‹ Notre avenu politiqueChapitre 3 sur 13 · FA · texte numérisé non relu

FA

Il ne nous reste plus qu’à faire l'application de cette doctrine au cas qui nous occupe, c’est-à-dire, au Canada, et particulièrement, à la province de Québec.

On peut se demander quelle est actuellement notre situation vis-à-vis de la métropole. Nous la trouvons exactement décrite, ce semble, dans un passage d’une revue américaine. L'auteur de ces lignes voulant dire au juste quel est le statut national de l'Irlande, depuis le traité anglo-irlandais, croit ne pouvoir faire mieux que de le comparer au nôtre.

“Quiconque, écrit-il, a vécu dans ce pays ou est parfaitement au courant des conditions qui y dominent, sait que les Canadiens se considèrent comme un corps national distinct, possédant une vraie liberté, réclamant et exerçant tous les privilèges d’un État. On trouve chez eux la conscience d’une dignité, d’un esprit, d’une destinée qui sont bien leurs. Et cela est le résultat de l’heureux développement de leur pays dans tous les domaines, si bien que la nation est prospère et le peuple content”.

Cette situation enviable n’est pas encore ce qu’il y a de mieux. L’indépendance complète lui est pré-

12 Taparelli, ouv. cit. p. 375.

13 The Catholic World. ‘Janvier 1922, p. 568.

férable. Tout de même, nous l’avons démontré, la dépendance ne répugne pas à la nature d’une nation. Mais on ne peut pour cela refuser à notre pays le droit de chercher, par des moyens légaux et constitutionnels, à obtenir l’autonomie complète, et si la chose est possible, la souveraineté d’un État. Les Canadiens français qui doutent de la durée du lien britannique et du maintien de la Confédération peuverit donc, en toute sécurité d’esprit, se préparer à faire un profitable usage d’une complète indépendance. Le droit naturel et la philosophie catholique les justifient d'agir ainsi.

Dans le cas de rupture du lien britannique, rupture qui peut être l'effet d’une guerre, d’une révolution, etc., rupture dont nous ne serions nullement responsables, que devraient faire les Canadiens français ? Leur serait-il préférable d’essayer de perpétuer la Confédération ou de s’annexer aux États-Unis ou de fonder un État français? Cette dernière solution paraîtra la meilleure à un grand nombre. Plusieurs auront des sympathies pour l’une ou l’autre des deux autres, et principalement pour la première. Quoi qu’il en soit, in dubiis libertas.

Quelles que puissent être les différentes opinions au sujet d’un modus vivendi qui, somme toute, appartient encore au monde des pures possibilités, nous concluons que, dans l'hypothèse d’une séparation d’avec la métropole sans qu’il y eût faute de notre part, les Canadiens français, servatis servandis, auraient parfaitement le droit de fonder un État indépendant, destiné à continuer, en Amérique, ce qu’on a si bien appelé la mission providentielle de la race française.

Arthur RoBERT, ptre du séminaire de Québec.

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Avant comme après l'heure officielle, connue de Dieu seul, qui marquera la pleine jouissance de notre liberté politique, dans le monde international, il est d’une importance capitale d'étudier, de préparer et de nouer des relations extérieures. Nous considérerons, dans ce chapitre, nos rapports avec les ftats- Unis.

Je crois opportun de chercher tout d’abord une alliance, celle de l’ensemble des financiers, des commerçants et des industriels québécois. Une courte démonstration les convaincra sans doute facilement de la possibilité d’une telle coalition avec les

tenants de la liberté politique; bien plus elle leur en fera vraisemblablement admettre la nécessité.

Les relations de l’indépendance économique et de l’état politique sont si étroites qu’il n’est pas possible d'étudier et à plus forte raison de posséder l’une sans l’autre. Cherche-t-on à approfondir l’histoire politique ou l’histoire commerciale d’un pays, et plus spécialement d’un empire, que l’on voit apparaître aussitôt le pouvoir politique sur l’emplacement des comptoirs commerciaux, aux lieux d'exploitation des mines et des puits de l'extérieur, et enfin, disons-le en tremblant, dans les pays saturés de capitaux étrangers. Le drapeau anglais fut précédé dans plusieurs États d'Amérique par des compagnies commerciales, telle la “Company of the Massachusetts Bay”, telle la “Northwest Company”. Et, en Afrique, c’est l’ex-

ploitation de l’or du Transvaal et du diamant de l’Orange qui y attira le même étendard.

Si le pouvoir politique ne peut se passer de la finance — il en a besoin pour-administrer la chose publique, subventionner les activités d'intérêt général, et, dans les pays démocratiques, pour boucler le budget des élections — la finance est elle-même dépendante du pouvoir politique ! C’est en effet celui-ci qui accorde les privilèges d'exception et tire les financiers de l’embarras où les conduisent souvent leurs entreprises hasardées, c’est lui aui noue et dénoue les relations diplomatiques, ces couveuses des alliances et des traités commerciaux. Avec quelle évidence saisissante cette vérité n'est-elle pas apparue à Washington, dans la discussion des intérêts alliés en Chine et dans le Pacifique; puis à Cannes et à Gênes, dans l'étude du sauvetage des mêmes intérêts, en territoire russe et allemand cette fois !

Pourquoi alors, au-dessus des gouvernements qui se succèdent à Ottawa — emportant avec eux à la fin de chaque régime leur politique administrative, leur tarif, leur système d'impôt avec les privilèges accordés à leurs protégés d'occasion —les financiers, les commerçants et les industriels québécois ne saisiraientils pas loyalement la main que leur tendent d’ardents tenants de la prospérité, de la grandeur et du rayonnement tant économique que moral et politique, de l'État français embryonnaire qu’est le Québec ? Pourquoi ne désireraient-ils pas voir s'étendre jusqu’au pouvoir souverain les prérogatives actuelles du seul parlement devant lequel ils peuvent se présenter sans être escortés de “senior partners” qui absorbent toujours la grosse part des profits dans les entreprises

collectives? Quant à leurs nouveaux associés, les “doctrinaires”’, ils ne sont pas à redouter. Selon le conseil de Benoît XV ils sont respectueux de l’ordre et des droits d'autrui. Tout ce qui les distingue c’est qu’on les trouve toujours et partout attentifs aux justes aspirations du Canada français, comme c’est leur droit.

L'organisation et l'indépendance économique du Québec seraient-elles synonymes d'isolement dans le monde de la finance et des affaires? L'une et l’autre sont au contraire les gages d’heureuses et de fructueuses relations extérieures. Les solides assises de la finance, de l’industrie, des banques, du transport, des assurances, du commerce canadien-français sur leur propre terrain rendraient ces derniers indépendants des collaborations actuelles, Et ainsi les nôtres, devenus capables de se replier sur eux-mêmes et d’agir séparément, ne se verraient plus obligés de se contenter de miettes, c’est-à-dire d’une petite fraction de jetons de présence et de dividendes, soit de l’‘“Ogilvie Flour Miäll”, de la “Montreal Light Heat and Power”, ou de la “Canadian Cottons”. Ils seraient en état de faire des alliances commerciales avantageuses pour eux et leur collectivité dans toute l'Amérique et à travers le monde. Dans les conditions actuelles, toutes les fois que l’un des nôtres s’enrichit dans une industrie, neuf ou dix de ses collègues anglais s’enrichissent du même coup. Et quelle cruelle ironie. lorsqu’en plus il arrive qu’employés et clients sont en grande partie des Canadiens français !

Il est clair que le Québec a dès maintenant une politique extérieure. L’aspect particulier de cette politique devant nécessairement être ramené dans cet article à l'État français et les États-Unis”, considérons dans leur ensemble les principaux traits physiques et moraux de nos voisins. Nous serons mieux en mesure de régler notre conduite à leur égard et nos relations avec eux.

Les États-Unis, avec une population d’un peu plus de 105,000,000 d'habitants, ! sont un pays agricole, commercial et industriel, où l'exploitation du charbon, de l'huile, du cuivre, de l’argile a pris une très grande expansion. Les financiers y pullulent, remarquables par la hardiesse de leurs entreprises, couronnées parfois de succès splendides, mais souvent aussi engouffrant les biens des petits épargnistes, jamais corrigés hélas ! de leur tendance à soutenir les projets risqués.

Les habitants des États-Unis s'appellent eux-mêmes “Américains” du nom des habitants des deux Amériques ! Ce manque de précision, doublé de prétention, loin de leur nuire, les sert. Un vague préjugé dispose généralement les esprits à admettre, qu’en dehors des Yankees il n’y a rien d’intéressant ni d’important en Amérique.? Puisqu’il y a environ 200,000,000 d’ha-

1 The New World Atlas, édition de 1921, publié par P.-F. Collier & Son, attribue une population de 105,710,620 aux États- Unis et à l’ensemble de leurs possessions 12,031,500 (dont 10,000,000 pour les seules îles Philippines).

2? Suivant l’atlas déjà cité les 19 États latins du Sud ont une population totale de 75,640,000. Si l’on y ajoute pour le Canada 8,500,000 et pour le Mexique 15,000,000, cela porte le total des sujets non Yankees d'Amérique à 99,139,000.

bitants dans les deux Amériques, il s’y trouve donc autant de non-Yankees que de Yankees ! à

Les États-Unis ont un commerce intérieur et extérieur considérable. Veut-on en juger par quelques chiffres? Leurs exportations pour avril dernier se sont totalisées à $321,000,000.00 et leurs importations à $217,000,000.00. Pour une période de dix mois se terminant en avril toujours, puisque ce sont les chiffres que j'ai sous les yeux, leurs exportations se sont élevées à $3,131,000,000.00 et leurs importations à $2,095,000,000.00.

S’ensuit-il que les Yankees soient des modèles dans le commerce ? Pas nécessairement. Un trait rapporté par un marchand de gros de Montréal jette un jour lumineux sur la méthode et l'esprit commercial yankee. “Il me tarde, disait-il, au cours de la guerre, de reprendre mes relations avec les maisons européennes. Depuis que je fais venir ma soie et ma laine du Japon et des États-Unis j'ai constaté que dans ces pays “l'échantillon est rarement conforme à la marchandise. Aussi quand je vais faire mes achats à New-York, je m'y rends avec des assistants et nous mettons, là, nous-mêmes, dans les malles, la marchandise achetée.? 4

‘Le succès du commerce et de l’industrie des États- Unis, comme celui de l'Allemagne, n’est-il pas dû tout simplement à la fabrication et à l'écoulement de mar-

3 J'appelle Yankees les habitants des États-Unis. S'ils préfèrent un autre nom, qu’ils le disent. Nomme-t-on “Américains” les habitants des États-Unis du Brésil, “Européens” ceux d'Allemagne ?

4 Ce procédé d’affaires déplorable, quelque peu imité par nos marchands, porte une grave atteinte à notre réputation et paralyse le développement de nos débouchés trop restreints.

78 NOTRE AVENIR POLITIQUE chandises à bon marché, quelle qu’en soit la qualité ? Je le crois. Et il me semble qu’il se dégage de cette seule hypothèse une règle qui vaut la peine d’être exprimée.

Les industriels et les commerçants du Québec ne devraient mettre sur le marché que deux genres de marchandises : la marchandise à bon marché et la marchandise d'excellente qualité. Et encore faut-il -que le produit recherché pour son prix modique ne se vende pas plus cher que la camelote yankee ou allemande et que celui qui est destiné à être acheté pour sa qualité soit justement apprécié de l’acheteur. C’est une erreur trop commune chez nous de vendre un produit domestique de qualité inférieure au prix d’un produit étranger de qualité supérieure. Il y a là matière à réflexion pour les membres des chambres de commerce et pour les législateurs qui fixent les taux d’accise et de douane. :

La grande activité du peuple des États-Unis devait nécessairement porter les Yankees à jeter les yeux sur les richesses naturelles du Québec. Aussi trop longtemps a-t-on vu ces derniers venir chercher notre matière première et la transporter chez eux avec de gros bénéfices. Le gouvernement du Québec a enfin prohibé l’exportation de notre bois brut. Il lui reste à prendre les mêmes mesures pour empêcher nos entreprenants voisins de s’enrichir avec notre amiante. La Gazetle faisait récemment observer que les industriels étrangers manipulant l’année dernière une valeur de $12,000,000.00 d'amiante brut du Québec ont retiré de leur industrie $82,000,000.00.

Fort bien, prohibons l'exportation de l'amiante brut, mais tenons compte de l'erreur commise dans le

passé, et favorisons en même temps nos nationaux, les industriels québécois. La prohibition de l’exportation du bois brut avait à peine été sanctionnée que notre territoire était envahi par les industriels étrangers. Allons-nous nous contenter indéfiniment de remplir les fonctions inférieures dans la manipulation . de nos richesses naturelles? Ceux de nous qui voyagent dans le bas du Saint-Laurent sont humiliés autant qu'inquiétés par la multiplicité des établissements industriels dirigés par des financiers des ftats-Unis ou d’Angieterre, des ‘États-Unis surtout. La liste de leurs firmes peut être allongée presque indéfiniment. Citons au hasard : Brompton Pulp Company, Howard-Smith, Brown Corporation de la Tuque, Laurentide Pulp de Grand'Mère, les compagnies de la rivière Bersimis, de la Manicouaguen, de la rivière Sherdrake, le Hammer Mill du Cap Chat, la compagnie de La Madeleine, l'Ontario Paper Co. de Mont- Louis, la Chicago Tribune de Shelter Bay.

Il faut de toute nécessité que nous nous emparions, avec l’aide du gouvernement de Québec, de l’industrie de chez nous. Voilà un mot d’ordre que les industriels québécois devraient trouver intéressant ! Le patriotisme n’est pas ennemi des affaires, il n’anathématise que certaines affaires, faites dans telles ou telles conditions. Si notre action est trop tardive, il nous faudra livrer un jour un corps à corps avec l'étranger, vraisemblablement le Yankee, sur notre propre territoire. Et ce dernier, bien qu’il connaisse chez lui le : paganisme, le lynch, la mort aux prêtres, * le divorce,

5 Au cours des derniers mois de 1921, trois prêtres ont été assassinés aux États-Unis : en Californie, dans l’Alabama et à Lead, dans le Dakota-Sud.

et plusieurs autres prodromes de décadence, saurait bien alors, sous le prétexte d’ordre à rétablir, défendre avec les armes ses intérêts économiques, comme 1l le fait au Mexique et dans l’île de Haïti !

Satisfaits, sans doute, des bénéfices qu’ils retirent de l'exploitation de notre bien, nos voisins du Sud jettent de nouveau les yeux sur le Saint-Laurent. Ce qui rend leur projet troublant, ce n’est pas tant les discours des impresarii Allen, du Kansas, Merrick et Barnes, de Chicago, ce n’est pas non plus l’intervention officielle du président Harding, c’est la recommandation qu’en font les délégués canadiens de la Commission des eaux limitrophes. Ces messieurs conseillent entre autres choses à leurs compatriotes l’internationalisation des parties exclusivement canadiennes du Saint-Laurent ! Concéder à de plus forts que soi des droits égaux aux siens dans sa propre maison ne constitue pas précisément un acte de fine diplomatie ! La politique canadienne c’est évidemment le creusement du canal de la Baie Georgienne, comme la politique du Québec doit être: une opposition inébranlable au projet des Yankees. Soyons reconnaissants à M. Taschereau, président du Conseil de nos Ministres, de sa ferme attitude sur ce point important.

Gardons jalousement les parties du Saint-Laurent sur lesquelles nous avons un titre exclusif, en maintenant dans le domaine international cette règle de notre code civil : “Celui dont l'héritage est traversé par cette eau peut en user dans tout l’espace qu’elle parcourt,

mais à la charge de la rendre, à la sortie du fonds, à son cours ordinaire”.

L’attitude de l'Ontario dans cette controverse démontre bien une fois de plus l’incohésion de la confédération canadienne, cet assemblage d’États embryonnaires aux intérêts et aux tendances contraires.

C’est assurément le droit des États-Unis de nous faire telle sollicitation qui est de nature à favoriser leur

développement. (Consultons les mêmes voix dans

fn

nos rapports avec eux et avec les autres. Cette règle paraît d’ailleurs conforme à la saine philosophie : “Deum instituisse societatem ut hominum jura in ea protegantur”’.

Le Congrès des États-Unis ne nous a pas consultés avant d'adopter la loi Fordney qui nous frappe si directement.’ Malgré le tarif d’exception accordé à l’Angleterre cette dernière maintient l’embargo sur le bétail canadien. Tout récemment encore le gouvernement anglais voulait acquitter au cours normal du change de la livre sterling une dette contractée pendant la guerre ! Sachons done nous débarrasser de lhumiliante tendance qu’un long colonialisme a développée en nous et qui nous fait considérer l’intérêt ou le désir des autres lorsque nous déterminons notre point de vue économique. [’exemple d’autrui aurait dû nous instruire là-dessus, depuis longtemps.

6 Article 503 du Code Civil québécois.

7 Au cours des derniers onze mois le Canada a exporté aux États-Unis du sucre pour une valeur de $2,257.00 contre $9,058,- 362.00, pendant la même période l’année précédente. IL/exportation du blé à été réduite de #$96,546, 297. 00 à 513,460, 55 00. Et celle de la laine de $2,205,102. 00 à ‘852, 312.00. — Commercial Intelligence Journal (l'ancien Weekly Bulletin), numéro du 20 mai 1922, page 772.

L'esprit de la politique des États-Unis n’est pas contraire, on s’en doute bien, à leurs besoins économiques. Aussi sont-ils franchement impérialistes, malgré le caractère officiel républicain et démocrate du gouvernement. Voici en effet une république, supposée décentralisatrice, qui ne trouve pas mauvais d’être annexioniste et conquérante.

Et c’est le souvenir de l'annexion de l'Alaska, acheté de la Russie en 1867, qui nous revient à la mémoire. En 1898, les îles Philippines, Hawaï, Porto-Rico et Guam passent au harem de l’Oncle Sam. En 1900, c’est le tour des îles de Samoa. Seize ans plus tard le même Oncle va chercher les îles de la Vierge, sans sourciller, après avoir loué à perpétuité, en 19083, la zone du canal de Panama. Et si les prétentions japonaises n’eussent pas été aussi fortes sur la petite île de Yap, au lieu de consentir à une possession indivise avec le Japon, on peut être assuré que le gouvernement démocratique et républicain des États-Unis aurait ajouté une île nouvelle à sa collection. Sans peut-être même s’en douter, les habitants de l’île de Yap auraient eu le bonheur de vivre officiellement à l’ombre du drapeau étoilé.

En rapprochant ces conquêtes des événements qui ont marqué la formation du territoire continental des États-Unis, les dernières annexions nous apparaissent bien comme la suite naturelle de leur développement depuis la proclamation de leur indépendance. *

8 Jin 1803, les États-Unis acquièrent le territoire français s’étendant de la Louisiane au Montana; en 1819, la Floride, alors terre espagnole; en 1842, le Maine par le traité d’Ashburton; en . 1845, puis définitivement en 1870, l’État libre du Texas. Et

l’on connaît l’histoire récente du traité de Londres de 1903 où Lord Alverston sacrifia la frontière de l'Alaska.

En 1920, le président Wilson reconnut dans un message adressé au Congrès que les Philippins, en maintenant chez eux un gouvernement stable, méritaient l’indépendance politique. Les îles Philippines ont toujours été depuis privées de la liberté et elles le seront longtemps encore.

Si le gouvernement des États-Unis ajourne le problème philippin il s'occupe par contre de Haïti et Saint-Dominique. Déjà maître de Porto-Rico, il se croit tout désigné pour maintenir l’ordre intérieur de l’île voisine. Comment cet acte de charité internationale sera-t-il récompensé? Le gouvernement ac- * ceptera pour ses bons services de l’or, du platine, de l’argent, ou peut-être de la canne à sucre.

Ce qui paraît plus intéressant c’est la nature de l’occupation. Les pièces officielles venant de Haïti jusqu’à nous sont assez rares. Les journaux nous en ont toutefois transmis une récemment. C’est un bout du discours prononcé à Port-au-Prince par le sénateur MeCormick, de l'Illinois, en sa qualité de président de la commission d'enquête sur l'occupation de Haïti. “Nous sommes venus comme amis impartiaux et loyaux, dit M. MeCormick, animés par un esprit de collaboration pour chercher une base économique et politique pour le progrès futur de Haïti et pour découvrir et assurer les moyens de maintenir parmi vous l’ordre social et administratif, la paix, la justice, l’éducation et la prospérité.” ?

Ce discours a, paraît-il, été prononcé en présence du général d’Artiguenave, président de la république. Qu’a ressenti ce malheureux président? Quelle fut

® Le Devoir, ler décembre 1921.

l’expression de sa pensée ? car le général prit la parole après M. McCormick — le service de la presse associée ne nous le dit pas. — Maintenir en pays étranger l'ordre social et administratif, la paix, la justice, l'éducation et la prospérité”, n'est-ce pas se substituer proprement au pouvoir établi ? Puisque les soldats des États-Unis se conduisent déjà à Haïti comme en pays conquis, il reste peu de chose à dire au gouvernement de Washington pour compter une nouvelle colonie. Il trouvera bien un jour une formule obscure, à double sens, pour faire part officiellement aux gouvernements étrangers de sa dernière conquête. “The world is safe for democracy !”’ proclama triomphalement M. Wilson, qui fut, à la vérité, un mauvais prophète.

Ne perdons pas notre temps en vaines spéculations, À nier, par exemple, la possibilité d’une évolution historique prochaine au Canada, ou à la prédire en spécifiant que ce sera l’annexion aux États-Unis, l’indépendance canadienne ou l'indépendance québécoise. Développons avec méthode et constance toutes les forces et toutes les ressources de notre famille ethnique. Quelle que soit la prochaine transformation politique, elle ne sera que transitoire si elle ne permet pas au Québec de prendre place dans le monde international en qualité d'État souverain français d'Amérique. Sachons le dire.

Tout nous porte à conclure à la nécessité de cet aboutissement final; la croyance, généralement répandue chez nous, à une mission providentielle de notre

peuple catholique et français, !° le désir légitime de liberté qui existe dans l’Ââme de toute vaillante collectivité, ! 1 le sens de la dignité nationale, nos intérêts religieux, politiques et économiques dans le monde, et enfin le mauvais et faux esprit de nos coassociés anglais de la confédération — mauvais, parce qu’ils n’ont jamais consenti à nous traiter en égaux, faux, parce qu’ils n’ont pas fait du Canada leur unique patrie. La faillite de la confédération est complète du point de vue des Canadiens français. Après avoir été forcés de payer l'impôt du sang dans une intervention armée que la majorité de notre collectivité n’a jamais approuvée, nous payons à l’État des contributions énormes pour solder les frais de la même intervention et pour rétablir l'équilibre des finances publiques rompues par des entreprises de chemins de fer dont nos coassociés anglais sont seuls responsables. Sous la Confédération, comme sous l’Union, nous payons les dettes de ceux aw’il est convenu d’appeler les maîtres de la finance et des affaires. Nous rendons-nous compte enfin de la duperie dont nous sommes les victimes ?

Oui, développons toutes nos ressources matérielles, intellectuelles et morales dans le sens de la souveraineté. L'union des volontés tendant vers un but défini nous donnera bien vite la souveraineté intérieure, qui, elle n’a besoin de la sanction d'aucun pouvoir.

10 Gailly de Taurines le note dans son livre: La Nation canadienne.

11 Surtout si cette collectivité devient imposante par le nombre, comme c’est le cas de la nôtre. Dans une étude sur le Canada français M. le Chanoïne Chartier explique comment nous serons vraisemblablement 4,000,000 dans Québec en 1941 et 8,000,000 en 1971 — La Revue Trimestrielle de décembre 1921.

Mais quelles relations pourrons-nous jamais entretenir avec les États-Unis, surtout si l’on tient compte de leur politique? Nous pourrons avoir avec la république voisine tous les rapports de peuple à peuple, d'État à État si nous prenons les moyens nécessaires pour atteindre notre fin. Résumons-les.

Auparavant me serait-il permis de rappeler aux timorés que celui qui nous inquiète est parfois plus inquiété que nous-mêmes? Les États-Unis quoique jeunes ont tous les signes de la décadence : l'irréligion, la corruption des mœurs, la ruine des familles par le divorce, le lynch, les divisions intestines entre blancs et noirs, entre capitalistes et ouvriers, l’absolutisme de la ploutocratie, le réveil des races non anglo-saxon nes, !? la trop grande étendue de territoire. Ne posons pas en principe que nous sommes faibles et devrons demeürer faibles et que les autres sont forts et qu’ils demeureront toujours forts.

C’est la mentalité anglo-saxonne qui domine aux États-Unis; il faut faire preuve de force avec nos voisins. Nous serons forts dans la proportion où nous serons maîtres de nos richesses naturelles, en particulier de l’amiante, de la pierre calcaire, de nos forces hydrauliques, de l’exploitation des forêts, de l’industrie laitière et sucrière, de la culture du tabac, de la production des fourrures, de nos pêcheries, de notre commerce, ! de notre agriculture.!# Dispo-

12 I] y a trente pour cent d’Allemands dans l'État du Wiseonsin, près de vingt-cinq pour cent dans les États de New-York, d'Illinois, d'Iowa et de Missouri — “L’Action française, no de janvier, page 13.

Mais le marchand a besoin de la collaboration de l’acheteur. L’Avenir du Nord, estimait récemment que la ville de Saint-

Jérôme verse annuellement $75,000.00 à la maison Eaton, de Toronto — Le Devoir, 6 mars 1922.

Pre.

sons enfin les routes, les chemins de fer, les usines de manière à favoriser la défense nationale.

Faisons-nous connaître à l'étranger, c’est le premier pas vers les alliances. Québec devrait s'intéresser aux congrès de l’Union panaméricaine. Songeons-y dès maintenant, en nous plaçant, si l’on veut, au seul point de vue de nos relations commerciales. Le cinquième congrès de l’Union se tiendra à Santiago en mars 1923. Pourquoi n’y aurait-il pas au Chili l’an prochain un représentant au moins officieux des intérêts québécois ? Pourquoi encore Québec ne serait-il pas représenté à Buenos-Ayres et à Rio-de-Janéiro comme à Washington ou à New-York et à Paris?

On ne saurait nier l’évolution constitutionnelle qui se produit nécessairement dans tous les pays. En Angleterre, comme ailleurs, peut-être plus qu'ailleurs, la coutume constitutionnelle évolue; le cabinet a été défait récemment sans juger à propos de remettre sa démission au roi. Les Dominions évoluent aussi. De l’aveu de M. Lloyd George, ils sont “devenus de vraies nations, et se tiennent maintenant à côté du Royaume-Uni comme d’égaux partenaires”.!5 Pourquoi l’État constitutionnel de Québec n’évoluerait-il pas lui aussi? Et pourquoi pas dans le sens de nos intérêts ?

Les Juifs s’établissent dans nos campagnes et nos compatriotes sont assez sordides pour les faire vivre, quoique après enquête faite au cours des deux derniers étés j'aie constaté que les marchands juifs ne vendent pas leurs marchandises à un prix plus bas que nos gens.

14 Les Juifs ne sont pas agriculteurs, mais peu à peu un certain nombre le deviendront si on les laisse se multiplier dans nos cam-

pagnes. ‘ J ru 5 Discours à la conférence impériale — Le Devoir, 21 juin 102120 7

Il y a un peu plus d’un an, les fabricants de papier yankees, constatant qu'avec le cours du change d'alors, les fabricants norvégiens, suédois, hollandais et allemands, pouvaient vendre leur produit aux États-Unis à un prix moindre que le coût de revient, demandèrent au Congrès d'imposer une taxe spéciale de $15.00 la tonne sur le papier étranger, sauf sur celui du Canada. L’exception faite en notre faveur était due au fait que nous fournissons plus de 40 pour cent de la consommation yankee.

Avec son seul amiante, et son papier, le Québec pourrait facilement obtenir des États-Unis, une entente favorisant en retour, le producteur, l’éleveur et le consommateur québécois. L'État français que nous sommes, parvenu à la souveraineté et, même dans les conditions actuelles, en étendant un peu ses prérogatives constitutionnelles, en les faisant évoluer dans le sens de ses intérêts, pourrait fort bien s’entendre avec notre puissant voisin. Il devrait même se hâter d’agir en ce sens afin que son existence distincte soit reconnue au plus tôt. Il faudrait toutefois y mettre de l’intelligence et de la fermeté. |

Cela ne veut pas dire que la formule de nos relations extérieures doive être : la force, et rien que la force. Non, en latins et en catholiques, choisissons plutôt le mot d'ordre de Son Éminence le Cardinal Amette au Comité catholique des Amitiés françaises à l'étranger : ‘“‘Curam habe de bono nomine’”’. Prenez soin de votre bon renom. Le Cardinal ajoutait : “cette recommandation s'adresse aux nations non moins qu'aux individus”.

La balance du commerce québécois est favorable ! et nos exportations, considérables. 17 Il est donc possible d'établir à l'extérieur des relations commerciales fort alléchantes pour les étrangers.

Si à ces liens économiques nous faisons valoir auprès de la France et des républiques latines de l'Amérique méridionale, les avantages de la solidarité du sang et de la sympathie, nous trouverons assurément de précieuses alliances économiques et politiques. Napoléon III expliquait jadis au général Forey, commandant en chef du corps expéditionnaire français au Mexique, que la France en intervenant en ce pays se proposait : ‘1° de mettre obstacle à l’absorption de cette partie de l'Amérique par les États-Unis; 2° d'empêcher que la grande fédération anglo-saxonne ne devienne l’unique intermédiaire et le seul entrepôt pour les denrées et le commerce du continent nordaméricain; 3° de rétablir le prestige de la race latine en Amérique; 4° d’accroître l'influence de la France au moyen de l'établissement au Mexique d’un gouvernement plus sympathique à ses intérêts.” 18 Les mêmes motifs justifient aujourd’hui la France et les républiques latines du Sud de favoriser la formation d’un État français en Amérique.

16 Nos importations s’élevèrent en 1921 à $362,495,158.00, et nos exportations au cours de la même année, formèrent un total: de $461,497,001.00 — Annuaire statistique de Québec, 1921.

17 La proportion des exportations du Québec comparée à celles du Canada entier fut de 50.2%, de 1869 à 1873, et de 43.4% de 1917 à 1921 — Annuaïre statistique de Québec, 1921.

18 Le Droit international, par Charles Calvo.

Je ne puis terminer cet article sur l’État français du Québec et les États-Unis sans dire un mot des Franco-Américains Le souveraineté du Québec n’aurait sur eux aucun effet direct; mais il semble évident que si leurs compatriotes d’origine italienne, polonaise ou suisse se ressentent du prestige et de la gloire dont peut jouir dans le monde leur patrie d’origine, tout ce qui s’ajouterait à la grandeur du Canada français ne pourrait être que bienfaisant à nos frères de là-bas. Ils peuvent beaucoup, du reste, pour nous préparer de bonnes relations entre leur pays et le nôtre et nous ne lignorons point. Que les Franco-Américains aient cette assurance: nous nous appliquons à les comprendre toujours mieux, évitant de demeurer plus longtemps à leur égard dans l’erreur où la France est tombée elle-même à notre endroit. Nous ne les considérons plus comme des émigrés ayant toujours besoin de notre tutelle et de nos conseils. Ils sont maîtres de leurs destinées. Toujours il nous est agréable de recevoir les Franco-Américains dans le Québec et nous invitons tout spécialement leurs fils à faire ici des études utiles, comme la France invite elle-même tous les Français par le sang et la culture à recevoir chez elle les leçons de ses maîtres. Nous allons à eux pour les mieux connaître et pour être mieux connus d'eux, pour réaffirmer une vieille alliance morale au bénéfice de la civilisation française en Amérique.

Par le moyen de l’organisation économique, qui fit bien du Zollverein un levier politique, préparons l’accomplissement de cette prophétie de Louis Fréchette:

La plante qui va naître étonnera le monde «Car, ne l’oubliez pas, nous sommes en ce lieu ; ‘Les instruments choisis du grand œuvre de Dieu.”

Ce n’est pas assurément à l’état de colonie que nous accomplirons quelque chose de remarqué dans le monde, ni même en Amérique, où tous les pays possè. dent la souveraineté, sauf le nôtre.

Anatole VANIER.

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