L’OBJECTION J
Qu'un État catholiqueetfrançais puisse, au cours du siècle qui s'annonce, prendre place dans la vallée du Saint-Laurent, voilà qui n’est plus, au sentiment de plusieurs, une pure utopie, mais un idéal digne d’ambition, un espoir solidement fondé. Et que la vocation surnaturelle de la race française en Amérique acquière de ce chef son plein épanouissement; que l'indépendance politique rêvée mette notre nationalité dans le rôle auguste auquel la dispose comme de longue haleine l’éternelle Providence; qu’elle devienn: ainsi le flambeau d’une civilisation idéaliste et généreuse dans le grand tout que fusionne l’avenir américain ; qu’elle soit en un mot, au milieu de la Babylone en formation, l’Israël des temps nouveaux, la France d'Amérique, la nation-lumière et la nation apôtre: c'est une divine faveur qu’il y a lieu de demander et dont il est sage de nous rendre dignes par la réflexion et par le courage qui font les peuples grands.
Or, à cette fin, il faut que le nôtre garde son âme, qu'il la soustraie aux contacts dissolvants, qu’il s'échappe des compressions qui pourraient l’étouffer, qu’il pare les coups qui voudraient l’entamer.
Sans quoi, un État français futur n’aurait pas sa raison d’être dans ce nouveau monde septentrional; bien plus, il ne pourrait s'assurer ni la force intime
qui engendre l’héroïsme et les victoires dont il à besoin, ni les secours extraordinaires que le Très-Haut accorde à ceux, individus ou peuples, . qui rêvent beau pour sa gloire et risquent tout pour la lui procurer.
Telles sont, il me semble, les conclusions substantielles auxquelles nous a fait aboutir l'enquête poursuivie sur notre avenir politique par l'Action française, depuis sa livraison de janvier.
Le dirais-je? Je sais pertinemment que de ce magistral programme d’orientation politique proposée à la race française du Canada, d’aucuns se sont, et non sans des motifs considérables, profondément émus. Le coup de clairon avertisseur et électrisant qui a pu fouetter d'enthousiasme et d’espoir le sang vif des fils du Québec, aura résonné avec des accents d'une mélancolie inquiète en plus d’une âme, chez nos frères de la dispersion, —et de celles qui sont restées elles-mêmes, c’est-à-dire en communion avec nous, de celles qui réfléchissent, qui scrutent l’avenir, oui veulent leur part de gloire chrétienne et d’épopée française.
Or, ils sont nombreux ces rejetons que nous sommes allés planter partout, au hasard de notre fécondité et de notre esprit d'aventure, en vertu d’un idéal plus vénéreux que réfléchi, par nécessité parfois, mais aussi en raison d’un patriotisme un peu court et par trop bohème. Ils sont allés aux États-Unis, depuis l'est jusqu’à l’ouest et même au midi, généralement à contre-coeur, malgré les avis de nos chefs et de nos
voyants. Ils sont allés vers l’ouest canadien à l’appel de voix autorisées, graves, pressantes, qui ne pouvaient tant prévoir, auxquelles il pouvait seoir de se prêter à un optimisme que nous ne pouvons plus décemment affecter. Ces hommes n’entendaient point comme nous les bruits sourds et lointains, préludes de la débâcle plus ou moins prochaine de tel grand empire ostentateur, non plus que les craquements significatifs d’une fédération à laquelle il serait franchement osé de prédire un avenir séculaire; ils n’avaient point vu les migrations européennes envahir la place en un jour et s’y installer sans se gêner et pour longtemps, avec un idéal et des intérêts exotiques, migrations sollicitées du reste par des politiciens qui n’avaient rien des bâtisseurs de peuples.
Leur inquiétude d’aujourd’hui, à ceux-là des nôtres, il faut le reconnaître, a de quoi faire songer.
— Et nous? disent-ils.
S'il est vrai que, ! pour garder notre âme, notre âme apostolique, exemplaire et cause suprême de la civilisation que par vocation nous devons faire lever au sein de l'Amérique du nord, il nous faille échapper à tout contact fatal d’un esprit étranger, à toute compression mortelle d’une civilisation égoïste et mercantile, comment le pourrons-nous si vous nous abandonnez ?
Pour réaliser un idéal que nous partageons avec vous, prendrez-vous la hache et trancherez-vous du
1 L’Action française, janvier 1922, p. 117.
tronc les rameaux nés de votre sève, de votre esprit, les rameaux que vous avez poussés ? Faudrait-il que nous étouffions de votre propre fait, pour vous laisser en paix ruminer l'espoir problématique d’une indépendance lourde à porter, qui risquera bien plus d'être une simple substitution. d’allégeance et de servitude ? Pendant que se préparera votre enlisement dans les sables dela grande démocratie voisine, faudra-t-il que nous soyons submergés dans l'Ouest par la vague montante de l’océan étranger, tel un flot qui a perdu contact avec le continent ?
Ainsi parleront à peu près ces Français de notre diaspora. Et ainsi penseront-ils tous, je le crains.
Au fait, pourrions-nous dans la tourmente qui s'annonce, préparer de la sorte notre sauvetage, d’un œil sec, d’un cœur sans émoi, avant même, comme l’on dit en famille, que d’avoir vu aux enfants? Est-ce tout pour une mère, au moment du naufrage, de saisir la planche qui s’amène ou de monter dans une barque qui invite, alors que sur des épaves incertaines ou qu'’isolés sur des récifs arides et encerclés d’abîmes, les plus jeunes tendent leurs bras et font éclater leurs appels ?
Au total, ne considérerions-nous pas trop à la légère dans cette enquête sur notre avenir politique, le cas de nos frères des avant-postes, eux qui ont eu l’heur de succéder à nos grands ancêtres, les éclaireurs, les avant-courriers, les découvreurs, les civilisateurs: des Français qui goûtaient les horizons larges, qui avaient le regard audacieux et aigu, l'idéal ambitieux,
qui nous ont taillé une nouvelle France plus grande que l’Europe, parce qu’ils aimaient à tailler grand dans la terre comme dans l’étoffe du pays ?
Ces liens coloniaux et fédératifs qu’au sens de notre loyauté nous ne jugeons pas imbrisables, les rompre n’amènerait-il pas des brisures saignantes, trop cruelles à la famille française au Canada, trop funestes à notre permanence et à notre mission communes ?
Soyons exacts. Un commencement de réponse à été fait à ces scrupules de notre conscience nationale aussi bien qu'aux alarmes de nos frères d’outre- État. Il nous suffira d’en prolonger les perspectives, d’en analyser les éléments.
“Notre attitude n'implique aucun abandon,” disait l’article-programme.? ‘Nous ne courons au-devant d'aucune séparation; nous n’accepterons que celles-là seules que nous imposeront la nécessité et les hasards de l’histoire, et contre lesquelles par conséauent ni les uns ni les autres ne pourrions quelque chose.
“D'ailleurs, qui dit séparation ne dit pas nécessairement frontières fermées ni surtout hostiles. Et ce sera notre devoir autant que notre intérêt de regarder pendant longtemps, du côté de nos associés d’hier où continueront de nous retenir de si puissantes attaches.
“Nos compatriotes savent, au surplus, que notre loyale amitié pour eux, que notre volonté ardente de coopérer à leur vie, ne sont aucunement conditionnées
2 L'Action française, janvier 1922,
par les liens politiques actuels. Ces sentiments procèdent d’une solidarité plus spontanée, d’une fraternité plus profonde. Ils savent qu'’elles-mêmes, cette solidarité et cette fraternité, ne pourront que s'accroître avec la personnalité nationale du Québec.”
Dans un enchaînement nécessaire et complet, quatre parts de réponse sont par là insinuées à propos des griefs formulés ci-dessus contre le grand dessein d'avenir qui hante présentement nos maîtres de patriotisme et de dignité nationale, ceux qui, aux yeux de toute la race, tiennent haut le flambeau de l'idéal.
1. De gré ou de force, le tronçonnement du Canada s’en vient: nous n’aurons pas à l’opérer; nous avons plutôt à le prévoir, à en prédisposer les cassures: et l’on serait mal venu, voire injuste, de nous en incriminer. è
2. Au reste, la séparation d'ordre politique qui pourrait en résulter pour divers groupes franco-canadiens, ne détruirait ni notre devoir ni notre 2ntérét, ni les sentinents ni l'idéal qui nous poussent présentement à maintenir et à fortifier nos attaches ethniques avec tous les centres français d'Amérique, avec ceux-là surtout qui sont le plus liés à nous et le plus homogènes, le plus désireux de rester ce que nous sommes dans les desseins de l’histoire.
3. Il serait difficile en outre de le contester, le brisement des cadres actuels ne saurait guère diminuer la puissance de nos secours à nos compatriotes d’outrefrontières. Car, sans littérature et sans emphase, au regard du demi-siècle qui vient de s'achever, qu’ont-ils été sous le régime fédératif, ces compatriotes, sinon entravés, affaiblis, annihilés avec des textes de lois hypocrites, perfidement retournés contre eux chaque
fois que, dans leurs plus justes réclamations, ils les ont invoqués ?
4. Tout au contraire enfin, un État français fort, pratiquement homogène, totalement libre dans ses mouvements, formerait la plus sûre garantie de survie et d’intégrité pour l’âme des nôtres des avant-postes, couverts qu’ils seraient en quelque sorte par le feu d’une puissante civilisation catholique et française, . laquelle tiendrait en respect puis en échec les forces toujours éphémères des civilisations ambitieuses mais divergentes et matérialistes, qui montent et qui nous avoisinent,
Voilà comme, au point de vue même des groupes français restés à l'extérieur, un État français réduit à de plus modestes maïs à de sages proportions, demeurerait encore par sa transcendance, le meilleur moyen de servir les intérêts universels et supérieurs de toute la race.
Essayons d’en appuyer la démonstration.