‹ Notre beau NigerChapitre 5 sur 6 · Tomhouctou la Mystérieuse · texte numérisé non relu

Tomhouctou la Mystérieuse

IGO yotre beau Xi^er.

qui vous foudroient! Ohé ! les lions et les hyènes qui vous croquent I

« Laissons de côté les temps où l'Européen avait à subir les risques de guerre, le surmenage et les privations des troupes en colonne. C'est presque de l'histoire ancienne. Prenons l'état actuel des choses. Je peux dire la bonne aventure à chacun, quand il arrive : j'ai vu passer assez de gens depuis quinze ans!

« Quels sont ceux qui risquent de laisser leur peau dans ce pays? D'abord ceux qui y viennent en corvée. Vous n'aimez ni les colonies, ni la vie coloniale. Vous êtes attiré par les fortes soldes coloniales, question de dettes à éteindre ou d'économies à amasser. Les journées se passent à maugréer et à regretter. Dès l'arrivée, on ne pense qu'au retour — et on y reste! De même ceux qui veulent brûler la chandelle par les deux bouts, et passent leurs nuits à boire, à jouer, à l'affût, et autres excentricités qui ne valent rien à personne, même chez nous. A ces fanfarons, il faut ajouter les capons. ceux qui ont pris au sérieux toutes les sottises débitées sur le pays, qui n'osent plus bouger ni mettre le nez au soleil. Ils finissent par s'en aller en rouille et en moisissure à force de précautions.

« Mais prenez-moi un homme sain, avec les idées d'aplomb. Pour celui-là je réponds de la casse. Voyons, suis-je un phénomène, moi? Bien sûr que

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non! Seulement, à mon arrivée ici, je ne me suis pas mis à pleurnicher en pensant aux jupes de maman. On m'a mis au chemin de fer. J'ai pris à cœur mes wagons, mes rails, mes aiguilles et mes colis. Mes voyageurs aussi. Gomme vous savez, j'aimais à leur donner un coup de main si c'était nécessaire. Après cela on m'a mis chef de poste, et télégraphiste. Mes paperasses, mon appareil et mes administrés m'ont absorbé. Enfin, quand j'ai quitté le service, je me suis passionné pour mes entreprises personnelles. De cette façon, on n'a le temps de penser ni au trac, ni aux fanfaronnades. Le « cafard )> n'a pas de prise non plus. Et quand le moral est bon, la santé emboite le pas.

« Le soleil? Avec un bon casque, il n'a jamais fait de mal à personne. Le climat? Bien sur, il y a des endroits malsains, marécageux, au Soudan. Mais c'est l'exception, comme la Camargue, la Saintonge, la Sologne, etc.. en France, comme il y a de mauvais pays dans n'importe quelle contrée du monde. Aussi certaines saisons sont moins favorables à la santé que d'autres, tel l'hiver en France et l'hivernage au Soudan. Dans les deux cas il faut se surveiller un peu, ici de même que chez nous, prendre les conseils du médecin ou d'un habitué du pays, deux ou trois conseils très simples comme lorsqu'on vous dit en France : évitez les courants d'air si vous êtes en nage.

162 Notre beau Nioer.

« Pour moi, voilà ma formule : mangez bien, buvez bien, tenez le ventre libre, installez-vous convenablement, reposez-vous quand vous êtes fatigué, sans vous abrutir en siestes interminables, et, encore une fois, passionnez-vous pour votre besogne quelle qu'elle soit, donnez-lui toute votre activité, toutes vos pensées. Et n'importe qui se portera aussi bien que moi! »

De fait, Mourot a une mine superbe. Mais pour apprécier au juste cette prospérité physique, il faut connaître sa vie. Après nous être quittés à Dioubéba, il est resté au Soudan presque sans interruption. Depuis huit ans il n'était pas rentré en Europe, lorsque, en 1907, le gouverneur Pont y, plein dune juste sollicitude, l'embarqua pour ainsi dire de force. Trois mois plus tard, il reparut au Niger « parce qu'il s'embêtait en France », et déclara net que son prochain voyage aurait lieu le plus tard possible.

Durant les dernières années de son congé, il avait été le Maitre-Jacques du poste de Mopti. C'est alors qu'il commença de devenir populaire dans la région sous le nom de Cheffoii, déformation indigène de son nouveau grade de maréchal des logis chef. Avant quiconque il apprécia les multiples ressources de cette partie du Soudan. Au moment de sa libération, en 1902, il songea donc à édifier sa vie ci^ile dans ce milieu propice et sympathique.

A Mopti, l'avantage d'une installation insulaire

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avait été grandement appréciée par lui : pas de voisins gênants ! Proche de Mopti, était un groupe d'îlots sans propriétaire. Il en demanda la concession, et s'établit dans le plus grand qui prit le nom pompeux de Charlot'ville y pour cette raison péremptoire qu'il me dit : « Chariot est le prénom familial des Mourot ».

Et alors il s'est avancé d'aplomb dans la vie de colon, comme une locomotive sur le rail. Issu de cette matière précieuse des Gaules avec laquelle la France a fait tour à tour le défricheur du Canada, les maréchaux et les grognards de la Grande Épopée, il incarne merveilleusement le type du débrouillard : ayant de la carrure et de la personnalité, un rude coup de collier dans la besogne, riche en idées, de l'entrain, aimant le boire, le manger, le rire et les femmes, — ne soupçonnant pas Schopenhauer ni la duperie de vivre!

Dans la discrétion de son île, il s'est laissé doucement aller aux penchants de son individualité. En effet, je le retrouve aujourd'hui avec les deux caractéristiques notées déjà il y a quinze ans : le mariage et l'élevage. Il leur a donné libre cours. Je dirai même qu'il leur a ouvert toutes les écluses...

Je l'ai laissé monogame. Je le retrouve polygame, à la tête de sept épouses noires, auxquelles il est uni en justes noces, suivant toutes les formalités et coutumes locales. On sait qu'il est fort aimé dans le

pays. Aussi les meilleures familles indigènes se sontelles fait honneur de lui donner leurs filles. Vous entendez bien qu'il n'a pas épousé en même temps, ni la même année, ses sept femmes. Mon ami Mourot n'est pas un satyre. Son foyer a grandi avec les ans, au gré des circonstances, ainsi que, peu à peu, se garnissent les rayons de l'oenophile.

Pour l'instant, il n'a que quinze enfants, bien venus et charmants, les fillettes surtout, de mignonnes mulâtresses aux cheveux blonds. En principe, il aimerait que chacune de ses femmes lui donnât un enfant chaque année. « Je ne commencerai d'être satisfait que lorsque le nombre de mes rejetons atteindra la deuxième douzaine, » opine-t-il.

Mesdames Mourot ont abandonné le pagne pour des ajustements européens, légers et simples. Néanmoins l'intérieur est organisé suivant la coutume indigène. A la tête de la maison se trouve celle de ses femmes qui a donné à Mourot son premier enfant. C'est la maîtresse de case. Elle administre et fait marcher cette grande famille qui est tout un petit monde. Les autres épouses, les mioches, les domestiques, tous se plient à ses directions et s'inclinent quand elle est forcée d'intervenir pour apaiser les petits et inévitables orages. On va rarement en appel devant le chef de la famille. Quand le mari est absent, au souci de l'intérieur, la maîtresse de case ajoute le soin des affaires extérieures, achète et vend,

Mon ami Mourot.

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décide et tranche, le tout au mieux des intérêts familiaux.

Il m'a paru que l'intérieur de Mourot ne manquait ni d'agrément ni d'harmonie, n'en déplaise aux esprits chagrins qui, peut-être, soupireront au nom de la morale. Au fait, au nom de quelle morale? Erreur en deçà, peut-être vérité au delà. Quant à moi, la vie conçue par Mourot me semble toute normale — au Soudan.

Considérez que c'est la monogamie qui y constitue une singularité. Si l'on me pousse un peu, je déclarerai le cas admirable. Scientifiquement et politiquement il est inattaquable. Les sept Madames Mourot sont une contribution parfaite à raffinement de la race noire, ou je ne m'y connais pas! D'autre part, s'étant allié régulièrement aux grandes familles du pays, Mourot a satisfait à un principe qui est parmi les premiers de notre programme colonial : l'assimilation des indigènes. Ces mariages ont été le couronnement de sa popularité. Et à cette popularité les Européens mêmes rendent hommage en ne désignant Mourot que sous le nom de « Roi de Mopti », qui parfaitement exprime et résume toutes choses.

Ainsi que le mariage, il pratique l'élevage en grand, seulement il ne s'agit plus d'hippopotames. Gros et petit bétail accaparent ses soins. Nous commençons le tour du propriétaire. Par-delà les enclosures de l'habitation, l'ile nous apparaît toute poin-

170 Xotre beau Xiger.

tillée des silhouettes éparses d'un vaste troupeau. Pour ce qui est des moutons, il a croisé les bêtes à laine du pays avec des béliers algériens. Son troupeau de gros bétail est presque uniquement composé de vaches, et, ce sachant, on devine sa valeur vénale considérable. Aux veux de Mourot ces vaches ont une bien autre valeur encore, à en juger par la tendresse, la passion, avec laquelle il en parle :

(c EDes sont mon œuvre, ces vaches. Oui. insistet-il, ?7io?i œuvre. Dès le début, j'ai sélectionné les sujets, ce dont on ne s'était jamais a^isé dans ces pays. Et je suis parvenu à créer une race à moi. Je fais volontiers argent des bœufs. Quant à mes vaches, de celles qui sont bien venues, je n'en céderais aucune, m'offrirait-on le double de sa valeur. Et pourtant j'en ai là près de deux cent cinquante. Pensez donc, je les ai toutes vues naître. Toutes me connaissent. Quand je vais au milieu d'elles, toutes veulent me lécher la main... »

A entendre se révéler chez cet homme de ma race lidentique mentalité des Pasteurs peulhs, touaregs ou maures, j'ai quelque surprise. Si mon hôte voulait m'en laisser le temps, je creuserais ces données curieuses. Mais le voici qui m' entraine vers une grande basse-cour où se poursuivent d'autres expériences, à la base desquelles se montre encore le tout louable souci de l'amélioration des races. Ainsi la poule nigérienne est minuscule. Mourot a rapporté de France

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des espèces superbes, les Faverolles, dont il a réussi racclimatation et le croisement. De même il a introduit au Soudan des familles européennes d'oies et de canards. C'est une arche de Noë, son île. Nous voici dans la porcherie : « Je les laissais auparavant vagabonder sur le bord de l'eau, et le caïman m'a mangé le père de famille, un verrat magnifique! » gémit-il. Mais son optimisme reparaît sans larder : « Heureusement que mes truies sont pleines ! »

C'est avec ses modestes économies, sa petite pension de sous-officier, le produit de sa chasse à l'aigrette, et son ingéniosité que Mourot a créé ce beau domaine. Une île voisine, lui appartenant également, est plantée en riz et en mil. Elle donne le couscouss quotidien à la maisonnée. Du coton aussi. Et des pommes de terre : « Une spéculation superbe, me confie-t-il, car je les expédie à Bammakou où on se les arrache à 1 fr. 60 le kilo. Certaines pèsent une livre, en moyenne une demi-livre, et j'ai un rendement de dix pour un. »

Le commerce ne le laisse pas indifî'érent. Je vois les abords de sa demeure encombrés de balles de laine et de peaux. Dans le rayon de Mopti il possède quatre ou cinq comptoirs où les indigènes s'approvisionnent volontiers d'articles européens et à la tête desquels il a placé des gérants noirs. Tout récemment, il a fait venir ses deux frères pour le seconder dans ses nombreuses entreprises, que son activité et

sa parfaite science des ressources du pays tendent à augmenter encore. Ne me montrait-il pas de mystérieux rouissages pratiqués sur une plante fort commune dans la brousse et qu'il espère révéler comme un textile de prix!

Il est certain que si Mourot avait su monnayer toute sa très grande expérience du Soudan, il serait déjà possesseur de richesses considérables. Mais je ne suis pas du tout certain que ses desseins aient pour fins suprêmes le millionarat.

Le nom de Gharlot-?;27/e donné à l'île où s'élève aujourd'hui sa seule demeure, me paraît trahir ses véritables rêves d'avenir. J'incline à croire qu'il se berce de revivre la vie des anciens Patriarches, de vieillir entouré d'une descendance innombrable, pasteur d'un peuple de son sang, aimé et respecté au loin. Certainement là-haut, dans le sein du Seigneur, Abraham le devinant, doit murmurer ravi : (( Brigadier Mourot, vous avez raison! »

A travers les jours à venir, ami Mourot, que tes desseins se réalisent. A toi, tes femmes et tes enfants, à tes vaches, tes poules, tes gorets et tes oies, à tes champs de mil et à tes rizières, je dis en partant la parole antique du Livre des Patriarches : « Croissez et multipliez «.

Que le patriarcat te soit léger, charmant dilettante, qui as choisi en ce vingtième siècle la vie des hommes aux premiers âges de la terre ! Que le chemin

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de la destinée te soit doux! Que les tiges orgueilleuses de tes mils inclinent de lourds épis sur ton passage, que sous tes pas s'étalent les tendres tapis de rizières plantureuses. Sous le glorieux soleil du Soudan avance-toi à l'ombre de blanches aigrettes voletant autour de ta tête et, dans le cortège de tes rêves, entouré d'une descendance, et de serviteurs, et de troupeaux toujours augmentant, achemine-toi d'année en année vers l'âge de ton frère lointain Mathusalem !

Post'scriptum. — Au printemps de 1910, j'ai reçu de Mourotune lettre à laquelle j'emprunte cepassage : « Je me porte toujours comme le Pont-Neuf, et mes enfants poussent comme la mauvaise herbe : mes numéros 16 et 17 vont arriver sous peu! »

A Mopti me voici non loin de Dienné, la ville indigène qui, entre toutes, est le joyau de la vallée du Niger et même du Soudan entier. Il faut quitter le cours du Niger et remonter le Bani. Notre petit vapeur n'a pas l'habitude d'y naviguer. Pour le piloter Doiis embarquons un de ces mariniers du Niger appelés ici des Bosos, ailleurs des Somonos.

Ces populations représentent à la fois une caste et une race à part parmi les .peuples du Soudan. Elles vivent en marge des Pasteurs et des cultivateurs, sur les rives des fleuves, spécialisées dans la pêche et la batellerie. Un chef maintient une forte discipline corporative dans chacun de leurs groupements. L'ancienne société soudanaise reconnaissait à ce chef le titre de Maître de la Pêche et de la Chasse. On le consultait avant de s'adonner à l'une ou à l'autre, et,

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par de mystérieuses incantations et des poudres magiques, il les rendait fructueuses.

Au cours des lustres d'anarchie antérieurs à l'occupation française, le peuple des mariniers se vit fort malmené, lis furent traités par les tyrans soudanais sinon en esclaves, du moins en corvéables à mercL Alors la misère avait surgi chez ces rudes travailleurs que nous avons vus faisant dès l'aube des battues aquatiques dans le Niger, chez ces braves gens, tout à fait s\Tnpathiques pour la large hospitalité et la charité dont ils se sont fait des lois. Quel sort leur a apporté notre domination? Naviguant à vapeur, et non plus en chaland comuie autrefois, l'occasion m'a manqué de prendre contact avec eux : l'embarquement de notre pilote m'en donne l'occasion.

Ce Boso est un homme jeune, à figure avenante sous une chevelure curieusement échafaudée en chignon, lequel lui prête une apparence androgyne. Tandis que. à l'avant, il dirige la manœuvre du timonnier. nous entrons en conversation. 11 me dit toute la satisfaction que cause aux mariniers le nouvel état de choses : « Nous n'étions rien. Depuis votre venue, nous sommes quelque chose. Il se loue de l'Administration qui rémunère scrupuleusement les services qu'elle exige. Aussi, à son premier appel, les Bosos abandonnent-ils leurs occupations cou lumières et sont-ils prêts pour n'importe quelle tâche. «< Du

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Noire Bozo.

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jour au lendemain, le chef des Bosos de Mopti pourrait lever pour vous deux cents hommes. »

L'aisance est revenue parmi le peuple des mariniers. Comme les cultivateurs, ils placent volontiers en bétail leurs économies. Celles-ci semblent d'importance, à considérer certaines dépenses somptuaires. Mon homme me raconte comment des Bosos s'associent à trois ou à quatre pour acheter une... jument. Celui des participants qui a fait le plus gros apport a droit au premier produit; les autres aux produits suivants, selon l'importance de leur participation. On a malicieusement retenu que les marins de tous pays avaient un faible pour le cheval et l'équitation : n'est-il pas curieux de voir ces marins d'eau douce, noirs au surplus, ne pas échapper à la règle ?

Au lendemain de notre départ de Mopti, vers le matin, nous jetâmes l'ancre devant ma bonne ville de Dienné. J'ai montré que Dienné fut une des plus grandes places de commerce de l'Afrique; plus ancienne de beaucoup que Tombouctou, dont elle fut la fondatrice au demeurant; quasiment ignorée de l'Europe, à Fencontre de Tombouctou, et, cependant, plus renommée que celle-ci dans l'Afrique intérieure. J'ai dit la position curieuse, privilégiée, de cette citadelle de commerce, de cette ville bâtie sur une île au milieu des terres, y apparaissant comme un Mont Saint-Michel, et, grâce à cette situation forte

et unique, ayant pu prospérer depuis sa fondation en l'an 765 jusqu'aux temps présents, en dépit des vicissitudes du Soudan durant ces siècles multiples. J'ai révélé Dienné encore exceptionnelle par le pittoresque de son être, par une note de non- vu, par un style propre dont elle s'ornemente, par un style où — extraordinaire rencontre — se révèle l'empreinte de l'Egypte antique. Et parce que, jadis, j'éprouvai dans ses murs la seule émotion d'art de mon longvoyage, j'ai gardé à Dienné un coin secret de mes tendresses soudanaises.

... Je n'ai pas échappé à la mélancolie des grandes amours retrouvées par-delà un fossé de quinze ans. Tandis que le spectacle d'une résurrection m'accueillit à Tombouctou, que la cité restaurée se montrait en marche vers la splendeur de son passé, c'est une ville sur le chemin du déclin qui se montre à Dienné.

Ceci me frappe aussitôt : sur les berges, dans les rues, sur les places, l'animation est moindre qu'autrefois. Bientôt l'aspect même de la ville, de ses quartiers, de ses demeures — son vêtement — m'impressionne. Il me semble voir poindre les haillons de la Tombouctou d'il y a quinze ans. Les façades pharaoniques des habitations ne donnent plus celle impression de coquetterie qui proclamait la prospérité; des lézardes et autres négligences s'y montrent. En plusieurs quartiers des demeures abandonnées,

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des murs croulants, des rues qui se meurent, des coins morts. Après douze siècles, l'heure de la décadence aurait-elle sonné pour Dienné?

Oui, l'heure fatale est venue. Même l'on ne tardé pas à reconnaître que cette décadence est inéluctable. Ironie des choses, elle est l'œuvre de la paix et de la sécurité que nous avons fait régner au Soudan!

Aux temps d'insécurité, les principaux et riches négociants des vallées du Niger et du Bani s'étaient réfugiés dans cette citadelle de commerce. Toutes les affaires de ces régions agricoles se traitaient derrière ses hautes murailles. Ainsi Dienné avait absorbé tous les marchés voisins. Maintenant, grâce à notre présence , le moindre village offre aux transactions une sécurité égale à celle de la vieille et forte cité. Aussi les transfuges qu'elle hospitalisait se sont-ils empressés de la quitter et de regagner leurs pays d'origine, emportant leurs richesses, reconstituant un peu partout des centres d'affaires, abandonnant leurs installations de Dienné : de là ces coins morts de par la ville.

Et puis la situation de Dienné, île au milieu des terres, situation compliquée, et en cela précieuse autrefois contre les coups de force, s'est montrée néfaste dans les temps nouveaux de quiétude. N'étant pas bâtie directement sur le Niger, non plus que sur le Bani, Dienné a ressenti le dommage de se trouver en dehors de ces deux grands chemins commerciaux.

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D'ailleurs les bateaux à vapeur ne peuvent accoster ses berges, accessibles seulement par des canaux étroits, capricieux, et peu profonds. Finalement la création d'un centre européen en l'île de Mopti porta le coup de grâce à l'île de Dienné ; Mopti , placé au confluent du Niger et du Bani, ne comporte aucun des inconvénients de Dienné; Mopti jouit du télégraphe et d'un bureau de poste, tandis que la vieille cité au décor pharaonique en est encore dépourvue, au grand dam de ses commerçants qui ont d'importants mouvements de fonds à effectuer. Il semble bien que Dienné soit la rançon de Mopti!

C'est assez triste de se dire : voilà une cité antique, grande et curieuse, qui s'en va doucement, mais sûrement, vers ces fins mélancoliques où s'en sont allées Bruges la Morte, Aigues-Mortes, Carcassonne. Alors on aimerait à penser que plus tard, quand le voyageur épris de visions rares fera un détour vers Dienné, il la retrouvera longtemps encore en la parure qui magnifia sa prospérité, qu'il la contemplera en ce décor unique, évocateur du pays des Pharaons, soigneusement conservé à travers douze siècles jusqu'à nos jours; qu'entre ses hautes murailles, expression de sa vie longue et intense, il verra comme entre les planches d'un cercueil dormir Dienné l'Égyptienne.

Eh non! cette pensée de consolation n'est point permise. Chagrin plus grand, il faut reconnaître que ceci aussi, comme la décadence de Dienné, est le fait

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de notre présence — plus précisément, le fait de nos fonctionnaires.

Un administrateur s'est trouvé qui, assurément, aimait la vieille ville, mais à la façon de ces fâcheux dont Faccolade vous étouffe. Son affection lui suggéra de doter la cité pharaonique de la Beauté selon... les Ponts et Chaussées. Il rêva pour elle des boulevards! Et à son ordre les murailles de la ville furent abattues, puis sur les débris nivelés une voie fut tracée et complantée de manches à balais. C'est lamentable. Imaginez le Mont Saint-Michel entouré d'une route plate et banale en place de sa pittoresque ceinture de remparts!

Ce fonctionnaire, bien intentionné, mais vandale (avez-vous remarqué que les vandales de notre temps sont toujours bien intentionnés?), eut un successeur et continuateur. La tendresse de celui-là s'avisa de tripatouiller le style de Dienné. Répandue à Tombouctou, dans toute la vallée du Niger et même dans la Boucle, cette architecture originale ne se montre dans son plein épanouissement qu'à Dienné qui, sans interruption, fut le principal centre de richesse, partant de confort et de luxe.

En ces pays tropicaux, une habitation confortable ou luxueuse vise d'abord à créer de l'ombre et de la fraîcheur. Les architectes indigènes y ont atteint en élevant des maisons à cour intérieure, aux murs épais, presque aveugles, percés de fenêtres minus-

cules et très rares. De là, et des toits plats en terrasses où se passent les nuits chaudes, résultent naturellement des constructions massives. Le charme du style de Dienné est d'avoir su transformer la lourdeur de ces masses en une certaine grandeur, point dépourvue de noblesse et d'harmonie. Des reliefs en lignes droites, fort simples, perpendiculaires surtout, viennent interrompre la monotonie des façades et les couper en parties de proportions justes. Enfin, bordant les toits plats, des cônes effilés s'élancent vers le ciel et, — sobrement distribués — achèvent d'alléger la bâtisse massive ^

Au centre de la ville étaient les ruines d'une mosquée du xi'^ siècle, informes, mais d'une sauvagerie délectable, semées de tombes, pleines de mélancolie, de silence et de solitude, et sur lesquelles planaient de bien jolies histoires. Notre administrateur pensa qu'il importait de couronner le pitto-

1. L'architecture de Dienné n'est pas tout à fait inconnue en Europe. Elle apparut à l'Exposition de 1900. Chargé d'édifier une partie des constructions coloniales, M. Scelliers, de Gisors, avait présenté pour le pavillon du Sénégal-Soudan un projet (œuvre d'un de ses commis, sans doule) qui, aussi bien, aurait pu être utilisé comme hall de gare. En qualité de commissaire du Soudan, je refusai ce projet et communiquai à l'éminent architecte mes photographies de Dienné, dont il s'inspira. Nous eûmes ainsi un pavillon qui fut cité parmi les originaux.

A ceux qui, au Soudan, se préoccuperont du confort, l'ardent soleil imposera toujours des constructions vastes, lourdes et massives. C'est pourquoi je tiens le style de Dienné, qui sait corriger ces disgrâces, pour le style de l'avenir en notre Afrique occidentale.

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resque de la cité par un grand monument, lequel ne serait autre que la vieille mosquée reconstruite et restituée. Comme les remparts, les ruines furen: rasées. Et l'on bâtit, et l'on bâtit... si bien qu'en effet il surgit quelque chose d'énorme, quelque chose de monumental, mais pas au sens que lui prétait le fonctionnaire!

Au lieu d'un pastiche de l'architecture de Dienné, c'est la caricature qu'on en voit aujourd'hui sous prétexte de mosquée. Une masse se dresse, hystérique, qui tient du hérisson et du buffet d'orgue, grâce à la débauche de cônes sur les sommets. Le tout est couronné par trois clochetons (!) à la silhouette de chapeau-chinois qui, définitivement, impriment à cette tentative un cachet de folie. En vérité, avec tous ces cônes, on dirait d'un temple baroque dédié au dieu Suppositoire.

Troisième forfait : non loin du Poste s'élevait jadis l'ancienne résidence des gouverneurs Toucouleurs de Dienné, curieuse avec ses pièces multiples et son étage, qui donnait assez bien l'idée d'un palais de potentat nigérien. Je trouve aujourd'hui ces lieux transformés en esplanade î

A l'entrée de la résidence des administrateurs de Dienné il me parait urgent de graver cette supplique : Pitié pour ce qui représente le peu de Passé et d'Histoire de ces pays neufs!

La mélancolie des premières impressions de Dienné s'est subitement dissipée. Une jolie vision en a eu raison : des enfants m'ont ouvert une charmante échappée sur l'avenir.

Mes amis indigènes étaient venus me faire visite. Je retrouve Oumar Sanfo le Savant, précieux collaborateur de mes études sur Dienné. Lui ayant fait le sincère compliment de n'avoir point vieilli, il me réplique : « J'ai soixante-dix ans... » Le ton et certain geste me laissent entendre que, selon sa pensée, celle-ci sera sans doute notre dernière rencontre.

Ce grand vieillard est délicieux, gai, vaillant, solide. L'âge ne se trahit chez lui que par l'usure intense des dents en rangées saines et complètes, —

la belle usure de dentition qu'au Sahara m'ont montrée les crânes des tombes millénaires.

Avec Oumar Sanfo est venu Moh. Oumar Sissé, un de mes collaborateurs secondaires. C'était, à l'époque, un tout jeune marabout. Calligraphe arabe, il m'avait transcrit le Tarik è Soudan, la vieille chronique soudanaise. « Es-tu content, « lui fis-je. — « Bien certainement! » répondit-il en français. Je travaille au Poste, dans les bureaux de l'administrateur. Comme pour vous, j'y fais des copies. Cependant mes travaux ne sont plus en arabe, mais en français, que j'ai appris à parler, à lire et à écrire. »

Sa modestie omet d'ajouter que c'est de lui-même et "par lui-même qu'il a fait l'étude de notre langue. Un jeune fonctionnaire de Dienné me donne ces précisions. Voyant ma joie de ce cas d'autodidaxie, il pense de me présenter les élèves de l'école primaire française de la ville. Mais l'idée se montre de réalisation malaisée : les vacances de Noël ont commencé, les enfants ne s'assemblent pas; de son côté, l'instituteur européen a profité de ces fêtes pour faire un petit voyage.

Mon guide obligeant craint, je devine, que les écoliers n'apparaissent pas sous leur jour le meilleur, étant privés de leur maître. Cette conjoncture, au contraire, me plait. Peut-être l'instituteur aurait-il été tenté de me montrer surtout ses « phénomènes ». Je préfère avoir une idée de l'ensemble des élèves

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de la moyenne, laquelle m'importe davantage pour juger de la perfectibilité et de l'évolution des indigènes. J'insiste doucement.

Aux quatre coins de la ville on a relancé les enfants. Vers la fin de l'après-midi, muni d'un panier de noix de Kola, la friandise qui récompensera ce petit monde de son dérangement, je me trouve le premier au rendez-vous, à l'école. Bon mobilier scolaire. De vraies tables, de vrais bancs, non des meubles de fortune. J'attache une importance majeure à cette question de mobilier — ou plutôt à l'habitude que, grâce à lui, l'enfant commencera à prendre de ne plus s'accroupir. Depuis longtemps je voyage et je vis au milieu de peuples qui, tant pour travailler que pour se reposer, ne s'asseyent pas mais s'accroupissent. Et tout ce que comporte de fâcheux cette coutume de primitifs m'a souvent frappé.

Il n'y a pas à démontrer autrement qu'elle est malpropre et peu conforme à l'hygiène. Sa portée sociologique apparaît surtout considérable. L'homme assis n'a qu'un mouvement simple à faire, et naturel, et facile, pour se trouver debout. Dans la même intention, l'homme accroupi doit s'imposer un mouvement compliqué et incommode. Avant que de se lever il y regarde à deux fois ! De ceci il prend l'habitude, puis l'instinct. Je tiens donc qu'en principe une telle position porte à l'indolence les mieux inten-

KOTRE BEAU NIGER. 13

tionnés, au farniente et à la paresse le plus grand nombre. Quand on songe à nos artisans travaillant assis ou debout, c'est misère de voir opérer le forgeron, le scribe, le tisserand, le cordonnier accroupis. Qu'un outil ou une matière ne soient pas sous la main, que pour telle autre cause il faille se dresser, c'est toute une affaire! Et de ce mouvement compliqué nait souvent quelque complication nouvelle, une chute, ou un objet roulant ici ou là, devenant introuvable. Le travail traîne. La lenteur s'impose quasiment à l'ouvrier accroupi.

Il faut donc nous appliquer à extirper cette coutume arriérée. Tous les réformateurs de peuples ont du mettre fin à d'analogues errements. La vieille Russie est morte le jour où Pierre le Grand y a fait abandonner les longs vêtements usités avant son règne. Récemment les Jeunes-Turcs ont interdit de même le port de Ventari, tunique flottante qu'ils estimaient impropre au travail et favorisant le nonchaloir oriental.

Un collaborateur indigène de l'instituteur français me rejoint bientôt à l'école, un jeune répétiteur de race mandingue qui a fait ses études à Kayes, puis à Saint- Louis du Sénégal. Tandis que les enfants arrivent, il me documente. L'enseignement comporte cinq à six heures par jour. Point de classes le vendredi qui est le jour férié des musulmans, ni le dimanche. La plupart des enfants vont en outre à quelque école

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coranique où un marabout leur inculque des éléments d'islam et d'arabe.

Les écoliers, au nombre d'une soixantaine, soulagés de sept à neuf ans et appartiennent aux « bonnes familles » de la ville ; des fils d'Oumar Sanfo sont du nombre. On sait que la population locale est composée d'éléments très variés. Toutes les races du Soudan sont quelque peu représentées, mais en majorité les Song-hoïs, les Peulhs, les Bosos et les Bambaras. Une telle réunion ethnique ne se rencontre guère ailleurs. La question de la perfectibilité des indigènes peut donc s'observer en l'école de Dienné, mieux qu'en une autre : du fait de la multiplicité des races, on peut y recueillir des données plus générales.

Voici la cage pleine de petits moineaux d'ébène. Oui, de vrais moineaux ces négrillons, avec leurs mines éveillées et empreintes de curiosité, à l'œil vif dont le blanc émail véritablement scintille sur les faces noires. Je ne perçois trace de cette appréhension mêlée d'ahurissement, qui le plus souvent caractérise l'apparition d'un visiteur dans une classe de France. Il me semble lire plutôt sur les figures des enfants : « Ça va être bien amusant de montrer à ce monsieur tout ce que nous savons. » Interrogeons.

— Que fait ton père? — Mon père est marchand^ — Et toi? — Mon père est marabout. — Et toi? — Mon père est chef des Bosos. — Et toi? — ^ Mon père

commande à Dienné. — Ah!... Et qui commande à ton père? — Le commandant de cercle. — Et qui commande au commandant de cercle? — Le Gouverneur. — Et qui commande au Gouverneur? — Roume. — Et qui commande au gouverneur général? — Le ministre.

Bon ça ! Je crois bien qu'en France plus d'un élève d'école primaire, voire de lycée, ne saurait remonter ainsi sans broncher la hiérarchie administrative. Avec cela les réponses sont faites de jet, sans bafouillage, et en français d'un assez bon accent.

L'étude de notre langue est, à mes yeux, la question primordiale de l'enseignement colonial. J'aimerais à approfondir le degré où en sont les enfants. Et d'abord, comment s'y prend-on pour leur enseigner le parler de France?

Le répétiteur indigène m'expose la voie imaginée par son chef, M. Gallin, dont il faut retenir le nom, car sa méthode est originale et pratique. Elle fait appel à l'oreille et à l'intelligence beaucoup plus qu'à la mémoire proprement dite. Le cerveau n'est pas contraint à emmagasiner des mots sans lien entre eux.

Un petit récit, simple et de phrases très courtes, est composé en français par l'instituteur. Gomme il s'agit d'enfants, la trame est souvent empruntée à La Fontaine.

Le bonhomme obtient son succès accoutumé auprès des petits nègres aussi. On le maquille quelque

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peu, s'entend. Plus de rimes. Et puis il faut bien lui donner de la couleur locale. Le renard, inconnu au Soudan, devient un chien; le fromage (pour la même cause) un morceau de viande, le chêne un palmier, etc. L'instituteur raconte donc son histoire en français. Elle est successivement traduite aux élèves dans les quatre langues usitées àDienné. On reprend maintenant, une à une, les courtes phrases, afin d'expliquer la signilîcation et la valeur de tous les mots. Puis les enfants répètent en chœur chaque phrase. Je demande : « Qui sait une histoire? » Alors c'est, sur les bancs, comme une joyeuse envolée de moineaux. Les bambins lèvent la main ou se dressent, à l'envi. Aucun ne cherche à se dissimuler, à esquiver le hasard de l'interrogation. Je pense à nos classes où l'élève, sans aplomb devant une figure inaccoutumée, est incapable de dire ce que cependant il sait. Quelle plaisante note de vitalité, de race jeune, règne ici! Et l'un des enfants, désigné au petit bonheur, fait le récit suivant que je note mot pour mot :

Le petit Assaï voit une papaye (fruit des tropiques), grosse, jaune, bonne.

Le papayer est haut. Il monte (grimpe) un peu. Il est fatigué. Il descend.

Il cherche une pierre, mais il n'en voit pas. Il cherche un bâton, mais il nen voit pas.

Il lève la tête et voit la papmje. Il dit : « La papaye y ce nest pas bon. Je ne inange pas les papayes. Les cochons mangent les papayes ».

Vous devinez que ceci est la fable du Renard et des Raisins, selon le rite soudanais. Elle parait destinée à familiariser l'élève avec les verbes. D'autres récits visent l'usage de l'adjectif, ou provoquent des substantifs nouveaux, tel celui-ci que j'entends ensuite :

A côté de la mosquée il y a un grand palmier. Une noix tombe.

Le rat entend. Il a peur. Il va dans la brousse. Il voit le lièvre. Il dit : « Le palmier de la mosquée est cassé ».

Le lièvre va, et dit à la biche : (( La mosquée de Dienné est cassée ».

La biche va. Elle voit le bœuf dans la brousse. Elle dit : « Dienné est cassé. ^)

Le souci du maître semble être de situer ses histoires dans les réalités non seulement ambiantes, mais strictement locales même. Ainsi, un palmier se dresse en effet proche la mosquée de Dienné. On voit l'intention : donner aux élèves une légère facilité de plus dans l'étude comme dans la compréhension.

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Le récit suivant témoigne encore de ce même ordre d'idées :

Le petit Baba va dans le loiigan (champ) avec un captif (serviteur).

// dit : « Le riz (l'épi de riz) qui lève la tété est bon ».

Le captif dit : « Non y le riz qui baisse la tête est bon. Il y a quelque chose dedans. Le riz qui lève la tète nest pas bon : il n'y a rien dedans, »

Je tiens à m'assurer que mes petits conteurs ne sont pas de simples perroquets, et les interroge sur tel et tel mot pris au hasard : ils savent exactement ce que chacun d'eux signifie.

On s'est déjà rendu compte que le français qui leur est enseigné n'a rien de commun avec le noble parler du xviif siècle. C'est une langue fruste, très fruste, à laquelle on les initie. Yoilà qui me paraît fort judicieux. L'opportunité pédagogique sait aller plus loin encore.

Autant que possible les difficultés de notre langue sont dissimulées aux petits nègres. Pour ce faire, on n'hésite pas à aller jusqu'à l'incorrection. Si le barbarisme est naturellement évité, les solécismes sont monnaie courante. Voyez plutôt.

Pendant la fête du Ramadan^ le père de Saliou lui

donne un joli petit couteau. Le petit Salioii est content. Il va dehors. Il coupe tout. Il coUpe F étoffe. Il coupe l'herbe. Il voit le petit citronnier. Le petit Sa- Hou lui donne un coup de couteau.

Le père Saliou voit le citronnier mort. Il dit : « Si je connais celui qui a coupé le petit citronnier, je lui donne cinquante coups de corde. »

Le petit Saliou a peur. Il réfléchit. Il dit : « Père, c'est moi celui qui a coupé le petit citronnier. Si tu frappes, frappe. Si tu laisses, laisse. »

Il est à remarquer qu'aucune de ces histoires ne se termine par une morale en formule. De fait, on n'en fait pas apprendre aux enfants. En revanche, les commentaires circonstanciés du maître leur expliquent la moralité des divers récits. En saisissent-ils bien la portée? De ceci aussi je tiens à m'assurer. Et rien n'est curieux et amusant comme de les entendre vous exposer, en un parler de leur cru, que pour le cas du petit Saliou, « le papa ne tape pas parce qu'il a parlé vrai », et que le petit Assaï trouve la papaye bonne pour les cochons « parce qu'il a la frousse de monter sur l'arbre » .

Adonc, parallèlement à leur instruction, le maître se préoccupe de leur éducation morale. Les défauts des noirs et des blancs se montrent sensiblement les mêmes. Certains travers sévissent cependant avec une particulière intensité chez les nègres : ceux-là sont

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l'objectif de récits multipliés. Par exemple, l'exagération des faits, la déformation des nouvelles est un des péchés mignons du noir. Les bambins m'expliquent que le récit de « Dienné cassé » doit combattre l'habitude de « raconter des blagues ».

Mais surtout se répètent les histoires en faveur du travail.

Il est ici d'opinion courante, dans les « bonnes familles », que travailler c'est déchoir. L'ancien état social qui comportait l'esclavage, comportait également une telle mentalité, tous les travaux étant dévolus aux esclaves. D'autre part, les Berbères et les Arabes, qui furent, sinon les premiers, du moins lès plus récents éducateurs des nègres, consolidèrent ce préjugé qui leur est infiniment cher.

On s'efforce à le combattre par maint plaidoyer de ce genre :

Le petit Mahmadou va à l'école. Il n'est pas content. Il marche doucement. Il dit : « Le chien ne fait rien : Il dort. La fourmi ne fait rien : elle marche. L'abeille ne fait rien : elle vole. Moi je ne travaille pas. »

Son grand frère dit : « Regarde bien. Le chien travaille; il garde la case. Les abeilles travaillent; elles cherchent le sucre. La fourmi travaille; elle porte du riz dans son trou. »

Le petit Mahmadoii comprend. Il dit : « Moi je travaille, levais à l'école, vite. »

J'ai dit que l'instituteur français était absent de Dienné. Ces récits et les autres données n'ont été recueillis qu'auprès des seuls élèves. La petite épreuve que je leur ai fait subir a donc une particulière valeur de sincérité. Et si je me montre véritablement ravi de ses résultats, on voudra bien ne pas me taxer d'exagération, ni de bienveillance. Ce grand contentement n'est autre chose qu'une honnête photographie de voyageur, en rien le satisfecit d'un personnage officiel.

Je suis si charmé que volontiers je m'attarde sur quelques impressions heureuses que m'a encore laissées cette école de petits nègres. Par exemple, la manière dont ces récits furent dits vaut d'être retenue : non sur le mode chantant, monotone, en un mot scolaire, mais en un débit intelligent, sur le ton naturel et juste d'une histoire contée. Quand d'aventure le petit narrateur hésitait, stoppait, il fallait voir comme les camarades s'évertuaient à le suppléer! D'ailleurs ils se disputaient littéralement à qui me ferait un conte, m'initierait à une morale ou expliquerait un mot. Un tel entrain à montrer leur petite science ne vous semble-t-il pas révéler une vanité jolie ?

Ainsi, chez ces enfants de races diverses, l'amour-

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propre du savoir va de pair avec de très appréciables résultats. Dès lors, on accordera que ce n'est pas utopie d'être convaincu de la perfectibilité et du progrès, pas trop lointain, des peuples soudanais.

Ea cette plaisante vision d'écoliers nègres vient d'apparaître la question de l'instruction publique aux colonies, question fort discutée : chaque année, dans quelque congrès, adversaires et partisans du relèvement intellectuel des indigènes s'escriment.

Les adversaires, en leur mentalité, reflètent les conceptions coloniales des temps lointains où un bétail humain peinait sur des plantations. L'idée est naturellement atténuée, transformée. Elle apparaît en tant que théorie de l'infériorité de certaines races. Le peuple métropolitain est de race supérieure, s'entend. Les aborigènes des colonies constituent une humanité de second choix. De quelle manière convient-il de s'intéresser à ces êtres inférieurs? En leur donnant une éducation uniquement utilitaire : ils

n'ont pas besoin d'instruction, mais d'un simple dressage agricole ou industriel. Ainsi le métropolitain, l'être supérieur, pourra exploiter fructueusement la colonie etlagent coloniale. C'est donc sous la forme d'une domestication des indigènes que les adversaires de leur relèvement intellectuel concoivent la colonisation.

L'Allemagne surtout incline vers ces conceptions féodales et opine pour ce régime d'exploitation brutale. Ceci cadre avec le rôle de parvenu aux appétits violents qui est le sien parmi les grandes nations. Son aversion pour tout progrès intellectuel des indigènes est telle, et telle est son infatuation de supériorité, que dans ses possessions de l'Ouest et de lËst africain elle empêche la langue allemande de se répandre parmi ses sujets. En revanche, elle propage des parlers indigènes, le haoussa et le souàli, qu'elle s'efforce de substituer aux divers dialectes locaux. On sait, de reste, quels déboires, quelles révoltes, ont marqué la colonisation allemande, dans ses diverses possessions africaines.

Les partisans du relèvement intellectuel des indigènes exposent que sous des peaux blanches, rouges, jaunes ou noires l'humanité est une. Des atavismes très anciens joints à une culture intense dans les temps modernes ont, en vérité, affmé certains peuples. Par suite de quoi d'autres peuples se montrent en retard. Mais rien de plus : qui dit arriéré ne dit

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pas inférieur à jamais. Le voyageur sans prévention et un peu philosophe, ayant vécu intensément parmi des peuples d'une civilisation autre que la sienne, voire des peuples peu civilisés, se rallie volontiers à de telles vues.

Ces populations arriérées, une métropole a le devoir de les instruire dans ses colonies. Pourquoi? L'obscurantisme et la domestication de l'indigène n'aboutissent qu'à une main-d'œuvre à bas prix, propre à satisfaire seulement quelques intérêts individuels, passagers au surplus. Or, une collectivité a charge d'intérêts généraux, et doit considérer en outre l'intérêt des générations futures : l'instruction lui permettra de remplir ces devoirs. Par le chemin du savoir les indigènes se rapprocheront du niveau métropolitain, et ainsi la nation colonisatrice, au lieu de domestiquer ses sujets coloniaux, pourra se les associer. Car telle est la formule de la colonisation moderne : métropole et colonies liées par de communs intérêts moraux et matériels.

D'ailleurs les partisans du relèvement intellectuel des indigènes se défendent d'être de purs idéologues, épris de théories humanitaires. Ils se prétendent d'incontestables réalistes appuyés sur cette loi d'économie politique : la valeur économique des hommes dépend étroitement de leur degré d'éducation. Les civilisés les plus avancés se montrent les consommateurs et les producteurs les meilleurs; l'homme

arriéré est en même temps le plus mauvais producteur et le plus mauvais consommateur. D'où il suit qu'insindre les indigènes, c'est augmenter leur valeur économique. On voit assez que la question de l'instruction publique est primordiale en matière de colonisation.

La France moderne s' étant prononcée pour le relèvement intellectuel des indigènes, voyons où les choses en sont ici.

Encore que le Soudan soit un pays neuf, la question de l'enseignement s'y manifeste avec la même complexité qu'en notre vieux pays : d'une part, l'enseignement laïque, qui est français; d'autre part, l'enseignement religieux, islamique, qui est arabe. Nous parlerons de celui-ci en premier. Mais auparavant il faut esquisser l'Islamisme nègre, — qui tout de même n'est pas l'Islam de Tunisie et d'Egypte, et silhouetter le musulman noir, — qui tout de même ne peut être le croyant de Constantinople ou de Téhéran .

Le premier contact avec l'Islamisme nègre impressionne très favorablement les Européens. La prière musulmane distingue aussitôt le croyant parmi les noirs. Elle est d'un rite noble et prestigieux. Le regard perdu vers l'Orient, avec des gestes larges et solennels, en des attitudes nobles et lentes, le fidèle lève les bras, se prosterne et se dresse tour à tour. Notre œil est frappé. Notre pensée rumine. Par de là

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cette pratique extérieure, elle se plait à prêter au fidèle un cerveau familiarisé comme le nôtre avec une vie intérieure, avec toute une gymnastique morale et intellectuelle. On entrevoit la plume et l'encre, et le livre, et bien d'autres choses encore. Bref, on s'imagine le nègre musulman moralement et intellectuellement fort différent du nègre fétichiste, et représentatif du nègre évolué.

En prêtant une attention, même légère, autre chose se découvre. Au monothéisme de l'Islam qui renferme de non dédaignables morales, le nègre musulman n'a pris que cette tautologie : Dieu est Dieu. Ayant ainsi affirmé ses convictions, sans doute s'estime-t-il en règle avec Dieu, car il ne s'en soucie plus. Le marabout est sa grande affaire, comme le féticheur est celle du nègre fétichiste.

Marabout et féticheur dispensent des talismans. Musulman et fétichiste espèrent bénédiction ou malédiction, attendent réussite ou échec d'un gri-gri bon ou mauvais. Les talismans du fétichiste sont une pierre, un os, de la terre ou d'autres matières saugrenues. Les talismans du musulman sont ces mêmes matières saugrenues additionnées de grimoires en arabe. Témoignant d'une certaine largeur d'idées, le fétichiste ta te parfois d'un talisman de marabout. Le musulman, lui, dédaigne les talismans du féticheur, les tenant pour inférieurs à ceux du marabout. A cette étroitesse de vues près , les croyances métaphy-

siques du musulman et du fétichiste se confondent.

Autre étroitesse. Les noirs, en général, apparaissent plutôt sociables, hospitaliers et charitables. Alors que le nègre fétichiste se ruontrera le même pour tous, le nègre musulman de la masse affectera une sociabilité, une hospitalité, une charité plus grande ou exclusive pour ses coreligionnaires. Par exemple, un sentiment qui, celui-là, n'a pas fléchi chez le musulman, c'est la vanité !

Le nègre est très m'as-tu vu? Du costume européen le chapeau haut-de-forme le séduit, jugeant que dans le grand soleil de son pays cette chose noire, scintillante, rigide, doit impressionner ses contemporains irrésistiblement. C^est avec cette même pensée que la prière est chère au musulman noir. Non l'acte moral. La mimique de la prière, s'entend. La prière en tant que gesticulation solennelle et prestigieuse, en tant que belle manifestation ostentatoire, en présence de beaucoup de témoins, avec des spectateurs le plus possible, — cependant que le fétichiste, discret en son commerce avec le Divin, célèbre ses mystères au fond des bois, jalousement àl'écart des profanes.

Le musulman converse ou traite d'affaires ou déambule de compagnie. Tout à coup il brise, s'en va à l'écart. Qu'est-ce?Pdsceque vous pensez. La Prière... La prière par quoi il proclame : « M'as-tu vu ? Je suis celui dont le gri-gri est supérieur. Qu'on se le dise ! » Même il sait prolonger ses effets très ingénieuse-

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ment. Selon les rites, son front vient de toucher la poussière, et celle-ci se marbre blanche sur le visage noir qu'elle rend clownesque. De ces apparences comiques notre homme n'a cure. Il se gardera bien de les faire disparaître. Avec gravité et complaisance il les promène. Par ce manège, à chacun de ceux qui, regrettable circonstance ! n'auraient pas assisté à sa prière, il adresse ce muet reproche : « Pourquoi ne m'as-tu pas vu? »

Pour le musulman nègre, l'Islam est surtout une bague au doigt de sa vanité. Il n'en prise que le moyen de se singulariser, de s'infatuer, de se hausser. L'Islam a étendu jusqu'au Pays des Noirs le royaume des snobs. A côté d'enfantillages inoffensifs il en résulte finalement une note regrettable. Le nègre musulman se hausse si bien qu'il atteint au mépris! Il considère son compatriote fétichiste comme un nègre de seconde catégorie, un nègre d'essence inférieure, à qui il n'épargnera pas les témoignages publics d'aversion. Sous une forme simpliste voici apparue la mentalité : Fislam est la grande patrie, et l'infidèle un métèque.

Le mépris injustifié, systématique, nous parait odieux. Pour un primitif, c'est chose bien flatteuse et tentante que le droit de mépriser quelqu'un. Aussi des conversions spontanées se produisent-elles de par ce seul droit au mépris. Un beau jour, on est tout surpris de retrouver de bons pochards bamba-

ras, mossis ou habès s'embroaillant dans les cent soixante-dix-huit gestes de la Prière. On s'informe. Ils se pochardent toujours de leur mieux. Vous les interrogez. Et ils confessent : « J'étais vexé de voir le musulman crachera mon passage. Maintenant c'est mon tour de cracher ! »

J'ai dit tout à l'heure que la Prière du musulman nègre de la masse n'était qu'une manifestation ostentatoire, un acte matériel, non un acte moral.

Assurément des invocations et des hommages à Dieu doivent, en principe, accompagner le rite mimé de la Prière. Mais la masse des musulmans nègres, ou reste silencieuse, ou marmotte de confuses choses, qu'elle ne comprend pas .

C'est que les paroles rituelles de la Prière sont en arabe, c'est qu'il est rituellement interdit de prononcer ces paroles en une autre langue que l'arabe, c'est enfin que l'arabe n'est pas une langue du pays des nègres. Voilà comment la Prière, acte moral par excellence, demeure un acte purement matériel pour la masse des musulmans noirs. Or, Mahomet a proscrit toute langue autre que l'arabe, non pour la seule Prière, mais pour le Coran même et les livres saints en quoi gît sa doctrine. L'usage exclusif de l'arabe est un des dogmes de l'Islam.

Dès lors, on voit ce que sera et ce qu'est en effet l'enseignement religieux islamique au Soudan : initier à la langue arabe. Il ne correspond aucunement

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à notre entendement de l'instruction scolaire et ne se propose pas de doter l'élève d'un quantum de connaissances morales et utilitaires lui permettant de cheminer plus assuré sur la route de la vie. La lecture du Coran, voilà la grande affaire ! Une école islamique ne représente donc pas une école, selon nos conceptions, mais un catéchisme. De fait, le corps enseignant ne se compose que de marabouts ou prêtres, et le seul livre scolaire est le Coran. C'est pourquoi leur a été très justement donné le nom d'écoles coraniques.

Quelque 900 écoles coraniques existent au Soudan. Les méthodes scolaires s'inspirent de la pédagogie arabe, laquelle n'est que mnémotechnie : on cultive la mémoire, cette faculté que l'homme partage avec les bêtes; rien n'est fait pour développer chez l'enfant l'observation, la réflexion, le raisonnement. La grande majorité des élèves quittent l'école sachant réciter un certain nombre de passages du livre saint, à la façon du phonographe cependant, — sans comprendre. Les écoliers ont aussi appris à lire l'arabe, mais restent incapables de l'écrire. Ce sera tout pour le progrès intellectuel de la majorité. Quelques individualités, sporadiques, poussent plus loin leurs études, apprennent à écrire et acquièrent une instruction véritable auprès des quelques savants du pays. Mais, en somme, l'acquis de la généralité des élèves est quasiment nul. Les 900 écoles coraniques sont donc un

trompe-l'œil en tant qu'appoint au progrès intellectuel des indigènes.

Ceci constaté, on ne peut manquer d'être surpris en apprenant que l'enseignement coranique est en voie d'être officiellement encouragé. La surprise nous échut à Dienné devant un bâtiment impressionnant, superbe, tout frais sorti des mains de maçons indigènes dans le joli style égyptien de la ville, et que Ton me donna comme l'Université arabe (Médersa) récemment fondée par nos soins.

Son but est de former des marabouts de choix afin de pourvoir les écoles coraniques d'un personnel supérieur. Quant au plan des études, il comporte deux parts : l'une, d'enseignement primaire, ayant trait à la langue française; l'autre, d'enseignement supérieur, qui justifie le titre d'université, mais concerne la culture arabe et musulmane.

L'enseignement supérieur arabe est fait pour piquer la curiosité. Quel programme peut-il bien embrasser? Depuis des siècles la culture arabe demeura résolument étrangère aux multiples horizons que s'ouvrit l'humanité. Des juges bien difficiles à récuser l'ont condamné : les Jeunes-Égyptiens et autres Jeunes-Musulmans, dont toute l'ambition tend à s'approprier la culture européenne ! Gomment la culture arabe peut-elle offrir la matière d'un enseignement supérieur, du moins tel que doivent le concevoir des esprits modernes?

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J'ai minutieusement étudié le programme des études de la Médersa de Dienné; il tient en ceci : faire acquérir à f étudiant la maîtrise de la langue arabe littéraire et l'initier à Vexégese coranique. Or, des Soudanais ne pouvant utiliser l'arabe littéraire — langue morte — qu'à la compréhension du Coran, ces deux sujets finalement n'en représentent qu'un: l'enseignement de la théologie musulmane.

Nous avons donc créé un séminaire et non une université, le séminaire dont les écoles coraniques sont les catéchismes, un séminaire dans le sens le plus précis, le plus absolu, puisque, en fin d'études, les étudiants seront devenus des marabouts ou prêtres musulmans, et ouvriront des écoles coraniques ou catéchismes.

Mais alors que deviennent ces deux principes pour lesquels, en France, nous avons livré de si pénibles combats : la séparation des Églises et de l'État, et la neutralité scolaire? La France s'est désintéressée moralement et financièrement des séminaires catholiques, protestants et Israélites ; elle ouvre et subventionne un séminaire mahométan et, de la sorte, institue une religion d'État. La France a interdit tout enseignement religieux dans les écoles, lycées et universités métropolitains, et elle entreprend d'enseigner l'Islam au Soudan. C'est pourtant en France qu'un jour retentit cette parole : « Périssent les colonies plutôt qu'un principe I »

Et cV un principe méconnu voyez les conséquences. L'Islam reçoit aujourd'hui concours et consécration officiels. Bien. Mais un temps viendra, inévitablement, où l'on voudra lui appliquer la norme. Alors seront créés des droits acquis, et les Croyants jugeront qu'on les frustre. De gaieté de cœur nous allons au-devant de crises qui nous sont bien connues. Et ce en un pays neuf, où l'on peut tailler de tontes pièces! Et ce quand nous ne répondons même pas à des aspirations indigènes, ni aux désirs des colons ou de nos fonctionnaires! Car sachez que personne au Soudan n'a demandé la création d'une université arabe.

Autre anomalie. Nous n'avons créé aucune université française au Soudan. N'est-ce pas ravaler notre culture aux yeux des indigènes que d'y fonder une université arabe? Possible que des médersas aient quelque raison d'être en Algérie, pays de langue arabe, où l'Université d'Alger et divers collèges représentent notre enseignement supérieur. Mais ces conditions ne se retrouvent pas au Soudan. A aucun point de vue la fondation de la médersa de Dienné n'apparait donc comme une initiative heureuse. On en trouvera une dernière preuve dans la manière dont l'enseignement arabe et musulman y est donné. C'est la note gaie de ce procès.

Il était diffî-cile de demander des cours d'arabe et d'exégèse coranique à un Européen. Les musulmans

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n'auraient sans doute pas goûté le paradoxe de recueillir les gloses religieuses d'un infidèle. L'université eut dès lors besoin d'un musulman et d'un Arabe, et pensa l'aller chercher parmi les anciens élèves des médersas d'Algérie.

L'Algérien, un beau jour, à Dienné monta en chaire, muni de la traditionnelle serviette, sur le pupitre la posa, plein de dignité s'assit, et... alors les difficultés commencèrent. Et quelles difficultés! Une réédition de la confusion des langues à la Tour de Babel.

En efiPet, pour enseigner d'une part, pour s'instruire de l'autre, avant tout une langue commune est nécessaire : professeur et élèves n'en avaient pas. Les élèves parlaient et comprenaient le peuhl, le bambara, le songhoï ou le toucouleur qu'ignorait le maître. Celui-ci parlait le français et l'arabe. Le français, les élèves (qui n'en étaient qu'aux rudiments) ne l'entendaient pas, et l'arabe non plus, car le peu qu'ils en savaient était de l'arabe littéraire, et l'Algérien, lui, s'exprimait en langue courante, autrement dit arabe vulgaire.

Alors que se passa-t-il? Imperturbablement le professeur continua son cours en arabe vulgaire. Et si d'aventure quelque Européen au courant de cette pédagogie étrange déplorait l'impasse dans laquelle se trouvaient les malheureux élèves, l'Algérien, toujours imperturbable, opinait en français : u Qu'ils

se débrouillent ! » Je n'invente rien, pas même cette réflexion si joliment fataliste.

Disons vite pour son excuse que notre homme avait vingt-deux ans. Les étudiants en comptaient dix-huit ou vingt. Ces âges rapprochés et la singularité de son enseignement ne pouvaient donner au jeune Arabe grande autorité sur ses disciples. D'autres faits vinrent la diminuer encore. Les grands marabouts de la ville, naturellement jaloux de ce collègue qui venait d'Algérie pour marcher sur leurs platesbandes, le tàtèrent professionnellement : il se montra moins versé qu'eux-mêmes en arabe littéraire! Ils observèrent aussi qu'à la mosquée ce professeur d'exégèse se trompait dans les paroles de la Prière. Enfin, par des indiscrétions domestiques, la ville sut qu'il témoignait à Fabsinthe tout moins qu'une horreur sacrée. De ces vétilles le jeune professeur se souciait aussi peu que possible, jugeant sans doute qu'après tout il ne s'agissait que de nègres, et vis-àvis des Européens se dégageant par cette joyeuseté qu'il répétait avec autant d'inconscience que de complaisance : « Je suis un musulman libre-penseur. »

Un jour, vint de loin (d'où? Ton ne savait pas) Tordre de lui faire présider à la mosquée-cathédrale la Prière du vendredi, laquelle équivaut à la grand'messe des catholiques. Et depuis, chaque vendredi, les musulmans de la ville, à l'exception des grands marabouts, prient docilement derrière le musulman

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libre-peiiseur. Les habitants de Dienné, de parfaits commerçants, sont les gens les plus arrangeants du Soudan. Tout de même, ailleurs, ces choses très comiques auraient pu tourner au tragique... Après cela, que notre prestige s'en soit accru, j'en doute.

si notre devoir est de nous inquiéter de l'instruction des indigènes, nous ne pouvons que rester étrangers à leur éducation religieuse. Respectons les catéchismes musulmans; qu'ils enseignent en paix les cent soixante-dix-huit gestes rituels de la Prière et la récitation plionograpliique de versets en une langue morte. Mais gardons-nous, selon les fins de la Médersa de Dienné, de transformer les écoles coraniques, de les améliorer, d'en faire des foyers d'instruction publique : même déployant les efforts les plus sincères, elles sont dans la positive impossibilité de concourir à notre œuvre qui est d'introduire l'indigène dans le monde moderne. Qu'on en juge!

Le nègre est un primitif qu'il s'agit de pourvoir aujourd'hui de notions sociales. Quelle idée de l'État

et de la Société peut lui donner l'enseignement coranique? Renan, qui avait vécu à la fois en Orient et dans rhistoire, a buriné : « L'Islamisme, c'est la religion excluant TÉtat ». Un pouvoir tliéocratique et la suppression de la société civile, telle serait lïnitiation du nègre. Il ne connaîtrait jamais notre idée de la Patrie ; partant, ni l'idée du bien public, du sacriQce à un intérêt général. L'Islam est la grande patrie, l'unique patrie pour les musulmans. Ils poussent cette conception à ses dernières limites : les non-musulmans leur sont des métèques. De là la haine et le mépris qu'ils leur témoignent.

Et la liberté individuelle, qui en donnera notion au nègre? Le Coran n'a pas un mot pour réprouver Tesclavage. Et le rôle de la femme dans la société? Le Coran enseigne que la femme est un être inférieur. Et les beaux-arts, tels que la peinture et la sculpture? Les préceptes de Mahomet s'y opposent, de même qu'à l'esprit philosophique, et à l'esprit scientifique. Essayez donc d'exposer le système général de l'Univers quand, au point de départ, il faut enseigner, d'après le Coran, que la terre est maintenue dans l'espace sur les cornes d'un taureau... Politiques et intellectuelles, toutes les conquêtes modernes se heurtent à l'enseignement coranique.

On sait maintenant tout l'avantage et toute la nécessité qu'il y a de laisser à l'école coranique son strict rôle de catéchisme. Elle se montre intrans-

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formable et inutilisable : nous ne pouvons pas rechercher son concours pour notre œuvre de civilisation.

A défaut de l'école coranique, pareille aide peutelle nous venir du clergé musulman, des marabouts? C'est là, semble-t-il, une autre des préoccupations qui ont présidé à la fondation de la Médersa de Dienné, dont les élèves deviennent des marabouts en fin d'études. Montrons donc le rôle du clergé musulman au Soudan.

Consciencieusement il a mis en pratique les principes théocratiques de l'Islam, confisquant à son profit les cadres de ces sociétés primitives. Dans les empires musulmans que nous trouvâmes à notre arrivée, les cadres civils n'existaient pas. Des marabouts étaient à la tête de ces empires : ElHadj Omar, Ahmadou, etc. Autour d'eux d'autres marabouts tenaient les fonctions de conseillers politiques, diplomates, secrétaires. Dans les petites agglomérations musulmanes, quand le chef n'était pas un marabout lui-même, un prêtre de l'Islam s'imposait comme conseiller ou scribe. Pour les autres rouages de la société, les marabouts, en même temps qu'instituteurs, vaquaient comme juges, avocats et médecins. Bref, toute fonction à prendre, le clergé l'avait occupée. La mainmise de rislam sur la société était complète.

Nous détruisîmes les grands empires musulmans, qui n'étaient d'ailleurs que de grands marchés d'es-

226 NotJ^e beau Niger'

claves. Ce fut à peu près tout ce que nous changeâmes à l'état de choses théocratiques. Il fallut pacifier le Soudan, le reconnaître, Torganiser tout en étendant d'année en d'année notre occupation; il fallut étudier les ressources du pays, créer des moyens de communication, former un personnel français toujours plus considérable: les besognes surabondaient, les hommes et l'argent manquaient. Toucher à l'armature théocratique. c'eût été augmenter à la fois les difficultés et les dépenses.

Les marabouts restèrent donc conseillers, diplomates, secrétaires, instituteurs, juges et avocats. C'était commode, très commode, tellement commode que non seulement nous consolidâmes les positions sociales du clergé musulman, mais insensiblement nous fûmes encore conduits à faire de la propagande islamique. Oh! sans aucune intention, le plus inconsciemment du monde»

Ainsi quelque fétichiste venait soumettre un différend à l'un de nos fonctionnaires. Si le cas n'était pas net, si la jurisprudence indigène était obscure, le fétichiste était invité à faire régler son procès par le marabout-juge. Autre commodité administrative. Certaines populations fétichistes se montraientelles turbulentes? Dans leur voisinage on cherchait un chef musulman ayant de la poigne, et l'on groupait les fétichistes sous son commandement. Parfois aussi on confiait à des chefs musulmans la conduite

U enseignement français. 211

de régions où les fétichistes étaient en majorité. Dans l'un et 1 autre cas l'armature théocratiqae apparaissait maintenant en des pays qui en avaient été exempts jusque-là. De plus, les fétichistes, impressionnés de nous voir les confier à des musulmans, et victimes souvent d'abus et de vexations de leur part, inclinaient par opportunisme à embrasser l'Islam.

En d'autres circonstances, non plus la commodité, mais la nécessité imposait le concours de l'Islam. Ainsi les cercles ou circonscriptions administratives sont vastes au Soudan. L'administrateur ne saurait se produire partout. Il lui faut agir par écrit pour donner des ordres, informer de la quotité de l'impôt, répandre des instructions, etc. User du français pour ces écrits, impossible d'y songer. Des missives en arabe sont la seule ressource. Or l'administrateur ignore l'arabe et ses administrés aussi. Chaque administrateur s'attache donc un marabout en vue de cette besogne épistolaire. Du seul fait de toucher à notre administration, ce marabout prend de l'importance, et celle-ci s'augmente par cette conséquence que, parmi les indigènes, le premier et le mieux informé est ce même marabout. Voici la missive en arabe parvenue à son destinataire. Il ne sait la déchifïrer. Le recours à un marabout est de nouveau nécessaire. Certains chefs sont amenés de la sorte à s'attacher un marabout tout comme l'administrateur. D'où nouveaux profits moraux et autres pour le clergé isla-

mique. Par ces seuls exemples il appert clairement, je pense, que tout concours à nous prêté par l'Islam se traduit par un acte de propagande en sa faveur, et surtout par une consolidation de ses positions théocratiqnes.

Je tiens à répéter que longtemps une telle politique s'imposa. Cependant elle ne constituait qu'un expédient en des circonstances anormales. Faire d'elle une règle de gouvernement en temps normal serait au moins imprudent avec des populations aussi impressionnables que les nègres. De temps à autre des avertissements ont déjà souligné cette imprudence. Les rares troubles ou révoltes qui se sont produits au Soudan depuis notre installation furent toujours fomentées par quelque marabout!

Le Soudan est complètement organisé aujourd'hui. Notre autorité y est bien assise ; nous y disposons d'un bon personnel administratif français, de ressources financières croissantes, de moyens de communication rapides : télégraphe, chemins de fer, navigation à vapeur. Bref, le pays possède un outillage de société moderne. Le moment n'est-il pas venu de le doter également des cadres de la société moderne, lesquels sont des cadres civils et non des cadres théocratiques?

La tâche de demain sera donc de renoncer progressivement à cet ensemble de commodités administratives que nous avons trouvées dans le clergé

U enseignement français. 229

islamique, et non de perdre notre temps à vouloir façonner un clergé islamique dans une médersa.

L'école laïque et française, seule, peut et doit nous donner les cadres civils indigènes dont nous avons besoin. Voyons où en est cet enseignement laïque et français.

Dès 1896, le général Galliéni fondait à Kayes une école de fils de chefs. Doyenne des écoles françaises, elle représente aujourd'hui (par simple approximation d'ailleurs), l'établissement d'enseignement secondaire de la colonie. Son nom indique qu'elle s'adresse aux enfants des familles influentes du pays; elle doit préparer les classes dirigeantes du Soudan à leur rôle d'associés de la Métropole. Ce but est-il atteint? Pas entièrement. En effet, le recrutement des élèves est difficile. De prime abord, cela ne s'explique guère : l'école est une manière d'internat qui éduque, loge et nourrit ses élèves gratuitement. Elle les habille de même d'une assez agréable tenue, pantalon, robe blanche coupée d'une écharpe tricolore et pour coiffure un petit fez rouge. Malgré ces avantages, en dépit des sollicitations officielles aussi, familles et élèves se dérobent du mieux qu'ils peuvent.

A aller au fond des choses, tout n'apparaît pas aussi agréable que la tenue. Selon les élèves, la nourriture ne serait pas aussi soignée qu'il faudrait. Un simple chiffre porte à croire que ce n'est pas Lucullus qui se plaint : le budget accorde à l'école pour

230 Xotre beau Nis^er.

nourrir, blanchir, vêtir, etc.. ses pensionnaires, quarante centimes par jour et par tête. N'insistons pas. Autre chose : durant les trois mois de vacances, seuls peuvent regagner leur foyer les enfants dont les parents ont versé au préalable le montant des frais de voyage . Or. ces frais sont presque touj ours importants ; certaines familles ne veulent ou ne peuvent pas en faire le sacrifice. Les écoliers sont donc privés de vacances, et ne tardent pas à être pris de nostalgie.

Si l'on réfléchit que la pensée gouvernementale est celle-ci : les anciens élèves de lécole. édifiés sur la grandeur de nos idées et de nos institutions » (sic;, créeront à travers le Soudan une atmosphère de sympathie françadse , — il faut avouer que ce nest pas précisément ce but qui a été atteint. « Nos idées » apparaissent aux enfants comme un fastidieux exil: « nos institutions » deviennent pour les parents un impôt de plus : rien détonnant à ce que les uns et les autres se dérobent.

Après l'école des fils de chefs, il est un autre établissement scolaire de niveau supérieur. 1 École professionnelle. EUe comporte diverses sections qui préparent respectivement : des instituteurs indigènes, des postiers-télégraphistes indigènes initiés par la Direction des Postes et Télégraphes : des infirmiers indigènes, formés à l'Hôpital principal : des contremaîtres et chefs d'atelier, apprenant les métiers d'art dans les ateliers des Travaux publics ; enfin des agents

L'enseignement français. 231

de culture, dressés à la station agronomique. Ces jeunes gens et leurs familles subissent, eux aussi, les errements regrettables de l'école des fils de chefs, et opposent dès lors d'identiques résistances.

En poursuivant l'étude du problème scolaire, les mêmes caractéristiques se retrouvent toujours : d'une part, des intentions et un plan excellent, des conceptions justes, des innovations heureuses; d'autre part, des réalisations imparfaites ou insuffisantes, et des résultats adéquats.

Ainsi la question de l'instruction française élémentaire est bien posée. Des écoles primaires ont été semées à travers le Soudan, les unes avec des titulaires français, les autres avec des instituteurs indigènes, et encore'certaines dirigées par des Européens de bonne volonté, sous-officiers ou commis des affaires indigènes. Cinq grands centres sont dotés de cours d'adultes. Une œuvre pie a été fondée, l'orphelinat de Ségou, qui voile une turpitude dont nous donnions le spectacle aux noirs : on y élève une centaine d'enfants issus de mères indigènes et de pères européens, et abandonnés par ces derniers à leur départ de la colonie. Enfin on a même abordé cette tâche généralement tardive, dans les colonies, l'éducation des femmes indigènes. Bammakou a une école primaire de filles, Kayes et Ségou ont une école ménagère.

Mais voici l'autre face des choses : les écoles primaires dirigées par des maîtres français sont au

nombre de neuf; comptez-en autant pourvues de maîtres indigènes' ou autres, cela fait au total une vingtaine d'écoles, ^o\ir un pays vaste comme la France, avec quatre millions d'habitants. Ce n'est pas tout. Ces vingt malheureuses écoles restent parfois sans titulaire. En effet, le cadre des instituteurs français est insuffisant en nombre, par suite des cas de maladie et des longs congés coloniaux. De là, irrégularité et lacunes dans les études.

En matière d'instruction publique, tout n'est donc pas pour le mieux dans le meilleur des Soudans. L'état arriéré de cette question frappe d'autant plus que sur tous les autres points les progrès de la colonie en ces quinze années apparaissent si considérables. Je sais les très plausibles excuses : il y eut tant à faire dans ce pays vierge, et les ressources financières furent longtemps si minimes. Mais aujourd'hui que le Soudan possède un budget solide, des recettes régulières qui vont croissant chaque année, et auxquelles l'indigène contribue largement, il est temps de s'appesantir sur le problème scolaire.

J'ai montré qu'il était tout résolu en principe, en théorie si Ton veut. Pour passer à l'application, il semble qu'on ait surtout manqué d'un spéciahstedirigeant rempli d'une sollicitude minutieuse, d'un fonctionnaire-apôtre brûlant du feu sacré pour la cause du relèvement intellectuel des indigènes. Il ne peut pas ne pas se trouver !

U enseignement français. 233

L'école française est la base de toute notre œuvre politique et économique au Soudan : c'est assez dire que sa multiplication s'impose. En ces trois dernières années, M. Augagneur a ouvert à Madagascar cent écoles nouvelles. En Algérie, M. Jonnart s'enorgueillit d'un effort analogue. Le Soudan ne saurait rester en arrière de ce mouvement.

Grâce à nos écoles multipliées, se constituera une société indigène à notre image, familiarisée avec notre langue et nos idées, pratiquant la tolérance et la solidarité, et non l'exclusivisme musulman, qui connaîtra la France, et Vidée de Patrie, et le sens du bien public.

Une population homogène se formera, faite de Français Noirs, et seuls des Français Noirs peuvent nous être des collaborateurs et des associés véritables.

Pour que se forment des Français Noirs, à notre initiative doit expressément correspondre le bon vouloir des populations soudanaises. L'esprit public au Soudan ap parait-il favorable ou réfractaire à une telle évolution?

Quand l'un de ces enfants d'éducation française sera devenu homme et participera à la vie courante, dans quelle ambiance se trouvera-t-il? La niasse le considérera- t-elle comme un renégat, ou jouira-t-il de quelque estime pour le progrès et le savoir acquis? Graves questions auxquelles il ne suffit pas de répondre par des espérances. Et voici la documentation que j'ai glanée sur mon chemin, quinze ans après mon premier voyage.

Déjà les masses montrent certaines empreintes qui

me parlent, à moi, par la seule vision d'aujourd'hui se juxtaposant au souvenir d'hier. Le voyageur serait très penaud, qui s'encombrerait de marchandises pour solder ses dépenses de route. Il verrait refuser sa pacotille et entendrait exiger des espèces. Cela se passait à l'inverse du temps que je vins ici pour la première fois.

L'usage de notre monnaie est général. Billon, nickel, argent et or circulent. Même le billet de banque est accepté par ceux à qui leur fortune permet de le connaître. Le coquillage-monnaie [caiiri) n'a pas complètement disparu pour deux causes : le Soudan n'est pas pourvu de pièces d'un et de deux centimes en quantité suffisante; d'autre part, le bon marché de la vie est tel que l'on peut effectuer des achats de ménage pour des valeurs inférieures à un centime, à quoi sert le coquillage.

Nos poids et nos mesures règlent les transactions dans les centres européens. On y voit aussi les ouvriers adoptant volontiers notre costume, ajusté et plus commode pour travailler que les vêtements flottants. Des constructions d'aménagement européen se distinguent dans les quartiers indigènes et villages voisins de centres français. Les marchés offrent aujourd'hui des légumes et des fruits dont la culture fut introduite par nous. Partout où existe un bureau de poste l'indigène fait grand usage de lettres et dépêches, de mandats postaux et télégraphiques ; dans la

Evolution des indigènes. 237

mesure de ses moyens, il aime à se servir du chemin de fer et de la navigation à vapeur. Tout au bas de l'échelle du progrès, tels sont les faits visibles aussitôt. Notez qu'aucune contrainte ni officielle ni privée n'a imposé ces mœurs nouvelles. Assurément, tout appréciables qu'elles soient, elles dérivent de la commodité ou de la nécessité plutôt que du bon vouloir. De ce dernier sentiment la perception de l'impôt va nous donner indice.

Il s'agit de l'impôt direct, de capitation, qui, sous le nom de « impôt des huttes », a provoqué de si vives résistances et même des révoltes dans les colonies anglaises. Rien de semblable au Soudan. Naguère le Soudanais l'acquittait souvent en nature (produits ou prestations) ; aujourd'hui il le solde en espèces. Et sans grandes difficultés. En général, dans les trois premiers mois de l'année, aussitôt les récoltes rentrées, l'impôt est payé. Que pense de cet empressement le contribuable français? Certes l'impôt est modéré et le pays prospère; pourtant l'absence de difficultés dans la perception résulte aussi de ce que l'indigène reconnaît le bien-fondé de cette charge, pour l'ordre et la sécurité que nous faisons régner.

Ces premières données permettent déjà d'estimer que l'état des esprits n'est aucunement anti- européen. Mais arrivons au point essentiel : des présomptions existent-elles en faveur d'une attirance vers le progrès, certains indigènes marquent-ils de la spon-

23(S Xotre beau Xiger

tanéité à s'élever au-dessus de l'actuel niveau?

Notre langue représente le premier pas de cette marche ascendante. Par elle se répandront nos idées, nos intentions seront mieux comprises, le progrès facilité. En dehors des écoles françaises, notre parler assez facilement se répand sans leçons, par le seul concouTS de l'habitude, chez tous ceux qui sont en relations suivies avec nous : employés subalternes de ladministration et du commerce, tirailleurs, gardescercles, domestiques, etc. D'aucuns, ayant ainsi appris notre langue de bric et de broc, aimeront à vous montrer leur bagage grand ou petit, ou se plairont, — entre eux — à entamer une conversation française et à faire étalage de leur acquis. Il faut surprendre une de ces joutes. C'est, par moments, un feu roulant de pataquès, d incongruités et de coq-à-l'âne. On rit, et tout de même on réfléchit...

Voici mieux. Il n'est pas absolument rare de voir un cuisinier, un employé, un boy, un tirailleur, un garde-cercle, penché sur un alphabet ou un livre, tentant d'épeler, s'essayant à lire. La vanité coutumière du nègre joue ici un rôle heureux. Le possesseur d'un livre aime à le tirer de sa poche en présence d'illettrés : vaille que vaille, c'est un peu de propagande. On voit aussi le pseudo-lettré se constituer le professeur d'un camarade ignorant. N'est-ce pas là une note jolie, et touchante à bien des égards?

Cette note ainsi que la faveur dont jouissent les

Evolution des indigènes. 239

cours d'adultes parmi les indigènes, me décident à exprimer maintenant un jugement que j'avais entrevu chez les élèves de l'école française de Dienné, mais que je n'avais osé formuler à leur propos : on trouve chez le Soudanais le désir du savoir.

N'indique-t-il pas le désir du savoir, le cas de ce caporal indigène de tirailleurs qu'un administrateur de Bandiagara me citait? Le noir était issu des Habès, un peuple qui, situé au nord de la boucle du Niger et un peu isolé, en montagne, n'avait eu avec nous que de tardifs et de rares contacts. Un sous-officier français ayant vaguement initié le caporal à notre langue, celui-ci se mit à suivre les classes de l'école française aussi souvent que son service le permettait, et apprit ainsi à lire et à écrire.

Dans un autre milieu, chez un homme d'une autre race et d'un autre âge, je sais un exemple non moins intéressant. Ahmadou Cheik ou Kalilou était Toucouleur, et appartenait à une vieille et prestigieuse famille de cadis. Vers la fin de sa vie, âgé de soixante ans, l'idée lui vint de connaître le français et de l'apprendre tout seul, ne voulant pas être distancé par son fils qu'il faisait instruire à l'école française. Grâce à un livre primaire, cadeau d'un administrateur, il parvint à lire couramment. Il n'éprouvait de difficultés que dans le parler, hormis quand un verre de Champagne avait émoListillé sa langue : à l'appel du vin de France le verbe français semblait couler de source.

On voit assez que l'élève des écoles françaises ne se sentira ni un isolé, ni un renégat dans la vie : notables et humbles témoignent de l'inclination pour le savoir. Il ne faudrait pas comprendre par là que des villages entiers, perdus dans la brousse, se lèvent en fermentation de progrès et se ruent vers nous, suppliant de les perfectionner. Je veux dire simplement que, parmi ces populations, le goût et le désir du mieux sont latents. Que le progrès leur apparaisse en concret, et corresponde à une utilité, à un profit, à un goût, elles n'hésiteront pas à s'y intéresser, à se donner quelque peine pour l'acquérir — si elles en ont la possibilité et le loisir.

Ainsi nos médecins se louent de leurs infirmiers noirs. Ceux-ci se recrutent, on le conçoit, dans le peuple. Ces quelconques se dégrossissent facilement au contact quotidien et prennent conscience de la valeur de l'attention, des soins et de la minutie indispensables à un malade. Ils posent des questions techniques qui décèlent un effort vers une initiation plus haute, et certains arrivent à suppléer très proprement l'homme de l'art dans les cas courants. Il en est qui proprio motu commencent des études médicales véritables. Je visitais le dispensaire de Ségou en compagnie d'un jeune fonctionnaire, car le docteur était en tournée de vaccination. Bien que notre visite fût impromptue, toutes choses se trouvaient en ordre et en propreté à souhait. Finalement nous surprimes

Éifolution des indigènes. 241

rinfirmier noir dans la pharmacie, assis devant une table : il étudiait un manuel de médeciae coloniale.

Dans l'ordre coaimercial, la préoccupation du mieux peut s'observer également. On sait qu'en raison de la nécessité de vendre à bas prix. l'Europe envoie chez les nègres des tissus de qualité inférieure. Eh bien, dans les centres européens situés au milieu de provinces riches, une certaine clientèle commence à être fixée sur l'illusion des étoffes à bon marché. Un goût se dessine en faveur de cotonnades solides et bon teint. Cette évolution intéresse fort notre industrie textile, distancée par l'Angleterre et l'Allemagne en matière de pacotille, mais pouvant lutter pour les étoffes de qualité. Une telle éducation de l'acheteur ne s'observe que dans les centres européens, c'est-àdire à notre contact. Elle vient à l'appui de la loi économique connue du lecteur : l'homme plus affiné est un consommateur meilleur.

Si l'on s'inquiète maintenant d'entrevoir les espérances permises dans le domaine des mœurs et de la morale, le hasard a mis entre nos mains un document qui peut jeter quelques lumières sur ce sujet si subtil à l'analyse, puisqu'il importe de percer l'intimité de l'individu. Le document est d'ordre intime précisément, direct au surplus. Il s'agit d'une lettre, la lettre d'un indigène. J'aimerais à en faire goûter la moelle à chacun, et m'octroierai donc la permission de commentaires circonstanciés.

242 Notre beau Nis^er.

Le signataire appartient à un peuple fétichiste qui, au Soudan, n'a pas la meilleure cote pour Imtelligence. Moussa Taraouré est Bambara. Jeune encore, il devint le domestique d'un fonctionnaire du Trésor qui, appréciant ses offices. Temmena à Paris. Tout en continuant son service, il y fréquenta une école primaire. Après cinq années passées en France, le souvenir de sa mère le rappela au Soudan. Il appert que Moussa n'a pas été l'objet d'une culture intense. Toutefois il lui fut donné de voir en France le progrès sous toutes ses formes, ceci est à retenir.

De retour au Soudan, il cherche sa voie : devient interprète-auxiliaire; démissionne pour s'adonner au commerce ; puis réintègre le corps des interprètes et. comme tel, est attaché présentement au cercle de Bammakou.

Replacé dans son milieu d'origine et abandonné à lui-même, âgé de trente-cinq ans aujourd'hui, où en est Moussa quinze années après avoii' quitté la France? La lettre que voici, adressée par lui à un administrateur de Bammakou en congé à Paris, sera une première réponse :

Bammako, le 23 novembre 1908.

« Mon Commandant,

'( Dans ma dernière lettre, j'avais oublié quelque chose de très important pour moi. C'est un grand

Evolution des indigènes. 243

dérangement que je vous donne. — Vous savez de la façon dont on pile le mil ici au Soudan; très long; et malgré que nous, les hommes ne nous en rendre pas compte, c'est très très pénible. Ma mère qui a fait ce travail pendant longtemps de sa vie n'admet pas que mes femmes encore jeunes s'en dispensent. — Je voudrais cependant bien les soulager un peu si votre dérangement réussissai.

« D'après ceux qui précèdent, je vous demande de vous adresser à plusieurs maisons de commerce de Paris ou d'autres villes ou campagne, et s'il en on pas, aux fabricants; pour leur demander un moulin à main qui puisse moudre 10 kilos de mil environ en moins d'un quart d'heure, et le prix. Si les commerçants n'en ont pas, veuillez faire tout votre possible pour m'en faire fabriquer par un fabricant. Cependant, avant qu'il commence le travail, que le prix de la qualité durable me soit indiqué, emballage compris.

« Voici mon Commandant le plus grand service que je puis vous demander pour le moment.

« Je termine en vous remerciant infiniment d'avance et vous serre la main très respectueusement.

« Votre tout dévoué,

« M. Taraouré. »

Je n'ai eu garde de changer au texte si peu que ce soit. L'écriture, très claire, ne trahit ni l'application, ni la préoccupation de calligraphe; la ponctua-

tion est exacte, les alinéas viennent à leur place. Les mots soulignés dans l'original (en italiques, ici) le sont avec beaucoup de justesse. En tant que lettre, cette lettre est parfaite, car elle dit bien ce que le signataire a voulu dire. L'orthographe, pour être parfois phonétique et manquer d'accords, ne laisse cependant de correspondre à une instruction primaire : Moussa n'en a rien laissé perdre durant ces quinze dernières années, voilà déjà le certain.

De-ci, de-là, une phrase arrête, trahissant quelque recherche d'expression. Ce n'est pas au baragouin des autres noirs, ni au parler lâché des colons que notre homme a pu emprunter ces formes. En effet, depuis son départ de France, Moussa n'a cessé de compléter son bagage intellectuel. Chez lui se retrouve cette note d'autodidaxie si souvent signalée. Il s'adonne aux lectures françaises : rencontre-t-il des mots ou des phrases qu'il ne comprend pas, il les souligne au crayon et en demande le sens à la première occasion. De ces lectures viennent sans doute certaines tournures choisies de la lettre. J'ajouterai que Moussa connaît aujourd'hui les nombreux idiomes du Soudan et l'arabe, qu'il lit et écrit.

Le goût de l'instruction et ses fonctions d'interprète l'ont même conduit à devenir auteur : il a rédigé à l'usage des Européens un manuel de conversation francais-bambara. L'altruisme de cette initiative ne saurait échapper, car Moussa n'a jamais

Evolution des indigènes. 245

pu en espérer un profit; il cadre d'ailleurs avec l'objet même de la lettre.

L'administrateur de Bammakou rentrant en France avait obligeamment autorisé son interprète à user de lui pour quelque achat. Moussa ne pense pas à des colifichets. A la maison, matin et soir on pile le mil, la céréale qui constitue la nourriture fondamentale des indigènes dans la région de Bammakou. Il a observé que le pilage du mil était (( très long » ; mais surtout « très, très pénible ». Oh! pas pour lui! Pour ses deux épouses. Il voudrait les soulager. Arriver à cela n'est pas simple du tout.

D'abord il y a la vieille mère, une primitive obstinée, qui lève les bras au ciel : comment! d'autres ne trimeraient pas là où elle-même a trimé? Ce n'est évidemment pas de la bonne femme que le fils tient le goût du progrès... Autre lutte intéressante. Un moulin à main pour moudre le grain — Moussa ne se souvient pas d'en avoir vu à Paris. Il prévoit la nécessité de démarches multiples dans la capitale, et même en province. On sent que l'idée du moulin ne lui est pas venue comme un papillon qui tout à l'heure disparaîtra; il s'y cramponne et se montre à la fois ami et initiateur de progrès : si un pareil moulin ne se trouve pas dans le commerce, il faut lui en faire construire un : il pose donc les données du problème à résoudre. Avant de confirmer la commande, il s'inquiète d' « une qualité durable, » et du

prix, (( emballage compris ». Saurait-on se montrer plus judicieux et plus avisé?

L'acte est complet, et cet acte est une bonne action, et des plus nobles. Au foyer français où il fut domestique jadis, il a vu que la femme n'était traitée ni selon le mode rude des primitifs, ni selon les mœurs abêtissantes de l'Islam; et il lutte, et il s'ingénie, pour que ses épouses goûtent, elles aussi, la douceur de vivre... Tl cultive donc le mieux non pour lui seulement, mais pour autrui. Et cela est particulièrement beau chez un fils de primitifs, car telle se manifeste, si je ne m'abuse, la plus haute expression morale de la civilisation.

On sait combien facilement la vanité s'exalte chez les noirs. Moussa, glorieux de son vernis de France et conscient de sa supériorité locale, est-il tombé dans l'ornière? Une gratitude sans fadeurs et un respect sans platitude s'expriment dans la lettre, pour le « grand service )> et le « grand dérangement » sollicités. La note est juste. Cette mesure se retrouve dans la vie actuelle de Moussa, empreinte de dignité et de discrétion. Ses appointements lui permettraient, au Soudan, d'afficher quelque luxe. Son costume ne révèle pas d'ostentation, une bonne tenue seulement. Il ne se répand pas dans les palabres, mais vit de préférence entre sa mère et ses épouses. On ne le voit jamais entouré de ces bardes [griots) du pays qui pindarisent sur les mérites hypothétiques

Evolution des indigènes. 247

de tout chacun en mesure de les payer. Le cas est si rare que ces parasites le détestent — littéralement — pour cette tradition rompue.

L'imprévoyance, fréquente chez le noir, ne se constate pas chez Moussa. Sans incliner vers F excès contraire, il montre l'esprit d'économie, demandant des conseils pour des placements en valeurs françaises, et, mieux encore, faisant fructifier lui-même son pécule. Possesseur de terres auprès de Bammakou, il en dirige l'exploitation qui comporte, outre les cultures indigènes, maints légumes et fruits européens ou tropicaux introduits par nous, et son exemple a entraîné d'autres noirs. Mais il faut conclure .

Il y a quinze ans un noir, fétichiste, d'une race nullement réputée pour son intelligence, a vu en France le progrès sous toutes ses formes ; il est ensuite livré à son libre arbitre; et aujourd'hui un individu apparaît ayant moralement, intellectuellement et matériellement évolué vers le Progrès dans toute la mesure que comporte sa situation.

De tels résultats nous sont un bel encouragement dans la tâche d'éducateurs, et doivent nous inciter en des efforts multipliés et nouveaux, car le noir ne semble réfractaire à aucun : ils témoignent aussi qu'en récompense, un temps viendra où sur cette terre d'Afrique lèvera une moisson de Français Noirs.

Dienné est loin. Nous avons passé encore devant Sansanding, Segou, Nyamina. Un matin, deux grandes taches apparaissent, blanches, sur un flanc sombre de montagne de la rive gauche du Niger. Notre petit vapeur ralentit l'allure, salue la terre en hissant les couleurs, siffle pour se manifester. Et bientôt le rivage réplique par une autre stridence qui cependant nous paraît mélodieuse et captivante comme un chant de sirène — le sifflet d'une locomotive.

Enfin nous avons atteint Koulikoro, terminus de la navigalion à vapeur et tête de ligne, sur le Niger, du chemin de fer du Soudan.

L'ancre tombe précisément devant les deux points blancs qui se révèlent deux superbes bâtiments en

pierre, cubiques, découpés par des arceaux, plantés là comme un pylône qui marquerait l'entrée de quelque chose : ils proclament l'orée du Soudan européanisé où notre empreinte s'est intensifiée grâce à ce parfait outil qu'est le chemin de fer. D'un instant à l'autre notre vie change. Au lieu de s'inquiéter d'une case hospitalière ou d'un emplacement de tente, on prend benoîtement le chemin de l'hôtel... Et quel hôtel. Il faut en parler! Rien de commun avec les vagues auberges coloniales que vous imaginez.

L'hôtel n'est autre, en effet, que ces deux superbes constructions dont la seule vue donne une joyeuse impression de confort. Les arceaux de pierre par quoi se découpent et s'allègent les façades, montrent des vérandas larges à circuler en voiture, où s'ouvrent, ombragées mais aérées, les pièces diverses, où courent les escaliers des étages : à poursuivre ceux-ci on débouche sur un toit-terrasse duquel la vallée du Niger apparaît en un panorama grandiose.

Dans l'un des bâtiments sont spacieusement installées les salles de café et de restaurant. Selon les principes sacrés du gourmet on y peut manger chaud et boire frais, car la glace ne manque pas. Le second bâtiment est réservé au logement des hôtes.

Prenons une chambre quelconque puisque l'aménagement de toutes est identique. Point de vitres aux fenêtres ni aux portes, mais des toiles métalliques,

Le chemin de fer du Soudan. 251

favorables à la circulation d'air, aux moustiques hostiles. Un tub spacieux invite aux ablutions. Sauf la table, tout le mobilier est en fer : lit, toilette, chaises, patères, etc. D'ailleurs, pour causes de termites çt autres vermines des tropiques, pas un atome de bois n'est entré dans le gros œuvre des constructions — de la pierre et du fer seulement. Des carrelages remplacent les planchers, et les pièces, très hautes, sont toutes blanches d'un lait de chaux aseptique. Une salle de douches n'a pas été oubliée ; quant aux cuisines, elles occupent, à distance, un petit bâtiment particulier.

Quelle leçon de choses complète s'offre à l'hôte, colon ou fonctionnaire! D'abord dans la robustesse des constructions, si opportune contre les assauts du soleil ardent et des tornades violentes, et puis dans cette installation où la simplicité va néanmoins de pair avec le confort, où tout a été prévu pour faciliter la santé, la propreté, un entretien aisé et aussi la durée.

Maintenant pensez que vous êtes ici dans l'Afrique intérieure, à 1.500 kilomètres de la côte et de ses facilités, et sachez que vous pouvez parcourir tous les pays depuis Tanger jusqu'au Cap, dans aucun — qu'il soit colonie anglaise, allemande, belge, portugaise, espagnole ou française, pas même dans les villes côtières comme Dakar la Nouvelle, Konakry la Récente, ou Saint-Louis du Sénégal la Centenaire —

vous ne trouverez un hôtel d'aménagement aussi judicieux.

Au Soudan, il n'est point unique. Sur deux autres points vitaux du chemin de fer une hospitalité semblable vous attend : à Bammakou. l'actuelle capitale de la colonie, et à Toukoto, point médian de la ligne du Sénégal au Niger, où le voyageur est obligé de coucher, car les 500 kilomètres du trajet doivent s'accomplir en deux jours, les trains ne circulant pas de nuit. On devine que ces hôtels modèles ne sont pas dus à rinitiative privée, le Soudan n'étant pas encore la coqueluche des touristes. Ils sont entreprise de la colonie, laquelle les ayant construits et aménagés, les a donnés en gérance.

Mais encore fallait-il que quelqu'un conçût de pareils exemples de confort et d'hygiène. Ce rôle d'éducateur colonial fut admirablement rempli par une personnalité envers qui le Soudan a contracté une de ses plus grandes dettes de reconnaissance, par le véritable créateur du chemin de fer Sénégal- Niger, par celui qui est aujourd'hui le général Rougier.

A rencontre de tel autre constructeur de chemin de fer africain, Rougier est profondément ignoré du public, car il n'assassina pas de notules les journaux et les périodiques après chaque kilomètre de voie posé, et ne se produisit pas dans les banquets. Mais son œuvre, longtemps, parlera à la mémoire des

Le chemin de fer du Soudan. 253

hommes : on ne saurait désirer de stèle plus belle. Je veux Ja montrer.

Vers 1880, l'Algérie, l'Egypte et le Cap étaient encore les seuls pays du continent noir qui connussent la locomotive. Ainsi le chemin de fer du Sénégal au Niger, commencé en 1881, fut le premier chemin de fer colonial entrepris par une nation européenne dans l'Afrique tropicale. Faidherbe conçut cette initiative hardie qui faisait dire en ces temps-là à l'explorateur autrichien 0. Lenz : w L'idée de cette voie ferrée est grandiose. Les résultats en seraient magnifiques. Mais il y a de grosses difficultés à vaincre. Les Français auront-ils assez de persévérance et d'esprit de suite pour mener à bonne fin une pareille œuvre? »

Il n'y parut pas tout d'abord. Une entreprise privée commença les travaux, gaspilla les premiers crédits du Parlement, et finit dans le scandale. On décida de militariser le travail. Ce terrible touche-à-tout qu'est l'artillerie coloniale revendiqua la tâche (1888). Nouveau gaspillage d'argent, et encore quatre années perdues. Un vif découragement régnait, quand on s'avisa enfin d'une solution logique (que Faidherbe avait d'ailleurs indiquée dès le début!) : faire appel aux officiers du régiment du chemin de fer.

D'un tracé comportant 500 kilomètres, 126 seulement avaient été exécutés en treize ans, et d'une voie si défectueuse que tout était à refaire! C'est dans ces circonstances de démoralisation et de dé-

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sorganisation qu'en 1894 se mit à l'œuvre le commandant du génie Rougier. Un bel aplomb physique, avec un peu de carrure, pas trop de nerfs, mais de l'entrain et de la ténacité , un cerveau de clarté latine à quoi l'École polytechnique avait ajouté de la méthode, le tout enveloppé d'une bonne humeur inaltérable, c'était un beau type de Français, et le type idéal du colon. Ayant envisagé la situation avec calme, il se promit de ne quitter définitivement le Soudan que lorsque le rail aurait atteint le Niger — à moins que la mort ne l'arrêtât en chemin. Et d'abord il s'arrangea pour vivre.

J'ai rapporté déjà qu'à cette époque on mourait beaucoup au Soudan parce qu'on y vivait à la diable. On négligeait même l'élémentaire de ce confort européen auquel tous avaient été habitués, et on le négligeait moins par nécessité que par insouciance, chacun ne songeant qu'à camper et à passer dans le pays. Rougier procéda en tout comme s'il y devait rester éternellement, comme si le Soudan construirait des chemins de fer jusqu'à la fm du monde. Il s'installa. Et, en même temps qu'ingénieur colonial, il s'improvisa éducateur colonial : là est un des très beaux côtés de son rôle.

En effet, par une installation confortable se ménage ce capital précieux qu'est, pour la mise en valeur de pays neufs et de populations primitives, la vie des Européens. Par ailleurs, le confort permet d'obtenir

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de ceux-ci le rendement maximum de leurs facultés et acquis supérieurs. Enfin le confort apporte un enseignement aux indigènes, de qui l'œil s'éduque et la pensée est suggestionnée, en qui naît ainsi l'ambition du mieux.

Au retour des chantiers brûlants, officiers du chemin de fer, sous-officiers, simples sapeurs trouvaient, comme le directeur, de belles bâtisses trapues, où des pièces hautes, spacieuses, aérées et ombragées, leur permettaient de goûter pleinement le repos. Le personnel fixe des stations eut de véritables bâtiments de gare, et ne moisissait plus ou ne rôtissait plus, selon les saisons, en des huttes. Vous pensez bien que Rougier s'inquiéta pareillement de la table, et comment! Il prêchait que chacun eût, dès le lever, un repas substantiel. « Nous sommes des terrassiers, » appuyait-il. Et Ton buvait sec et l'on mangeait fort au chemin de fer.

Le commandant était, je soupçonne, de quelque coin gourmand du Mdi. Il fallait le voir revenir de France après un congé, remontant au Soudan avec des colis nombreux, très précieux aussi, à en juger par la sollicitude dont il les entourait en route. C'étaient des bocaux d'anchois et de cornichons, de confits et de confitures, calés par des saucissons et des jambons. Une façon de coopérative permettait au personnel de s'approvisionner au plus juste prix. En outre, le chemin de fer fabriquait de la glace, qui

chaque jour était distribuée jusqu'aux chantiers les plus éloignés parle train de ballast, lequel apportait de même les produits d'un potager fameux.

Un poème, ce potager! Eq dépit des plus catégoriques et des plus sinistres affirmations, il produisait tous les légumes d'Europe, depuis les plus rustiques jusqu'aux plus raffinés, comme petits pois, haricots verts, choux-fleurs, etc. On parvint à y réussir même des fraisiers. Des fraises au Soudan... Un poème, vous dis-je!

Ainsi qu'il convient entre Français, Rougier fut d'abord blagué, et copieusement. Aux persifleurs il aimait à riposter par une invitation à diner. C'est ce qu'il appelait la propagande par le fait. De vrai, ses invités rapportaient d'inoubliables souvenirs. .. Aussi, quand eut sonné pour lui l'heure délicieuse de la tâche accomplie, avant de rentrer en France pour toujours, il voulut faire dans le pays une suprême propagande et conçut l'ordonnance modèle des hôtels du Soudan.

Serviable à tous, simples colons, commerçants ou curieux, militaires de toutes armes, fonctionnaires de tous services, il avait un sourire paternel pour tous, y compris les noirs. On ne le nommait que sous ce vocable charmant : le papa Rougier. Par exemple, il était des heures auxquelles sa lace de bon vivant devenait féroce, aux heures de travail. Alors il mettait bas le dolinan, déboutonnait le col de la chemise, en retroussait les manches et semblait un lutteur prêt à

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se mesurer avec Hercule. La besogne n'était pas mince, en effet! L'ingénieur colonial se montra à hauteur de l'éducateur.

Voici que ce pays décrié se révéla plein de ressources. On faisait venir d'Europe (à quels frais!) une foule de choses essentielles qu'en s'ingéniant on pouvait trouver sur place. Rougier créa des usines à chaux et des briqueteries pour ses multiples constructions, une huilerie d'arachides pour le graissage de ses nombreuses machines, locomotives et autres. On importait du Maroc, voire de Chine, des terrassiers. Pour les travaux d'atelier, des ouvriers venaient d'Europe. Il entreprit de dresser les indigènes à toutes ces fins.

De ces nègres accoutumés à construire en paille et en torchis, il fit des carriers, des tailleurs de pierre, des maçons pareillement familiarisés avec les bétons et avec les mortiers; de ces nègres qui ne savaient mener que des bourriquots ou des bœufs porteurs, il fit des conducteurs de locomotives. Les machines qui circulent au Soudan ont, exclusivement, des mécaniciens noirs dont quelques-uns sont hors pairs et peuvent, à dire d'expert, rivaliser avec la moyenne de ceux qui sortent de nos écoles des Arts et Métiers.

Il fit surgir de la brousse une armée de terrassiers,

et des chauffeurs, et des forgerons, et des riveurs, et

. des monteurs, et des charpentiers, et des menuisiers,

et des aiguilleurs, et des poseurs de voie, et des

conducteurs de train, que sais-je? Le chemin de fer fut la première école professionnelle de la colonie. A Rougier est due la création de la main-d'œuvre soudanaise.

Au milieu de la ligne du Sénégal-Niger, à Toukoto, de vastes ateliers pourvus d'une série complète de machines-outils, avec fonderie, marteau-pilon, scierie, menuiserie, etc., permirent d'entreprendre n'importe quel travail. Il s'y construit présentement des bateaux à vapeur pour le Niger! Lorsque les grands travaux de la voie eurent pris fin, grâce à la superbe assiette donnée dès le début par Rougier à son œuvre, le Soudan se trouva tout naturellement à la tète d'uQ service des Travaux publics incomparable, tel que n'en possède aucune autre colonie africaine, outillé à souhait, pourvu d'un personnel complet, et surtout de traditions et d'expérience. Il est fort dommage que les Travaux publics de toutes nos colonies ne soient issues d'origines aussi logiques. Le gaspillage de bien des millions eût été évité, au Sénégal notamment.

Les travaux publics en pays tropical sont particulièrement déconcertants pour l'ingénieur européen à cause des pluies diluviennes de la saison humide. Rien mieux que la construction d'un chemin de fer n'est propre à poser les divers problèmes. Sauf le tunnel, toutes les difficultés se présentèrent sur la voie du Soudan qui offre, entre autres, une série de

Le chemin de fer du Soudan. 259

ponts remarquables, et toutes furent résolues sainement, franchement.

La ligne du Niger n'a rien de commun avec cette camelote de chemin de fer qui est l'ordinaire des lignes coloniales, bâclées par des entrepreneurs avides. C'est du vrai travail français, beau et honnête, dont un voyageur anglais de renom, H. Savage-Landor, a pu dire en toute justice : « Rarement on a vu une ligne coloniale aussi admirablement établie. La voie est bien ballastée, les locomotives et ateliers de réparation sont tenus de façon excellente, et les ponts aussi bien que les gares construits de la manière la plus pratique et la plus solide. En somme, je ne sais pas si y dans le cours de tant d'années que j'ai passées en voyage, j'ai jamais vu un chemin de fer mieux construit que le chemin de fer de Koulikoro à Kayes. »

D'autres hommages topiques et précieux échurent à l'œuvre de Rougier. Les divers chemins de fer de l'Occident africain, belges, anglais, aussi bien que français, se disputèrent le personnel nègre dressé par lui et devenu disponible à l'achèvement des travaux. Mieux encore. Les Guyon, les Galmel, les Houdaille, les Crosson-Duplessy, etc., qui étudièrent ou construisirent les lignes du Congo, du Dahomey, de la Côte d'Ivoire, etc., ne sont autres que des officiers du génie formés à l'école du Soudan. Le commandant Fréry, directeur des travaux de la grande ligne de Thiess à Kayes qui reliera demain le Niger à la baie de Dakar,

260 Notre beau Niser

est également un de ses élèves. En même temps que ceux-ci appliquent la technique expérimentée et honnête du maître, ils professent ses traditions de confort, de sociabilité et de modestie.

Ainsi l'œuvre de Kougier a pris, avec les années, une ampleur magnifique : son esprit d'éducateur, de pionnier et d'ingénieur plane sur toute l'Afrique occidentale française... N'est-il pas vrai qu'il fallait ravir à l'ombre recherchée ce parfait serviteur de son pays?

Sans doute apprendra-t-on encore avec intérêt que cette ligne modèle du Sénégal-Niger représente aussi une bonne affaire pour la colonie. Située à 1.500 kilomètres des côtes, il manquait à celle-ci un instrument de drainage de ses produits. Le Soudan ne pouvait guère sortir que des produits riches, exceptionnels, tels que le caoutchouc, l'or et un peu d'ivoire, car seuls ils pouvaient supporter les prix exceptionnellement élevés du portage. Nombre de richesses existantes, mais de valeur moindre, et lourdes, demeuraient vaines pour le commerce. Grâce au transport économique de la voie ferrée, mil, riz, maïs, arachides, peaux, laines, sésame, indigo, beurre de carité, etc., purent quitter ce vaste grenier qu'est la vallée du Niger. Et puis le chemin de fer créa des richesses.

Des débouchés se montrant, l'indigène augmenta spontanément sa production. Ceci fait justice de ce

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vieux cliché de la « paresse des nègres », né en ces temps odieux où, esclaves, ils travaillaient sous le fouet, cliché dont les voyageurs myopes usent volontiers encore. Eu réalité, l'appât du gain ne manque pas de stimuler au travail le noir, comme il y pousse le blanc, n'est-ce pas? Travaillant pour lui-même, le nègre sait, lui aussi, être infatigable. Voyez ce qui advint au Soudan pour les arachides. L'indigène n'en cultivait que pour la consomuiation locale. Aujourd'hui le chemin de fer en exporte des milliers de tonnes. De tout ainsi. On pensait qu'au début les trains reviendraient à vide du Niger : on est obligé d'y envoyer des trains vides !

Dès la première année de sa mise en exploitation complète (1907), la ligne rapporta, net, 1.600 francs par kilomètre. En ces dernières années, le bénéfice total s'est constamment tenu aux environs du million.

Je crains seulement qu'on ne se pique de montrer de trop beaux résultats. D'où certaines économies inconsidérées. J'en ai à celle qui chipote sur le combustible des locomotives et autres machines : le charbon est importé en quantités tout à fait insuffisantes, et l'on demande au bois le complément. Malheureusement le Soudan ne possède pas les réserves forestières de la Russie, du Dahomey ou de la Côte d'Ivoire.

La question du reboisement s'y pose, à telles en-

seignes que, dès 1907, une mission était chargée d'enquêter sur ce sujet et de chercher des solutions. La première et la plus simple serait de respecter les forêts et les bois existants. Assurément les coupes sont interdites aux indigènes, aux colons, et même aux services publics. Mais jugez ce que doit peser cette interdiction, quand l'Administration donne elle-même le très regrettable exemple de chauQ'er au bois ses locomotives et ses bateaux à vapeur ! Chacun sait aujourd'hui les funestes conséquences du déboisement en Europe. Il n'est pas difficile de prévoir ses effets en ces pays tropicaux qui subissent, chaque année, toute une saison où les pluies tombent torrentielles. Avant peu, les économies présentes seront changées en dépenses centuples.

Il faut mettre fin au déboisement d'autant plus résolument que le rail, et avec lui la machine, pénètre de plus en plus ces pays. J'ai parlé tout à l'heure d'une voie ferrée en construction entre Kayes et Dakar : 700 kilomètres nouveaux relieront demain le Soudan à la mer, de sorte que 1.300 kilomètres de rail, d'un seul tenant, conduiront vers l'Afrique intérieure française.

Huit jours de voyage commode suffiront pour se rendre de Dakar à Tombouctou. Peut-être ce chiffre n'enthousiasmerait-il pas, à première vue, les esprits casaniers. Pour en montrer la valeur, je placerai en regard le record que j'établis : en mars 1895, sur ce

même parcours, voyageant jour et nuit en chaland sur le Niger et le Sénégal, doublant les étapes sur terre, quarante-cinq jours me furent nécessaires.

Si cette vieille dame qui a nom les Messageries Maritimes consentait à se mettre à l'unisson du progrès... africain, le voyage de Tombouctou, avec Paris pour point de départ, pourrait se faire en quatorze jours. Hélas! malgré les grosses subventions dont elle est l'objet, depuis quinze ans elle n'a pas réduit d'un quart d'heure la durée de la traversée de Bordeaux à Dakar, cependant que des compagnies de navigation non subventionnées parviennent à effectuer le voyage de France en un jour de moins qu'elle !

Quand seront terminés ces 1.300 kilomètres de la mer au Niger, j'ai lieu de croire que le rail pénétrera maintenant vers l'Est, à travers les riants et opulents pays de la Boucle du Niger. On se rendra en wagon jusqu'à Say, c'est-à-dire aux abords du lac Tchad. Trois mille kilomètres de voie ferrée conduiront alors de Dakar au cœur du Continent Noir. Au Trans-Africain (du Cap au Caire) des Anglais, au Trans Sibérien des Russes, aux Trans-Américains des Yankees et des Canadiens nous pourrons opposer le Trans-Soudanais français.

Le rapide développement de l'Afrique occidentale française montre du reste qu'un pareil projet n'offre rien de chimérique. C'est à ses chemins de fer qu'elle

Le chemin de fer du Soudan. 265

doit cet essor. En ces pays et chez ces peuples primitifs le rail joue le rôle merveilleux d'une baguette de fée : par lui touchés, ils s'éveillent à Finstant de leur torpeur millénaire.

Et ainsi s'accomplit la prédiction qui épigraphiait, en 1895, ma première étude sur le chemin de fer du Sénégal-Niger : « L'avenir en Afrique est à ceux qui appliqueront le plus tôt et le plus vite possible cette vérité pourtant si simple : Il faut des chemins de fer. »

« Quelle culture convient-il de développer au Soudan en vue de l'exportation? A parcourir le pays, il est impossible de n'être pas frappé de l'abondance et de la variété des pieds de coton que l'on trouve partout sur son chemin — jusque dans les rues de Tombouctou î

« Plante basse, buisson, arbuste, le cotonnier se rencontre en toutes ses variétés, sous tous les aspecls. Or, il manque précisément à la France une colonie productrice de coton. Tous les ans nous payons aux Américains et aux Anglais des tributs qui se chiffrent par millions à la centaine.

a Le Soudan est destiné à nous en affranchir et à devenir notre grand centre de production cotonnière : telle est la réflexion qui vient à l'esprit à chaque pas dans la vallée du Niger. «

C'est en ces termes qu'en 1895 j'avais prédit au Soudan qu'un jour il serait la grande colonie cotonnière de la France, et en 1898 le général de Trentinian avait fait étudier la q estion méthodiquement. Par ses soins des échantillons de coton soudanais furent analysés au laboratoire, puis estimés par la Chambre de commerce du Havre où se tient notre grand marché des textiles. Les gens de science avaient déclaré : « Le coton du Niger convient à la filature. » Les commerçants avaient apprécié : « Il correspond aux qualités moyennes de l'Inde, et vaut 1.000 francs la tonne. »

Avec de pareilles données on peut croire que le Soudan, colonie cotonnière de la France, n'est pas une billevesée. Je pensais donc trouver le coton, avant tout autre, parmi les produits dont s'alimente le fret de retour du chemin de fer du Niger. A ma vive surprise les statistiques ne le mentionnent que pour un tonnage insignifiant, soyons franc, ridicule. Rien ne saurait mieux révéler l'état de la question. C'est l'échec — un échec complet.

Pourtant l'Association cotonnière coloniale de France s'est très particulièrement occupée du Soudan, et depuis pas mal d'années ! Il faut rappeler ses origines et son but. Au commencement de ce siècle, un trust américain ayant accaparé toute la récolte de coton des États-Unis et la filature européenne se sentant menacée, des associations surgirent en France

La culture du coton au Soudan. 269

et en Angleterre pour encourager et développer la culture de l'indispensable textile dans les colonies.

A travers les années, l'Association française avait donné l'impression d'une grande vitalité. Les journaux enregistraient périodiquement des communiqués constatant les efforts et les succès de ses agents, et rapportaient l'écho de banquets cotonniers qui étaient tout congratulations. Un échec seulement semblait avoir marqué l'existence de la société : la Chambre refusa un peu sèchement certaine grosse subvention sollicitée par elle. Et une pareille attitude du Parlement m'avait paru incompréhensible.

Je la comprends maintenant, après avoir vu par moi-même l'action de l'Association dans la vallée du Niger. Il faut le dire net, si paradoxale que se présente la chose : le développement de la production cptonnière a échoué au Soudan grâce à l'Association cotonnière.

Les plus lourdes fautes ont été commises. Un parallèle les montrera clairement. Vers le même temps que l'Association française se mettait à l'œuvre au Soudan, l'Association anglaise portait ses efforts sur la colonie britannique du Lagos, un pays du Niger aussi, analogue par conséquent de climat, de sol, de population et où, comme au Soudan, le coton fait partie de la flore locale.

Avant toute chose, les Anglais s'inquiétèrent d'un spécialiste en culture de coton, et le trouvèrent aux

États-Unis en la personne du professeur Koffmann qui s'était distingué au service du gouvernement américain. Ce technicien se rendit au Lagos et s'établit à Abéo-Kouta, centre agricole et commercial du pays. Il commença par étudier le terrain et le climat, parcourut la région, gagna ainsi la confiance des grands chefs, et se fit connaître de la population. Maître de son sujet par ces préparations, Koffmann se mit en devoir de donner des conseils techniques aux cultivateurs, les assura de l'écoulement de leurs récoltes, fît venir des machines à égrener le coton et à le presser en balles. Puis, l'heure venue, il acheta pour le compte de l'Association tout le coton qu'il plut aux noirs de lui apporter.

Dès 1903, plusieurs centaines de balles furent expédiées à Liverpool, et depuis, le cultivateur indigène, alléché, a augmenté d'année en année ses ensemencements. Le commerce est venu et a fait le reste : en 1909, la Nigeria a exporté 2.000 tonnes de coton. Ce processus logique et simple correspond aussi très exactement au but désintéressé, d'utilité publique, de la société.

C'est précisément l'opposé qui caractérise Taction de l'Association cotonnière française. Aucune étude préalable ni du terrain, ni du climat. Au lieu d'un, elle envoya des agents, fruits secs des carrières civiles et militaires, qui ignoraient tout du coton. Et ils opérèrent en conséquence ! Munis de sacs contenant

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des graines de coton américain, ils parcoururent le pays et prêchèrent aux noirs d'arracher les pieds indigènes et de planter les nouvelles semences dont ils promirent merveille et fortune. Pourquoi cette croisade au nom du coton américain? Voici :

Fondée au nom de l'intérêt public, l'Association avait dévié aussitôt vers certains intérêts particuliers. Au principe initial et simple : faire produire du coton à nos colonies, elle en avait substitué un autre, pas simple du tout : faire produire du coton américain. Dans quel but? Pour impressionner le trust américain d'une part, et encore parce que les machines de certains membres de l'Association n'étaient pas au point pour tisser le coton africain. Alors, n'est-ce pas? plutôt que d'améliorer les machines, la logique imposait de lancer ces bonnes têtes de nègres dans une culture nouvelle et inconnue ! Ce pendant que la filature anglaise se déclarait prête à prendrece même coton africain non plus à 1.000 francs la tonne (estimation de la Chambre de commerce du Havre), mais bien à 1.200 et à 1.300 francs.

Les noirs, dociles aux suggestions des agents de l'Association, lesquels jouissaient de l'appui des fonctionnaires de la colonie, abandonnèrent leurs habituelles plantations, défrichèrent des terres, y mirent les graines américaines et s'imposèrent à leur égard une culture nouvelle, compliquée infiniment par rapport aux soins coutumiers et faciles dont savent

se contenter les cotonniers indigènes. Et ils attendirent la récolte mirifique promise...

Ce fut le désastre qui vint. Cinq années consécutives donnèrent les mêmes et décourageants résultats. La plante américaine ne se montra pas assez robuste pour résister aux parasites, mais surtout elle ne s'accommoda aucunement des conditions atmospliériques du Soudan. L'incompétence des agents de l'Association ne s'était pas arrêtée un instant à cette considération, élémentaire pourtant, que l'Afrique et l'Amérique pouvaient ne pas avoir le même climat.

Ayant abusé de la sorte et de l'autorité de l'Administration et de la bonne volonté de l'indigène, qui se sentit berné et découragé, l'Association cotonnière se décida à entrer dans la voie normale, c'est-à-dire qu'elle adopta la tactique anglaise au Lagos. Du coton américain il ne fut plus question. La société n'eut plus au Soudan qu'un délégué unique, qui au moins avait été prendre aux États-Unis une teinte de la question. Il se préoccupe aujourd'hui de sélectionner les espèces parmi les cotonniers indigènes, prêche des améliorations de culture, installe des égreneuses et effectue des achats de coton local. Pourtant ces achats ont encore été l'occasion d'un procédé regrettable. On a imposé à l'indigène de vendre son coton 0 fr. 15 le kilo, alors que le prix courant sur les divers marchés ne laisse pas d'être supérieur. Au lieu d'une prime d'encouragement qui semblait due aux

La culture du coton au Soudan. 273

noirs pour leurs déboires, c'est quasiment une prime de découragement que leur offre l'Association.

J'ai tenu à révéler toutes les erreurs commises en matière de coton, ainsi que j'ai noté précédemment les fautes dont le chemin de fer, l'aigrette, la laine et les cuirs ont été l'objet au Soudan. Il importe que les métropolitains sachent comment aux colonies sont compromises les causes les plus justes. On part avec une hâte fébrile, enfantine, sur des questions insuffisamment étudiées, et l'on échoue. Alors on s'en prend à l'idée, et l'on vient semer l'erreur et le découragement dans la Métropole.

Le Soudan sera un jour la grande colonie cotonnière de la France, voilà de quoi je demeure plus que jamais convaincu. Que l'on multiplie simplement les centres d'égrenage et que l'on achète aux indigènes toute leur production, non à des prix arbitraires, mais justement réglés par la loi de l'offre et de la demande : à cela doit se borner, pour l'heure, l'action de l'Européen. Quand sur le marché soudanais aura apparu la quantité, le producteur, ambitieux de prix meilleurs, sera contraint de s'inquiéter de la qualité, c'est-à-dire d'améliorer ou de changer ses cultures. Tel est l'ordre naturel et logique en tous pays pour n'importe quelle production. En vérité, convient-il de violenter cet ordre quand le producteur est un primitif ?

En matière de textiles, le Soudan parait d'ailleurs

avoir un bel avenir non par le coton seulement — si je m'en rapporte aux très intéressantes études et expériences dont les résultats m'ont été communiqués à Koulikoro, au Jardin d'Essais, qui est l'école d'agriculture de la colonie.

On y a retenu certain chanvre indigène appelé dd dans la vallée du Niger, où il se rencontre un peu partout à l'état d'herbe folle. Les peuplades de pêcheurs le connaissent de longue date, savent le rouir et le défibrer, le travaillent en cordages que l'eau n'attaque point; bref, l'apprécient si fort qu'elles n'hésitent pas à le cultiver parfois. Ce jute soudanais correspondrait, pour ses qualités de résistance et de longueur, aux bonnes espèces de Calcutta et de Chine, dont les prix sont très rémunérateurs.

D'autre part, la station agronomique s'est préoccupée de l'acclimatement de plantes tropicales qui ne font pas partie de la flore locale, notamment du sisal, auquel les millionnaires américains doivent leur fortune. Ce textile se complaît au Soudan aussi bien qu'au Mexique ou en Floride, ses pays d'origine : j'en ai vu à Koulikoro des plants magnifiques. Leur rendement (2 à 3 fr. par pied, annuellement) a incité les Européens à en tenter des plantations. A mon passage cent mille plants avaient été commandés à la direction du Jardin d'Essais. Celle-ci préconise encore la culture de tabacs exotiques de bonne qualité ; de bons cigares, que l'on me fit fumer, me laissent

La culture du coton au Soudan. 275

croire que notre Régie des Tabacs pourra un jour venir s'approvisionner au Niger.

Outre son école d'agriculture, Koulikoro abrite une autre institution intéressante, mais d'intérêt purement local et indigène, un haras où l'on croise étalons et juments de race soudanaise, mais sélectionnés. Le sang européen est proscrit. On s'abstient de tomber dans l'erreur commise par l'Algérie qui a gâché, à la suite de croisements avec le pur-sang, l'admirable cheval barbe si résistant et si adapté au climat de l'Afrique du Nord et à ses exigences.

Toutefois le haras ne me semble pas très heureusement placé à Koulikoro. Le tripanosome y a été constaté, et par ailleurs l'indigène de la région est surtout attentif à l'agriculture. Le Mossi et le Massina, les grands pays d'élevage du Soudan, hospitaliseraient plus judicieusement un haras modèle et une station d'étalons sélectionnés.

Il faut se garder d'introduire aux colonies notre manie de centralisation à outrance. L'œuvre de francisation a tout à gagner à une dispersion de nos diverses institutions suivant les régions auxquelles elles s'adressent, car l'indigène appréciera mieux la sollicitude dont il est l'objet et nos centres d'action seront plus nombreux.

La sare de Bammakou.

Au Soudan nouveau possédant chemin de fer et navigation à vapeur, il fallait une capitale nouvelle. Sans parler de son climat malsain, Kayes, située sur les bords du Sénégal, occupait une position excentrique dans la colonie, de qui les territoires couvrent la vallée du Niger. Sa capitale devait, nécessairement, être sise sur les rives de ce dernier fleuve. Bammakou fut choisi. Trois heures après avoir quitté Koulikoro, le train nous y dépose.

Fort curieusement, Bammakou présente aujourd'hui la topographie classique des cités de l'Hellade. Au milieu d'une belle plaine, sur la rive gauche du Niger, s'étend la ville proprement dite; la domine un plateau rocheux, abrupt et assez élevé, du nom

278 Notre beau Xio^er

de Koulouba. où se dresse une ville haute formée de constructions gouvernementales uniquement : selon la pensée antique, sur cette acropole est rânie de la colonie.

Au bord du rocher se silhouette, en place d'un Parthénon, le palais du gouverneur à la masse imposante, face au Niger. Il plane en protecteur au-dessus du maître fleuve de l'Afrique occidentale. Je fus là-haut un matin de janvier. A nos pieds le Niger apparaissait, perçant les brumes du sud, en une onduleuse coulée d'argent, et semblait d'un reptile mythologique rampant vers l'Acropole.

J'aime l'idéographie de cette capitale. Penchée sur le fleuve du Soudan, dominant de haut sa vallée, au loin forçant le regard, en elle se voit aussitôt la tête du pays. Et la suggestion est pardculièrement opportune chez des primitifs. L'indigène qui sera venu vers Bammakou une seule fois dans sa vie, même n"eût-il pas gravi lacropole de Koulouba, gardera pour toujours la prestigieuse vision de ce roc où la France préside aux destinées de son pays.

C'est encore le général de Trentinian que Ton trouve à l'origine de cette idée heureuse. Dès 1898, il désigna le site de Koulouba pour recevoir la capitale future. M. Roume approuva grandement ce choix, et M. Ponty s'appliqua à faire surgir une cité administrative pourvue de tous les progrès modernes. Si les architectes et les ingénieurs de la ville haute

Bamjnakou. 281

furent des Européens, il importe de souligner que les noirs seuls fournirent la main-d'œuvre, c'est-àdire surent s'adapter aux métiers et aux ouvrages les plus divers. L'entreprise coûta trois millions. Jamais argent ne fut mieux employé. On a fait grand ; on a fait du définitif aussi. Nous avons travaillé là à la façon des Romains.

Koulouba était un rocher sans eau, pauvre en terre, de végétation minable par conséquent. On y trouve aujourd'hui un lavoir public et des habitations avec eau à tous les étages, distribuée par un château d'eau que des machines élévatoires alimentent au Niger. Grâce aux terres rapportées, des jardins entourent les demeures, des allées se dessinent. Le tout-àl'égout avec fosses aseptiques fonctionne, un réseau téléphonique est amorcé, et, les rapides voisins de Sotouba offrant de la « houille blanche » à souhait, on projette l'éclairage électrique et un funiculaire.

Le palais du gouverneur avec ses escaliers vastes, ses vérandas spacieuses et ses appartements aux revêtements de faïence, selon l'usage des anciens Maures, disposé en vue de la ventilation et de la fraîcheur, d'architecture à la fois impressionnante et appropriée, peut servir de modèle en tant que palais colonial. Celui qui le conçut savait évidemment de quoi il retourne en pays tropical.

En arrière de cette construction monumentale et à proximité sont situés les principaux services pu-

282 Notre beau Nigei-

blics de la colonie : Secrétariat général, Intérieur, Trésorerie, Postes et télégraphes, Imprimerie officielle, etc.. Plus loin, s'élèvent de confortables cottages, habitations des fonctionnaires européens, tandis que le personnel indigène, scribes, gardescercle, plantons, jardiniers, etc., est installé dans un vallon voisin. Il faut mentionner encore qu'à peu de distance de Koulouba, au camp de Kati, stationnent un certain nombre de compagnies de tirailleurs soudanais. Ainsi la nouvelle capitale groupe et met à portée de main du gouverneur tous les organes de l'administration.

Prestigieuse, pittoresque, pratique, elle offre un dernier avantage — toujours à considérer lorsqu'il s'agit d'Européens transplantés sous les tropiques — la salubrité. A 180 mètres au-dessus de la plaine de Bammakou, le plateau de Koulouba est admirablement éventé, et la température ne cesse d'y être moindre, de plusieurs degrés, que dans la ville basse. Pour ces raisons, un sanatorium a été installé sur un plateau voisin.

Quant à la ville basse, elle offre l'aspect d'une aimable cité coloniale, aux avenues larges et ombragées, toutes pleines de mouvement et d'une vie bariolée. LeBammakoueuropéenquejetrouvai en 189i comptait cinq ou six militaires : deux officiers, un médecin et des gradés subalternes; aucunci vil, commerçant ou autre. L'inverse se présente aujourd'hui. Pas un

Une rue de Bammakou.

militaire, mais une colonie civile assez dense comprenant femmes et enfants. Quelques gardes-cercle, indigènes qui font l'office de sergents de ville, représentent toute la force publique. On ne se doute guère être en terre conquise.

Naturellement j'ai cherché le décor d'autrefois, un fortin aux murs revêches, tout en créneaux et en meurtrières, caractéristique de la situation de l'époque, dans lequel l'hospitalité me fut offerte. Il a été rasé. N'en subsiste qu'une allée, laquelle s'amorçait à l'entrée de la petite forteresse, et porte le nom joyeux de « Route de France ». Nous sommes tous arrivés au Niger par là... Mais combien n'ont pas pris cette route une seconde fois, pour le retour!

En compagnie de cette pensée mélancolique j'avais gagné la résidence de l'administrateurde Bammakou, lorsque dans les bureaux du rez-de-chaussée j'avisai un cadre accroché en bonne place. Singulière coïncidence et décoration murale plus singuhère encore, c'était le plan du cimetière européen de la ville. Des rectangles numérotés s'alignaient, portant un nom et une date. Et voici qui me retint. Sur les soixantequatre cases ainsi remplies, soixante dataient des seize années qui s'étendent de 1883 à 1899, années de la conquête, temps du manque de confort, du surmenage et des combats. Or, à partir de 1899, c'est-àdire quand les Européens affluent à Bammakou, mais aussi quand l'arrivée du rail au Niger permet une vie rationnelle, quatre cases seulement se remplissent. A approfondir ces quatre décès, il apparaît que trois s'appliquent, respectivement, à un tuberculeux, à un alcoolique aigu, et à un suicidé. Reste donc (pour environ dix années) un seul cas imputable, si l'on veut, au climat. Voilà une preuve par la méthode expérimentale, une preuve décisive, que ce climat n'est pas de principe contraire à l'Européen, si celui-ci mène une vie normale.

De fait, l'existence à Bammakou n'a présentement rien de commun avec la vie de la brousse. D'importantes constructions marquent les installations européennes et témoignent du juste souci de confort. Toutes les grandes maisons de commerce de l'Afrique

Bammakou : la Résidence.

occidentale ont ici un établissement» principal. De longue date elles savent que, par des facilités de vie, s'obtient un entrain plus grand du personnel, aboutissant à une plus grande prospérité commerciale.

Les célibataires ont fondé un cercle où l'on trouve journaux, revues, livres, rafraîchissements et d'aimables compagnons. Par ailleurs, le jardin del'hôtelrestaurant de la gare est pour tous un agréable rendez-vous, où, le soir, les robes claires s'entremêlent de smokings. Enfin la vie courante reçoit l'appoint si appréciable de la diversion, grâce aux passants assez nombreux, car Bammakou est sise au carrefour des routes du Soudan.

L'exploitation des gisements aurifères du Sud attire

des prospecteurs et autres spécialistes venus des quatre coins de l'univers, parmi lesquels les Américains, les Anglais et les Australiens ne manquent pas. Des touristes, jeunes Français émancipés des agences de voyage, commencent à prendre la route du Niger. Le monde de la basoche surtout envoie d'intéressants contingents, fils de notaires, futurs avoués, qui viennent jouir des lointains horizons sur la terre d'Afrique avant de se confiner entre les cartons d'un cabinet. D'aucuns, tout en flânant, s'inquiètent des entreprises qui pourraient être créées en ces pays neufs. D'autres, disciples de Nemrod, viennent tàter de la grande chasse, car en même temps que lièvres, outardes, pintades et autres gibiers inofiPensifs, le Soudan offre des coups de fusil de choix, éléphants, lions, hippopotames, panthères, etc.

Pour peu qu'il soit de mœurs sociables, chacun trouve accueil cordial et concours auprès des colons comme des fonctionnaires. Le Soudan se pique d'être, entre toutes, une colonie ouverte et accueillante. De bonne heure s'implantèrent officiellement de larges traditions d'hospitahté. M. Ponty comme le général de Trentinian se sont efforcés d'attirer et de favoriser les curiosités les plus diverses : quelle publicité meilleure pour ce pays que trop peu estimaient à sa valeur? Ainsi des artistes de renom tel, Aimé Morot, des hommes de lettres, des scientifiques, géologues, botanistes, ethnologues (quelques Tartarins

ce

288 Notre beau Xiger^

aussi) ont parcouru et parcourent encore le Soudan en mission de la colonie.

Il ne manque pas non plus de visiteurs étrangers parmi lesquels il faut mettre hors pair certaine mission ethnographique allemande, à la tête de laquelle se trouvait M. Léo Frobenius. En Allemagne, on avait paru attacher à cette mission une toute spéciale importance. Le Lokal-Anzeiger, journal berlinois particulièrement officieux, en commentait la significationences termes : « Des hommes politiques influents s'efforçant d'amener un rapprochement colonial franco-allemand, nous pouvons considérer l'entreprise de M. Frobenius comme un nouvel anneau dans la chaîne de ces événements. Il est le premier explorateur allemand qui visitera en cette qualité l'empire colonial africain de la France, et son expédition a le devoir aussi délicat que précieux d'entrer en rapports amicaux avecles autorités françaises dans ces régions. Les voyageurs allemands sauront s'acquitter de cette tâche avec tact et esprit de camaraderie, et nul doute que le caractère chevaleresque des Français ne la leur facilite. »

Avant de dire comment fut rempli ce programme, quelques mots sur la personnalité du chef de la mission. Pour ses débuts africanistes, M. L. Frobenius avait publié en 1898 de copieuses compilations sous le titre : Origines des civilisations africaines. Ensuite seulement, il s'avisa daller étudier sur

Bammakou. 289

place le sujet par lui traité, visita en 1904 le Congo belge et, vers la fin de l'an 1907, arrivait à Bammakou flanqué de deux collaborateurs, un photographe et un ingénieur.

L'ingénieur de cette mission ethnographique piqua grandement les curiosités. Non pas, certes, parce quelqu'un observa que les officiers allemands en mission à l'étranger avaient coutume de prendre ce titre anodin. Mais il n'existe ni usines, ni industrie au Soudan, pays d'élevage et d'agriculture. Alors quelle pouvait bien être la besogne de l'ingénieur de la mission? Et chacun de dire : en vérité, un collaborateur ethnographique eût bien mieux fait l'affaire. Vous objecterez que ceci ne regardait personne. Erreur. Toute l'administration se trouvait directement intéressée, car, dès son arrivée, M. Frobenius, déclarant ne pouvoir suffire à la besogne, avait réclamé pour des tâches ethnographiques la collaboration de tous les fonctionnaires de la colonie I

Oui, un beau jour, ceux-ci avaient reçu une brochure, imprimée, de vingt pages, ayant pour titre : Questionnaire de la Mission scientifique allemande. M. Léo Frobenius y demandait tout simplement de répondre à soixante-dix-neuf questions (avec sousquestions abondantes), rédiger un vocabulaire, remplir des tableaux de tatouages et autres signes, transcrire des fables et des mythes indigènes, enfin accompagner le tout de photographies et de cro-

290 Notice beau Niger.

quis. Pour comble, cet ensemble d'exigences visait non la seule peuplade au milieu de laquelle vivait le fonctionnaire sollicité, mais celui-ci était prié de se livrer au même travail sur encore deux autres peuplades de son voisinage. Un mois d'un labeur ininterrompu, — pour le moins, — voilà ce que M. L. Frobenius demandait à chacun, et pour... le roi de Prusse.

Les indigènes également connurent l'indiscrétion de la mission. A Bammakou elle s'installa en des cases qui lui avaient été louées par l'instituteur adjoint, un noir. Quand M. Léo Frobenius, après un séjour prolongé, quitta Bammakou, il oublia de solder la location. En revanche, il eut la gracieuse attention d'offrir au propriétaire son livre sur l'Afrique. Bien que le volume soit en allemand (qu'il ne comprend pas), le noir y attache un grand prix et se plait à l'exhiber. Sur la page de garde des Origines des civilisations africaines l'instituteur a écrit :

Bonne par un civilisé germanique,

M. Frobenius, en paiement de huit mois de loyer.

Des échos moins amusants sont parvenus sur le séjour de la mission dans la Boucle du Niger. Fréquemment les indigènes eurent à se plaindre des brutalités que les xVUemands leur firent subir au pas-

Bammakou. 291

sage, et de leur négligence à régler les achats et les services des gens qu'ils employaient. C'est ainsi qu'à Kouri, dans le Mossi, T administrateur se vit obligé de retenir M. Léo Frobenius et ses collaborateurs, jusqu'à ce qu'ils eussent réglé leurs porteurs.

Les indigènes du Niger ne connaissaient encore que les Anglais et les Français. Ils sont fixés maintenant sur les Allemands, et cela n'est peut-être pas une si mauvaise chose... Tout de même, les révoltes incessantes qui se produisent dans les colonies allemandes s'expliquent aisément, si de semblables mœurs y sont l'ordinaire.

Pour en revenir aux hôtes étrangers de Bammakou et du Soudan, et pour recueillir une note différente, il n'est que de parler des Anglais. En plusieurs points nos provinces du Niger sont limitrophes de leurs possessions. Les autorités des colonies britanniques entretiennent avec les nôtres les meilleurs rapports, et maints services s'échangent. J'ai dit ailleurs l'appui et le concours que les commerçants soudanais trouvaient en terre anglaise. Rien d'étonnant dès lors que, parmi les hôtes étrangers, nos voisins anglais soient les plus assidus, les plus nombreux, les plus aimés aussi.

J'ai rencontré pour ma part 1& fils du général Roberts, chasseur célèbre pour la collection d'antilopes qu'il a rassemblée dans le monde entier et qu'il venait compléter au Niger. On sait déjà que l'explo-

rateur anglais H. Savage -Landor y vint également. Un jour, à Gaô, on l'entendit appeler son domestique noir et lui dire : « Viens prendre ton ipéca ». Le médecin du poste, qui était présent, s'informa naturellement de son cas. « Oh ! répliqua tranquillement Savage-Landor, le cas est bien simple. Pour punir un indigène je ne le brutalise jamais. A-t-il commis des fautes répétées, je lui administre un vomitif. »

Des commerçants, des fonctionnaires et des officiers de la Gold-Coast, de la Nigeria et de Sierra- Leone, rentrant en Europe pour leur congé, aiment à prendre le chemin des écoliers, et font un crochet jusqu'au Niger, voire à Tombouctou. En effet, notre œuvre au Soudan a grande réputation dans les colonies anglaises voisines : toutes les difficultés qu'il nous a fallu surmonter, tous les problèmes à résoudre, y sont coimus mieux qu'ailleurs. Les uns et les autres veulent juger par eux-mêmes, qui de l'outillage moderne de la colonie française, qui de ses progrès si rapides, qui de sa facilité d'administration. Par-dessus tout officiers, fonctionnaires et commerçants sont émerveillés par la parfaite sécurité avec laquelle les Français et eux-mêmes circulent et agissent au Soudan, et quelles minimes forces militaires nous suffisent pour assurer cette sécurité.

Parmi nos hôtes anglais, le commandant Croomie, consul général d'Angleterre à Dakar, fut un de ceux qui parcoururent et étudièrent nos provinces du

Bammakou, 293

Niger avec le plus de soin. Ici et là j'ai trouvé son souvenir très vivace, pour ce qu'il se montra un joyeux convive, un compagnoa charmant, et aussi parce que, très curieusement, il nous vengea de certain mot bien connu.

Il avait une optique particulière pour juger des différentes régions du Soudan qu'il parcourait. Voulait-il exprimer qu'un pays lui paraissait fertile, plaisant, d'un bel avenir, invariablement il prononçait avec le petit accent que l'on sait : « C'est très bien. — Ce devrait être anglais ! » Plusieurs fois ce jugement lui vint, car plusieurs des fonctionnaires qui, successivement, l'accompagnèrent, m'ont répété le propos. Pourtant un jour, au Mossi, il fut moins laconique et éclata : <( Si l'Angleterre avait su ce qu'était le Mossi, je crois bien que vous ne le posséderiez pas. Pour l'obtenir, nous vous aurions fait n'importe quelle concession. »

Tout n'est donc pas sables, où gratte le Coq gaulois...

Me voici parvenu au terme de mon voyage.

Chemin faisant j'ai dit, sans aucune complaisance, le bien qu'il y avait à dire et j'ai noté de même les restrictions que la vérité imposait. Ai-je su montrer l'aurore d'une belle colonie française?

Telle est en effet la joyeuse vision que je rapporte du Niger quinze ans après mon premier voyage. Les guerres locales supprimées, l'esclavage aboli, partout règne cette Sécurité Française dont s'émerveillent les étrangers et qui, tout de même, est quelque chose de plus que la fameuse Paix Romaine, car elle implique, pour les peuples qui en jouissent, la joie de vivre. Et avant toute autre, c'est là l'impression qui m'est venue à me retrouver parmi les indigènes du Soudan.

Il en a coûté à la France un quart de siècle d'efforts, près d'un milliard, et la ^de de maint de ses enfants, pour jouer ce rôle de petit manteau-bleu. Mais déjà il est manifeste qu'elle ne l'aura pas joué en vain.

Le Soudan a hautement démenti ces pessimistes, adversaires de notre expansion coloniale, qui avaient représenté jadis que nos possessions, loin de contri-

buer à la grandeur de la nation, ne lui réservaient que diminution. Les frais de conquête et d'administra- ' tion devaient l'appauvrir ; les troupes d'occupation, qui manqueraient à la Métropole, devaient l'affaiblir.

Rien de semblable ne s'est produit au Niger. Par leurs impôts, les Soudanais acquittent aujourd'hui leurs frais d'occupation. D'autre part, notre commerce récupère petit à petit les frais de la conquête ; les statistiques sont là pour le dire : d'année en année croissent les chiôres des échanges. Voilà pour l'appauvrissement. Passons à l'affaiblissement. Il n'y a pas même une compagnie de soldats de France au Soudan. Toutes les troupes d'occupation sont indigènes ; les cadres seuls sont français, et encore en partie seulement.

Vienne une guerre européenne, et la colonie saura se défendre elle-même, si tant est qu'une nation européenne commette la sottise d'y envoyer un corps de débarquement. Un merveilleux réseau télégraphique sillonne le pays. Aux troupes permanentes s'ajouteraient bientôt d'innombrables réservistes, dès maintenant accoutumés aux appels. La valeur guerrière du Soudanais n'est plus à démontrer, et sous le climat natal il saura déployer une endurance que ne saurait égaler aucune troupe au monde. Dès lors, en quoi la colonie est-elle une charge pour la Métropole?

Or, voici que le Soudan apparaît, au contraire, comme une force nouvelle pour la France. Déjà nous

Dédicace. 297

avions appelé ses bataillons à Madagascar et au Maroc. Ils sont en Algérie aujourd'hui. Ils seront en France demain... au jour où nous réglerons nos vieux comptes.

En vérité, les pays du Niger constituent pour nous la meilleure des colonies, celle qui le mieux correspond aux particularités de notre nation. Nous ne saurions que faire d'une colonie de peuplement : la mise en valeur du Soudan ne demande pas d'émigrants. Il lui faut des individualités et des capitaux : c'est précisément de quoi nous pouvons disposer. Avec ses syndicats, ses coopératives, ses grands magasins, ses trusts, la vie moderne semble s'organiser pour écraser les individualités. N'est-il pas heureux qu'un exutoire s'offre à elles?

On voit assez que le véritable colon de nos colonies doit être l'indigène et que, pour nous, « coloniser >) signifie éduquer l'indigène. Pouvons-nous souhaiter populations plus intéressantes que celles du Niger? Nous ne nous trouvons pas en présence de peuples marqués profondément par une civilisation différente de la nôtre, ainsi qu'en Extrême- Orient par exemple. La matière humaine est neuve. Et elle se montre non seulement apte à recevoir notre empreinte, mais encore désireuse de l'acquérir.

En même temps que brave, le Soudanais est docile, laborieux et doux : le crime est presque inconnu chez lui. Il mérite donc au plus haut point

qu'on s'applique à son éducation. Déjà nous avons fait beaucoup. Les résultats que j'ai montrés nous encouragent à faire davantage. De l'avis des étrangers eux-mêmes, nous avons réussi au Pays des Noirs comme aucune autre puissance coloniale. Pourquoi? Notre mentalité répugne à l'exploitation brutale de ces primitifs, qui est le programme colonial de certaines nations. Ni le préjugé de couleur, ni la morgue ne sont notre fait. Il ne nous en coûte pas de nous mettre à la portée des noirs, de nous rapprocher d'eux. D'autres s'efîorcent de rester distants, visant à acquérir des sujets; nous nous appliquons à former des Français noirs.

Dans cette tâche le corps des administrateurs du Soudan est incomparable, et tout simplement admirable. Ces pages seraient mcomplètes si elles ne parlaient d'eux. « Tu es mon pèrel Tu es ma mère ! » telles sont les civilités que tout d'abord l'indigène adressait à ses chefs autrefois, et avec lesquelles il aborde nos administrateurs aujourd'hui. Rien mieux n'exprime tout ce que nos fonctionnaires sont pour les noirs, car de cette formule de politesse ils ont fait une réalité. Ils se montrent de véritables missionnaires laïques agissant et prêchant la bonne parole au nom de la France. Selon une légende stupide, nous n'aurions des colonies que pour y caser des fonctionnaires. J'oserai dire pourtant qu'au Soudan leur nombre est insuffisant, par rapport à l'é-

Dédicace. 299

tendue de leur tâche et à la manière dont ils s'en acquittent.

Et maintenant, toutes dettes étant réglées envers les vivants, selon le rite antique, faisons pieusement nos libations aux morts :

0 mes compagnons^ fils du peuple ou enfants de sang bleu^ qui êtes venus en Afrique Occidentale pour sa conquête militaire, ou scientifique, ou économique,

Et qui dormez à jamais sous les tropiques africains, chaque jour plus ignorés dans F oubli plus

profond,

A vous

Je dédie ce livre.

Il dit que s'est accompli le rêve de la patrie plus grande pour laquelle vous avez donné votre vie.

Reposez donc en paix, reposez joyeux!

Sur mon chemin je n'ai point oublié de vous porter mon salut, de lire vos noms, dans les cimetières;

Et de ces pèlerinages jamais tristesse ne me vint,

Car vos tombes clament la belle vitalité de notre nation !

Au lendemain de désastres rares, en des années mêmes où d'aucuns songeaient à faire disparaître la France de U ancien monde, vous Vavez agrandie d'un monde nouveau.

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