SUR LE NIGER
Caplure d'un laoïentin.
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OuadadougOLi et à Ouaïgouya les bêtes achetées dans le Nord du Soudan sont rassemblées et parfois engraissées. Elles ont été acquises chez les Nomades à un taux qui fera sourire. Pour le prix de deux côtelettes en France, on achète là-bas un mouton (lfr.50 à 2 fr. 50) ; pour le prix de deux roast-beefs on a un bœuf (15 fr. à 25 fr.). J'ajoute que si le mouton ne rappelle pas au gourmet nos prés-salés, en revanche, le bœuf ne manque pas de qualité.
Rendues à la côte, les bêtes ont presque décuplé de valeur! Elles y sont payées en belle monnaie d'or, et ceci est l'explication des livres sterling qui circulent couramment à Tombouctou et au Mossi. Pourtant, en dépit de son actuelle prospérité, l'exportation du bétail n'aura sa véritable portée que le jour où les chemins de fer côtiers permettront un transport rapide et sans déchet.
Au Dahomey, à la Côte d'Ivoire, et en Guinée, la France a amorcé, — sortes de tentacules économiques — des voies ferrées de pénétration vers le Soudan. De ces trois voies celle dont l'achèvement semble le plus urgent, pour l'élevage soudanais, est le chemin de fer du Dahomey. Parvenu au point de Parakou, il devrait être orienté d'abord vers le Mossi, plutôt que dans la direction de Karimama. On s'est, très justement, montré inquiet sur le fret de retour, éventuel à cette ligne. De vrai, la région de Karimama n'en donnera guère. Mais le Mossi en assurera toujours.
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Toute la côte africaine, depuis Dakar jusque loia dans le Sud, manque de bétail. Dès que le rail permettra de franchir aisément la zone dangereuse et onéreuse de la Grande-Forêt, des transports par mer ^iendront augmenter les demandes. Les bœufs nigériens alimenteront non seulement les colonies diverses du Golfe de Guinée, mais le Congo français, le Congo belge, et sans doute, l'Europe même, — quand sera achevée la ligne de Thiès-Kayes qui enfin rehera normalement le Xiger au grand port de Dakar. En Tétat actuel des choses, tout à fait impratique, des convois de bétail nigérien n'ont-ils pas déjà pris le chemin du Sénégal !
J'avais pressenti et écrit jadis qu'un bel avenir était réservé à l'élevage soudanais. J'étais loin, toutefois, d'entrevoir des horizons d'exportation aussi vastes. Mes courtes Mies s'étaient arrêtées à l'exploitation de la laine et des cuirs.
Les Européens du Niger n'ont eu garde de négliger ces indications. Des balles de laine et de cuir sont parvenues sur le marché français. Mais le commerce de ces deux articles n'est pas encore au point. Ce qui s'est passé pour la laine mérite toute curiosité : les faits se grouperont opportunément à côté de la lamentable histoire des aigrettes.
La laine valait au début 5 centimes le kilogramme. En moins d'une année, non pas les pasteurs, mais les commerçants firent monter les prix
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à 60 centimes, se jalousant, se bousculant en concurrence. Dès lors, le pasteur fut atteint de vertige à son tour. Au lieu des tontes coutumières, biannuelles, il en fît à tort et à travers. Ce ne fut plus de la laine qu'il obtint, mais un poil sans valeur. La marchandise se trouva grandement dépréciée sur les marchés d'Europe.
Pour les cuirs, la même concurrence rageuse se manifesta, qui faussa les prix. Par contre, on ne donna qu'une attention distraite à la préparation des peaux, qui parvinrent avariées. Et ainsi, dans les deux cas, avec de justes et excellentes données, on arriva à des résultats piteux et faux.
Une véritable leçon de choses se montre ici : le colonial imagine volontiers que Tinitiative et l'allant, le go ahead! suffisent dans les entreprises aux colonies, et que l'étude des questions, l'observation de certaines lois, invariables quels que soient les milieux ou les circonstances, y sont choses superflues ou accessoires. Plus d'une fois encore nous aurons à noter de semblables errements au Soudan.
La bergerie gouvernementale de Niafouké est destinée à remettre les choses en bon point. Les croisements des béliers algériens et espagnols avec les races indigènes vont améliorer les toisons. On s'efforce également d'y faire l'éducation du Nomade, lui montrant ses véritables intérêts, et le souci que nous en prenons. Après l'avoir dompté, on tente de l'ap-
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privoiser, de transformer le collaborateur contraint de notre œuvre en collaborateur conscient.
Présentement, certaines tribus acquittent plus ou moins régulièrement une capitation de deux francs. Les plaintes des sédentaires contre les Pasteurs deviennent rares. En quelques régions tous deux vivent sur un pied excellent, et le Nomade paie même une dime de pacage à ses ^"ictimes d'autrefois.
Je ne sache pas que des Nomades aient été jusqu'à envoyer leurs enfants à une école française. Reconnaissant notre force, ils s'iaclinent, mais s'attachent à rester en dehors de notre influence immédiate. Des symptômes dévolution se manifestent, néanmoins. Du fait de leurs richesses ils s' «embourgeoisent >^ du fait de leurs troupeaux grandissants ils s'alourdissent, sont contraints de limiter leur*s vagabondages, de se localiser, — ce qui, pour des Nomades, est la façon de se fixer. Les contacts avec nos autorités deviennent donc plus faciles et plus fréquents. Je me plais à répéter cependant : l'apprivoisement des Nomades sera tâche longue, très longue, et les à-coups ne manqueront pas.
Un jour, nous causions avec un vieux chef peuhl du Massina, Bokari Semba. très ostensiblement rallié à notre cause. Il suivait sa pensée, qui s'échappait en boutades brèves, et disait : « Nous marchions fiers dans la vie... Les temps présents sont bien sin-
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guliers. L'esclave n'obéit plus à son maître. Ni à la mère, la fille. Ni le fils au père. Je ne connais plus les grandes randonnées. J'ai oublié les razzias audacieuses. Tu me demandes ce que je deviens? Que puis-je devenir? je reste au cul de mes vaches! » Et il y avait beaucoup de mélancolie dans ce rude propos de berger...
Au confluent du Niger et du Bani était une petite île du nom de Mopti.
Sur sa berge, auprès d'un grand et bel arbre en coupole, se dressait il y a quinze ans une butte spacieuse, mais faite de terre et de paille, arborant un pavillon tricolore.
Cette butte est restée indélébile dans ma mémoire, pour quelque cbose de truqué, de macbiné, de fantastique par quoi elle me frappa au débarqué : deux fils, encore visibles, semblaient l'avoir descendue du ciel sur cette berge, deux fils en fer, lesquels la reliaient maintenant à deux directions opposées de l'horizon.
Ces fils étaient télégraphiques. Parconséquent, il y
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avait également sur cette île un télégraphiste, seul Européen de ces lieux. Lui aussi avait quelque chose de fantastique : la multiplicité de ses occupations ! C'était un sous-officier, un de ces admirables Maître- Jacques, avec lesquels nous avons, à leur naissance, constitué l'ossature de nos colonies. Quand le toctoc de l'appareil Morse ne le réclamait pas, il se muait en épicier, faisant des pesées de sucre, de café, de farine, de riz, de mil, de viande de conserve, etc. ! Car la hutte qui lui servait d'habitation et représentait en outre le bureau des postes et télégraphes, était également un magasin officiel où militaires et fonctionnaires de passage, Européens et indigènes, touchaient les rations nécessaires à leur route.
Entre temps, notre homme se transformait en Gouvernement, et initiait les noirs aux rouages variés de cette machine — tranchant des différends au nom de la Justice, percevant des impôts, en tant que Fisc, tenant des palabres comme un sous-préfet, rédigeant des rapports et dressant des états comme la foule des fonctionnaires. Pour brocher sur le tout, le sous-officier représentait aussi... l'Armée, ayant à sa disposition une escouade de tirailleurs soudanais. Enfin, n'oublions pas dans Finventaire de File, au fond du décor, un village de nègres qui se tenait à distance respectueuse de la hutte aux fils mystérieux et de l'Européen-protée.
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Voilà ce qu'était Mopti il y a quinze ans. Et File resta telle jusqu'aux environs de Fan 1902. En ce temps-là, on sut que le chemin de fer du Sénégal- Niger ne pouvait tarder d'atteindre son terminus dans la vallée de Niger, vous savez? ce chemin de fer dont j'avais dit, jadis, que sans lui toutes les richesses du Soudan demeureraient vaines. Alors, une nouvelle note fantastique se manifesta à Mopti : d'une année à l'autre, une petite ville européenne y surgit.
Il est opportun de constater qu'à Mopti nous sommes parvenus en arrière des Marches du Soudan, où la colonie fait des sacrifices d'hommes et d'argent. A l'abri de ces Marches, derrière les sabres des spahis, les fusils des tirailleurs et les carabines des méharistes, se sont développés et ont prospéré les centres de richesse du Soudan. L'un des principaux est la région de Mopti. Autour de ce point s'étoilent quelques provinces des plus productives : 31assina, Dienneri, Bourgou, Mossi, Segou, etc. Ce sont d'admirables pays agricoles.
Adonc en 1902, escomptant le prochain achèvement du chemin de fer, une grande poussée d'initiatives européennes se produisit dans la vallée du Niger. Au centre de régions fertiles, à mi-route entre le terminus du rail et Tombouctou, au milieu de la vallée du Niger, et au débouché de la riche vallée du Bani, disposant, en tous sens, de « chemins qui mar-
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client ». Mopti et son admirable position de stratégie commerciale apparurent évidentes à tous.
Et aussitôt les Européens prirent d'assaut la petite île.
La voici méconnaissable aujourd'hui. Tout d'abord, à la place de la hutte s'élève, précédée d'un corps de garde, de bureaux, et d'un agréable jardin, une confortable Résidence. Un administrateur, des commis blancs et des employés noirs y remplacent le sousofficier-protée. Autour de ce groupe officiel, spectacle infiniment charmant à mes yeux de colonial, se pressent àl'envi les maisons de commerce et leurs dépendances, entrepôts, factoreries et boutiques. Toutes les grandes firmes du Soudan ont un représentant ici. Mais ce qui m'inspire plus encore, c'est l'apparition d'usines. On a industrialisé le décortiquage du riz, trop lent et trop coûteux avec les procédés primitifs des indigènes ; par ailleurs, le coton a fait installer des égreneuses et des presses mécaniques. Je l'avoue, au risque du ridicule, j'eus un attendrissement devant la machine à vapeur du moulin qui blanchit et décortique le riz. Elle m'apparut comme le glorieux symbole d'une revanche, comme une récompense à ma vieille foi en ce pays que chacun proclamait une terre maudite...
Sur les berges, le Niger balance des chalands en fer et des remorqueurs à pétrole. Ainsi toute l'ile a été envahie, occupée, a disparu sous des constructions.
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Mais que dis-je? F île. Mopti n'est plus une île? Le progrès l'a transformée en presqu'île. Une jetée de deux kilomètres la relie maintenant à la terre ferme.
Cette jetée représente la tête d'une route de 700 kilomètres. La partie difficile de celle-ci se trouve à 40 kilomètres de Mopti où la chaussée serpente à travers des rochers et de gros accidents de terrain. C'est une Majesté, Alfa Makital, ex-roi du Dinguiraï, qui fut l'agent voyer de ce passage diffîcultueux. Il en vint à bout avec un outillage rudimentaire de quelques barres à mines, pioches et pelles, et puis une énergie intense : tels sont, au Soudan, les badinages des rois en exil !
Le reste de la route est en terrain peu accidenté, et, surtout, ferrugineux, ce qui a permis des travaux plus sommaires. Il n'en faudrait pas déduire qu'il s'agit d'une simple piste. Ces sept cents kilomètres sont une vraie route, kilométrée, avec des fossés, des ponts en bois, et, aux étapes, des campements ou caravansérails. De la sorte, on peut gagner fort aisément Bandiagera d'abord, le chef-lieu du Massina, puis Ouaïgouya et Ouagadougou dans le Mossi.
Par terre comme par eau, le commerce de Mopti rayonne donc au loin.
Le trafic des céréales, riz et mil, y tient la première place : chemin de fer et navigation à vapeur lui ont
permis de prendre tout son essor. Les provinces méridionales du Soudan manquent de vivres, leur population ayant considérablement augmenté d'une part, et de l'autre ayant négligé la culture pour s'adonner aux tâches, plus rémunératrices, de la récolte du caoutchouc et de l'extraction de l'or. Quelques chiffres diront tout l'attrait de ce commerce de grains. A Mopti, le riz décortiqué vaut 7 à 8 francs, le mil, 3 à 4 francs les cent kilos. A Koulikoro, tète de ligne du chemin de fer, ces prix se transforment, respectivement, en 25 francs et 12 francs.
Voilà des données qui jurent singulièrement avec les jugements d'antan, quand on estimait que <( le seul commerce lucratif du Soudan était celui des esclaves et des munitions de guerre », quand, parmi ses produits, on parlait de « quelques céréales sans valeur, insuffisantes à nourrir l'Européen ».
Peut-être se souvient-on également du colonel Frey statistiquant : « Sur 500 officiers du Soudan, 450 le déclarent un pays sans ressources, de longtemps sans avenir d'aucune sorte ».
Les années lui ont apporté le jolus piquant des démentis. Sait-on qui envoie au Soudan d'incessantes recrues? L'élément militaire...
Oui, d'année en année, des officiers ou des sousofficiers viennent grossir le rang des commerçants. Préalablement, les uns et les autres ont fait dans le pays des stages qui leur ont appris à le connaître et,
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sans doute, à estimer ses ressources. Les officiers se font mettre en congé. Il en est de toutes les armes, infanterie, cavalerie, artillerie, voire de l'armée de mer! Un ancien officier de marine opère sur le lac Débo. Un ancien officier d'infanterie s'occupe plus spécialement du commerce de plumes d'autruche à Tombouctou. Un ancien officier d'artillerie s'adonne au caoutchouc dans le Sud. D'autres s'intéressent aux mines d'or, etc.
Quant aux sous-offîciers, ceux que le Soudan a séduits s'y installent aussitôt terminé leur engagement quinquennal, et font fructifier leurs petites économies grossies de leurs pensions. Avec ces moyens modestes, et un peu de crédit, certains se sont trouvés en peu d'années à la tête d'établissements considérables, possédant chalands sur le Niger, et convois de voitures sur les routes.
L'administration civile, pareillement, laisse échapper des transfuges. Tel qui pratique le commerce du bétail entre le Mossi et les pays côtiers, est un ancien commis des postes et télégraphes. Tel autre qui a débuté, il y a huit ans, avec quelques milliers de francs, et possède aujourd'hui trois comptoirs sur le Bani, ainsi qu'une fortune convenable, est un excommis d'administration. A chaque instant, au surplus, des employés de grandes maisons de commerce s'installent et opèrent à leur compte.
Cependant, tous les tempéraments que le pays a
conquis, et qui, pour cela, y voudraient faire carrière, ne se reconnaissent pas des aptitudes commerciales. De là un autre chassé-croisé, celui de l'armée et même du commerce, vers les cadres administratifs de la colonie. Nombre d'officiers démissionnent et sont nommés administrateurs. Un commandant du génie de haute valeur a quitté l'épée pour devenir directeur des lignes ferrées et de navigation du Soudan. Des sous-offîciers et des employés de factorerie sollicitent les secondaires des emplois civils.
Revenons au commerce de Mopti. Quelques curiosités s'y laisssent glaner encore.
A côté des Européens, une dizaine de Marocains se sont installés dans ces parages si éloignés du Maghreb. Le trafic du sel en gros est la base de leurs affaires. Mais surtout le commerce indigène proprement dit mérite attention.
Les gagne-petit et les colporteurs (dioulas) ne le composent pas uniquement, comme l'on pourrait croire. Il existe de grands commerçants nègres, qui ne le cèdent en rien aux importants des négociants européens. Je vais esquisser la silhouette de l'un d'entre eux. On verra combien les concepts simplistes de « sauvages » et de a boisd'ébène » correspondent peu aux noirs du Niger.
Dianguina-Koné est installé à Kaka, sur les bords du Bani. Il trafique de tout, marchandises européennes comme produits indigènes, et envoie aussi bien des
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céréales au chemin de fer que des bœufs chez les Anglais de la Gold-Coast. Il possède une véritable flotte dans la vallée du Niger. Quarante grands chalands, montés par 8 à 10 hommes chacun, sont continuellement en marche pour lui entre Tombouctou, Mopti, Dienné, Sofara, Kaka ou Koulikôro. Une fortune liquide de plusieurs centaines de mille francs lui permet de spéculer sur le sel (l'un des principaux articles du commerce soudanais) et d'en accaparer de grands stocks. Et ce nègre taille volontiers des croupières aux Marocains, ses concurrents. Il commande, directement, en France ses marchandises européennes. On lui demandait un jour comment il tenait ses écritures, sa comptabilité. « Dans ma tête, » fit-il bien simplement.
La famille de Dianguina-Koné est nombreuse comme ses affaires. Il est le père actuellement d'une quarantaine d'enfants. Je dis « actuellement », car la polygamie ne permet jamais de donner des chiffres définitifs en ces matières. Cette progéniture multiple lui est un appoint admirable dans son négoce. Il la dresse avec une méthode qui est à noter. Les jeunes font apprentissage auprès de leur père, à Kaka. Les aînés vont diriger, tour à tour, les comptoirs qu'il a établis un peu partout dans la vallée du Niger. Tour à tour également ils efî'ectuent des voyages d'affaires à travers le Soudan et jusqu'à la côte. Ainsi stylés, les jeunes gens deviennent à la fois des hommes utiles et
des auxiliaires précieux. La mentalité de ce parvenu nègre pourrait être comparée avec celle de nos parvenus européens ou américains, sans trop de désavantage, n'est-ce pas?
En juin 1907, Dianguina-Koné se mit en tête de parcourir le monde, encore qu'il cheminât déjà dans la seconde partie de la vie. Quand un musulman est piqué par la tarentule des voyages, son terminus est invariable : il met le cap sur La Mecque. Notre Soudanais prit donc la route d'Arabie, mais au vieil itinéraire des pèlerins, par le lac Tchad et l'Egypte, il préféra la route moderne aux longs détours, par Dakar et la Méditerranée, avec chemins de fer et paquebots. Vous pensez qu'il voyagea en nabab, ainsi que sa fortune le lui permettait, peut-être en roi nègre d'opérette? Il partit discrètement, et tout seul, ne s'accordant que le confort des honnêtes gens. Crochet sur Marseille et arrêt, le temps de prendre un peu de repos et de causer avec ses fournisseurs. A La Mecque il faillit attraper la peste. Les siens étaient tenus au courant de toutes ses étapes par des télégrammes et des câblogrammes qui furent le grand luxe de son voyage. Après treize mois d'absence, discrètement il réintégra Kaka, et, comme s'il venait de visiter un de ses comptoirs lointains, reprit le courant de ses négoces.
On apprendra sans surprise que Dianguina-Koné, tels les autres grands commerçants noirs, nous est
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totalement dévoué, en raison de la sécurité personnelle dont il jouit, et de la paix qui favorise si bien ses affaires — toutes choses inconnues à ses collègues et à lui, avant la domination française.
J'entends beaucoup parler, à Mopti, de certain colon. Il jouit dans la région d'une popularité du meilleur aloi, parmi les indigènes et auprès des Européens. Les premiers le nomment Cheffou, les seconds le Roi de Mopti. Il habite une île voisine de, Mopti, et en aval. Je vais aller causer avec lui.
Une pirogue, et dix minutes : nous accostons. Près de l'eau, une maison en pisé, selon les matériaux locaux, mais agréablement ornementée, forme un plaisant tableau avec de grands arbres qui jonchent d'ombre bleue ses abords. Je franchis le seuil à la coloniale, sans attendre que quelqu'un vienne m'annoncer, et, vaguant d'une pièce à l'autre, je finis par tomber sur un quidam auquel je me nomme.
— Inutile î me fait-il aussitôt. Je vous ai reconnu. ..
Mais vous? Vous ne vous souvenez plus de moi, à ce
que je vois. Hé! Hé! »
— « Brigadier Mourot... A Dioubéba... Chef de gare... »
— « Voyons! Le boudin!... Cet exceUent boudin dont vous nous avez régalés mon camarade et moi, il y a quinze ans... On ne savait plus ce que c'était que du boudin! Nous en avons parlé longtemps, et de vous aussi! »
Certainement son souvenir me revient petit à petit. Non à cause du boudin, par exemple ! Dans le fin fond des remembrances il me réapparaît associé à un... hippopotame. Parfaitement! C'est un type que j'ai crayonné ainsi dans mes notes d'autrefois :
« A Dioubéba où se termine le rail, je trouve deux Européens , un brigadier d'artillerie faisant fonctions de chef de gare, et un sapeur qui, tout en le secondant, s'occupe du télégraphe. Ils vivent là parfaitement heureux, à ce qu'ils assurent. Ils sont mariés (à la mode du pays) avec de petites indigènes très gaies qui se font mille gentilles manières.
« Leur société est complétée par Bibi, un jeune hippopotame naguère capturé et très bien apprivoisé maintenant. Avec une discrétion insoupçonnable chez un pareil animal, pour ne gêner en rien ses maîtres dans leurs occupations, il passait ses jour-
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nées au fond de la rivière. Voulait-on s'en amuser, on allait sur la berge et on appelait : Bibi! Bibi! Bientôt la tête rose de Bibi émergeait et vous cherchait de ses petits yeux noirs, puis frétillant et ruisselant, il accourait se faire caresser i. »
D'une minute à l'autre nous voilà intimes. Des copains de quinze ans, vous pensez! Et puis il y a entre nous ce boudin, rare festin dans le Soudan vierge d'autrefois, ce boudin d'antan qui exhale jusques aujourd'hui l'encens de la reconnaissance!
Des cigarettes, des verres, des bouteilles, les coudes sur la table, et je bois... ses paroles.
« Tout de même, comment me trouvez-vous après quinze ans passés au Soudan? commence-t-il. N'ai-je pas l'air d'attaque, hein? Jamais de fièvres. Une seule chose me turlupine : des symptômes de goutte. G^est pourquoi je trinque avec de la grenadine. L'alcool est radicalement supprimé. Et ça va beaucoup mieux. La goutte, c'est la seule chose pour laquelle j'aie vu le médecin depuis que je suis au Soudan !
« Croyez-vous qu'on leur a assez monté le coup, en France, avec ce croquemitaine de pays? Que j'ai ri souvent, à lire les esbrouffes et les lamentations publiées à son sujet! Ah! la « terre de mort ». Ah! « l'infernale fournaise ». Ohé! les serpents venimeux