‹ Notre avenu politiqueChapitre 6 sur 13 · IT LA RÉPONSE · texte numérisé non relu

IT LA RÉPONSE

Nous ne courons au-devant d'aucune séparation. Nous la regardons venir; car elle nous vient. Elle se pressent; on l’entrevoit, à des indices, à des signes même sans équivoque. Il faut bien y songer.

Rappelons brièvement ces symptômes révélateurs. Ne mentionnons que pour mémoire la rupture d’équilibre qui s’accomplit présentement dans le monde au détriment de l’Europe, et dont nous aurons fatalement

à subir les contre-coups. * Nous avons d’autant lieu de redouter ces commotions européennes que c’est l'Angleterre, superbe et toujours avide, mais à qui le ciel paraît verser le vin du vertige, qui est exposée aux plus funestes branle-bas. Entre temps, les Dominions, le nôtre aussi, quoique moins ouvertement, suivent lentement, par la force même des prin- cipes, leur évolution constante sur la trajectoire du self-government. * Ce séparatisme, ajouté aux fissures de plus en plus profondes de l’Empire, n’est pas pour en garantir l’'indubitable pérennité.’ ‘Le Canada marche à l'indépendance totale,” jugeait à son tour en France le maréchal Fayolle l’an passé.$ Le temps s'éloigne, si tant est qu'il ait existé, où nos seules obligations envers la métropole eussent consisté à boire à la santé de la reine.7 Le loyalisme nous coûte maintenant des subsides, des dreadnoughts, de la chair à canon, ce qui atténue la serviabilité.

Or quand le lien des nations impériales se dénouera, si le Canada veut être une vraie nation, il ne demeurera sûrement pas un seul Canada. Car à part les forces qui rompront nos attaches à l’Empire, il en est d’autres qui préparent la solution des liens fédéraux. Les États-Unis ont 110 millions d'habitants. Le Canada, au total, en a 7 ou 8. L’histoire autant que la

3 Ces observations ont été développées dans dans l’article précité de l’Action française et aussi dans celui de M. Durand, ib. février 1922.

. 4 Voir le bref et solide aperçu qu’en a donné M. L.-P. Desrosiers dans le Devoir, 6 mars 1922.

5 Cf. le malaise de l’Empire britannique, dans le Correspondant, 10 et 25 avril 1922.

Revue des Deux-Mondes, 15 sept. 1921; article résumé dans V'Ami du Clergé, 19 janvier 1922.

7 Revue trimestrielle canadienne, déc. 1921, p. 373.

psychologie que nous avons de nos voisins n'autorise point à croire qu’ils n’aient parfois les désirs d’Achab pour la vigne de Naboth. Que si, en pays canadien, des provinces entières sont déjà toutes américanisées, non seulement par la langue commune, mais par les idées, les sentiments et les goûts: par les intérêts, les affaires, les amusements; par les sectes, l’école, le théâtre, les magazines et les journaux quotidiens; par une égale licence dans la vie morale, irdifférentisme religieux, divorce, malthusianisme, féminisme, démocratie libertaire, égalitarisme social; par un semblable matérialisme dans les idéaux, par un paganisme aussi éhonté dans la jouissance; bref, par une mentalité de même acabit, et une civilisation aussi bornée dans ses horizons; et si en quatre années, de 1910 à 1914, il serait passé, dans l'Ouest canadien, plus d’un million et demi de sujets américains, est-il possible de prétendre qu’à l’heure du débat, ces provinces ne consentiraient point au grand honneur de se faire annexer ? que d’ores et déjà, malgré une superficielle couche de britannisme, elle ne hâtent plus ou moins consciemment cet impérialisme permuté ?

Quelque chose résistera-t-il dans le temps aux convoitises de l’'ogre voisin? Oui. Telle province, où une civilisation faite de catholicisme et d’idéalisme gallo-latin, aura cultivé des répugnances à l'alliance nouvelle. L'élément qui aura peur pour des droits supérieurs à ceux de la finance et du plaisir, pour lesquels il croit que mieux vaut mourir que forligner, cet #lément seul fera face au colosse qui viendra parlementer. Et l’on voit bien que le Canada français n’aura

8 Article de M. Émile Bruchési, dans l'Action française, 1er, sept. 1920: S3 la Confédération disparaissail.

point alors le choix de rester ou de ne rester pas uni au bloc du Dominion, pour peu qu’il veuille être fidèle à son idéal et ne point dévier des voies providentielles que ses origines lui ont tracées.

Plaise à Dieu que la résiliation du pacte fédéral précède plutôt le marchandage politique au sujet du Canada qu’entreprendront dans leurs conseils les maîtres du monde! Le morceau français risquera moins de suivre comme un simple accessoire. Mais se pourrait-il donc que la désintégration du Dominion se fasse en marge des forces américanisantes? On peut sans témérité, quoique- d’autres esprits restent encore hésitants, * opiner dans le sens de l’affirmative, sans qu’il y ait lieu de mettre la main à ce que telles prévisions passent à la réalité. Il suffit de sonder le Dominion pour y découvrir, hors de notre fait, les prodromes d’une dissolution avancée.

Entre l'Est et l'Ouest, il y a la distance ennemie. :° En vain a-t-on espéré effacer cet éloignement qui donne à notre pays l’étendue d’un empire, par la construction d’interminables et coûteux chemins de fer. Le pays y aurait trouvé la banqueroute, à moins que les provinces qui n’ont point à s’en servir ne paient pour celles qui en ont l’usage; ce qui n’est guère une répartition propre à cimenter l’unité. Du reste, les divisions naturelles, en un territoire qui est, comme on

Cf. Le Canada français, article de M. le chanoine Chartier, dans la Revue trimestrielle, déc. 1921.

> 54 M. Léo-Paul Desrosiers, dans le Devoir, 4 février et 6 mars

a dit, une absurdité géographique, partagent nettement les intérêts, imposant le libre-échange là-bas, réclamant la protection tarifaire ici. Je sais bien que la géographie humaine! ne prend pas fatalement ses mesures sur les fleuves ni sur les montagnes, et que les frontières politiques qui demeurent sont plutôt celles de l’esprit national que les tracés de l’arpentage. Mais c’est par une solidarité étroite d'intérêts et d'esprit commun que les fossés géographiques peuvent être comblés. Dans l’espèce, c’est ce qui fait précisément le plus défaut.

La diversité des intérêts est patente. Les divergences d'âme sont plus profondes encore.

Ni la langue, ni les traditions sociales , ni les aspirations religieuses, ni les habitudes d’esprit, ni la formation morale, ni les institutions publiques, ni les lois civiles, n’ont la moindre convergence. Elles ne pourraient se lier intimement que si notre personnalité catholique et française offrait sa complète abdication, Ce ne sont point ces milliers d’immigrants venus de partout, facteurs de socialisme et de révolution, et dont on veut criminellement ‘? peupler l'Ouest, qui resserreront les attaches interprovinciales. Leur inassimilation à un idéal effectivement canadien fera longtemps languir encore chez eux le civisme généreux et fidèle qu’il leur faudrait à telle fin. Et quand l’orangisme montrera-t-il plus haut que luimême jusqu'à nous juger équitablement ? Quand.

11 La Géographie humaine par Jean Brunes; la Géographie de ; l'histoire par Brunhes et Vallaux; cf. le Correspondant, 25 déc. 1921.

12 Le mot, on le sait, est de l’ancien ministre sir Clifford Sifton: À crime against Canada, cf. le Devoir, 26 avril 1922.

fournira-t-il à l’organisme du pays autre chose que fiel et amertume ?

Quand le cerveau anglais concevra-t-il l’idée d’un pays effectivement bilingue, avec le respect mutuel de deux races dont l’une ne soit ni mâtinée ni domestiquée au profit de la première? Ajoutons à cela le fanatisme religieux propre à toute dissidence en matière de croyance; l’étroitesse particulière d’une population qui n’a point de lumière, que ne relie à la tradition des grands siècles ni la foi, ni l'éducation, ni la philosophie purement humaine; dont la science est une mécanique, la logique la force du nombre, et dont l’unique étalon pour évaluer toute chose reste toujours le chiffre du dollar et le poids du lingot. Pouvons-nous oublier des habitudes toutes faites de chauvinisme sectaire, et du vitriol en réserve pour les jets périodiques contre la French domination, the priest-ridden Province, et le roman-popism? Pouvons-nous ne point faire état des effervescences de la passion politique, qui mettent en ébullition, à chaque renouvellement des mandats populaires, les ambitions des partis en lutte dont l’acharnement n’a d’égal que le fanatisme qu’ils savent déchaîner dans toute la presse organisée, et qui heurtent jusqu’à les fracasser les unes contre les autres des Provinces en bloc? Jugez si le Clash peut se renouveler longtemps encore, sans que le pot de fer finisse par briser le pot de terre.

On peut rêver de jeter un pont sur l’abime qui sépare les deux races, Bridging the Chasm; c’est une mécanique nouvelle; qui devra l’inventer? A tout prendre, le voudrions-nous par politique ou par

intérêt, de plus en plus nous n’'aurons que faire de consolider pour notre part l'édifice de la Confédération. Une nation est un organisme moral: c’est le fruit de la nature; la mathématique n’y peut rien. Aussi Joseph de Maistre a-t-il pu se moquer d’une assemblée d'hommes se mettant en frais de faire une nation. Toute fédération est précaire par son essence même. A combien plus forte raison quand des forces sourdes mais grandissantes travaillent à son écartèlement.

Nous pourrions bien taire ces appréhensions propres à rendre soucieux. Mais nos partenaires le font-ils? “Une suggestion opportune, écrivait un Westerner il y à peu, dans le Regina leader, reproduit par la Gazette’ de Montréal, c’est que quand les provinces de la prairie seront compactement groupées dans leurs parlements provinciaux, sous le drapeau progressiste, les dites provinces dont les besoins et les progrès sont diamétralement en opposition avec ceux des provinces de l’Est, fassent d’elles-mêmes les démarches pour s'assurer leur complète indépendance ; on pourrait difficilement s'opposer à leur réclamation, si ces provinces faisaient bloc. Et cela ouvrirait ensuite la voie à des traités réciproques avec les États- Unis.”

Ainsi le Canada aura son hégémonie politique. Par voie de conséquence à peu près irréfragable, il en résultera, si elle ne précède, la dissociation de ses : parties composantes. À supposer que nous y tendions nous-mêmes, elle ne sera sûrement pas le résultat exclusif de nos agissements. Nous en serons plu-

13 16 janvier 1922; cf. le Semeur, février 1922, p. 166.

tôt les témoins. Nos compatriotes de l’Ouest peuvent redouter ce dénouement; ils en souffriront peut-être, au point de vue national, particulièrement. Les uns et les autres nous aurions tort de n’y point réfléchir comme des hommes et de n’en point parler apertement. C’est désormais, pour un avenir plus ou moins lointain, une fatalité. : | Présentement, il n'importe pas de chercher à déterminer lesquels d’entre les nôtres seront forcés par les événements futurs à rester hors des frontières du Québec libéré et agrandi. D'abord, il y aura la part des contingences imprévisibles. Mais il y aura aussi le jeu des forces mises librement en marche que d’autres auront à préciser. Les groupes francocanadiens dispersés par exemple dans la grande prairie qui forme le bassin intérieur du continent nord-ouest canadien, seront inévitablement les plus exposés à cette distraction d'avec la province-mère. A qui la faute? A l’histoire sans doute, qui travaille parfois en marge de la sagesse humaine et des préférences du sentiment. Mais la Providence ourdit quand même sa trame toujours mystérieuse et dont on peut découvrir plus tard le plan magnifique dans la suite et dans la chute des empires. Nos voeux, nos espoirs, et le plus cordialement, souhaitent au Québec d'aujourd'hui de retenir demain tous ses rejetons; il ne faut point néanmoins se bercer d’espoirs chimériques, aue contredisent les symptômes analysés précédemment. Quand l’immense squelette canadien se désossera, la Puissance du Canada français de toute nécessité devra borner ses ambitions territoriales conformément aux indicâtions géographiques et surtout aux facteurs ethniques capables d'unité;

sans quoi le futur État ne serait point stable; il ne saurait subsister. Disons simplement qu’il ne saurait entrer dans un concept qui ne fût pas un être de raison.

Est-ce à dire cependant que nous nous résignerons à : abandonner sans plus les nôtres, par exemple d’outre- Ontario? Nullement.

Quatre -éléments, on l’a déjà exposé, forment une nationalité particulière: l’origine, la langue, le territoire, la forme de gouvernement. Ces éléments sont d’inégale importance; les deux premiers sont l’âme, les deux autres le corps plutôt d’une nation. Autant l'esprit dépasse la matière, autant faut-il que l’unité d’origine et la communauté de langue l’emportent sur celles de la territorialité et la forme politique. Une famille est plutôt faite des liens du sang que des rapports de commensalité.

Or, s’il y à un devoir de charité individuelle, il y à aussi un devoir de charité nationale; et si l’ordre de la charité est mesuré par celui de l’union des cœurs, sans oublier celui des besoins, il va sans dire que la cessation de l’unité politique et la division des territoires n’éteignent point les prescriptions du devoir national, parce qu'ils n’en détruisent point au total les fondements. Ils en laissent subsister la meilleure part, les liens formels, les liens d'âme, ceux par lesquels le tempérament moral foncier reste identique , la communauté d’idéal demeure, les esprits et les cœurs se

14 Taparelli, Droit naturel; cf. articles de l’abbé Robert, et de l'abbé Perrier.

façonnent de la même manière sous l'influence des vocables familiers qui portent dans leurs ailes les mêmes pensées supérieures et les mêmes visées souve-. raines. Par où l’on voit que, séparés par des frontières juridiques, les liens du sang ne seraient point tranchés entre nous, mais continueraient de nous imposer les obligations d’une effective fraternité.

Jugerait-on que ce devoir ne susciterait chez nous que de platoniques sympathies et des dévouements à courte échéance? Ce serait oublier des faits récents qui nous ont révélé aux uns et aux autres de quels actes notre fraternité nationale, malgré ses imperfections, nous rend capables. La question ontarienne, Green Valley, Gravelbourg, pour ne prononcer que quelques noms, en sont une éloquente démonstration. En plus, que l’on veuille bien l’observer: ces sénérosités n’ont point jailli de l’unité fédérale mais d'un patriotisme plus conscient de ses devoirs et mieux averti. C’est notre avis que l'indépendance qui nous donnerait une patrie plus à nous développerait par le fait même un civisme plus entreprenant et de plus large envergure.

L'intérêt du reste confirmerait aussi les injonctions du devoir.

État français, né des évolutions du temps, nous n’aurions pas, il faut le présumer, la puérilité de viser À l'isolement et à l’insularisme. Les frontières ne suppriment point le voisinage. Bouder nos voisins, anciens associés devenus nos compétiteurs, serait du coup notre ruine. Il faudrait transiger. Notre

politique, notre commerce, notre vie sociale ne pourraient en aucune façon faire abstraction des leurs; car la solution de nos gouvernements ne dissiperait point du même coup des problèmes communs, nés de nécessités et de dangers pareils. Nous aurions besoin des eaux de leurs lacs, comme eux de celles de nos fleuves. Nos chemins de fer finiraient chez eux, les leurs chez nous. Que tout cela nous obligeât à des relations permanentes, aussi étroites, bien que plus indépendantes qu’à cette heure, nous n’avons pour le savoir qu'à nous rappeler nos relations nécessaires et si imprudentes, avec nos puissants voisins des États-Unis. Aussi, quel avantage, pour ces rapports avec les autres États canadiens de demain, d’avoir des intelligences dans la’ place, des cerveaux faits sur notre moule, des hommes politiques, des publicistes, des coreligionnaires capables de comprendre nos situations intérieures et de nous mettre au fait des conditions de leur milieu. Évidemment, il y aurait des nuances entre leurs vues et les nôtres; mais empêcheraient--elles les affinités intimes et les accords de fond ? Surtout, si par un commerce d'esprit et de moeurs, nous nous employions tous à garder notre tempérament originel.

Et puis, présentement, qu'est-ce qui nous incite du côté du Québec à voler au secours des nôtres du lointain, sinon un idéal religieux et patriotique qui ne s'arrête point aux courbes du méridien? Ce que nous ambitionnons par-dessus tout, c’est que notre foi catholique se maintienne et se fortifie en tous les coeurs nés de notre race. Nous estimons inappréciable le trésor de la religion; à tout prix, nous entendons pour le mains autant le conserver à ceux qui l’ont

reçu avec le baptême, qu’aller le porter aux étrangers qui sont encore dans les ombres de la mort.!5 Et combien plus à ceux qui sont nos frères et nos neveux. Je comprends qu'avec le temps les liens de consanouinité se relâcheront. Il s’en créera d’autres par les alliances de famille. Et puis alors, nous serons plus forts et nos compatriotes aussi là-bas. En tout cas, s’ils le veulent avec nous, ils seront demeurés nos conationaux. (Car, puisque nous saurons que la langue est la clé de la liberté et la gardienne de la foi:6 que les traditions ancestrales sont l’involucre qui protège la fleur de la religion; que l’âme du peuple ne subit point de meurtrissures profondes dans ses habitudes individuelles, familiales et sociales, sans que soient meurtris, et souvent d’une manière funeste, ses sentiments religieux: nous continuerons, par idéal apostolique et par prosélytisme français, à gratifier les nôtres de par-delà les lignes, d’un intérêt vigilant et de sympathies efficaces.

Pourquoi ce qui s’est fait un peu, pour les Franco- Américains, à la faveur, il faut l’avouer, d’un patriotisme moins réfléchi et trop candide, ne se poursuivrait-il pas et mieux encore, à leur endroit et à celui de tous les autres qui seraient fixés hors de notre sphère politique, mais non point étrangers à nos attractions morales et à la flamme de notre génie ? Au demeurant, malgré qu’elles clochent toujours, des comparaisons peuvent ici nous fournir quelque confirmation. La France politique nous a négligés, oubliés, méprisés même, parce qu'exelusivement poli-

15 Voir le Canada apostolique de M. Henri Bourassa.

16 Voir les brochures: La Langue, gardienne de la foi, par M. Henri Bourassa, La Langue et la foi, par M. Albert Foisy.

tique; la France intellectuelle, littéraire et sociale, ne nous a accordé que fort peu d'attention, et tardivement, parfois gauchement, parce que placée dans un autre continent, séparée de nous il y a deux siècles, , en un temps où l'éloignement forçait à l’ignorance. Mais la France religieuse, et la plus traditionnelle, ne nous a-t-elle pas envoyé sans nombre ses religieux et ses prêtres; et par eux ne nous a-t-elle pas prêté sa littérature, conservé le souvenir de son histoire qui fut la nôtre aussi d’abord , insufflé son enthousiasme, et n’a-t-elle en aucune mesure avivé le foyer de notre survivance nationale? Il serait injurieux de le méconnaître. Des indiscrétions auraient pu être évitées ; des inintelligences auraient dû d’abord s’éclairer; mais ce sont là, pour une part au moins, des misères humaines nécessaires. Jamais nous n’aurons l’ou- ” trecuidance de mettre en doute l'influence que, même depuis le régime anglais, l'esprit de la France à eu sur notre mentalité nationale. Et qui empêcherait done notre charité française, en un siècle où les touristes et les visiteurs ne voyagent pas moins librement que les livres et les journaux, de prendre ce même rôle et de le magnifier, de le remplir avec plus de détermination, plus de sagesse et plus de fruit, envers les petits Canadas dispersés en Amérique? Ce qui, à simple titre de province-soeur, ligotée par le respect superstitieux des autonomies provinciales, à pu s’accomplir sous le régime fédératif envers les nôtres de là-bas, comment ne pas le décupler dans un État : ‘aussi respectable par le nombre qu'une Belgique ou un Portugal en Europe? Plus facilement encore pourrait-il être rempli ce rôle, dans une Amérique où notre civilisation par son originalité et sa trans-

cendance traditionnelle, et par l’homogénéité de son esprit religieux, serait comme un phare brillant à tous les yeux, un exemplaire aperçu de toutes parts ?

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Au surplus, pourrait-on légitimement nous suspecter de trahir la cause de nos obligations fraternelles envers les Canadiens qui ont quitté les vallées laurentiennes et outaouaises, parce que nous entendrions nous retirer même librement de l’association politique des provinces? Car nous posons la question catégoriquement: quel profit véritable autre que ceux d’un réconfort présumé et d’espoirs toujours vains, le lien fédéral a-t-il procurés aux nôtres des provinces anglaises? La Confédération a peut-être eu l'avantage d'éloigner de nous le péril de l’annexion, le spectre de jadis. Aujourd’hui, nous l’avons marqué, le régime aggrave plutôt ce péril pour nous; il le fait renaître. Pour ce qui est de la protection religieuse et nationale des minorités françaises d’outre-Québec, qu'est-ce que la Confédération nous à vraiment assuré? Il y avait, à l’origine et dans la pensée des Pères de la Confédération, de sincères quoique relatives concessions de liberté. Qu'en est-il advenu dans la pratique? L'organisme s'est-il éteint, le fanatisme attiédi ? Et l'affaire Riel? Et le décret Ne Temere? Et les prétendus troubles de Québec pendant la guerre ? Et le mariage Despatie-Tremblay, pour ne mentionner que quelques-uns des accèsles plus injustifiés ? Est-ce la Confédération qui a concédé à l’Ontario des écoles séparées, c’est-à-dire catholiques, ou l'intérêt de la minorité protestante du Québec et l'excès même du fanatisme haut-canadien ?

Mais n'est-ce pas la Confédération qui a dénié des écoles confessionnelles au Nouveau-Brunswick? Et n'est-ce pas la Confédération qui nous en a privés au Manitoba en 1896, dans l’Alberta-Saskatchewan, en 1905, au Keewatin, en 1912? Et n'est-ce pas aussi la Confédération qui nous à refusé ses interventions fédérales, et dont les timides bills remédiateurs ont été méprisés quand nous avons voulu y recourir ? N'est-ce pas la Confédération qui a pratiqué toujours à notre égard le littéralisme qui tue, dans l’interprétation du droit, et qui n’a jamais compris que les lois qui vivifient, ont une âme? N'est-ce point la Confédération qui nous impose le divorce, le suffrage féminin, la conscription impériale, tous principes de dissolution sociale, morbides à la race? N'est-ce point elle qui veut encore nous doter de l’école d’État, unilingue et neutre; et de lois uniformes où vont périr les derniers vestiges d’esprit français qui animent nos institutions civiles et juridiques? !7 N'est-ce point elle aussi qui méconnaft à nos syndicats nationaux et libérateurs le droit d’être, incapable qu’elle est de juger le vrai sens de l’ordre et le profit qu’il y a à sauvegarder les saines libertés? N'est-ce pas elle en plus, qui parcimonieusement nous mesure le français partout dans les services publics; qui l’interdit à nos tout petits dans plusieurs provinces, et l’ostracise avec injure et mépris ?

N'est-ce pas enfin la Confédération qui a anglifié toute la politique de nos représentants publics, les mettant à la remorque du navalisme, du militarisme, de l'impérialisme le plus aventureux? On ne calculera

17 Se rappeler les lettres et les articles de M. l'avocat Antonio Perrault, dans une polémique piquante, mais grave.

jamais la dépression morale qui est résultée pour notre sens politique de ce rôle que nous avons tenu depuis 1867. =

Par elle-même, reconnaissons-le, la Confédération n’a été en ce qui concerne nos intérêts nationaux qu'une banqueroute lamentable, qu’une déception humiliante et amère. Si nous avons avancé depuis son institution, c’est beaucoup malgré ses cadres; nous l’avons dû à notre croissance naturelle, à nos institutions catholiques, à notre ardeur française, au progrès du temps, et fort peu à la tutelle fédérale qui n’a pas été pour notre vitalité le treillis protecteur et l'appui que nous attendions. Et j’omets les critiques que, du point de vue politique, on pourrait exprimer contre l’oeuvre de la Confédération pour le développement de l’esprit canadien au sens large. ! 5

Voilà, en définitive, l’espèce de puissance que le pacte fédéral nous a mise entre les mains pour nous permettre d'aider nos amis et nos frères de l’Ouest dans leur développement et leur survivance.

Voudraient-ils s’en contenter ?

Envisageons plutôt, — sans vain optimisme, mais à la lumière du cœur, —les facultés d’un État québécoïs pour l’expansion de la force française en Amérique.

L'enfant qui devient homme, l'adolescent qui devient majeur, c’est un progrès pour la famille, pour

18 Le Devoir, 4 mai 1922.

la nationalité: c’est le dessein de la nature qui s’ést achevé; et la nature non dévoyée incline au bien, elle y aboutit. L’esclave qui sort de ses liens, le pupille qui laisse la tutelle, le colon qui s’affranchit, l’homme de la plèbe qui gagne ses libertés civiles, quand ils savent le prix de la liberté et la façon d’en user, tout cela est un bien pour la société, et pour la civilisation humaine. Ainsi une colonie qui deviendrait une nation, une Province qui deviendrait un État, par l’évolution régulière et juridique des finalités sociales, ce serait un gain pour l'humanité. On en citait l’autre jour ce témoignage expressif: “L’autonomie de chaque race adulte n’est pas seulement le droit de chacune et la condition normale de sa vie propre, mais l’intérêt de toutes les autres, et la forme la plus parfaite de l’ordre du genre humain.” ( Étienne Lamy). Ajoutons-y celui du grand Évêque d'Hippone: “Les choses iraient bien mieux dans le monde si tous les royaumes étaient petits, vivant à côté les uns des autres dans une joyeuse concorde; ainsi, il y aurait dans le monde beaucoup de nations, comme il y a dans une ville beaucoup de maisons et de familles. Guerroyer et soumettre les peuples afin de dilater l'empire, c’est une nécessité qu'on subit...” !?

Estime-t-on que le profit commun à la société humaine qu’implique l'indépendance d’un peuple ne serait point particulièrement appréciable pour des organismes ethniques tout familiers à notre diapason, je veux dire les groupes français disséminés hors de notre territoire? Ce serait avoir l’œil superficiel et manquer de psychologie sociale. Non pas. Quel

19 Cf. le Devoir, ler juillet 1913; l'abbé Groulx, dans l’Action française, juillet 1917, et dans son livre, Confédération, passim.

tableau que celui d’une race française aux bords du Saint-Laurent, restée pure dans ses traditions, une dans sa composition, libérale à ses hôtes de passage ou établis à demeure, et qui, à travers les avatars des âges contemporains, aurait gagné les hauteurs de la liberté, en aurait fixé les drapeaux aux regards de l’univers et de l’histoire! Elle présenterait le modèle d’un gouvernement autonome, saturé de sagesse parce que la foi en imprégnerait les hommes et les institutions. Elle donnerait alors, avec une ampleur et un éclat agrandis, des exemples de sens social et de magnifiques largesses, comme ceux qu’on loue à l'heure présente, en faveur de l’éducation, des arts et des lettres, de la religion et du progrès public. Dégagé de ses ligatures, notre Parlement le serait aussi de ses allures de conseil de comté. Il donnerait à des penseurs élevés parce que latins, à des gestes civilisateurs parce que catholiques, leur plein essor. Tenant en main les maîtresses pièces des problèmes sociologiques qui se posent, le génie de la politique d'ordre et la grandeur chevaleresque qu’il a dans le sang par atavisme trouveraient à s'exercer sur un plan assez large pour développer dans toute leur puissance les plus beaux instincts de notre âme collective. On devine si cela serait pour nuire à nos frères éloignés, si cela n’aurait point pour eux la force d’un idéal qui déculpe la résistance et répare toute usure.

On nous objectera qu'aux États-Unis les nôtres sont en voie de perdition, au dire de plusieurs. Et que pouvons-nous pour eux ?

Rappelons d’abord qu'aujourd'hui notre pouvoir est lié; aue les nôtres d’au-delà le 45e partirent la plupart à une époque où chez nous le sens national

était moins avisé, et chez eux la défiance moins vive des altérations possibles de la race au sein de l’étranger. Désormais, tout cela pourrait beaucoup changer. Osons demander plutôt si les prêtres que nous leur avons donnés, les chefs que nous leur avons formés, l’attention et l’estime dont nous les entourons, l’amitié fraternelle que nous voulons leur conserver, toutes les attaches sociales qu’ils sont libres de garder avec nous, ne sont pour rien dans leur vitalité française? Or, répétons-le, il pourrait y avoir mieux.

On ne fait pas suffisamment état que c’est l’idée qui mène le monde: Mens molem agitat. Or, quelles forces dans nos Universités, nos collèges et nos couvents qui rayonneraient par-delà nos frontières, et dont les portes continueraient d’être ouvertes aux fils et aux filles des nôtres de partout: telles les grandes Écoles des siècles passés qui formèrent l'Europe néo-latine et donnaient une si large part à l'influence française. Est-ce que le type de nos institutions sociales ne pourrait point continuer de se transplanter sous les ciels étrangers pour s’y développer, sans doute avec une originalité propre, mais sans perdre ses idiosyncrasies? Est-ce que notre pensée canadienne coulant à pleins bords dans notre littérature et nos arts, dans nos mœurs et nos expériences, dans nos foyers et nos paroisses, n'irait plus baigner ces groupements de l'étranger et féconder là-bas nos colonies émigrées? Puis, nous serions plus forts, indépendants et libres; l'exode d’un surplus de popula- . tion nous ferait courir des risques moins grands, et nous pourrions avec moins de péril opérer la transfusion du sang. Un coup d’œil sur la géographie de l’histoire, les noms de l'Irlande, de la Pologne, du

Tyrol, du Trentin, de la Lettonie, de l’Esclavonie et des Balkans, apporteraient à ces vues hâtives et qu’on pourrait taxer d’ optimisme, des confirmations significatives: confirmations capables de justifier les plus beaux espoirs de ceux qui, avec nous, inclinent à croire que le jour où le Québec et les portions adhérentes formeraient un État véritable, avec pleine maîtrise de sa personnalité nationale, ce jour-là verrait luire pour tous les Canadiens français d’Amérique, ceux du dehors aussi, une aube nouvelle, messagère d’un beau jour de labeur et de gloire dans l’histoire des peuples.

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Veut-on nettement ramasser en quelques phrases,les conclusions majeures de ces développements que nous venons d'exposer ?

À notre humble sens, nos frères du lointain ont peu ou point à s'inquiéter du régime politique qui les relie présentement à nous, et dont le ciel se révèle trop peu - protecteur. Ce qui leur importe avant tout, c’est de

lutter à nous garder leur $me; et ce que nous leur devons plutôt, c’est de la foi catholique ett une authentique civilisation française.

Qu'ils ne blâment point trop ceux qui hésitent, d’ici, à leur envoyer tout de suite des contingents nouveaux: l’on hésiterait à moins. Mais qu'ils sollicitent .plutôt ce qui pourra enraciner en eux le vouloir de rester français, et fortifier la conscience d’être, comme disait le grand blessé de l'Ouest, Mgr Langevin, de la plus belle race qui soit au monde.

Qu'ils amènent là-bas des prêtres héroïques et qui sachent le prix de l’école française à côté du clocher paroissial, Qu'ils se forment, les venant chercher

ici s’ils le veulent, des maîtres qui apprendront aussi à leurs fils l’harmonie des syllabes ancestrales et les leçons du patriotisme qui s’enflamme au foyer de l’histoire.

Qu’eux-mêmes, comme nous, écoutent les enseignements de nos communs professeurs d'énergie nationale; que nous ayons tous l'ambition incoercible de monter toujours vers la supériorité; que nous nous rappelions les uns et les autres qu’une race est toujours partiellement dans le devoir, et qu’elle tisse elle-même, par son énergie immanente et son désir de vivre, le manteau de chair qui l’enveloppe aux regards de l’histoire humaine. Eux et nous, nous aurons alors, demain des destinées grandioses parce que nous aurons su mettre en valeur les dix ou les cinq talents qui nous ont été départis. Notre malheur égal serait de les enfouir dans l’inertie ou la médiocrité.

J.-M. Rodrigue VILLENEUVE, 0. M. 1.

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