante. L'enfant, formé par le foyer, l’école et le collège au sens national, ordonnera les actes de sa vie à la conservation des vertus catholiques et françaises. Il voudra restaurer jusqu’au complet épanouissement la foi et la langue, les lois et les traditions, tout l'héritage spirituel de
notre race. * Antonio PERRAULT.
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“Il n’est pas conforme à l'intérêt général que dans un État où, comme en Angleterre ou en Autriche, les races sont diverses, une ‘seule étouffe les autres et gouverne.”
Étienne Lamvy.
Tout homme, par le seul fait qu’il est homme, a le droit de vivre dans le plein épanouissement de ses facultés et de ses moyens, dans la latitude où l’exercice de ses prérogatives ne va pas à l’encontre des lois divines et humaines.
Il à le devoir de cultiver en lai et de développer,le plus qu’il lui est possible, tout ce qui constitue sa personnalité: la force et la santé de son corps, et plus particulièrement la partie la plus noble de lui-même, son âme avec les belles facultés qui la distinguent, l'intelligence et la volonté. Il parvient ainsi à la virilité intellectuelle qui confère à la créature raisonnable le privilège d’avoir une sorte d’empire sur ellemême, et de se déterminer librement vers le but qui lui est assigné. C’est le langage de saint Thomas: “Creatura rationalis habet dominum suf,.…. libere se agens ad operationem.”?
L'homme met ainsi à profit toutes les puissances et toutes les ressources que Dieu a déposées dans sa nature. Il pourvoit lui-même à sa subsistance, devient capable de lutter, de s'étendre, d’exercer au-
tour de lui une action, qui elle-même suscite la vie. L'homme, disait Ollé-Laprune, “n’a tout son prix que si, par l'effort constant de sa libre volonté, il a fait son oeuvre propre et personnelle. Autrement ce n’est qu’un enfant: on peut admirer en lui les dons de la nature, on ne l'estime pas lui-même.”
Mais si l’homme retire de si grands avantages à développer sa personnalité morale, ne trouve-t-il pas profit à cultiver sa personnalité nationale? N’y a-til pas dans sa vie une période où sa nationalité ne doit plus ressembler à un état d’enfance dépourvu de toute conscience propre ? |
Le colonialisme est un état de sa nature transito re. Il dure pourtant depuis trois cents ans pour nous. Des familles françaises vinrent s'établir sur nos bords, y multiplièrent leurs générations. Elles dépendirent de la France pendant cent-cinquante ans. Un cataclysme vint arrêter la croissance du pays, quand le drapeau blanc ferma son aile pour repasser les mers. Un nouveau maître s’empara de nous. Livrée à la souveraineté d’un peuple rival, privée de tous les moyens de recrutement, de ravitaillement, soumise à toutes les tentations, à toutes les influences, à tous les efforts de coercition et de séduction de nature à lui faire perdre ses éléments constitutifs, notre nationalité aurait pu succomber à cette formidable épreuve. On nous le prédisait, et l’on prévoyait le jour où nous serions fusionnés, assimilés, anglicisés. Nous avons résisté à tout; nous avons survécu; nous avons travaillé sans relâche au développement de notre race. C'était notre droit.
“Si, comme dit Taparelli, la nationalité consi dans l’unité sociale obtenue au moyen de l'identité
d’origine, de territoire, de langage et d'institutions publiques, pour développer et perfectionner la natio- nalité, il suffit de développer l’unité sociale, la communauté de langue et d’origine, de territoire et d’institutions. L'unité se peut développer de deux manières, voulues l’une et l’autre par la nature de l’homme: par voie de propagation, comme quand une famille en se multipliant devient un peuple; par voie d’association, comme pour les peuples qui se réunissent (se fondent ensemble) et constituent une nation. L'unité se perfectionne, en perfectionnant toutes les institutions, surtout politiques, qui tendent à unir dans une même pensée, un même sentiment et jusque dans les mêmes habitudes extérieures, les divers membres de l’association.
“La communauté d’origine s’étend et se perfectionne en défendant la société contre l’invasion étrangère, en protégeant ses droits domestiques, particulièrement la sainteté du lien conjugal, source constante de descendance légitime.
“La défense du territoire contre les armées étrangères sert aussi à maintenir l’unité de langage; mais celle-ci deviendra encore plus forte et plus étendue en inspirant aux générations l’amour et le respect des générations antérieures et de leurs traditions, ces traditions prenant dans la parole un corps et une âme nationale, se transmettent aux descendants sous leur forme patriotique, quand ceux-ci ne sont pas dupes et victimes de la manie, de l'engouement des importations politiques. L'unité de la langue se développe aussi par l’usage officiel dans les institutions publiques, en obligeant tous les citoyens à s’en servir et à s’y perfectionner.
“En quatrième et dernier lieu, l’unité territoriale se développera, se perfectionnera, en veillant sans cesse à saisir l’occasion d'étendre le territoire dans les limites naturelles, sans léser aucun droit.”
Nous, descendants des Français sur cette terre d'Amérique, nous avons dans une large mesure réalisé ces conditions. Sans doute que nous avons à déplorer la perte de nombreux compatriotes qui se sont exilés sous le drapeau voisin; mais les familles, qui se sont multipliées chez nous, ont gardé la langue et le sol natal. Mais avons-nous le droit de rester indifférents en face de notre avenir national? N’avons-nous pas un immense travail à accomplir pour nous préparer un lendemain digne d’une nation adulte, qui, sans aucune provocation de sa part, peut être appelée demain à devenir indépendante? C’est l’évolution logique de l’autonomie canadienne vers la souveraineté.
Dans son étude sur les nationalités publiée dans le beau volume “Un siècle 1800-1900,” Étienne Lamy dans une grande synthèse nous montre comment les nations naissent, grandissent, parviennent à la maturité, tombent en décadence et meurent parfois. Il y à une action que les peuples exercent les uns sur les autres; nous voyons des races dominantes et des races dominées; maïs celles-ci finissent par se former une - personnalité; c’est tout gain pour l’humanité, parce qu’elles apportent des énergies, des vertus, des aptitudes qui demeureraient étouffées, sans cette formation d’une âme nationale. La société serait appauvrie si les races arrêtées dans leur développement spontané ne lui préparaient des moissons nouvelles; et ‘plus demeureront nombreux les peuples sous le-joug, et
lourd le joug des peuples dominants, plus seront grandes les pertes de la civilisation.
“D'où résulte,” poursuit-il, ‘que l’autonomie de chaque race adulte n’est pas seulement le droit de chacun et la condition normale de sa vie propre mais l’intérêt de toutes les autres, et la forme la plus parfaite de l’ordre dans le genre humain.
“Mais quel indice révèle avec certitude que dans ce genre humain, tel groupe doit former une personne distincte, et qu’il est temps de servir par son indépendance la civilisation? L'unité de sang, de langue, de foi, d'histoire, de pays, de moeurs, d'intérêts est sans doute la force préparatrice des groupes nationaux.”
Nous'nous posons la question. A nos lecteurs d’en chercher la solution. Où en sommes-nous dans le développement de ces divers éléments constitutifs d’un peuple ? ‘
D'abord, sommes-nous attachés au territoire qui est nôtre, comme il convient? N’avons-nous pas. perdu par un coloniälisme poussé à l’excès l’amour de la patrie? Nos regards se sont dirigés tantôt vers la France, tantôt vers l'Angleterre. Incapables de penser par nous-mêmes, nous nous tournions instinctivement vers nos mères-patries pour recevoir des directives et des formules toutes faites. C’est surtout pendant la dernière guerre que l’on a voulu d’une façon absurde nous créer à l’égard de la France des obligations qui n’ont jamais été reconnues, qui ne peuvent exister entre deux nations politiquement indépendantes, l’une de l’autre, quelles que soient les affinités de leur tempérament, de leurs idéaux. On nous a poussés vers l’Angleterre pour trouver le mot d’ordre sur les bords de la Tamise. Là non plus,
nous ne pouvons prendre racine. La nation canadierine-française est née sur les bords du Saint-Laurent. Elle s’y est développée. N'est-il pas temps qu’elle élise enfin domicile au Canada et au Canada seulement? C’est la véritable notion de l’amour du pays. Autrefois la patrie de chaque homme était , dit Fustel de Coulanges, “la part du sol que sa religion domestique ou nationale avait sanctifiée, la terre où étaient déposés les ossements de ses ancêtres et que leurs âmes occupaient. La petite patrie était l’enclos de la famille avec son prytanée et ses héros, avec son enceinte sacrée et son territoire marqué par la religion.” Si nous voulons développer notre personnalité nationale, il nous faut refaire notre conception du territoire et de l'amour qu’on doit lui porter.
: … La Patrie est le lieu Où l’on aima sa mère, où l’on connut son Dieu ! Où naissent les enfants dans la chaste demeure, Où sont les tombeaux des êtres que l’on pleure.
Et que l’on ne dise pas que cette réalité est contraire aux principes d’une saine philosophie. Ici encore, le développement de cet élément constitutif de notre nationalité est conforme à la raison. L'espoir d’être un jour un peuple nous force à revenir à la véritable conception de l’amour de la patrie, qui tient compte de ce que nous devons à Dieu, à l'humanité, à la famille, à nous-mêmes.
Chez les anciens, l’on a connu les mauvais jours du despotisme de la nationalité avec le mépris absolu de l'humanité; ce fut un des fruits du patriotisme païen. À ce particularisme farouche de l’ancienne Rome succéda le cosmopolitisme vague des stoïciens,
puis celui des faux humanitaires. Aujourd’hui le vent de l'impérialisme souffle sur nos têtes, ! On veut nous déraciner du sol natal; et l’on taxe d’égoïsme ceux qui veulent que l’on s'attache d’abord à l'amour de sa famille, de sa patrie, de l'humanité ensuite.
Si je suis Canadien-français, c’est que je suis de telle famille et de telle ville ou village. La famille n’est qu’une patrie commencée, comme celle-ci n’est qu’une famille agrandie, et l'humanité une extension de la patrie. Qui accuserait Bossuet d’égoïsme pour avoir dit: “Tout l'amour qu’on a pour soi-même, pour sa famille et ses amis, se réunit dans l’amour qu’on a pour sa patrie où notre bonheur et celui de nos familles et de nos amis est renfermé?” Une âme bien faite — et nous souhaitons que toutes les âmes canadiennes le soient — ne supprime pas la famille pour fortifier le patriotisme comme le voulait Platon; elle ne s'élève pas à l’amour de l'humanité sans passer par l'amour de la patrie, comme le veulent certains
- modernes.
Ellé préfère Bacon qui écrit: “L/amour de la patrie commence à la famille et les vertus domestiques sont le meilleur apprentissage des vertus civiles. Elle 1 I] nous plaît de citer ces paroles si autorisées de Mgr L.-A. Pâquet dans son dernier volume ‘Études et appréciations”, Thèmes sociaux, p. 196. Il dit en parlant de l'impérialisme: “Aucune nation capable de se gouverner elle-même ne porte sans frémir le joug d’un conquérant. L'instinct d'indépendance est ancré au cœur des peuples. Et si certaines circonstances, Cer-
| tains droits historiques peuvent, parfois, imposer à cet instinct de justes lois, il n’en est pas moins conforme aux desseins de la nature et aux aspirations communes que les sociétés se développent dans le sens de leur autonomie.
“Cette tendance naturelle ne peut être contrariée sans un malaise souvent très profond.
“Et là même où l'impérialisme n’engendre pas de révolution, il crée de sérieux obstacles à la paix sociale.”
conserve et développe le culte de la patrie en dépit de ces cosmopolites que Rousseau flétrissait, lorsqu'il dit: “Ils vont chercher au loin des devoirs qu’ils dédaignent de remplir chez eux.”
Que notre idéal à nous, soit de développer un culte de la patrie également éloigné du fanatisme exclusif des païens et du cosmopolitisme insensé des sanspatrie!
Avec l’amour du territoire nous devons garder soioneusement le culte de notre langue. Savons-nous assez que nous avons des devoirs envers elle, comme envers la patrie même, et qu’il faut défendre l’intégrité de l'esprit français comme l'intégrité du territoire ?
La langue est la patrie spirituelle. “C’est par la langue maternelle que nous entrons en rapport avec les concepts dont s’alimente notre esprit, par elle que nous sommes initiés au secret des sciences, de la littérature, de la philosophie, et nous ne pouvons aimer la culture intellectuelle, source d’une si haute perfection, de jouissance si nobles, sans aimer la langue nationale, dont nous usons pour l’acquérir et que nous employons aussi comme un véhicule pour répandre les idées qui sont le prolongement glorieux de notre âme.” ? |
Ce qui est vrai pour la France, l’est également pour nous. Nous devons jalousement garder chez les nôtres la communauté de langue pour établir ces liens plus étroits et plus intimes qui doivent exister entre les citoyens d’une même patrie. Et quand cette langue est sa majesté la langue française, elle a des droits spéciaux de survivance.
2 Janvier, Exposition de la ; ; .
ST O1 4 D n morale catholique, La charité, Carè
Dans sa conférence sur le génie latin, Brunetière fait remarquer que les nations se font d’elles-mêmes. ‘Rome,’ dit-il, ‘a conquis la Gaule en la civilisant, en l’associant, moins de cent ans après Auguste, à l’empire du génie latin. Si nous sommes devenus des latins, c’est que nous l'avons voulu, et la preuve, Messieurs, c’est que nous ne sommes pas plus tard devenus des Germains, ni des Arabes, deux conquérants dont il s’en est peut-être établi sur notre sol autant et plus que de Romains. Nous ne sommes pas devenus non plus des Anglais. Fidèles à notre premier choix nous avons latinisé, pour le nationaliser tout ce que nous avons pu réaliser depuis lors de progrès ou d’acquisition de toute nature, intellectuelle ou morale, politique ou sociale.”
Établis sur les bords du Saint-Laurent et passés par la conquête sous le régime de l’Angleterre, nous ne sommes pas encore anglicisés. Toute notre histoire depuis 1763 s'explique par la persistance de notre effort à maintenir, à revendiquer, à défendre notre caractère français, notre latinité, contre les envahisseurs du dehors ou les ennemis du dedans.
Ne devons-nous pas un jour recueillir le fruit de tant de travaux? (Canadiens français, nous avons notre patrie, nous avons notre langue. Nous croyons que la Providence nous appelle à former au Canada un État français, parce que l'Amérique du Nord devrait avoir elle aussi, sa France, avec son idéal propre et ses aspirations, avec sa langue française qui emprunte son élégance, sa clarté, sa simplicité aux Grecs et aux Romains, mais qui emprunte sa force, son vif éclat, les tours les plus frappants de son intelligence, les images les plus sublimes à la Bible où elle
puise à pleine main. Pendant quinze siècles, elle s’est imprégnée de christianisme. Elle est essentiellement catholique. Elle possède encore une pensée, une volonté, une vie catholiques. Nous voudrions la faire progresser dans l’Amérique du Nord.
Nous avons conscience qu’en développant notre “intégrité française,” nous travaillons à développer “notre intégrité catholique”. Le progrès de l’une est intimement lié au plus complet épanouissement de l’autre. Elle n’est plus à refaire ici la thèse de la langue, gardienne de la foi. La première des langues dites romanes, née directement du grec et du latin, est de trop pure essence chrétienne pour ne pas continuer de prêcher chez nous la doctrine du Christ que ses vocables ont annoncée aux fidèles, redite aux aïeux elle n’a pas seulement à vivre sur ses conquêtes, elle aspire à les étendre; elle veut accroître ses forces pour faire face à ses destinées.
Au surplus, la foi qui remporte les victoires, paiera amplement de retour la langue française qui se met à son service.
Les catholiques de France reconnaissent que le plus beau présent, après la foi, que la Rome chrétienne ait fait à leur pays, c’est la culture latine. Par elle, admettent-ils, leur est parvenue la civilisation attique transportée sur les bords du Tibre, idéalisée par l'fÉivangile. Notre foi vécue nous aidera à conserver cette civilisation supérieure sur notre territoire français. C’est elle en effet qui crée la plus forte unité entre nos compatriotes. Des observateurs sérieux, auxquels pourtant cette vision surnaturelle manqua, n’ont pu s'empêcher de le constater avec une froide impassibilité. L'un d’eux s’est un jour inquiété du dilemme
suivant: “Ou bien les Canadiens français resteront
étroitement catholiques, et alors ils auront dans leur isolement un peu archaïque, quelque peine à suivre la rapide évolution du Nouveau-Monde; ou bien ils laisseront se détendre les liens qui les unissent à l'Eglise, et alors, privés de la cohésion merveilleuse qu’elle leur donne, plus accessibles aux pressions étrangères, ils verront peut-être de graves fissures se produire dans le bloc séculaire de leur unité.” Ce que nous voulons retenir de cette constatation, ce sont les services que la foi nous a rendus en conservant notre unité sociale.
Qu'elle ne perde rien de sa vigueur à l'heure où plus que jamais nous devons mettre en culture tous les éléments constitutifs d’une nationalité qui prend conscience d’elle-même!
Au surplus, Taparelli lui-même souligna “les avantages inestimables que la nationalité retire des liens par lesquels elle est unie à l’Eglise, ainsi que la noblesse de cette dépendance à laquelle elle soumet les élans de son patriotisme en le sanctifiant dans les eaux du baptême”.
C’est qu’en effet l'Église renferme en elle-même des éléments très puissants pour conserver et perfection- ‘ ner cette unité de race, de territoire, de langue,
d'institutions d’où doit résulter l’unité sociale qui fait vivre un peuple et lui crée une personnalité nationale.
Principe de l’ordre, elle respecte tous les droits;
avec son sens profond de la tradition, elle protège dans chaque peuple les éléments de sa nationalité.
3 Le Canada, Les deux races, André Siegfried.
Benoît XV n’était que l’écho de la grande voix de ses prédécesseurs auand il défendait notre langue nationale.
Avec son esprit de conquête, l’Église fait pénétrer son influence dans les institutions civiles et politiques. Elle introduit partout cette unité dont elle est dépositaire, de par le droit divin: unité de croyance, unité d'espérance, unité d'intérêts et d’affections, unité qui pénètre les intelligences et les volontés par un ensemble de dogmes et de préceptes qui s’emparent de l’âme et la dirigent vers sa fin suprême. Et précisément, “cherchant d’abord le royaume de Dieu et de sa justice” elle travaille par surcroît au bonheur temporel des peuples.
Au tombeau de Pasteur, on lit gravées sur la muraille, ces paroles que ce grand chrétien prononça sous la coupole de l’Académie:
‘Heureux qui porte en soi Un ee Fr idéal de beauté, ui lui obéit Idéal d& F te Idéal de la science, Idéal de la patrie, Idéal des vertus de l'Évangile.”
Cet idéal fut continuellement devant les yeux de Pillustre savant: il le soutint aux heures difficiles pour accomplir ses glorieuses destinées. Puisse-t-il être celui de chacun des nôtres. Car, suivant la remarque de Roosevelt, ‘‘un homme est sans valeur s’il n’a pas en lui une haute dévotion à un idéal”
Mais si l’idéal est nécessaire à chaque individu pour que ses forces arrivent à leur perfectionnement et donnent leur maximum de rendement, il n’est pas moins urgent que chaque nation ait son idéal pour
diriger ses efforts aux heures les plus sombres de son existence, et coordonner toutes ses pensées, toutes ses affections, toutes ses activités.
Canadiens français, Sursum corda ! Quel est votre idéal? Qu'est-ce que la divine Providence vous réserce? Avons-nous le soin de tenir devant nos yeux un programme de vie pour montrer à la volonté ce qu’elle doit vouloir? Il s’agit de nous préparer en faisant le devoir de chaque jour, sans faiblesse, sans forfanterie, le front haut, et le coeur à la bonne place. Toutefois, pour orienter nos destinées, nous devons tenir compte du passé. Nous devons l’existence à une nation dont Léon XIII a pu dire: *“‘La très noble nation française, par les grandes choses qu’elle a accomplies dans la paix et dans la guerre, s’est acquis envers l'Église catholique des mérites et des titres à une reconnaissance immortelle et à une gloire qui ne s’éteindra jamais.” Montrons-nous dignes de notre mère sur les bords du Saint-Laurent. Gardons notre vie propre. Développons-la avec énergie. Cultivons toutes les qualités ancestrales qui nous donnent un caractère particulier. Ainsi, ‘nous maintiendrons,” dit Mgr Pâquet, “sur les hauteurs le drapeau des antiques croyances, de la vérité, de la justice, de cette philosophie qui ne vieillit pas parce qu’elle est éternelle; nous l’élèverons, fier et ferme, au-dessus de tous les vents et de tous les orages; nous l’offrirons aux regards de toute l'Amérique comme l'emblème glorieux, le symbole, l'idéal vivant de la perfection sociale et de la véritable grandeur des nations.”
Abbé Philippe PERRIER.
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