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LES RIVES SANGLANTES DU NIGER. 3M

iôty vengeai » En effet le bruit de la fusillade a^^ant Hé perçu par les patrouilles circulant aux environs de a ville, le lieutenant Boiteux et un autre Européen ivaient bondi sur les deux seuls chevaux présents. Suivis au pas de course par leurs laptots, ils avaient ejoint les hommes voilés qui dutent abandonner [uinze de leurs cadavres sujr la route.

Le plai$ir d'âtre fier récompense, ici» le touriste rançais qui s'arrête sur son méhafi, aux côtés d'un olonel Sadorge, ou d'un colonel Roulet, d'un lieutelant Galet-Lalande, d'un lieutenant Ranc, de leurs amarades^ en écoutant les récits très simples de ces oldats. Et ce plaisir- là, celui de savoir la Nation mère e telles .âmes, ne vaut^l pas à lui seul tous les autres laisirs du beau voyage ? Avec quel orgueil saint on vance ensuite, la bouche ouverte à l'air tiède, par ette contrée de sables et d'arbustes poudreux, vers I capitale de nos conquêtes libératrices.

Après la dtine d'Amadia, le touriste a dépassé le Seuil du destin des vierges, » Fina*Kadar-el-Abkâr.

cette place en 1448, périrent trente filles de juris- >nsultes coraniques, mises à mort sur Tordre de >nni-Ali, parce qu'elles ne pouvaient davantage rjBkiicer dans le sable, étant venues déjà deTomboucu à Kabarapour satisfaire un caprice du vainqueur, lis» ayant dû repartir à pied dans la mollesse brûate du désert. Cette route a bu trop de sang, que usèrent tour à tour, au xin' et au xiv* siècle, les andii^gues de l'empereur Khan-Khan-Moussa, les

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Songaïs des Dias de Gao, au xvi* siècle, les Marocains vainqueurs des Annas qui, terrifiés par les arquebuses, jetaient contre terre leurs boucliers pour s'y accroupir, et tendre le cou aux égorgeurs. Au vm\ les armées des pachas et les escadrons des Touareg n'épargnèrent ni l'âge, ni le sexe, ni le savoir.

Pas une éminence, pas une courbe qui ne suggère au guide les souvenirs d'un meurtre célèbre, d'un massacre historique. Sur la fosse d'un marabout assassiné, un arbuste a poussé dont toutes les branches arborent des centaines de chiffons qui prouvent la piété des fétichistes «comme des musulmans. Les carcasses d'animaux dévorés brillent de-ci de-là, dans la poudre. Le paysage de dunes ondûleuses^ et d'arbus tes roussis se perpétue. Le silence des humains souvent dure. On ne perçoit alors que les foulées plongeantes des méharis, le cliquetis des gourmettes aux mors des chevaux, le trot de l'escadron. Un vautour plane et s'éclaire, plus roux dans le soleil. Un berger pouss? l'indolence de ses moutons. Une Songaî à Iroià houppes et chargée de bijoux presse, de sa jambe au lourd anneau d'argent, le flanc docile de sa bour rique.

Quelques dunes encore avec les couleurs diverses A leurs arbustes roux, verts ou secs.

LES VISAGES DE TOMUODGTOU. nî-l

Brusquement, le terrain se dénude. II s'affaisse. Il lécouvre, sous Tincandescence du firmament, la ligne crise d'une longue ville aux façades graves; et, plus loin, l'espace infini du désert qui vibre, qui scintille.

Ici' la joie de l'Afrique s'est tue. Ce visage mural iu Sahara porte le deuil d'une histoire continûnient tragique. Il n'est que du silence dans la lumière souveraine. Sournoisement l'épaisseur du sol meuble îtouife les bruits. Plus on s'avance, plus s'accroît, dIus vous oppresse, plus vous stupéfie, l'impression le grandeur sévère. A demi submergée par les vagues le sables, la capitale leur résiste, de tout son effort [ui s'allonge, qui s'étend, à la mesure du ciel et de la Brre nus.

Depuis l'an mil, où des Touareg installèrent ici un ivouac, afin de gagner à l'échange de leur sel contre îs marchandises de Kabara, que de guerres ont mêlé e sang ces quartiers aveugles, clos et muets I Seules la 3iinerie des clairons, et les voix militaires de la France smblent ressusciter la vie qui allait mourir, au fond es rues tortueuses, derrière les portes ferrées, touiizrs entaillées par les glaives et les lances des envahis- 3iirs. Bleue comme la mer, blanche comme le soleil,

rouge comme un baiser, nos trois couleurs chantent ici les phases de leur épopée accourue sur les flots pour affronter les feux de l'Afrique, et embrasser fraternellement les races faibles.

Passé le champ de courses où nos officiers s'entraînent et encouragent rémulationties cavaliers maures, passé la tribune des parieurs, un bastion angulaire du fort, à gauche, élève dans la clarté les ombres de sentinelles en armes. L'escorte longe la défense. Les éclaireurs débouchent sur une esplanade. Les escadrons tournent en bel ordre, pour l'admiration figée d'une marmaille attentive, d'une foule aux visages de fer, en ses plis blancs, en ses plis bleus, devant les arcades roses d'un marché populeux. Au premier rang il y a les sourires ironiques des Maures et des Touareg. Ces maîtres dépossédés font obligatoirement le salut militaire. Sous leurs chevelures abondantes, deux par deux, ils posent enlacés. Un bras se place sur l'épaule de l'ami', l'autre se cramponne à une fine lance de cuivre et d'acier. Celui-ci, par habitude, applique la plante de son pied gauche contre le mollet de sa jambe droite; attitude ordinaire de repos. Et tous dévisagent ces gens étranges) pas très beaux, qui sont venus de si loin, en si petit nombre, qui ont tant fait.

La halte a lieu entre deux palais, celui dii colonel, celui de l'administrateur. Imposants édifices langes et carrés, à deux étages d'arcades, et qu'assiègent les plaideurs, les solliciteurs, les réclamants. Des baliveaux grandirent au cœurdel'humusimporté, dontles

jardiniers noirs soignent, arrondissent et arrosent les tas précieux.

Sur les parterres de l'administrateur s'épanouissent le puissants aloès et d'autres plantes africaines. De la fraîcheur circule par les galeries. Dans le courant l'air pendent les gargoulettes pleines d'eau pure. Des gouttes se forment que cueillent, au vol, les oiselets labitant aussi la maison. Us pépient dans le bureau les afîaires indigènes, le tribunal et le corps de geu'de, lans le coin où les marchands obséquieux déploient eurs boubous brodés, leurs armes de panoplie, les ielles, harnais, portières et tapis du Maroc.

Que Ton gravisse promptement l'escalier d'argile )ien crépie, que l'on gagne la toiture plate, que Ton i'accoude en fermant les yeux sur la balustrade, puis, [u'en les rouvrant, on dirige le regard d'abord sur la ner de sable, vers la silhouette de la caravane loinaine, vers le groupe des méharis agenouillés contre 3S dômes en paillassons des nomades, vers le fau* lourg de grandes ruches collé aux courbes de la une ; enfin qu'on respecte la sévérité de la ville en a longueur avec les pyramides saintes de ses trois losquées debout, pour la foi de quatorze mille, et, arfois, de vingt mille fidèles en méditation sous îurs terrasses blondes, sèches et vides, derrière les lurs de leurs maisons épaisses, basses, lourdes, gencées, chacune, autour de la courette que font Btentir les coups sourds du pilon à mil ; et l'on com^ rendra toute l'histoire de cette Oipitale, fille des

espoirs conçus par les chameliers vendeurs de sel saharien, et par les batehers vendeurs de Tor mandingue.

Le soleil qui dessèche l'argile de ces terrasses vides, l'effrite et la pulvérise entre leurs parapets rectangulaires s'emboîtant ou s'entremêlant à l'infini, ce soleil n'éclaira point, durant les premiers siècles de la cité, une étendue si considérable de maisons blondes aux coins obliques, de façades à merlons et à obélisques, de rues tortueuses sous les gargouilles, de porches crénelés, de murs innombrables et défensifs, de constructions trapézoïdales, de remparts lointains, de quartiers uniformes, de faubourgs en paillotte, à demi noyés, là-bas, dans la lumière des sables. L'azur aveuglant du ciel n'a pas toujours encadré les blondes pyramides de Djinguer-Ber et de Sankoré toutes hérissées de poutres en saillie, et qui s'offrent si noblement à la vue du touriste comme les sommets nécessaires de cette ville géométrique, de cette ville aux lignes roides, faite de murs qui découpent le ciel, selon leurs masses sommairement polyédriques, accolées sous un ensemble de toitures en paliers où seuls, un pot terne, une natte incolore, attestent,, de ci, de là, quelque probabilité de vie humaine. Bien moins que n'en évoquent les objets latins survivant parmi les ruines de Pompéi. Cet horizon de sables mon-

tueux et de buissons rabougris n'a pas toujours encerclé, de son atmosphère onduleuse, un si formidable ensemble de logis compacts et pressés pouvant

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défendre, coatre la chaleur, contre l'eanemi, cinquante mille personnes, et davantage, soixacte-dix mille, a-t'On supposé.

I Pour apprendre toute l'évolution de la capitale saharienne, il faut quitter le spectacle de cette ville grandiose, sévère et muette, déserte en apparence comme l'aridité sans limite des dunes. Après un repos des yeux dans l'obscur de quelque salle propice, éventée, garnie de couleurs sur les tentures soudanaises, sur les coussins en cuir, et de lueurs sur tes aciers des armes touareg, sur les cuivres des tasses et des aiguières marocaines, il faut se rendre au puits voisin. Vers l'an 1100, il fut le lieu favorable aux premiers campements, la raison du choix décisif, pour laisser, en cet endroit, comme garde permanente, la famille d'une aïeule avisée. Tin-bok-tou, en berbère, signifierait peut-être h place de la vieille. »

Au moment de la crue, le courant du Niger, si elle est forte, pousse, non loin de ce lieu, à l'ouest de la ville, une quantité d'eau. Elle s'avance, depuis Kabara, dans une assez longue dépression du sol, et laisse, après la décrue, une série de tacs, d'étangs, de mares, de Saques. Le liquide ne se corrompt pas, de longtemps, dans ces récipients de sable pur. Il se filtre et s'infiltre, reparaît, de ci, de là, au creux d'entonnoirs naturels dont les parois, transformées peu à peu en humus, se sont recouvertes d'herbes et de buis: sons. Même des rûniers y poussèrent, obliques et courbes avec leurs éventails verts au sommet. Même

le feuillage verni d'un dioubalé épanouit son dôme audessus de la flaque qui miroite dans le fond du puits. Nues jusqu'à la ceinture, violâtres conmie l'encre, des jeunes filles bellas descendent par le sentier mobile, plongent leurs jarres, les remplissent, les changent sur l'épaule ou sur la tête, et remontent, la face digne, entre leurs cadenettes, leurs pendeloques d'ambre, de piécettes et d'anneaux en ivoire, et le front ceint de diadèmes en perles. Telles, sans doute,.eUes allaient et venaient sous l'œil de la vieille conmiise à la surveillance du puits par les Touareg du xn* siècle qui, de Tegazza ou d'ailleurs, apportaient là, vers la saison de la crue, aux flancs de leurs dromadaires, les planches de sel extraites, par leurs vassaux soninkè de Ghana, dans l'espoir d'échanger cela contre de l'or en poudre, de l'ivoire, du mil, et des bandes tissées, ainsi qu'on faisait alors, un peu plus loin, à Tirakka.

A suivre ces ménagères, ces femmes songaîs <^i marchent droites sous la grande calebasse humide écrasant leur cimier de trois houppes, et plissant leur front cerclé de verroteries, leur figure ornée d'une boucle en or qui perce la cloison nasale, on atteint, derrière cette théorie de sveltes créatures aux belles jambes, aux bras fins, aux échines souples, les haies en épines sèches d'un quartier belle. Des pieux fichés dans le sable soutiennent, à quelque distance du sol, un dôme de paillassons cousus ensemble. Là-dessous, dans lejcourant d'air, des hommes conversent, accrou-

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pis. Debout* en leurs tuniques bleues, d'autres surveillent les chameaux agenouillés, les poules qui picorent, les chevreaux qui cabriolent. Deux ou trois nattes, des pots de terre, des selles (rallahs), en bois et eu fourrure de mouton, pour les méharis, quelques sacs de cuir servant de coussins^ voilà tout le mobilier de ces gens dont la garde-robe, pagnes bigarrés, boubous bleus et braies de lustrine, s'étale au soleil, sur Tarène, après la lessive.

Ni les Maures, ni les Touareg ne semblent mieux logés. A vrai dire, cela n'indique point un état correspondant de biarbarie. La nécessité de se mouvoir sans cesse, pour un peuple de pasteurs et de chameliers, dans une région de très maigres pâturages bientôt tondus, contraignit toujours ces hommes secs et sobres, sans grands besoins, à considérer leur demeure comme provisoire. Par ailleurs, le climat n'invite point à se créer des abris solides, immuables. Un courant d'air, sous une tente brune que des piquets surélèvent, assure le maximum de l'aise à des Berbères et à des Sémites que le soleil rôtit, éblouit, noircit depuis tant de siècles. Aussi voit-on de nobles figures de Maures et de Touareg majestueusement appuyés sur leurs fines lances d'acier à volutes de cuivre, et beaux comme des Antinous méditerranéens, se glisser sans honte sous les arceaux de bois soutenant les paillassons de leur fragile coupole.

Autour d'eux, les dromadaires baraqués, les moutons en masse, les chèvres éparses, l'essaim des captifs

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OU serviteurs empressés à leur besogne, les planches de sel grisâtre étalées ou en piles, signifient assez l'opulence du maître. Le respect lui vient qnï lui paraît dû. Lui-même se contente, pour parure, des sachets en cuir à gris-gris pendus sur la poitrine, parmi son porte-monnaie et son sac à tabac, au bout de lacets. Les broderies linéaires en fils de couleur qui parent ces objets suffisent à la coquetterie virile, outre des bracelets de cuir rond, de marbre ou de verre enfilés au-dessus du coude, sous le biceps qu'ils pressent. Car elles sont misérables et sales, les loques dont ils se masquent pour ne pas être appelés « mangeurs de mouches », pour éviter plutôt l'absorption des sables que le vent promène, et qui s'introduiraient dans les poumons. Le coton bleu très nfiroitant du long scapulaire pendu devant et derrière le cavalier déteint sur l'ambre de la peau. C'est un luxe. Les braies tournoient, larges et à plis, jusqu'aux pieds nus dont l'orteil traverse une bague d'argent. Au poignet très fin un bracelet de cuir encore attache la dague et son fourreau savamment cousu, parfois artistement composé de pièces bleues, noires et pourpres, toujours joint à un pommeau £n forme de croix. Probablement ces formes furent copiées sur celles qui furent laissées en Tunisie, ou au Maroc, soit par les Byzantins lors de la conquête arabe, soit par les Croisés morts autour de saint Louis, soit par les Espagnols prisonniers des Maures. Le bouclier en peau de girafe a d'ailleurs l'indéniable apparence d'un écu de che-

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valier latin. Juchez ces Touareg sur les grands dromadaires blonds qu'ils dirigent de Torteil posé contre le cou aux flexions de cygne, et aussi par une cordelette fixée au naseau. Imaginez cet escadron accourant, les boncliers au soleil, les glaives en l'air, les lances tendues comme au tournoi, dans un nuage qui roule avec les colères hurlantes des impulsifs, des orgueilleux et des cruels, ainsi qu'ils apparaissent encore à rheure de la fantasia, et vous évoquerez la terreur qu'inspirèrent toujours leurs faces masquées, enturbannées, leurs élans fous, obliques sur le sable, sur rétendue sans refuge.

Us ont peu changé. Les voici dans leur quartier, non loin du puits. La brise colle les étoffes bleues et blanches à la maigreur de leurs grands corps. Devant leurs cases en coupoles, des femmes gravfe, les seules Africaines qui commandent, adoptent des attitudes en leurs plis longs. Bleuies par l'antimoine, les paupières et les lèvres sont immobiles dans les visages droits entre les tresses de cheveux luisants qui s'emmêlent avec le corail, les perles, l'ambre et l'or des colliers puniques. Reines du campement et de leurs époux monogames, elles ordonnentdu signe aux concubines, aux servantes. Ainsi la Vieille-du-Puits devait, ici même, diriger sa famille et les gardiens du lieu choisi.

Longtemps Tombouctou n'a présenté d'autre aspect que celui de ces campements denses et populeux, séparés par de larges espaces. Les sacrificateurs y égor-

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geaient les moutong, pendus aux fourches des arbustes grêles, avant de les dépouiller, de les dépecer, de jplacer les morceaux pantelants sur les branches sèches que soutiennent deux petits murs en banco, puis que le feu tord. Au delà se hérissaient le village soudanais, ses ruches géantes, ses clôtures enfermant les demeujres de famille à cinq ou six cases chacune et qui d^orgeaient leurs marmailles devant les mères allaitant, sur des trépieds, devant les aïeules squelettiques filant le coton de leurs minuscules quenouilles égyptiennes. Entre ces deux sortes de quarlf«rs« les tmtts de commerce montées, comme elles le sont aujourd'hui, sur des perches en arceaux, s'alignaient dans l'esplanade. Et la foule des acheteurs, des vendeurs, jasait. Les visages d'ambre et de bronze entamaient la dîscusshm des grande! affaires, sans négliger de choisir les ustensiles de la Méditerranée r ni les produits du Soitdan accumulés sous les tentes, ni les mille friandises et comestibles étalés contre terre sur des pans de colonnade, par les villagepises en ligne.

Cette foule à grands, plis, à face de topazes ou de fonte circule, comme à l'origine, comme elle dut circuler, ailleurs, dans le temps où Carthage dominait l'Afrique du Nord.. Sous leurs tignasses abondantes, les Sémites se pron^nent en tuniques bleues, deuxpaar deux, comme si rien n'était changé depuis la mort des Barea et des Hannon. La jambe une, le sourire ironique, les yeux malins, ils gardent l'alhire des maîtres. Maftres du passé, maftres du futur, s'ils ne sontpoint

ceux du présent. Le salut militaire qu'ils adressent aux Latins leur semble burlesque évidemment. Notre victoire, c'est Terreur de Baal- Allah pour un jour, une semaine, un mois, un an. Comme auparavant, les Songaîs s'effacent devant eux. Cependant les Songaîs ont toujours été ici les vrais possesseurs sous leurs élites d' (c Armas )) berbères, fils de Lemtas chrétiens* venus de la Cyréntâque après l'invasion mahométane. Aujourd'hui encore, à soixante mille, ifs entourent les six mille Maures de l'Azouad et les vingt-huit mille Touareg dans le cercle de Tombouctou. Pour un peu, ces Numides Tenguérérif s et ces Puniques de l'Azouad recommenceraient à prendre ce qui leur convient dans le marché parmi ces tas d'antimoine, parmi ces mottes de karité, parmi ces lampes romaines, ces scies triangulaires, ces pièces d'étoffe, ces boubous' suspendus aux voûtée de nattes, ces noix de kolîa, ces bottes et ces babouches marocaines, ces viandes cuisant sur des branches enflammées. Solides, rustiques, les femmes maures habillées, comme la vierge Marie, d'un voile bleu qui couvre à demi leurs bandeaux ou leurs tresses, sont méprisantes à l'envi pour les Songaîs à trois houppes, bien plus fines cependant, bien plus ôexueuses sous le boubou blanc qui vole, bien plus prêtes à un sourire de leur visage penché qui comprend et qui se joue de l'interlocuteur en toge neuve, une main sur le sabre.

b'extrôme sensualité des femmes arabes les rend attentives et pudiques. Elles baissent le velours de

leurs cils sur des yeux qui guetteraient, qui dévisageraient, qui s'insinueraient dans ceux du Marocain au turban, du Maure à l'imposante perruque, de notre soldat casqué, galonné. Cependant, tête basse entre des boucles d'or, des anneaux d'ivoire, des boules d'ambre, la |Counta s'esquive. Elle cache satêteenve- • loppée de cotonnades ténébreuses. Elle agite ses pieds luisants. Les vingt saehets à gris-gris dansent sur sa poitrine émue. Les femmes arabes, ici, ont, chez les négociante des caravanes, une réputation de beauté que contredisent à peine le nez fort et les narines mobiles, la bouche épaisse en dédain, la rusticité des mains grandes et rugueuses. A en croire la rumeur publique, de riches personnages se ruinent pour obtenir le droit très onéreux de les aimer. Une partie de l'argent gagné à'Tombouctou remplit les coffres de fer et de cuir à serrures énormes de ces courtisanes. Il en est qui réclament un don de quinze louis avant d'accueillir les hommages d'un admirateur.

Les femmes mauress^les méprisent un peu. Sévères, leurs yeux, sous le froncement des sourcils, se détournent. Elles vont à leur quartier de chaumières coniques, où de belles nattes tendues ombi^agent, l'accès des portes hautes. Dans les intérieurs, les cuivres des aiguières brillent, ceux des plateaux, les aciers des lances, les ferrures des cassettes. Des bracelets d'ivoire ceignent les poignets des jeunes ûlles indolentes. Sur une selle, deux manuscrits de poèmes arabes demeurent ouverts pour l'étude anxieuse d'une

jeune dame souriante, en pagne, et qui se tient la gorge dans les mains croisées.

Même quand la prospérité nouvelle de Tombouotou eut réduit à rien la vie commerciale de Tirakka, célèbre par ses tortues et ses termites, port ancien sur le Niger, ces villages berèères en forme de paillaissons, ces villages songaîs de grandes ruches pressées, ces villages maures de chaumières coniques, ces foires permanentes aux boutiques de nattes, furent les quartiers divers de la cité primitive. Tels ils subsistent aujourd'hui avec leurs marchands et leurs cultivateurs, leurs nomades et leurs caravaniers du Nord que pacifie, que concilie le Français leste, affable, indulgent sous le casque, en son costume de Pierrot frais.

Dès le xu*' siècle, pourtant, sous la paille des toitures, se développa toute une vie de riches cachant leurs trésors et de guerriers convoitant le butin. De Ghana, au nord, comme deDjenné, au sud, de plus en plus, affluèrent, dans ces villages unis, les objets ingénieux de la Méditerranée latine et arabe, les produits naturels du Niger mandingue, peul, songaï et saracolé . Alors, san& doute, les marchands comment ^rent à bâtir, dans le centre, certains groupes de naisons solides, et à placer dans leurs murs, des lortes bardées. Néanmoins, ces constructions furent rès rares au début. Tombouctou demeura, plus d'un iècle, comme un ensemble de bourgs aux cases de orchis, couvertes en chaume. De larges étendues

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séparaient les agglomérations. Tels sont «ncore ces faubourgs tassés où fourmille une-^lèbe de sombres athlètes, oti se réunissent lés chameliers maures, où gîtent les Bellas gagne-petit et les Bambaras ouvriers, où les bergers peuls amènent leurs troupeaus du Massina, où les théories de lavandières défilent nues presque, et droites sous leurs calebasses surchargées. Si le quartier des négociants se transforma peu à peu en une masse de maisons serrées le long des ruea tortueuses, facilement défendables, c'est que les con< quérants africains souhaitèrent de bonne heure j lever l'impôt.

D'abord, l'empereur berbère de Gao, le Dia, fils d ces Berbères Lemtas, jadis chrétiens, chassés, pi rislam triomphant, de leur Tripolitaine, parvenus Gounguia, sur le Niger oriental, et accueillis chez peuple songaî comme alliés, pour leurs mérites d'à chers, armas, puis comme chefs de guerre, afin < réduire la caste des pêcheurs sorkos qui préteudaie à la domination intégrale du fleuve et des contre riveraines. Quand il sut que les caravanes de Oualt et de Tadmekket allaientversTorohouctou plutôt q vers sa capitale pourvue cependant d'un qaarl arabe pour les caravaniers eo manteaux rouges

Sahara, le Dia voulut y pardtre avec ses magiciennes aux oreiUes chargées de perles, avec ses danseuses à trois houppes, et y recueillir le sel qui, dans son empire, servait couramment de monnaie. Donc, à la fin du xn* siècle, les marchands de Tombouctou eurent à subir les offenses des Songals en habits de cuir et (le leurs armas. Pendant la présence du souverain iemta, ces marchands durent, selon la coutume de Gao, interrompre toutes leurs, occupations à l'heure àa repas impérial, jusqu'après l'instant où des clameurs proférées par le harem et la garde annonçaient que l'on jetait au Niger les reliefs du festin, et que chacun pouvait se remettre à sesv travaux, à ses plaisirs. ^

Ensuite, il fallut subir les conséquences des guerres entreprises par et contre les Dias. Les caravaniers du Maroc, arrivante Tombouctou pour y compléter leurs achats d'or et d'esclaves commencés dans la région du Oualata, demeuraient moins longtemps par crainte, au retour, des Malinkés alors en victoires constantes sur -le Haut-Niger et le Haut-Bakoy, dans le Bambouk, dans le Ghana. Debout sur les toits en chaume et en branches de leurs maisons éparses, dans les avenues de la ville blonde, les riches anxieux regardèrent, un jour de 1325, la poudre soulevée par la l»doutable avant-garde mandingue, par les escadrons noirs du Mali. Devant les corps des victimes, il fallut Aïen se réunir, au milieu du marché, et faire hommage de la ville à l'empereur Khan-Khan-Moussa, fier de

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montrer son nouveau domaine au poète de Grenade, Es-Sahéli, et au prophète de Ghadamès, £1-Maner, qu'il ramenait l'un de la Mecque, l'autre de la Tripolitaine. Après avoir traversé fastueusement avec eux le Sahara alors presque peuplé et fertile, Khan-Khan- Moussa allait recevoir le sceptre de Gao, conquis en son absence par son iieutenantSagamandia. Au son de tabalas lugubres tapés par des poings de fer malinkés, les marchands songaîs, djennéens ou arabes ne purent que consentir l'impôt exigé par les vainqueurs aux grosses lèvres et aux pommettes xiures.

Bientôt on vit Ës-Sahéli rassembler les maçons, les briquetiers, les crépisseurs. Lentement, une pyramide s'éleva au flanc de la ville, puis des Qiurs et desj piliers lourds, ce fut la grande mosquée, Djinguer- Ber. En même temps, la coupole d'un palais s'arrondit dans le ciel. Elle y resplendit dans le plâtre trais. Elle étonna par la profusion de ses arabesques polychromes. A l'exemple de ce luxe impérial, les riches se hâtèrent d'édiûer plusieurs groupes de maisons à terrasses, selon le style marocain d'£s-Sahéli. Tombouctou s^embellit et commença de posséder, aq centre, quelques rues de maisons en argile, avec deâ terrasses à rebord. Les Touareg s'étonnèrent de c( luxe. Accroupis derrière les lances droites, la dagui au poignet, ils durent regarder les maçons bambarai ou songaïs, sur des échelles de branches et de lattes' étaler le crépi avec leurs mains, contre les aligne ments de briques ovales. A voir construire ces mai

U CaiOISSANCE DOULOUREUSE DE LA CITE. 34!

sons semblables à celles de la Méditerranée punique et romaine, faites comme à Pompéi de petites chambres exiguës étagées autour d'une courette interne, et d'un escalier en briques, peUt-être la mémoire des Berbères se rappelait-elle les souvenirs transmis d'ancêtres en aïeux, et qui leur évoquaient une mer d'azur, argentée par le sillage des galères, un môle de pierres roses et jaunes, un peuple bavard devant les demeures innombrables que frôlaient les ailes des oiseaux, le cortège d'un consul précédé par les haches des licteurs, et lar hampe de la louve, ou la procession d'un évêque en or derrière une croix gemmée. Mêlant leurs tignasses, les Maures supputaient la richesse des propriétaires, et ce qu'on pourrait un jour leur dérober à la faveur d'une bagarre.

Tant de prospérité visible attira des convoitises olus lointaines. Ce fut huit ans après l'invasion mandingue, alors que l'islamisme de la population se développait quotidiennement sous les piliers nouveaux de la Djinguer-Ber, où les marabouts noirs de Khan-Khan-Moussa et de Mali-Maghan commentaient le Coran à la foule assise sur les talons, convaincue par la longueur de l'édifice aux longues nefs parallèles, très hautes, relativement obscures et fraîches, sonores aussi, avec des orées de soleil radieux tout au bout, dans l'ombre bleuâti e ; brusquement on sut que les païens du Mossi et du Yatenga se précipitaient sur l'empire de Mali. On redouta leur cavalerie formidable, leurs esclaves soldats, et les amulettes mira-

leurs urnes, leurs étoffes précieuses. A travers les incendies, les lanciers, les sapeurs du Mossi bondissaient, des têtes sanglantes au poing. Alor^ on se résigna. Sur les ânes pris, la richesse de Tombouctou fut entassée, menée aux pirogues du Niger, avec les jeunes filles bonnes pour le hârem, les jeunes hommes bons pour les guerres futures. Les toits de Tombouctou brûlèreat toute une semaine. Ils s'effondraient dans les sables.

Ce ne fut qu'une tourmente. Les Mandingues rentrèrent après le départ des envahisseurs. Une partie de la cité fut rebâtie en banco, mais avec des toits de paille. Les Marocains envoyèrent bientôt une ambassade solennelle, et des courtiers pour l'achat de l'or, des esclaves, pour la vente des corans, des étoffes, ^es objets manufacturés, des chevaux, des armes précieuses. Vers 1340, ces immigrants construisirent des entrepôts. Leurs notables s'installèrent. Ils apportaient aux habitants l'aide précieuse de leur influence et du prestige religieux acquis aux sultans de Fez comme à ses imans. Leur parfaite entente avec les souverains du Mali protégea l'évolution de la cité. Cinquante mille habitants finirent par y loger. Même l'élite des jurisconsultes et des lettrés berbères reformée à Ghana, puis à Oualata, se transportait autour de laDjinguer- Ber. Bientôt cette compagnie étonnait, par ses connaissances, les savants de Fez en voyage.

Très puissant à cette époque sur les esprits des grandes familles soudanaises, l'Islam dirigeait de nom-

344 NOTHE CAHTHAGE.

breux pèlerins vers la Mecque» par les routes et les oasis du Sahara, par le sud de la Tripolitaine, la Cy rénaî(iue et l'Egypte. Les imans nègres, s'ils ne réussissaient guère à convertir la masse paysanne de leurs compatriotes, décidaient facilement les citadins, les chefs et les marchands. Ceux-ci, d'ailleurs, observaient à leur guise les prescriptions du Coran: Ibn-Batouta, pieux lettré marocain, s'indignait, en lâ52, des mœurs faciles, de la nudité féminine^artout habituelle, même dans les cortèges de Ramadan, des affections adultères, des danses, des pèlerinages à la Mecque accomplis en | la société d'agréables folles par les cadis eux-mêmes. Les Mandingues ont l'imagination vive et gaie. Ceux du Mali qui possédaient tant d'or l'employaient à se réjouir. Aujourd'hui leurs ballets de tam-tam senties plus fréquents, leurs orchestres les mieux pourvus. Tombouctou dut conndtre la joie quotidienne de ces femmes à cimiers ^t à mitres rythmant par centaines, de leurs mains frappées en cadence, les entrechats et les essors de ballerines ornées, de filles en farandoles, de guerriers agitant les queues d'éléphant, de griotes clamant les hymnes des combats et de l'amour. La passivité naturelle des Songaîs ne tarda point à s'accommoder de cette mode. Malins derrière leurs yeux tirés et leurs pommettes saillantes, les Soninkè apprécièrent, au bout de leurs navigations commerciales, ces fêtes constantes dans le clair de lune, vieil hommage à la déesse carthaginoise et que n'aimèrent pas moins les caravaniers marocains du Sahara. Las de leurs

peines et de leurs fatigues, ces conducteurs des douze mille chameaux qui transportaient à la Mecque les pèlerins du Mali, chaque année, puis à Takedda, propageaient de tels plaisirs. Car, tout le Sahara se déclarait alors vassal du souverain mandingue, Souléïman, de son peuple et de ses goûts ; la sûreté des routes sahariennes était, à cette époque, parfaite, la richesse des oasis et des salines, constante, l'agrément de Oualata sans pareil. Ibn-Batouta l'affirme, qui venait de Fez. Les femmes Messoufas au visage découvert régissaient tout. Selon leur caprice elles aimaient. Les métisses noires de Berbères et de Soninkè firent impression sur le voyageur, comme le miel délicieux, œuvre des abeilles logées dans les troncs des vieux baobabs desséchés. Les beignets frits dans l'huile de karité lui parurent exquis. Il croqua les arachides. 11 savoura la farine de haricots, et celle de mil, la pâte bien cuite de l'assida. Dans Mali même, Ibn-Batouta put disserter avec des jurisconsultes égyptiens. Il obtint de l'empereur Souleïman, outre trois fromages, du boeuf à l'huile, et du lait caillé, mille six cents francs en poudre d'or. Ensuite le souverain se laissa voir entouré de piquiers et d'archers, assisté d'un interprète que coiffait un turban à franges, que chaussaient des bottes^ qu'armaient un javelot d'or et un javelot d'argent. Autour de lui, les olifants d'ivoire sonnaient. Les tambours retentissaient. Les balafons tintaient. Un vélum de soie abritait le monarque rendant la justice, sous un fromager-bombax, en robe écarlate avec

34ti NOTRE CARTHAGE.

un turban d or. Deux béliers fétiches le protégeaient contre le mauvais œil. Les femmes se dénudaient en sa présence. Les solliciteurs se présentaient en loques. Ils tombaient à genoux, et se couvraient le dos de poussière avant de parler. Aux jours de cérémonies, des étendards en soie rouge flottaient. Cent jeunes captives fastueusemént parées, ceintes du diadème, expertes en danses et en chants, ballaient, qu'accompagnait un orchestre de trente jouvenceaux en tuniques rouges et turbans blancs. Comme aujourd'hui encore, le chef des griots posait la tête sur les genoux de l'empereur, avant de la poser sur répaule droite, enûn sur l'épaule gauche du maître impassible. Ces mœurs et ces luxes des Mandingues avaient sans doute pénétré Tomboudtou.

On y battait et on y enchaînait les écoliers paresseux qui n'apprenaient pas les versets du Coran. Bien que les habitants fussent en partie des Berbères Massoulas venus des salines de Teghazza avec le litham sur le visiage, ils obéissaient au proconsul de Mali. Ils en recevaient, pour leurs chefs, le turban d'investiture. La bière au miel les désaltérait. Atten tives sous leur casque crépu, les teinturières malinké plongeaient, dans des cuves pleines d'indigo, les étoffes tissées par bandes sous tous les hangars de la ville par des artisans graves travaillant des pieds et des mains derrière leur réseau de fils tendus. Ainsi les voit-on de notre temps.

Les caravanes venant de la Tripolitaine consti-

LA. CH01SSANCE DOULOUREUSE DR LA CITÉ. 3i7

tuèrent un quartier. Elles y laissèrent, au départ, des gardiens et des entrepositaires. Les Marocains, les Arabes ajoutèreDl leurs villes à la ville. On s'y enrichissait de plus eu plus. On s'y alanguissait dans des plaisirs défendus par le Prophète. En vain, tout un siècle, les imaus déclamèrent dans l'obscurité fratcbe de la grande mosquée. Sous les cintres bas, entre les piliers lourds, les auditoires souriaient accroupis dans le moelleux du sable. Tombouctou gardait sa foi en l'escellefice des plaisirs. Ne délasseat-ils pas le négociant après les calculs.^ Ne récompensent-ils pas, de ses longues angoisses, la caravane parvenue au but aveclaplupart de ses dromadaires et de ses charges. Lorsque déclina le pouvoir des empereurs mandingues, les Touareg hésitèrent moins à rançonner ces lentes caravanes, et même à les piller sous des prétextes spécieux. Puis les tïoupeaux de Tombouctou attirèrent des ravisseurs hardis qui s'habituèrent à razzier les camps des pasteurs et des chameliers. Au cours des bagarres, les faubourgs brûlèrent. En 1433, le Targui Âkil expulsa les troupes mandingues. H décida que le maire du pays lui verserait les deux tiers de l'impôt ; mais ses soldats réclamaient bientôt le tiers réservé. Au moment de la perception, ils envahissaient la ville, bousculaient les citoyens, enlevaient les femmes, jusqu'à ce que des résistances justifiasseut un combat, puis le versement, comme indemnité du tiers municipal.

Dès lors, les marchands de Tombouctou vécurent

dans des angoisses. Néanmoins, les bénéfioes étaient encore si grands qu'on supportait tout. Par ses libéralités seules, une femme pieuse permit de construire la mosquée de Sankoré. Bien plus, de grandes familles arabes nées, développées liora du pays, dans * les régions de Ghana, se joignirent aux citoyens de Tombouctou. Tels Sidi-Yahia et les pieux ancêtres des Kounta Bekkal qui font remonter leur origine aux puniques nobles islamisés, dès le vn* siècle, par les Arabes, en Tunisie, et honorés de commandements pour la propagande musulmane dans le Touat et le Sahara d'Arouan où ils s'unirent avec les Juifs et les Touareg.

M. Félix Dubois a tracé un tableau saisissant de la vie religieuse et savante autour de l'université de Sankoré. Dans Tombre de sa pyramide blonde, hérissée de poutres en saillie, tout un esprit se développa qui fit, de la cité, un centre de l'Islam politique, sans rien amoindrir toutefois de la volupté quotidienne. Pendant tout le xiv^ siècle, les imans, les cheiks, les fakis et les marabouts se multiplient. Les docteurs de la loi coranique enseignent partout. De Fez et du Caire les mosquées envoient des consultants. Plusieurs miracles exaltent les foules. De belles paroles sont prononcées qui deviennent maximes et axiomes. Des manuscrits s'accumulent dans des coffres de cuir et de ferronnerie. Au milieu de ses disciples Sidi-Yahia (1373-1462) professe. D arrête l'orage. Il abolit les effets de la flanune. Sa famille, d'autres,

pieuses et lettrées, s 'accroissent par des mariages. Elles acquièrent le respect de la foule. Ainsi, dans le quartier de Sankoré, une force indéniabiese constitue. Une force morale et une force intellectuelle.

Il faut s'attarder un peu dans cette mosquée où temt de cerveaux furent instruits, tant de cœurs émus, tant d'éloquences créées. IL convient de rester en méditation quelques instants, parmi l'obscurité fraîche et le silence. On y doit évoquer Taffluence ancienne des Sémites grêles et chevelus, des Berbères efflanqués, des Songaîs herculéens, lippus, crépus et barbus, marqués d'une triple cicatrice à droite de la bouche. Parvenus à travers les sables et les eaux, parmi de nombreux périls et de nombreux hasards qui avaient réduit la confiance de l'individu en soi, qui avaient accru la résignation à la fatalité, ces hommes apportaient leurs réflexions des longues marches, des repos au bivouac, des navigations sous le soleil inexorable. Les plus intelligents comparaient leurs craintes, leurs espoirs, leurs calculs, leurs idées. La philosophie du désert fut discutée, propagée. Les membres voyageurs des confréries affilièrent des prosélytes. Les énergumènes en imposèrent aux timides et aux simples. Des mirages, des hallucinations, après la diète ou le délire de la soif, munirent les apôtres d'arguments immédiats évidents. Les heureux entraient ici, dans le mystère de cette grande salle, afin de remercier le Dieu qui leur épargna des infortunes. Les malheureux recouraient à sa justice afin qu'il finît et compensât

330 NOTRE CAHTUAGE.

les déboires. La confrérie, d'aiUeiirs, promettait son aide, la clientèle de ses membres, l'appoi de ses marabouts glorieux, l'accueil et l'hospitalité dans les oaàs où elle avait des amis fidèles, dans les villes où elle entretenait une influence respectée. Plus d'isolement. Moins de faiblesse. Le sein d'une puissance collective et sainte combinée par des ascètes héroïques. Voilà ce que 4a confrérie musulmane offre encore à ses participants.

Les sciences mêmes, les arts, les littératures, ce sont les cheiks ou le§ marabouts qui les enseignent, le Coran à la main. L'orgueil de priser, celui d'être admiré, pour une œuvre de Tesprit, celui de suivre la floraison de ses talents, au inilieu d'une élite qui les nourrit de ses lumières, les éduque- et les produit : tout cela dépend aussi de la société pieuse. En outre, du désert, arrive la renommée d'ascètes prodigieux. Ils conversent avec les anges d'Allah, et, parfois soulèvent les tribus, s'emparent des empires, deviennent des maîtres et des conquérants terribles sous l'étendard du Prophète. Gagner, dans leurs rangs, la vie paradisiaque ou la puissance terrestre : quelle noble tentation I

Aussi les Dias, peut-être chrétiens, de la Cyrénaïque, ces archers, ces armas organisateurs de la nation songaï s'étaient-ils, dès l'an 1050, à peu près convertis. Les princes fétichistes du Mali n'ont pas hésité à recevoir l'investiture du turban, du sabre et du Coran, qui les fît les frères du Maroc almoravide.

Nécessité telle que le relâchement de ses liens précéda la déhiscence de leurs États si péniblement rassemblés. De plus, il y a pour les chercheur^ l'attrait de la magie, de Talchimie, de Tastrologie. L'Islam détient, au xïv^ siècle, toutes les promesses de secours, de prestige et de savoir.

11 les contient encore aujourd'hui pour ce vieux Songaï enturbanné par dessus sa face camuse et les maigres frisures de sa barbe grisâtre. Enroulé dans les blancheurs de son boubou, il se prosterne, ^u front touche la terre. S'il fait, avec du sable, un simulacre de se laver les mains et les bras, s'il murmure sans trêve son Lailaha, ila, Allah, Mohammed raçoul Allah, c'est que la somme des promesses si fréquemment réalisées autrefois, il la demande uniquement au dieu de la Mecque.

Pourtant, sur cinq millions de sujets que dirige M. Clozel, le gouverneur de notre Soudan, un million et demi, au plus, adhère à l'Islam, et, sans même se plier aux règles quelque peu gênantes. Chose vraiment incompréhensible : deux mille ans d'efforts, de conquêtes, de commerce actif, d'intelligence pénétrante, d'arts propagés, n'ont pas suffi pour que, de Tombouctou, l'Islam rayonnât sur les régions méridionales du Niger au point de les faire siennes. Les abords des mosquées, à Tombouctou même, sont oiHinairement déserts. Quand le muezzin appelle, très peu de dévots lui répondent en accourant. Les murs crénelés de l'illustre édifice ferment un espace presque

toujours vide. Rien ici de la ferveur qui, dans l'As* souau égyptien, par exemple, transporte, en un ins> tant, du fond du bazar, des rues lointaines, et des berges du Nil, une foule diverse de fellahs deminus, de Nubiens en toge, de Syriens en veston à car* reaux jusque sur les marches dû sanctuaire, où, précipitamment, ils enlèvent leurs babouches, déboutonnent leurs bottines pour se prosterner sur les nattes du sol consacré. La plupart du temps, au Djingu£r-Ber, dans les cours intérieures, seuls les chats se prélassent. Seuls ils se risquent dans l'ombre des nefs, sous les demi-cintres des colonnades massives. Seuls ils passent les portes de style égyptien, que décorent, en relief, les lignes l)risées des linteaux. Là, moins qu'en tout autre lieu, apparaît la vie, la vie qui dans toute la cité, maintenant, se cache.

Cependant Tlslam inquiéta, et même il inquiète encore certains de nos administrateurs, de nos of 0ciers. 11 leur a fallu longuement étudier le problème, avant de conclure. Dans une excellente brochure, M. le lieutenant-gouverneur Clozel a dit cette série d'observations. Il rappelle qu'au début nous avons gardé, à la tête des peuples animistes, les chefs et les conseillers musulmans investis par les £l-Hadj-Omar, et par les Samori, par leurs fils après leurs victoires sanguinaires, et pour leur tyrannie d'esclavagistes* C'était, en quelque sorte, reconnaître à l'Islam une supériorité effective et indiscutable. Cette erreur a vécu. Nos administrateurs ont, partout, retrouvé les

famiUes importante^ des races pcâennes. Ils ont substitaé, peu à peu, aifi musulmans, des princes animistes où, coinmeon dit vulgairement, des fétichistes. Pourtaut, ce dernier terme est impropre. Car le noir, en général, s'explique monothéiste et panthéiste. H suppose que l'esprit de création, Tesprît des énergies naturelles, est partout répandu, indistinct presque de ses œuvres, et qu'il se manifeste, tantôt en celle-ci, tantôt (éH Celle-là, qu'on peut nommer fétiches; mais sans ^ attacher un sens difiérent de celui que nous attrfbuouti aux reliques, aux scapulaires, aux images des saintB, aux églises, anx emblèmes et symboles. 11 semble même bizarre que ces monothéistes n'aient pas accepté, en plus grand nombre, le culte d'Allah et la vénération du Prophète, après deux mille années de prosélytisme souvent guerrier, souvent dominateul'. Séuh à peu près les Songaïs se convertirent au total. Et encore, au commencement du Xvi* siècle, Léon l'AfrîCfliin les a-t-il trouvés, dans Tombouctou, païens presque tous, alors que leur aristocratie berbète, Arthâs et Dîas, observaient, depuis le xt* siècle, la loi du Coran. Aujourd'hui, ces douze mille et, en certaines saisons, vingt mille citoyens de Tombouctou, sémites, berbères et songaïs, professent la religion musulihane pareillement. Ici du moins la leçon des cheiks, îmans et marabouts a persuadé.

D'abord, il parut redoutable à notre administration de nte ^irtivoir agir, en aucune manière, sur les mœurs religîèu^à de cette capitale, règles delà vie publique.

354 NOTRE CARTHAÔE.

Bien que très heureux de savoir leur vie dérobée aux menaces des Touareg et des Peuls, leur négoce protégé contre tant d'exactions, les citadins ne s'empressèrent pas d'admettre sincèrement l'influence latine dans l'intimité de leurs existences. Ils restèrent dé- Gants. Ils se refusèrent d'envoyer leurs fils à l'école française, sauf quelques-uns trop directement intéressés à nous complaire.

Vouloir lutter contre cet islamisme de Tombouctou qui avait, auxm* siècle, fondé toute la vie intellectuelle et morale, développé l'action économique, et réuni les diverses races en concurrence autour du Puits-de-la- Vieille, autour de Djinguer-Ber et de Sankoré, c'eût été puéril. Très habilement, M. Clozel préféra fonder auprès de l'école française, une Medersa, l'université coranique. Afin de ne pas laisser naître un doute même, il choisit comme professeurs les deux imans le plus en honneur parmi les dévots des mosquées.

On les voit qui dissertent en un spacieux édifice d'argile, aménagé à leur intention, par les soins du gouvernement. Là soixante étudiants, répartis en plusieurs salles, suivent les cours d'arabe, d'exégèse, de droit coranique, que ces imans faisaient jadis eu divers coins de la ville. Métis ténébreux de Songaï et de Berbère, un de ces niaitres, solennellement drapé de bleu et de blanc, enturbanné de noir, peut racoâter à ses disciples comment il alla, dès notre venue, chercher & Marrakech une armée de Marocains pour nous expulser, démarche vaine, et conunent, de retour, afin

LA CROISSANCE DOULOUREUSE DE LA CITÉ. Sns

de ne pas reconnaître notre établissement de lait, il s'en lut, pèlerin, vers la Mecque. Apparemment désabusé par l'expérience de ses voyages, apparemment convaincu de notre sincère libéralisme, il reçoit de la France quinze cents francs annuels avec la seule obligation d'instruire les jeunes lettrés de Tombouctou, selon sa conscience musulmane, dans cette Sorbonne d'argile blonde.

Tolérance indéniable et franche qui sut installer, dans un monument de noble aspect, les théologiens de rislam, sans rien leur demander que l'application de leurs méthodes antérieures au développement spirituel de leur élite. Ce geste de la République nous a valu des sympathies sans cesse plus évidentes. Entre les deux maîtres de Tombouctou,un professeur musulman d'Alger fut intronisé, qui les avertit de nos théo» ries et de nos façons. Il leur apprend notre vœu de concilier les mœurs religieuses de l'Islam avec nos procédés libertaires de civilisation, puis de les ramener parallèlement vers leurs fins logiques, sans méfiances réciproques. Cet élégant Algérien, de physionooiie très fine et souriante sous le turban noir, se campe à ravir dans le boubou d'azur soyeux. Il ne semble guère naïf. La figure aquiline^ ornée d'une barbe légère comme celle des jouyenceaux peints à Florence durant le quattrocentOy ne masque pas une intelligence épaisse. Ce musulman est subtil. Il a compris ce qu'il convient d'obtenir, pour le bien de l'Afrique, selon nos espoirs de fraternité durable. Et déjà

356 NOTRE ÔARTflAÊE.

récoleirançaise, n'étant pltisrondâàuiSepitriëâimans, accueille deux cents élèves. Soixante k peine y fréquentaient de msmvaise grâce, avant la fondation de lA Medêrsa. La diplomatie de M. Clozel atteint Vite le succès.

Voîlâsous quelle forme persiste artijourd'huî rèiiseîgnemehtde Sîdi-Yahîa et de ses éinules. Quelques fils de chefs maures viennent le recevoir Volontiers, ^eutêtre avec la même piété que leurs ancêtres dû irv* siècle. Si peu de choses se sont niodiflées ici.

Comme autrefois, ce bœuf gris à terre, (idttché sut le flanc, les quatre jambes ligotées devant la p6*rfé de celui qui le reçut en cadeau, soufflé, la langue hors du museau, sous les riiouclies qui le dévorent. On attend le sacrificateur (jul regorgera dans lé sable, suivant le rite de fHégire. En ce carrefour étroit, deux angles dé murailles bises, face à face, montent obliquement vers le bleu très pur du ciel encadré par les rebords de terrasses voisines, par deux rues àVeugïès qui se croisent vides, muettes, sablonneuses, dorées fort par le soleil à l'Occident. Sùrvîëitt, en pàgùe et boubou, une vendeuse de kolas à deux soùs, avct sa corbeille qu'elle tient gracieusement, silr la pauïàë de la inain, à la hauteur de l'oteille, son coudé pHë. Un s^ourîré lippu illumine là face de ter camuse, soùs les trorîs htmppes mêlées de corail. Entre le velôttrs des cils, les yeux langoureux vous prient d'acliétët. La nfaque sètiple et luisante s'incline. Là faâùche fait éaif • lié dansf lès Mgarrutes du pagnè. Âut iàhéê des

LA CROISSANCE pOULOrRELSE DE LA CITÉ. S51

ofeilies que l'on perça, emi ou six Ois chargés da perles mulUcplares peadiUeut. La marchaude, lasse, s'appuie contre le cône du lour h pain construit dans un retrait de la muraille pour Tusage commun. Continuant d^ rire un peu sous la boucle d'or accrocbée h lacteispn nasale, elle répond, timide, aux questions. Une de ses amies la rejoint, qui a, sur le crâne ras, une tresse occipitale en forme de serpent, tel le pschent des Égyptiennes antiques. Le Maure qui s'arrête, conte que, dans sa tribu, il faut avoir tué un ennemi pou? obtenir le droit de laisser ainsi croître et se développer une tignasse de guerrier noble. Ce charmant pasteur anxyeux tendres dit cela lentement comme si la parole le fatiguait, et comme si, de votre indulgence, il attendait une caresse tapotant sa joue d'ambre à frisures rares, pour le féliciter de son exploit.

Ces solides paysannes, lourdeqient mamelues, mal enveloppées de leurs voiles maures, et qui ont au nez des boules d'or, et qui vous regardent, entre leurç vingt tresses grasses, et qui agrippent ces enfants de bronze habillés chacun d'une ceinture de verroteries, sont-elles différentes des femmes ici même capturées par les Mossi du roi Masserégué P Ëst-il en accord avec l'infériorité d'une thérapeutique et d'une assistance rudimentaires, cet effroyable squelette recro- ^evjllé autour de son béton crasseux P La sorcière leva, vers vous, des yeux de fantôpie à travers le sang et l'humeur flottant au fond des cavités que sur-; plombe un crâne lépreux, à plaques éparses de laine

blanche et grisâtre. Comme au temps d'Akil, sa vieillesse et sa hideur portent bonheur à la rue, croit-on.

Ces boules d'ambre monstrueuses oscillant contre les tempes de la femme au crâne rasé, sauf les trois houppes, ne sont-ce pas les ornements primitifs de l'ère où l'ambre et l'étain provenaient de la Baltique, et, par la vallée du Rhin, celle du Rhône, étaient vendus aux Phéniciens de Tyr et de Carthage dans le port d'une Phocée future?

A l'oratoire de Sidi-Yahia, une étrange ouverture fut percée, en forme de symbole fécondateur, dans le banco de la muraille , ainsi, du dehors, le dévot peut introduire sa tête priante sans avoir à pénétrer dans le sanctuaire, pour, de sa. voix, atteindre le tombeau du Saint.

Le Targui en larges braies çpii tient par la longe le dromadaire beuglant, chargé du bouclier en peau de girafe; le Maure qui, sous la perruque volumineuse, promène son indolence seigneuriale, cette série de Songaïs effondrés avec les blancheurs de leurs vêtures, le long de la mosquée blonde, contre laquelle ils appuyèrent leurs hautes cannes à bout de laiton ciselé; ce groupe accroupi dans ses étoffes pour discuter d'une surate, tandis qu'un mouton familier cherche une herbe imaginaire ; ce marchand d'eau pliant sous le faix de l'outre humide, veau naguère, mais dont le liquide s'épanche vers la sébile^ si Ton dénoue la ficelle serrant la peau d'une patte, tous ces gens qui se prélassent, qui sommeillent en apparence.

on qui, d'un geste lent et doux, caressent leurs lances d'acier lumineux, ces gens-là méditent en réalité, sous le turban, la calotte blanche ou le fez, comme dans rëre d'Âskia-le-Grand, restaurateur de Tlslam et de ses prestiges.

L'élite formée par Sidi-Yahia se trouvait au lendemain de sa mort, en 1462, sans chef spirituel pour s'opposer aux entreprises des nomades. Excédée par les violences d'Akil et de ses insatiables Touareg, elle implora les Songaîs de Gao et leurs princes Armas a&ranchis de l'autorité mandingue à la faveur de l'invasion Mossi. Répondant à cet appel, la cavalerie de leur sonni Ali-Ber se déploya, le 29 janvier 1468, sur la rive gauche du Niger, après avoir passé le fleuve dans les pirogues des marchands. A cette vue, les Touareg s'envolèrent dans leurs sables. Ali-Ber posséda la cité qu'à son grand-père, Dia-Assibaï, avait prise le pieux empereur de Mali, Khan- Khan- Moussa.

Malheur affreux pour les lettrés. Quoique musulman, Ali-Ber était sceptique en matière de religion. Monarque très absolu, il détestait que marabouts et lettrés acquissent de l'importance politique. Parce qu'ils voulurent obtenir du sonni quelques garanties

3fi0 NOTKE CAHTH'AGE.

légales, et uop sorte de c}iarte jurée ^up le Coran, ili furent accusés d'^lMançe avec les Tou^eg. Cruelle méat Ali-Ber les pergécuta, les coqdaif^Dft, Ifis pour chassa daiif les eavirons, ^ travers les dunes et lei arbustes épineux, jusqu'au lac Fagui))jae, où heau coup périrent, jusqu'aux marais de Goundam, où ui plus grand nombre fut massacré, jusqu'aux roseau; du lac Debo, où l'on acheva d'exterminer les survi vants avertis, par un rêve, de leur fin. ^t cela, biei que ces inoflensifs docteurs, mal entraînés aux jeu: de la giierre, treptb}aïgej)t de peur ava^^ de grimpe sur les rallahs de ]mT% chameaux. Ëp 148$, A.li-^e exilait encore des (ettr^s.

Aussi les gen; 4^ Toiubouctou reconqureat-il »vpc empressemefit, pour empereur, lorsqu'il eu vaincu l'héritier légitime du $pnni ^MBer, squ UeutÉ nant soninkfe Moh^mmed-Toupé, personnage claji voyant e^ génial q^ii a^v^it, d'ailleurs, ^ustrMt à 1 mort beaucoup île docteurs condamnés par ie soQpi

Le premier Àskia rétablit aussilôt, dan» leur cqn plète autorité, les jurisconsultes, les im^ps et les lettre revenus 4'e^ilsuf son prdre. TrM pieu^i, il fut h t Mecque escorté pEir cinq caQts cavaliers, mille faptai sîns et muni de trois cent mille pièces d'or. Jnves par le calile d'Egypte, il léforpij^ les mqsurs. oblige les femmes à se vojler, à s'envelopper et h s'epfermei l^épi) l'iVlricain visitant Tombguctou vers c^tte époqut 13Q7, s'étonnait des bouticpies nombreuses, des arti sans partout à l'œuvre, d'un peuple de Usser^oilE

d'esclaves au visage découvert, ()e ve^d^use9 actives pouir offrir le$ jiUip^pts, le lait, le l^eurre, la viaade. Les l^l^^ta^ts achetaieat, avec Lsur poudre d'or, les m^a^^critç arabes, les tissus d'^urppe, et les obevaux; avec des c^uries asiatiques, les sieaues choses, et i'e^u de p}j[jie,/Uftiqufi breuvage. Au passage du maire jupbé §ur uu dromadaire blond, suivi d'une cavalcade, les solliciteurs s'agenouillaient. Ils couvrajent leur^ cr^ues de poussière. La uuit, toute la ville dansait, çialgré la fréquence dès iucendies Sambant leç terrasses de lattes et de paille.

M. Maurice Delafo^se a patiemment reconstitué ee^' annales pour l■^^semble du Souda». Travail cqnsidér rable et qui rend s^ vie entière au passé de notre empira. Il faut lire cette histoire d^s yieux peuplée Nigériens, ej; s'étonner de leurs forces, de leur politiqup, de leur esprit organisateur même, tel qu'il se manife.stSL dans ces grandes fugues des Askias.

Sous le règne de TAskia soninkè tout se coordonne. Une année permanente veille au salut de Tempire. Là levée en m^sse est supprimée pour le bonheur des paysans- Le maire de la ville, le Tombouctou-Koï, anngi^çîait ^u peuple lès victoires de TAskia, ses conquêtes au Piaga, Tinvasion du Mossi, la mise en vente des captifs ramenés du Yatenga, du Bagana, du Mali, du Ba^ib^, régions du Niger, puis du Galam sénér galais, de Nioro même, enfin du pays Haoussa, de l'Aïr, et d'Agadès. Au milieu de ses négriers enrichis très vite ainsi, le maire jouissait d'uîi prestige suffi-

sant ponr intercéder au nom de la ville, près de Moussa, le fils et successeur de Mohammed I'*', passant là pour combattre ses frères compétiteurs non loin de Rabara. Après leur défaite, Moussa, politiG[ue habile, épargna solennellement la vie des fugitifs accueillis par le Tombouctou-Koî. Le troisième Askia Bengan- Koreî redoutait moins les conséquences d'une guerre malheureuse que les railleries de Tombouctou et de son élite spirituelle. Pourtant, détrôné, il s'y réfugia quelques jours. Les cavaliers de son frère Ismaîl n'osèrent l'y saisir. Tombouctou s'enrichissait toujours plus. Ses négociants dirigaient des colonnes d'esclaves vers le Maroc et la Tripolitaine. Sous le quatrième Askia, les crieurs vendaient cinquante centimes les captifs qu'on amenait du Gourma envahi.

Serviteurs et concubines pullulaient dans les maisons plus nombreuses des marchands, ainsi que les monnaies reçues de la Méditerranée barbaresque en échange des esclaves les plus aptes' à supporter les fatigues du voyage saharien. Sous i' Askia Issihak !•*', Tombouctou pouvait offrir soixante- dix mille pièces d'or au griot de l'Empereur. Sans arrêt, les guerres souvent heureuses des Askias valurent aux négriers de Tombouctou mille fortunes. Daoud paya la reconstruction de la grande mosquée pour laquelle il envoya, de Gao, quatre mille poutres de bois kanko, ces poutres dont le touriste peut encore pousser du pied quelques fragments au milieu des ruines.

A cette époque sans' doute, les nouveaux riches

édifièrent une partie de la ville centrale, telle que nous la voyons aujourd'hui. Selon les esthétiques du Maroc ou celles de TÉgypte, les architectes instruisirent les maçons bambaras à mieux préparer le moulage des briques ovales, à les superposer correctement, à former la solide épaisseur des murs, à soutenir les terrasses agréables pour la fraîcheur de la nuit, à mesurer les chambres des femmes et les magasins des hommes autour du patio intérieur, à parer les façades des notables, en les décorant de mer Ions coniques, en leur appliquant des obélisques d'argile, en ouvrant, avec prudence, des porches étroits^entre des contreforts obliques ou bombés, en avançant les saillies des gargouilles pour éloigner du crépi lisse la chute des eaux de pluie. Obéissant au Conseil de la cité, les maçons alignèrent des bâtiments sur des rues à peu près droites. On ménagea des carrefours pour les causeurs et des places pour les vendeuses. D'une mosquée à l'autre, d'un marché à l'autre, des rues lurent orientées qui conduisirent aux assemblées de penseurs, et aux réunions voluptueuses. Le long de ces voies se dressèrent les larges cubes en glaise, qui protègent les vies des familles polygames, les trésors de leurs coffres, les marchandises de leurs réserves. Les belles Arabes eurent leurs quartiers cossus fleurant les parfums d'Egypte. Les Tripolitains voulurent des parcs à dromadaires entre les blocs de leurs maisons crénelées pour la défense des entrepôts. On ménagea des espaces où se tint le marché aux

364 NOTRE CARTHAlif:.

bjr^ches d'épineux secs que les o^^reux .apportaient du désert, ^t qu'ils veudaient m petite tas pour U cuisia^. Pap races du Nord ou du ëudi par aorporatious nomades pu sé^eutairas, ]^s propriétaire sfi groupaient, encastpauC ieurs murs, HiBoolaut 1^^ terrasses, 3uspau<laQt Im i)el{as uatti^ de Mopti devant les baiiBs, achetant 4a$ esclaves prouipts à servir. Sév^fe, grise et blpnde, la cijté d'argile s'éleva sur le sable. J^es alvépleji de ses terrasses sa luuttipli^i'e&t eutre les pyrauudes de ses piosquéas, Elle s'étendit sur les Qaucs. Elle s'agglon^éra dans te ceutre. Peu h peu les terrains vagues et leurs liuttes diaparureat. La ville repoussa ses faubourgs de pucl^es songi^s, et ses hameaux de paiUassous berbèras, ju^qua dous l»9 vagues des sables éblouissante . Tombpuctou graudit. yille d'opulence et de force. Isft timbali^S fyappkpeftt sur le parchemin da leurs caissas dava^t lep faraudoles des dauseuses et les pbœursf da$ assi^taut^s, toutes les nuits. » -

A l'abri de ces maisons, les famiUa? se défendirent cpntre répiclémie de 1582 qua les marabouts aoignè* rent, sans pouvoir empêcher mille morts dans ies faubourgs et les campements. Mais les plaisirs du gaiU) le goût de la volupté, le triompha des succès intellectuels, et l'orgueil de la dévotipu effacèrent vite les deuils particuliers.

Un peu plus tard, las marchands apprirant avec stupBur que les Peuls du Massina avaient pillé un convoi da barquas djennéenues. Chose invraisem-

blablè. On raSsembld dés inilices. Mais l'Aêkia Veillait. Le terteit lie se fenoiivela point. ÎI advint ensuite qne, méprisaùt le droit d'etsile, le septième Askia fît enlever dé Toifabonctou son frère qui fnyait le bonrreau. Ce fût nn scaàdale parmi les lettrés. Ils agitèrent les plis de leurs robes. Ils crièrent, parles rues, les surates de réprobatioli. Ifs appelèrent, sur le violateuf fies privilèges sacrés, lé châtiment des cataclysmes. Peut-être queltjues-nns d'entre eut envoyèrent-ils S Marrakech des messages et des invocations, car, pétidè temps après, les armateurs des caravanes pour l'Oiiest éiitent à craindre lès armées du Maroc mises en marche, Tune vers lé Sénégal oh elle âe désagrégea, l'autre vers les salines de Taghazza. Bientôt les chârtfielîers de Tombouctou durent frayer une rançon aux Marocains arrivés sur le lieu, et (Juî le revendiquaient comme une juste compensation due à leur sultan de tez, p'rotecteilr de Tlslam contre les entreprises de la chrétienté. L' Askia dut abandonner les ssîlines à la cupide administration des conquérants. Ce changement, les spéculateurs de Tombouctou né lé purent tolérer. Ils s'indignèrent, accusant l'incapacité de l'Askia, l'inertie de ses troupes, pour lesquelles ils payaient tant. Et, fort mat à propos, dané un esprit de révolte, les lettrés reconnurent, pour nouvel Askia, Saliki-Balama, qui fut battu par issihak fils de Daoùd, et pourchassé jusque dans Tdmboùetou. Incontinent, le maire et le chef Targtii de la ville fui-ent exécutés avec le vàînôtt, leurs pat-

iisans châtiés. Tombouctou connut les horreurs des supplices, la couleur du sang que boit le sable. Un an plus tard, Issihak, fuyant les mousq[uets marocains de Djouder l'Espagnol, expédiait aux gens de Tombouctou Tordre de passer sur la .rive droite du Niger. Clients des Marocains, ils n'en eurent garde, à l'eicceptiâa des fonctionnaires, et reçurent de leur mieux, le 30 Biai 1591, Djouder TEspagnoi ainsi que ses troupes. Elles fureat camper dans le quartier tripoUtain. Elles le fortifîèrenWDésormais le sultan du Maroc régnera sur. la ville de glaise et de sable, sur la ville gorgée de richesses, encoHihrée d'esclaves, ivre de dévotion et de volupté.

Pour son malheur et sa ruine. Depuis Dfouder, depuis le xvi^ siècle, l'énergie destructive de l'islam qui avait, au Nord, tout anéanti des villes romaines et byzantines déjà, cette énergie néfaste organisa la puissance de la Terreur. Au lendemain deleurend*ée, et sur un simple grondement du peuple qui s'oppose à l'arrachement de ses portes pour construire une flottille de guerre, les soldats frappent indistinctement jurisconsultes et marchands, marabouts et lettrés : lesquels, pendant tout l'été, adressent secrètement des subsides au chef de leurs mercenaires Touareg. Il se précipite, le 10 octobre, sur la forteresse de Djouder et le quartier tripoiitain ; mais y perd la vie. Sa tête coupée apparaît sur les places, sans litham et ainsi méconnaissable pour les siens même, au bout d'une pique. Comme des rumeurs s'élèvent, les Marocains

GLOIRE ET xMARTYKE DE LA VILLE. 367

sabrent les crânes des Bambaras dans les rues, balafrent les nez épatés des Songais, percent les poitrines maigres des Touareg, et laissent derrière eux des blessés qui saignent dans le sable, des agonisants crépus qui se crispent au soleil, des cadavres noirs pour les mouches. Dans les mosquées où s'entassent fugitifs et protestataires, le massacre éclabousse les piliers. Yatagans et cimeterres abattent les plus vaillants. £t cela . dure plusieurs semaines. Le siège du quartier tripolitain continue. Les Touareg flambent les chaumes des faubourgs.

Sans cesse les pires exactions irritent les citoyens r*ivenus après les troubles. Avec leurs marabouts, ils se rebiffent. Ils s'insurgent. Alors on les décime, et dans la .nef de Sankoré même. Les vainqueurs perquisitionnent dans toutes les maisons de briques, au fond des cours étroites, sur les escaliers de glaise, derrière les coffres des chambres obscures et basses, aGn de découvrir des armes. Ce faisant, les soldats pillent les bibliothèques. Ils dispersent les seize cents volumes du très illustre ethnographe et jurisconsulte Ahmed-Baba. Chargé de chaînes et la jambe rompue, lui-même doit, par le Sahara, se rendre prisonnier à Marrakech, eh compagnie de ses collègues. Non sans avoir vu saccager leurs maisons opulentes, emporter leurs trésors, leurs marchandises précieuses. Cent mille pièces d'or sont envoyées au Maroc.

Les soldats de l'Atlas vendent cinq ou dix sous les femmes et les enfants des nomades exterminés, des

368 NOTBE CARTHAGE.

Songaïs et dès j^euls en révolutioli permâùënte sut lès fîveS du Niger. Les^têtes de ûieneiirs arrivent à ToiûbOTictoii. iBasaiiées, noires ou ambrées, ovales, prognathes, catoaseé ou rettiUgnés, elles pdfitrissent, à bbut dé piçoe, ëous leurs tigriSsses coïfieuses, leurs laiûes courtes, leurs cbevcnx ëti cadenétffes.

Les pachas élus par les trotipes marocaiâeS du Son dan, à partir de 1612, administrent plus mal encor» que ceux de ¥ei. les (aftiiiïes sévissent ; et telles qut la populace tfiangê des Cadavres emportes au fond de tentes en nattes.

Pendant tout le Xvil* Siècle, lëS tfagédîeâ sbnt gua tidieimes. Eiécutio'Dâ capitales, empoisOnneOieutË rixes, meurtres, crimes de palais, révoltitions, émeute de prétoriens frénétiques, épouvaùfent lès joàrs. 0 construit plus de maisons bsiJ'déeS et crénelées. Lt disettes se succèdent. On vit une nièJe dévbrèr so enfant.

En 1660, les pachas: s'affranchissent de la sdzera neté marocaine, toute nominale d'ailleurs. DeS prièn publiques ils suppriment le nom du snltan. Puis l Armas des Songaïs gouvernent, inétîs de berbères de négresses, très noirs eux-mêmes. Cent viû'gt-ht pachas se succèdent en quatre-vingt-dix ans. Ei si grande mosquée, sa pyramide, sont reconstruites, i 1709, par l'un deux, les autres dépouilleiit leS indii dus et les corporations, aOn d'acheter la retraite d Touareg, reparus avee (enrs drotùadaires devant ville, qui, potlrtaiit, n'évite pis d'être nriSe S Sac.

Pendant le xvra* siècle, Berbères Touareg, Arabes Kountas, Peuls du Massiua, tour à tour, rançonnent les caravanes et dépeuplent la cité blonde ; esclavagistes impitoyables les uns comme les autres.

La nécessité, pour le Soudan, d'obtenir le sel en échange de son or, de ses plumes, de ses grains, maintient, parmi ces horreurs, l'existence active de Tombouctou. Les marchands acceptent de payer impôts et rançons, tant ils gagnent encore par leur négoce. Sous les terrasses desséchées qui se fendillent, les pauvres échappent à l'emprise des cupidités. Leur ruche de paille et de banco, leurs calebasses et leurs corbeilles, leurs lits de bâtons entrelacés, ne sont pas pour attirer sur eux, d'ordinaire, les violences des assauts. Dès le moment du péril, ils fuient ou se terrent ; puis regardent partir, sous la fourche des captifs, la fillette, la jeune épouse, en cachant leur rage douloureuse. Le lendemain, ils recommencent leurs humbles besognes, porteurs d'eau, chameliers convoyeurs, âniers, au service des vaincus comme au service des vainqueurs. Ne faut-il pas décharger, charger les planches de sel, les couffes de riz et de mil, emmagasiner, transporter les marchandises, désaltérer la caravane, lui panser les bêtes, lui tresser des nattes de campement, lui saigner des moutons; lui remettre des messages, courir pour elle au port et en revenir aussitôt, avec le renseignement opportun, lui vendre le lait du pasteur, les œufs et la poule du villageois ?

Cette persistance des plus pauvres et des plus riches

étroits et bas, par une série de marches réunissant les niveaux difiérents des pièces, Thôte vous guide incliné dans ses robes, soucieux de vous éviter le heurt du front contre une poutre de linteau. Enchanté, semble* t-il, de vous amener en une salle exiguë à trois faces, ouverte sur la cour d'argile blonde, il présente l'un de ses frères. Ce vieillard maigre, on l'a vu peint sur les antiques miniatures persanes des musées, avec l'étiquette certifiant le portrait d'un derviche. Des nègres apportent un fauteuil en X, des coussins de cuir pourpre, le plateau de cuivre et son aiguière au milieu des tasses arabes. De grands coffres sont bardés de fer et encastrés dans le banco de la paroi. Une gracieuse enfant songaï à quatre houppes, l'une sur la tempe, passe, furtive et timide, entre ses ailes de cotonnade bleue. Esclave sans doute, et qui sera vendue clandes* tinement à Marrakech, de quinze à quarante louis, pour la volupté d'un caïd de casbah, ayant recueilli, en double, l'impôt de ses douars réclamé par le maghzen. La main devant la bouche, par déférence, le mattre du lieu vous dira ses astuces de commerçant, pourquoi il charge quatre planches de sel sur chaque dromadaire et non six conune font les Maures. Mystérieux il va quérir son cadeau de quelques plumes d'autruche grises. L'honneur que vous lui faites en le visitant, il vous en remercie par maintes révérences de sa personne étique et maigre, humble, infiniment polie. Le voilà sous le chcunbranie en retrait de sa porte égyptienne, et qui vous salue plusieurs fois

encore. Sa fierté semble vraiment extrême devant les voisins sortis de leurs demeures, devant leurs femmes q[ue Ton devine à travers les arabesques des moucharabieh en surplomb, devant la ribambelle de marmaille en dalmatiques de coton. Les traces profondes que les fers de lances touar^ ont imprimées dans le vantail, le vieillard les maudit un peu du geste, et remercie les Français qui, maintenant, assurentla justice dans toutes ces rues de murs blonds, propices aux Songaîs crieurs de karité, aux vendeuses de kola, aux porteurs de branches sèches, aux flâneurs jasant sur les divans de glaise, les pieds hors des babouches à terre.

Les négociants marocains et leurs associés, leurs auxiliaires sont demeurés, ainsi, gens d'importance. Us s'avancent avec lenteur, la tête dans le turban, une longue canne au poing. Leurs bras sont chargés par les volutes de leurs manches très amples. Sur la poitrine maints scapulaires pendillent. Leurs allures donnent l'impression de seigneurs accoutumés à faire la loi. Dans leur quartier favori de Baguindé, non loin du grand marché, Yobou-Ber, ils jouissent toujours du prestige dévolu aux capitalistes que les accaparements de sel, d'étoffe, de kola, de mil ou de captives rendaient chaque jour plus puissants, plus respectables. D'accord avec les caravaniers de Ghadames et de Tripoli qui habitent le quartier Sangoungou (ventre-du-chef), ils ont, la plupart du temps, réglé les cours. Les Dioulas, qui vont dans les contrées

lointaines vendre au détail, leur étaient une clientèle assidue achetant à crédit, pour un an ou trois, des^ marchandises que ces fidèles colporteurs, au retour, payaient avec exactitude. Les marchands marocains louaient aussi des maisons aux importateurs du dehors, faisaient l'entremise, touchaient le courtage. Sous la protection directe de leur sultan, et sous la suggestion de la famille kounta des Bekkaî, descendance de Sidi-Yahia, ils échappaient souvent aux vexations du pacha, eux, leur suite, leurs meilleurs clients et leurs courtiers. De leur influence ils soutenaient le chef de la ville et son conseil de marchands songaïs, peuls, bambaras, soninkè. Telle ou telle tribu targui recevait des sommes pour sa protection militaire, dans les heures tragiques. L'Askia du Nord, c'est-à-dire le prince nominal des Songaïs soumis aux Marocains, joignait son action morale à celle de cette élite. Aux quartiers arabes, Saroï-Keïna, les Méditerranéens n'abandonnaient pas leurs congénères des États berbères. Donc cet ensemble constituait une force. Force précaire. Force constamment discutée, amoindrie, entamée, spoliée, décimée. Force tout de même, la seule qui fît ou donnât de l'argent. Force qui sut, après l'irruption des Bambaras dans Tombouctou vers 1760, garder de la cohésion et du pouvoir malgré la tyrannie de Biton ; car son héritier ne put, sans le secours d'une armée, percevoir le tribut refusé par les marchands, à cause d'injustices et de cruautés commises par le proconsul bambara.

374 \OTKE CARTHAGE.

Néanmoins tant d'opiniâtre résistance ne défendit pas Tombonctou de la ruine apparente. Parti de nos Deux-Sèvres, le second Européen qui, sous un déguisement maure, put, en avril 1828, parvenir dans Tombonctou, René Caillé, connut une impression pénible, tt Un amas de maisons en terre, mal construites; dans toutes les directions on ne voit que des plaines immenses de sables mouvants d'un blanc tirant sur le jaune, et de la plus grande aridité. Le ciel à Thorizon est d'un rouge pâle. Tout est triste dans la nature. Le plus grand silence y règne. On n'entend pas le chant d'un seuï oiseau. Cependant, ajoute-t-il, il y a je ne sais quoi d'imposant, à voir une grande ville élevée au milieu des sables, et on admire les efforts qu'ont eus à faire les fondateurs. » A René Caillé Tombonctou sembla morte, bien que dix ou douze mille habitants y vécussent. Le gouverneur était, à l'époque, un nègre représentant de l'apôtre Sékhou- Ahmadou et de ses Peuls, alors maîtres du pays, depuis Djenné. Les marchands lui obéissaient ainsi qu'au Bekksâ descendant de Sidi-Yahia. Us acceptaient, sans combat, de payer mille redevances aux Touareg écumant les rives du fleuve et le port de Kabara, par crainte de voir interrompre les relations avec Djenné, d'où provenaient toutes les matières d'échange, et une bonne partie de l'alimentation. Quatorze jours, René Caillé logea chez des Maures en correspondance avec les exportateurs de Djenné. Il y demeura dans les transes. La joie ^de Djenné, son mouvement commer-

cial ne l'avaient guère préparé à ce deuil. Sa maison est intacte, pourvue d'une inscription et d'une date comme celle oti, deux années avant lui, le major Laing avait reçu l'hospitalité, sous un faîte à merlons, derrière une façade bise ornée de contreforts, et d'un volet découpé en arabesque dans la lucarne surmontant le porche. M. Bonnel de Mézières relate, dans un livre documentaire et scrupuleux, ce voyage de l'Écossais, parti de Tripoli, le 17 juillet 1825, avec une caravane que conduisait le cheik Babani, qu'il mena dans Ghadamès et In-Salah; à travers l'Azouad où une horde de Touareg Hoggar se joignit à eux pour sabrer Laing pendant la nuit, en vingt-quatre endroits. L'auteur a rétabli la succession des faits qui rendirent au major le séjour de Tombouctou si agréable d'abord, parmi les lettrés Kounta, si dangereux ensuite, et à tel point qu'il ne put se rendre, sauf de nuit, à Kabara. Rien de plus curieux que ce livre pour le lecteur qui veut se faire une idée de la politique saharienne. Soudain le sultan toucouleur de Bandiagara menace les notables de Tombouctou. H jettera sur eux tout un peuple de musulmans courroucés, si le chrétien ne quitte pas la ville. Laing doit reprendre la route du Nord. A peine a-t-il couvert la distance de trente milles, un peloton de Berabichs le rejoint dans l'astulé où il se repose, le somme de se faire musulman et le tue dès sa réponse évasive. On brûle, en se bouchant le nez, ses carnets, ses livres, pièces de sorcellerie. Barth^ en septembre 1853, fut» à Tombouctou,

31(i NOTRE CARTHAGE.

souffrir de ses fièvres. Il dut rester sept mois dans sa maison, souvent assiégée par les factions. Aussi avait-il bâti sur la terrasse une chambre d'argile. De là ses boys, à coups de fusil, protégeaient sa retraite, tandis qu'il fuyait dans la brousse, par l'escaUer de terre sèche, les couloirs enb^yaur, les rues tortueuses et les campements de nomades. Cette existence devait être habituelle à bien des gens sous le règne de Ahmadou-Hamadou empereur du Massina.

Parti du Maroc, le docteur autrichien Lenz entrait dans la ville en juillet 1880, à travers une zone de décombres, bien qu'il reconnût le bon état des trois mosquées, et bien qu'il décomptât vingt mille citoyjens; on était au moment où les caravanes arrivent du désert. Les Roumas Marocains et des Bekkaî-Eountas détenaient le pouvoir. La guerre entre Touareg et Peuls interrompait les communications. Elle menaçait la ville de famine. Aussi Lenz ne put-il même visiter Kabara ni voir le Niger. Il assista seulement à de nombreuses ventes d'esclaves, principaux objets d'exporOttion. La gomme, les plumes et l'or alimentaient de bien moindres transactions.

Le plus important marché aux captifs demeurait donc, à cette époque même, entre les mains de l'élite marocaine et de ses amis, des Armas songaîs, des Bekka!, acheteurs indispensables au commerce du conquérant négrier. Ces nécessités expliquent suffisamment qu'on les épargnât depuis les origines de la

318 NOTR CARÎHA6E.

éboulées à demi, qu'entourent des huttes misérables, des terrains couverts par les ordures, les carcasses et les débris des faubourgs incendiés. C'est ainsi que le lieutenant Boiteux, le colonel Bonnier, trouvèrent la capitale du Sahara e^du Niger lorsque les Bekka! les eurent invités à prendre possession de la ville.

Le cadi qui fit écrire le message persuasif est un homme corpulent, de grande taille, barbu de gris, sur une face camuse très noire et large. Monumental uh peu en ses ïimples plis blancs, il marche avec la solennité que lui permet son titre de cadi. Il a conscience d'avoir délivré sa ville opportunément. Il en paraît fier, malgré le coup porté au commerce par la suppression de l'esclavage. D'ailleurs n'a-t-il pas obéi à la lettre d'une prophétie arabe annonçant la venue des Français dans Tombouctou, et la paix définitive sous leur influence P Gela lui semble décisif, péremptoire. Volontiers il raconte l'exploit du lieutenant Boiteux, son arrivée sur les deux chalands avec dix^huit hommes, et deux canons revolvers, la fuite préalable des Kel-Antassar, la prise d'artnes des Kountas et des Peuls aussitôt menacés par le Conseil de la ville, et obligés de s'assagir devant la colère du peuple à grands plis, les exhortations des marabouts dans leç mosquées, la signature des traités doubles par les notables, les contes fabuleux que suggéraient les mérites de l'artillerie, quand les deux pièces furent hissées snr les terrasses de maisons solides, l'une au Nord, l'autre au Sud ; bastions provisoires, avec, chacun, une garni*

MU de huit laptots, et de vingt-cinq volontaires, maréands ou serviteurs,

Ainsi fut assurée, par un exploit sans pareil, là suprématie de la France à Tombouctou, et l'afiraa* chîssement de ce peuple. Nos trois couleurs arborées promirent la justice aux six mille survivants des massacres et des pillages millénaires, à cette population que la terreur avait marquée de son lugubre sceau, lïçonnaat les âmes et les mœurs, chassant la liesse de cette jeune Afrique, enfermant les couples sous les murs épais, dans des demeures semblables à des lombeaux aveugles, muets. Les quelques Français descendus là s'étonnèrent de cette ville oCi la peur avait, trois siècles, bouché toutes les ouvertures, porches et fenêtres, bardé les vantaux des portes, rétréci les rues sablonneuses, travesti en mendiants les plus riches et les plus belles.

Dix-huit ans de paix française n'ont pas encore res' suscité la confiance. Au contraire des Sénégalais, des Soudanais, les habitants, ici, paraissent farouches. Us se dérobât à la curiosité la plus furtive, derrière la natte qui masque l'huis, derrière le treillis de bois qui lenue la lucarne. C'est toujours une ville de menaces et de complots. Ville de mystères et de secrets. Ville d'ennemis appréhendant les revanches, et de spéculateurs dissimulant leurs transactions. Ville de marabouts entretenant la baine des fanatiques, et ville d'hétaires abritant la honte de leurs visiteurs dévots. Ville de meurtres aubiti et de diplomatie sournoise. Ville

de maîtres .variables et de sujets grondants. Ville de révolte latente et de répression féroce. Ville où s'étreignirent, dix siècles, tantôt pour s'aiiner, tantôt pour se détruire, les races blanches de la Méditerranée et les races noires du Soudan. Ville où elles s'accouplèrent et se métissèrent dans Tombre des tentes, des cases et des maisons, parmi les énigmes et les trahisons de l'amour. Ville de luxure récompensant les longues souffrances des caravanes, et ville de piété réconfortant la foi des vaincus. Ville de thésauriseurs comptant leur monnaie du soir, et ville d'ambitieux combinant les intrigues de la nuit. Ainsi Tombouctou apparut-il à nos marins flânant par les rues sablonneuses entre les façades h merlons d'argile, le long des murs flanqués de fours à pains. Qu'ils heurtassent aux portes jadis entamées par la lance du Tai^ui réclamant d'un hôte craintif l'accueil le plus généreux, qu'ils appelassent sous les moucharabiehs des demeures marocaines, qu'ils s'attardassent sous l'entablement de» porches, et sous les caractères arabes des mots sacrés,- personne d'abord ne sortit volontiers des maisons blondes, hermétiquement doses, entre leurs obélisques de banco. Seuls nos soldats marchaient dans le scintillement du sable, sous l'éblouissement du ciel que cernaient les façades aveugles, les maisons muettes, les terrasses vides.

Ce calme lugubre ne fut troublé que par les cris de ceux qui entendaient, au dixième jour, les échos de la fusillade : « Our'Oumaira ! » Il fallut courir jus-

qu'aux Touareg approchant les cadavres de l'enseigne Aube, du quartier-maître Le QueHec, de leurs laptots.

Le lendemain, il fallut faire tonner les deux canons sur les cavalcades surgies, autour des campements. Et puis tout retomba dans le silence, le mystère, et le secret habituels.

Sur le grand et le petit marché seulement il y eut quelques propos dans les groupes aux longs plis, devant les marchandes songaîs, les Bambaras aux lèvres bleues qui étalaient leurs fruits à terre, devant les huttes de paillassons sous lesquelles Maures et Dioulas déployaient leurs cotonnades européennes, les burnous algériens, les gandouras marocaines, les dissas soudanaises, les costumes de noce et de fêtes, tous les vêtements de riches, avec les parfums de l'Orient méditerranéen, les harnais, les selles de Fez. Car, là, s'entretiennent les courtiers qui savent la mesure exacte des grains emmagasinés, le dénombrement des troupeaux en pâture dans les brousses les plus voisines, et le cours des vivres. Rien n'arrivait plus de Kabara, ni du Nord où les moutons broutent dans les environs des lacs, les Touareg campant ici et là. On prévoyait la disette. Les chalands et leurs canons allèrent, de nuit, se ravitailler par le marigot de Kabara. Ils revinrent non sans avoir mitraillé les Kel-Kantas qui s'étaient, en nombre, massés sur les rives du marigot les moins distantes.

Les dix*huit matelots continuaient à maintenir l'empire de la France sur une cité de six mille âmes, sur

382 NOTRE GARTHA6E.

une région parcourae par un millier d'ennemis. Ennemis redoutables.

Cinq jours plus tard, leur attaque nocturne anéantissait près de Takoubao une compagnie et un peloton de la colonne Bonnier parvenus, la veille, <à Tom* bouctou. Un ofGcier, deux sergents, quelques hommes échappèrent seulement au massacre rapide et complet qui suivit la charge furieuse de cinq cents Touareg contre le bivouac des troupes en reconnaissance. Soixante-neui tirailleurs et onze Européens, dont le colo* nel, périrent égorgés à l'arme blanche. La colonne Jofire, un mois plus tard, ne retrouva que treize sque* lettes sur la dune de Takoubao. On les transporta à Tombouctou. Autour de leurs tombes s'édiGa l'imposante masse du fort Bonnier, avec ses bastions du Sud, ses murs crénelés, ses remparts, seS casernes, son camp d'où partirent les vengeurs qui purent châtier, non loin des lacs, les vainqueurs d'une nuit. £n lignes sévères aussi, cet ensemble est prolongé, vers l'Est, par le tribunal d'aspect romain, et, vers l'Ouest, par les deux palais, iace à face, de l'administrateur, du colonel commandant le cercle. Ensemble qui domine la partie méridionale de la ville, enferme l'animation du marché, rejoint la vieille mosquée Djin^ guer-Ber et sa ^pyramide, limite occidentale de ces quartiers.

De là débouchent 'les méharistes et les tirailleurs quand ils vont en [reconnaissance aux environs fie Tombouctou. 11 est émouvant de les suivre. Du haut

du dromadaire qui, devant vous, allonge son coi de cygne géant, sa tète dédaigneusement lippue, le touriste se trouve bien, si la « rallah » fut éhoisie de telle sorte que notre posture européenne s'y puisse conformer.

La troupe foule, vers le Nord, une large avenue sablonneuse longeant, à droite, la vieille mosquée. A gauche, les jardins potagers apparaissent que, près du puits, Ton cultive. De son entonnoir verdoyant débouchent, en files, le) porteurs d'eau pliant sous le faix de l'outre, et les jeunes filles à demi nues, droites sous les calebasses, sous les cratères remplis. Ces col'ps de bronze, au petit jour, font de belles silhouettes sur le fauve du sol onduleux. La paille des clôtures protège les faubourgs de grosses ruches. C'est une image en noir, fauve et or, puisque le soleil, déjà, par-dessus la ville encore obscure, darde ses rayons sur les pointes des chaumières.

La taille des méharis permet que le regard plonge, et qu'il aperçoive la vie matinale du faubourg, les mères et leurs marmots innombrables, la traite des chèvres, les vierges pilant le mil. Assis dans la fosse que surmonte un bâti de branches sèches où pendent les fils verticaux de la chaîne rejointe au milieu par la trame horizontale, des tisserands travaillent des mains, des pieds, en association. Ailleurs les chameaux agenouillés barrissent furieusement vers le conducteur crépu qui les veut mener à l'abreuvoir. A distance de votre cortège, cavalcade et caravane à la fois, les gamins se rangent immobiles, graves. Cependant ils

3}t4 NOTRE CARTHAGE.

admirent le galop de Finterprète. Ce personnage entorbanné, bârbn, fastige son petit cheval embrouillé dans la crinière, dans la queue flamboyantes. Adroite les ruelles dégorgentles cortèges des lavandières allant, le linge sur la tête et les nourrissons à l'échiné, vers la mare.

Passé le lauboui^ en tumulte, les chaumières coniques des nègres, enûn les arceaux à paillassons des Touareg, parmi les chèvres, les dromadaires et leurs guerriers debout, voilés , deux lances au même poing , on s'enfonce aussitôt dans le sable plus meuble des dunes.

Houles immenses d'un océan à peine figé. L'air soulève les poudres superficielles. Houles immenses, blondes et fauves, mal verdies à la crête, de ci, de là, par des arbustes poussiéreux.

L'ambre pâle du sable, et le bleu pur du ciel tracent au bout, la courbe de l'horizon, que les épineux, tout là-bas, roussissent.

Les méharistes s'avancent en une file, au pas allongé de leurs bêtesdont la patte fendue plonge et s'étale. Masqués par le fez et le litham, enveloppés par la djellaba à raies brunes ^et à capuchon, ces honmies semblent de redoutables fantômes. Impression qu'accroît le. silence relatif de la caravane marchant, par foulées

sourdes, dans le moelleux du sol. Eux-mêmes se sui-

vent, solennellement et sans bruit, les animaux de bât portant la corde à puits en peau de bœuf, la viande btoucanée dans des sacs de cuir, l'eau dans les barils quadrangulaires en tôle d'acier revêtue de chanvre, et

qui eontiennent quarante litres. Le goum d'auxiliaires maures enturbannés a, sur chaque méhari, un fantassin en croupe, invisible presque toujours. Celui-ci glisse à terre, dèsTinstant du combat, se cache, rampe. II peut, avec ses camarades, opérer une manœuvre tournante, puisque souvent ils n'ont été aperçus ni comptés par les éclaireurs de l'adversaire. Plus sombre sur l'arène plus claire, la troupe va, se dissimulant au fond des creux, des vallons, que les dunes laissent entre leurs éminences. Contre la soif, chaque tirailleur a, sur le chameau, deux peaux de bouc, ou guerbas, pleines d'eau. En long parcours, la perte par évaporation est d'un tiers; mais, en soixante heures de tornade, un escadron a perdu six mille litres par exosmose hors des outres.

Il importe alors de provoquer les récits d'un officier commis naguère à la garde vigilante de la grande caravane annuelle qui part, en novembre, versleNord. pour acquérir, de Taodéni. la provision de sel sah^r rien, et qui la rapporte vers juillet sur les bords du Niger. Il faut entendre le lieutenant Galet-Lalande, remarquable organisateur d'escadrons méharis tes, conter la poursuite d'un rezzou targui entraînant quelques centaines de chameaux volés à des tribus sédentaires amies de notre drapeau. Une lutte de vitesse s'engage qui doit épuiser les bêtes déjà fatiguées des pillards. Bientôt ils en laissent quelquesunes en arrière : d'abord ces chamelons semblabl,es aux jouets de bois mal articulés, puis les chamelles pleines,

es méhuiB de selle- dont beaucoup furent éver a momeat de leur dëfEûllaace aGo qu'ils u tt servir désormais. De temps en temps l< es voilés s'arrêtent. Ils se groupent habilemei I dunes. Ils se terrent. Ils ajustent trop biei iaant, nos tirailleurs. De aunes en duûes, 1i : répondent. Le combat dure; mais quand : aoe le mouvement tournant qui couperait larou lits, ou séparerait de ses ravisseurs le troupes l, ceux-ci regrimpent sur leurs rallahs. Ils di sent h nouveau dans la nuée de poussière av< sils qui brillent, les bltincheurs éclatantes d .. Plus loin on trouve les chameaux ouverts do aac plein d'eau fut vidé par la soif des fugilil procédé saharien qu'employaient autrefois 1 mes. Même, elles emmenaient un sombre d'at destinés à servir d'outrés ambulsntes, et qu'( vait longuement, au dernier puits précédant du désert la plus aride. La langue leur éti ôt coupée, de telle sorte qu'ils ne pussent ruu 1 troubler le liquide inclus dans leur panse, vision d'eau s'épuisait avant qu'on eût atte ion de l'autre puits, ie sacrifice de ces dron permettait l'apaisement relatii de ia soif et menceS.

comprend les péripéties de ces poursuii le décor que voici, tout valionnenx et me ,' comme une mer pâle à grandes houl lesquelles un convoi, des escadrons peuvei

invisibles, dé&ler. Sachant mieux le terrain que nos guides, les pillards arrivent à se dérober parfois, même si le besoin de s'alléger les oblige à jeter, sur leurs traces, les rallahs, les outres vides, les couvertures, les bois de campement. Car les méharis de nos tirailleurs se fatiguent aussi. La réserve de bois- « son ne tarde guère à diminuer, les noirs du Soudan et du Sénégal ne pouvant se désaltérer qu'avec 'des quantités très supérieures à celles indispensables pour les nomades.

Après une tornade qui détermina l'évaporation de l'eau dans les outres, pendant unetrentaine d'heures, le lieutenant Ranc connut, en juillet 1912, la traversée du désert la plus pénible. On ne rencontra qu'une mare contenant cent trente litres de liquide magnésien, pour deux cents hommes. Six jours de marche furent inéluctables avant d'atteindre le puits le plus proche de son poste. L'épiderme se gerçait, se fendillait, craquait. La privation d'eau et le mouvement au soleil déshydratèrent la peau. Elle devint sensible autant qu'une muqueuse à nu. Les tirailleurs ôtèrent leurs vêtements, puis leurs chéchias. Ils attachèrent leurs armes sur les méharis. Ils souffrirent à la façon des écorchés vifs. Quelques-uns délirèrent. Il fallut les ligoter sur les montures des blancs qui continuèrent Ja route à pied. Les vivres et la boisson manquèrent absolument, vingt-huit heures, pendant lesquelles on dut marcher sans une halte, à moins de se laisser mourir. Au but, sergents et tirailleurs burent et man-

388 NOTBE CARTHAGE.

gèrent trois heures durant. Cinquante-six dromadaires sur deux cents subsistaient. Pendant le retour, dP3 tirailleurs exaltés à nouveau par les tortures de la soif, crevèrent les outres de réserve à coups de baïonnette. Les tirailleurs dugoum disparurent.

Vers la même époque succombèrent, plus à l'Est, sous les balles des Berabichs, le lieutenant Le Lorrain, et l'agent des affaires indigènes Rossi, abandonnés par leurs auxiliaires Kountas, qui ne se jugeaient pas assez nombreux pour l'attaque du rezzou, mais qui demeurèrent aux environs prêts à recueillir les Européens et leur vingtaine de tirailleurs. Ces Berabicbs avaient volé sept cents chameaux à nos tribus amies. Ils prétendaient faire boire tous les animaux avant de repartir vers le Nord ; opération pouvant durer trois jours. Selon le chef de notre goum, la prise était trop belle pour que nos adversaires ne la défendissent pas furieusement; et ils comptaient parmi eux des tireurs célèbres, retranchés derrière une digue de cailloux. Les deux Français crurent qu'en les voyant combattre avec les tirailleurs, aucun des Kountas n'oserait faillir à ses promesses. Le signal de combat fut donné. Aux premières salves, le lieutenant et l'agent s'affaissèrent choisis conmie cibles par les feux convergents des Maures.

Alors les Kountas firent signe aux tirailleurs de se réfugier derrière le goum, qui certainement eût assuré la retraite. Un fait se passa, magnifique et digne d'être conté à tous les enfants de nos écoles. Cette

LA VEiNUE DES EUROPÉENS. 3î<y

vingtaine de héros refusa le salut. Un à un, ils tombèrent sur les corps de a leurs blancs ». Incomparable exemple d'honneur et de courage militaires.

Quels hommes inspirèrent donc cet excès d'honneur aux fils des chefs soudanais qui rallient notre bannière de civilisateurs ? Haut, sec, sous les blancheurs des amples culottes turques, de son dolman étroit, tout en barbe noire autour d'un profil aquilin, le lieutenant Galet-Lalande, comme le capitaine Paspier son ancien commandant, excelle dans la conduite des escadrons méharistes. Lui-même, de son pied en bottes jaunes, dirige un magnifique animal de robe claire, qui s'avance, le paquet de gris-gris au col, l'éperon de cuivre debout entre les naseaux, et l'épée de la croisade, une épée de Berbères tunisiens, passée dans la sangle. Il n'est pas dans toute la troupe, un meilleur chamelier que le lieutenant Galet-Lalande. Poursuivant un rezzou de Touareg, il sait, mieux que l'expérience millénaire de l'ennemi, ménager les montures à cous de cygne, les abreuver à temps, presser leurs flancs roux quand elles peuvent supporter une marche hâtive, et modérer l'allure de leurs foulées, dès que les plus furtifs indices trahissent les débuts d'une dangereuse lassitude. Le succès d'une expédition tient à cet emploi judicieux des méharis. Il importe que les derniers nomades esclavagistes, Maures, Touareg ou Marocains, reconnaissent l'incapacité nouvelle du désert à leur fournir une sûre retraite, après les pillages et les tueries. Quand la certitude préalable de se

voir rejoints les découragera, ces brigands romaBtiques n'auront plus que la i^essource d'imiter ceux dont nous utilisons déjà le concours parmi nos troupes assurant la police du désert, l'entretien des puits et les transactions des caravanes. A plusieurs reprises, le lieutenant Galet-Lalande étonna ses supérieurs par l'endurance et l'adresse de ses méharistes, par les résultats de leurs randcHinées. A lui, je crois, un tirailleur montrant sa cheville fracassée par une balle de ces Berabichs tirant à plat-ventre, dit qu'une seule jambe suffisait pour la marche de combat. Et lejrude Saracolé continua de bondir à cloche-pied sans épargner, de son feu, les rares buissons ni les touâes de had qui masquent les tètes des nomades habiles à s'enterrer dans le sable, eux et leurs très bons fusils allemands. Le Soudanais ressentit encore les effets de leur adresse. Son autre tibia fut rompu par le plomb rasant le sol. Alors l'opiniâtre déclara que, s'il ne pouvait plus avancer, du moins,il épaulerait à genoux, viserait mieux, et vengerait ses blessures. AÎQsi flt-il. Guéri, eet héroïque baron de la campagne nigérienne vous guidera, la baïonnette passée dans la ceinture, à la manière des Orientaux. Rejetée sur la nuque, la chéchia découvre le fer d'un large front aux bosses luisantes, des yeux en amande, un mufle camard et mobile derrière quoi florit le sens de l'honneur.

Chose vraisemblable, puisque les mêmes officiers instruisent ceux de Tombouctou et ceux de Nancy. Comment tel de nos dragons serait-il moins stoîque,

en vérité, que ces tirailleurs dévoués à la mission du lieutenant Ranc et souffrant leur martyre d'écorchés vifs dans les sables d'Oualata, près de cet ofOcier trapu, hérissé de cheveux noirs, candide en apparence, un peu mystique et capable de leur donner confiance en leur bravoure P

Peu de choses valent mieux, pour notre esprit, que la promenade africaine aboutissant à ces dunes pâles où la sombre caravane tangue sur les jambes de ses dromadaires en file a>fec ses quelques soldats masquéç enveloppés, avec le génie de ses chefs blancs. Une seule flme vit dans ces corps tapis sur les bosses des bêtès solennelles. Au premier signe d'une main levée, le cortège s'arrête ; les hommes glissent à bas. Us se rassemblent. Us s'en vont, ligne de tirailleurs baissés, Tarme au poing, vers la dune que leurs pieds nus escaladent prudemment. Un nouveau signe les fait tous s'enliser, invisibles aussitôt derrière les touffes et les épineux. Manœuvre obtenue enfin, malgré la répugnance de leur orgueil à se cacher. Cependant le goum'^st parti courbé sur les encolures de ses méharis qui allongent leurs foulées vers la droite, afiii de tourner rapidement l'adversaire et de saisir le convoi de prise, dans le fond du val sablonneux où probablement les nomades se dissimulent. L'action s'engage. Nos sergents français barbus comme les anciens sapeurs emmènent les sections par les flancs qu'ils étendent ainsi. L'œil du touriste n'aperçoit rien, dans la pâleur moirée de ce désert, ni entre les arbustes rabougris

194 NOTRE CAHTHAGE.

seraient l'air et vibreraient en pénétrant les chéchias des crânes. Peut-être se dresserait-il là, ce chef berabich qui tanna la pean du visage arrachée à un de nos lieutenants et s'en fît un masque. Il n'y aurait plus qu'à mourir noblement, à bondir baïonnette au canon en diables inexorables. Souvent par cette sorte d'attaque nos tirailleurs mirent en panique bien des Berbères vainqueurs.

Ce qui ne les empêche pas de venir, au bout derandonnées follement audacieuses, parfois jusqu'au troupeau à l'abreuvoir, dans un faubourg même de Tombouctou, puis de repartir emmenant leur proie, avant l'alarme sonnée par la garnison, ^

Elle veille pourtant sur cette grande ville apparue comme le port de la mer sablonneuse qui baigne, au nord, Ghadamès la Tunisienne, Ouargla l'Algérienne, Figuig la Marocaine, et qui vient, au sud, affluer contre cette silhouette longue, mauve et bleue de la cité aux mille terrasses, contre le minaret de Sidi-Yahia, la pyramide du Djinguer-Ber, la tour de Sankoré et son clocheton où la voix du muezzin convoque ici les intelligences du Sahara.

£n arrivant, les caravanes défilent sous l'angled'un fort. Il guette les espaces, flanqué d'une redoute ronde, survivante unique des vieilles défenses marocaines. Méharisteset spahis, dans l'intérieur de ces remparts, se tiennent prêts à la reconnaissance du désert ou à la poursuite d'un rezzou. L'artillerie ne semblait f>as suffisante, en 1912, pour tenir à distance une armée

d'assiégeants qu'annonçait, à Fez, la politique denos ennemis. Le sable s'immisce dans les organes délicats des mitrailleuses ; il les met rapidement hors de service. Ce n'est pas l'arme convenable pour le Sahara; mais de solides canons. Nos officiers les attendent impatiemment. En cas de guerre africaine ou européenne, en cas de révolte consécutive, Tombouctou deviendrait l'objectif immédiat de tous nos adversaires, Maures, Touareg, Peuls du Massina, et môme Toueouleurs Gdèles au souvenir d'El-Hadj-Omar ; l'objectif de toutes les races que prêcheraient leurs marabouts soudoyés par tel ou tel agent des coloniaux germaniques. Aussi l'urgence est-elle indéniable de constituer, ici, une force centrale à grand rayon d'action. Dans l'état de choses actuel, lorsque nos méharis partent vers Araouan et Taodéni pour escorter la caravane annuelle, l'azaliû, trop peu de soldats demeurent dans Tombouctou. Il leur serait même difficile de maintenir Tordre parmi les douze mille habitants, si l'émeute,

appuyée par les Touareg du dehors, venait à brandir ses lances et ses glaives. Or les Berabichs campent la moitié du temps, eux et leurs troupeaux, autour delà ville. Bien que la plupart de leurs tribus nous soient soumises, il en est de dissidentes. Les Maures de l'Azouad peuvent, un beau jour, à la voix d'un apôtre congénère, rencontré dans leurs excursions aux salines de Taodéni, nous exécrer, puis nous assaillir. Comptant leurs planches de sel en losanges bien décorés, historiés de signes et de caractères, ils semblent en

général pacifiques au milieu de leurs beautés sémites qu'on appellerait Myriam, ou Judith, ou Salammbô, volontiers. Elles sourient entre leurs tresses, debout devant les tentes noirâtres, devant les cases de nattes. Les Antinoiis et les satyres de leurs familles vous regardent en faisant le salut militaire malicieusement. Siéra-t-il de se fier davantage aux Touareg accroupis dans leurs braies, le front rasé, sous les arceaux de leurs dômes en paillassons .«^ Leurs captifs bellas, qui mènent les chèvres et les moutons vers les pâturages voisins du Niger, font toujours combattu dans leurs rangs ; et avec furie.

Ici, vraiment, ces peuplades ne manifestent pas la joyeuse déférence que nos Africains d'ailleurs nous prodiguent. Dans ces faubourgs de ruches, où les Songaïs tissent les bandes indéfinies de leurs étoffes, daas ces maisons de banco où les descendants armas des Berbères tripolitains qui fondèrent l'empire de Gao» travaillent le cuir, brodent les sachets à gris-gris, les bottes, sandales, babouches et harnais, avec des soies multicolores, dans ces rue§ où les enfants des lettrés alfa apprennent le métier manuel de tailleur, celui de leur caste, avant de former leur esprit de jurisconsultes et d'imans, dans les quartiers arabes où les Kountas-Bekkaï , qui se flattent de nommer leProphète en leur ascendance, causent dédaigneusement; partout, les mines signifient la crainte soumise ou l'ironie tacite du vaincu au passage du conquérant.

COMMUNISME ET MUTUALISME A TOMBOUGTOU. 397

LE COMMUNISME ET LE MUTUALISME A TOMBOUGTOU

De notre administration,, cependant, toutes les castes nobles, Chorfa, Alfa, Arma, ainsi que les noirs Galibi, reconnaissent les bienfaits. La ville n'est plus en ruines comme nous la trouvâmes, comme M. Félix Dubois la décrivit. On a relevé les murailles d'argile, recrépi les façades oblicpies, replacé les portes massives, moulé savamment les obélisques et les merlons décoratifs. Les terrains vagues ont été acquis et couverts d'édiflces. Aux paillotes ont succédé ces maisons construites selon Tart méditerranéen, et semblables à celles de Pompéi. Par les raes au cordeau, le touriste erre, beureux de saluer un ornement de la Cyrénaïque byzantine, telles ces minuscules arcades en relief modelées dans la glaise sur une maison voisine du marcbé aux branches sèches.

Réserve faite pour la différence des matériaux et leur aspect, on goûte les mêmes joies que procure la flânerie dans une rue médiévale de notre Limousin, de notre Bretagne, de la Vénétie même. Depuis le xn* siècle, les souvenirs se sont accumulés aux carrefours. L'esprit le moins apte à révocation peut s'offrir, de place en place, les réminiscences suggestives. N'est-ce pas un pèlerinage riche en émotions tle pensée, celui

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qui meneau Puits-de-la-Yieille, aux trois mosquées de Djinguer-Ber, fondée par l'empereur Ehan-Khan- Moussa, de SaAkoré, bâtie par les philosophes sahariens, de Sidi- Yahia, dédiée au grand saint de Troque marocaine P Les demeures des. lettrés musulmans qu'habitèrent le major Laing, René Caillé^ le docteur Barth, le docteur Lenz, comment les visiter sans dévotion P Enfin saurait-on parcourir froidement les forts construits sur les deux points que le lieutenant Boiteux choisit pour ses canons-revolvers, et où il posta ses dix-huit hommes divisés en garnisons capa* blés aussitôt, de battre, au pas de course, les Touareg vainqueurs de l'enseigne Aube et de sa troupe, sur la route de KabaraP

Et cette foule antique P Foule que tmsent encore les Ois en tuniques bleues des Numides, cesa Barbares »de Scipion, les Berbères. Foule aux types de sémites hiksos et carthaginois. Foule de pasteurs méditerranéens tels que les décrivirent les Bibles-Israélites, les' bucoliques grecques et latines. Foule qui nous entoure de Didons, de Barcas, de Jugurthas et deMasrsinissas,de Davids et de Bethsabées, de Corydons et d'Alexis ; sans compter les fils lippus des guerriers songaïs et mandingues; sans compter leurs sœurs à trois houpi>es qui façonnent, en plein air, de la poterie, ou leurs sœurs h cimiers, qui broient, au pilon, l'indigo de leurs teintures, dans les enceintes en paillote de leurs fermes. Cette foule est une résurrection surprenante des siècles enfouis sous les vestiges des cités mortes.

jadiE, au bord de la Méditerranée sémite, libyenne et latine.

Fidèle aux revendications de toutes nos plèbes, cette multitude réalise une sorte de communismemutuaiiste qu'ondéciare impossible dans nos parlements. Les Kondey-di-yo {les compagnons) associés, par quarante, au lendemain de leur circoncision, se rendent la justice, s'aident et s'assistent selon un statut fixe que maintient une hiérarchie de personnages, en cela supérieure aux distinctions de castes. Un fonctionnaire de Tombouctou, éru dit observateur, qui renseigna bien M. Félix Dubois, M. Dupuis, a scrupuleusement observélescoutumesde ces associations. D'abord les différences d'origine y sont effacées. Un Qoble arma obéit à son supérieur songaï ou mandingue, à un vil galibi, arrière petit-fils de captifs. Un ilfa, très fier de son grand savoir coranique, de sa renommée d'écrivain ou d'avocat- conseil, assemblera les briques ovales d'une nouvelle demeure nécessaire à tel de ses camarades nègres. EL cela d'après la décision de VAskêou, chef si révéré qu'il ne s'abaisse pas jusqu'à parler lui-même, maisj le fait par l'entremise du Basouda (l'orateur). Telles et telles maisons neuves de Tombouctou furent bâties par des coopératives qui souvent obligent leurs membres de substituer à leurs huttes ces maisons, ces petits hôtels en banco avec terrasse. Pour cela, les Kondey se réunissent le jour convenu, prêts à leurs tâches de porteurs d'eau, de gâcheurs de terre, de maçons, de orépisseurs, de

charpentiers, de musiciens et de chanteurs rythmant les efforts du travail;, tandis que les jeunes filles dansent pour la joie des yeux. De pareilles mutualités existent parmi les femmes. Chacun de leurs groupes correspond aux coopératives des hommes, quiratifient, ou non, les projets de ces dames. En cas de labeur commun, elles offrent le tabac, les kolas, le couscous. Cette égalité relative entre les deux sexes, si contraire aux mœurs des Africains, semble le résultat de rinfluence Targui et Maure. Chez ceux-ci, les épouses ont l'importance, la culture littéraire, la direction morale des enfants, le soin de leur enseigner. Chez eux, le ventre anoblit. L'enfant d'un Maure et d'une négresse compte pour peu de chose. Le fils d'un nègre : et d'une Maure jouit de tous les droits, dans la tribu de sa mère. Les sociétés de femmes se développent, à Tombouctou, comme les sociétés d'hommes et sous une pareille hiérarchie, depuis que des mariages fréquents unirent les personnes de castes différentes, des Armas ayant été ruinés, des Galibi enrichis. Les épouses désignent une arbitre, VAshakoum, comme leurs maris et leur frères, élisent un juge, ÏAlkali, à qui les unes et les autres témoignent une confiance dont ne bénéficient pas le cadi, ni même, pour certains litiges spéciaux, le magistrat de France. Ce parangon de l'équité condamne à des amendes onéreuses, au don coûteux d'un bœuf, ou de dix mille kolas, par exemple, si l'un des participants manqua de courtoisie envers les camarades à l'occasion d'une naissance

d'un décès, d'un mariage, d'une circoncision, d'une excision. Quel autre peuple châtierait autant les défaillances de la civilité ? Notez que la coopérative tout entière paye pour le délinquant. S'il y a résistance, le procès vient devant un groupe d'hommes plus âgés, et jusqu'au groupe des vieillards. On peut en appeler encore à la Djemmaâ constituée par les associations du quartier, par les mandataires des coopératives fonctionnant dans les trois autres quartiers de Tombouctou. Il arrive que trois cents délégués s'assemblent ainsi pour rendre, en dernier ressort, une sentence, sous la présidence de VAskéou en chef.

En ce moment, les coopératives reconstruisent la ville. Elles accotent les unes aux autres ces demeures d'argile presque toutes pareilles à celle de M. Dupuis. Chacune contient, à des niveaux différents, quelques chambres étagées autour de la courette centrale, réunies par des corridors étroits et bas, éclairées par les découpures en arabesques des volets marocains. Coussins et nattes, coffres en cuir bardés de ferrures complexes, plateaux et tasses de cuivre, meublent ces petites salles ombreuses, fraîches, confortables. Logis de la pensée, de la méditation, de la lecture, du calcul. Logis de savapts, de dévots et de marchands courbés devant leurs manuscrits, leurs corans ou leurs comptes sans trop de mouvements inutiles, causes de transpiration, puis de lassitude. Logis d'idées secrètes et d'espoirs mystérieux. Dans la cour, la jeune captive en pagne manœuvre son pilon à mil. Dehors, des

marmots jouent, tout gris de sable qui saupoudre leurs corps en bronze potelé. Sur untapisdeNiafunké des femmes à trois houppes, accroupies, étendues remplissent, de leur babil, la chambre blonde. Elles tirent le fil de la quenouille memplj^itique emmaillotée de coton. La plus vieille conte les légendes des chasseurs aux exploits étranges et comiques, dont M. Dupuis a traduit un ensemble.

Évidemment, rien n'a changé, dans ces demeures, depuis cinq ou six siècles, si ce n'est la joie de l'Afrique peu à peu étouffée par l'effroi quotidien ; mais le marchand, qui sort de ces intérieurs pour se rendre au grand marché, n'a point d'autre vêture que celle de ses ancêtres, ni d'autres idées. Evti et lui supputent combien de sel arrivera de Taodéni, à raison de quatre barres par dromadaire kounta, en surplus de la provision que fut chercher Tazalaï. Le total de l'importation sera-t-il deux mille cinq cents ou trois mille tonnes cette année P Et combien les Berabichs eux-mêmes exigeront-ils en échange de quatorze barres. Treize représentent, selon eux, malins chameliers, le dédommagement pour la peine de transporter la quatorzième; seule fraction rémunératrice du pauvre mineur peinant aux puits d'Agorgoth ou cinquante personnes, sur deux cents, moururent de faim, en 1910.

Et combien les chefs de la caravane devront-ils verser, là-bas, entre les mains de ces saulniersP Cinq kilos de mil |U)ur huit planches de sel, travail d'un

COUHUNEdHE ET MDTUALISME A TOMBOUCTOU. 403 '

jour? On pour dix? Éléments indispensables du problème relatif & la hausse ou à la baisse prochaine des cours. Toutes les barques du Niger emporteront-elles leur charge da condîmeat? Les unes remontant vers Niahinké et Mopti ; les autres descendant vers Gao, I Tillabery, Niamey, semant leur cargaison dans les ports do fleuve, de ses affluents navigables. La planche de trente kilos vaudra-t-elle onze francs cinquante ou douze francs? L'azalal rapportera-t-elle soixantedix mille barres ou plus? Les courtiers placeront-ils le tout, à bon prix, dans la Boude du Niger, pour assaisonner les repas songaïs, peuls et lohîs?

Ainsi pense le courtier en son boubou à broderies savantes, sous la toque de coton. 11 baisse les cils contre ses regards blessés par la lumière que réfrac- I tentles parcelles dusableentreles murs blonds. Ilar : rive au marché principal ^'emplit une foule blanche et blene, la foule à grands plis, la foule qui déambule devant les baraques, dômes de nattes arrondies sur ' des branches courbes, devant les modestes étalages à ' terre des femmes bellas, sévères entre leurs tresses, des femmes songes, tristes sous leurs trois houppes, des fermières bambaras, rieuses sous leurs cimiers. Il admire que les commerçants de France aient bâti ces longues maisons où s'entassent eu quantité considérable tous les produits, et que, dans la factorerie magiqiie, l'on offre tant d'ustensiles commodes en fer-blaoc, tantd'ombrelles pendues, tantd'objets sous les vitrines des comptoirs, tant dejparfums, de savons,

404 • NOTRE GARTHAGE.

de cotonnades, de soie en pièces, de services à thé, de liqnenrs diverses, d'images et de photographies.

Au bout de la place en rectangle, le dispensaire du « toubib » est ouvert à la file des malades. Beaucoup viennent consulter, pour leurs ophtalmies des sables, ce jeune blanc à barbe légère et à veste galonnée d'or qu'à l'intérieur d'une salle nue les infirmiers noirs assistent. Des enfants lui sontprésentés par desmères k<^untas aux yeux doux. Leurs fronts anxieux se rident sous le diadème de cuir, sous la coiffure nattée ; et, quand elles se baissent, les riches pendeloques de leurs tempescaressent le poupon criarddeleuror en losange, de leur ambre en boules. Avant de dire à l'interprète enturbanné le mal des petits, ces dames touchent, sur leurs poitrines, le cuir polychrome des trois scapulairesàgris-gris. Sansôter sonlitham, le Targui colossal en ses larges braies bleues, montre un moignon dévoré par les ulcères. De haut, le guerrier regarde ce petit médecin de notre Midi, actif et bienveillant,' qui. lui-même lave les plaies, examine, et panse; mais qui ne sait pas, comme le marabout, citer la surate, l'inscrire sur un papier. Réduite en cendre et bue dans l'eau, la maxime guérirait seule cette bles« sure. Que peut faire un remède sans la surate correspondante?

Cette paysanne berbère, à la mine féroce et vengeresse dans sa face large, dénude, sans pudeur, un torse modèle que, de leurs travaux dermatiquesr, sillonnèrent les acarus de la gale. L'orgueilleuse patiente semble

prête à poignarder l'interprète barbu, sans doute plaisantin. Lui se carre, sous les franges de son turban, dans, une mante de soie brune. Il ne paraît pas redouter cette qolère de fille noire à la chevelure cordée. Il continue de l'agonir.

De ces Clients basanés, les uns s'étonneront si le remède n'a pas guéri en quelques jours ; et ils perdront confiance. D'autres reviendront à la visite f mais ils auront omis de suivre le traitement. Ceux-ci joindront à la thérapeutique française les soins bizarres du griot ; car ils estiment qu'une double médication, doit accélérer le résultat. Néanmoins s'ils doutent souvent des remèdes absorbés en pilules, cachets ou potions, nul ne méconnaît l'efficacité du pansement. La cicatrisation prompte de leurs plaies les convainc. Tuberculeux et cardiaques envient même le blessé qu'on enveloppe de gaze, d'iodoforme, de bandes étroites. Que ne les traite-t-on pareillement.»^

Autotal, s'il était possible d'hospitaliser les malades, on en guérirait beaucoup. L'excellence de leur tempérament les défend contre lefe complications habituelles aux maux des Européens. Nos méthodes appliquées à de telles constitutions donneraient des maxima de cures. Ce serait un impeccable moyen de multipliernos prestiges et d'assurer notre influence dans tout le Sahara. Malheureusement, le budget des services sanitaires ne suffit pas.

La pénurie de médecins est incroyable, honteuse même pour la métropole et sa réputation dans le

4«6 NOTRE GARTHAGE.

oioade. Pendant la marche de l'azaiaî que le doctenr accompagne «quatre ou cinq mois, le cœle de Tomboncton, et ses quatre- vingt-qoatorze mille habitants se trouvent sans aucun médecin. Quand je passai à Djenné, le cercle et ses quatre-vingt-trois mille habitants en étaient privés. ^

Une loi devrait attribuer trois ans de service africain dans l'infanterie coloniale, à tous les jeunes gens reçus docteurs et dès lors enrôlés comme tels, et dispensés, en revanche, de convocations militaires avant la On de leurs études.

Trop précieuse est la vie des blancs qui, à deux ou trois, dispersés sur d'énormes r^ons, administrent soixante ou quatre- vingt mille Africains, et pes protègenty contre un millier d'esclavagistes, avec vingt ou trente tirailleurs soudanais, avec un goum de cinquante méharistes douteux! Trop ^précieuses pour l'avenir sont les existences des enfants indigènes, de leurs mères qui, faute d'hygiène, périssent^en grand

nombre.

Cependant les docteurs décuplèrent au Soudan les possibilités de l'eSort humain dans leurs postes. Certains de servir la cause de leur pays et l'honneur des nations civilisées, ils se prodiguent jusqu'à mourir par excès incroyables de fatigues. Ils enseignent même aux officiers les principes de l'art, et les moyens d'utiliser les manuels de thérapeutique coloniale dans les postes lointains, d'essayer les interventions chirurgicales indispensables. A cette école, lieutenants

et capitaines se font thaumaturges, et avec, parfois, un succès bien inattendu dans le fond de la brousse.

Comprennent-ils de tels dévouements, ces malades accroupis à l'ombre du péristyle sur le seuil du dispensaire? Ceux-là si bien faits en leur nudité couverte de haillons, et ces négociants maures sous leurs dômes de nattes ?£t ces marchandes assises sur leurs talons, devant les façades roses, avec leurs étalages de petits morceaux, de menues bûches, de tas minuscules P Et celles qui entrent dans la bâtisse ensoleillée de la factorerie pour hésiter entre les calicots de Hollande ? Ces Maures, semblables aux images des quatre évangélistes, ce nain au torse et à la tête de géant, aux jambes de basset, qu'on a vu près de ses molosses sur les vieux tableaux espagnols? Ces vieillards, un peu trop foncés peut-être pour ressembler aux sept sages de la Grèce? Ces sauvages de Robinson Crusoé? Ces porteurs d'eau vêtus d'une tunique en loques comme les mendiants autour de Diogène, et qui offrent les vingt-cinq litres d'eau de leur outre pour trois centimes, en dépit de leur fatigue ruisselante ; alors que la livre de riz en coûte vingt? Ces jeunesses à marier qui arborent, en plus des trois houppes, une autre sur la tempe droite? Ces filles au nez fin, contentes de la galette en cheveux tressés qu'elles gardent sur le crâne, sans compter les cadenettes accompagnant un minois de modiste parisienne qui aurait, par gageure, ramoné une cheminée de novembre? Ces hétaïres arabes, drapées de voiles bleus, comme la Sainte

Vierge ou Marie de Magdala, et qui ruinent les négociants marocains par le faste lourd de leurs bijoux puniques, syriens, cachés sous la cotonnade P Cette marmaille vêtue d'un fil de cauries sur les hanches, premier livret d'épaj^e, ou drôlement parée de dalmatiques en toile à torchon; promesses nombreuses pour l'avenir P Tous ces gens que nous avons étonnés par les invraisemblables courages de nos soldats, par les miracles de nos sciences, se montreront-ils les disciples reconnaissants des civilisateurs P

LES CIVn.ISATEURS

Problème encore insoluble à cette heure, et que, sans cesse, discutent les officiers de Tombouctou, tantôt avec M. Dupuis, l'observateur assidu des mœurs songaî, l'inspirateur de tous les écrits concernant sa ville, tantôt avec M. Bonnel de Mézières, le chercheur érudit des manuscrits arabes, le diplomate de notre influence parmi les tribus sah^iennes, l'élégant cavalier qui n'omet rien du dandysme actuel, pas même les joues rasées souà la moustache en brosse. Casqué, botté, il trotte, par les rues sablonneuses, selon les règles du meilleur raffinement que dicterait, au Bois de Boulogne, un arbitre des élégances cavahères, apte à les modifier, juste comme il convient, pour les nécessités du climat tropical.

•> Ces Maures, semblables aux images des quatre écangélistes.. — page 401.

Veut-on savoir le menu du 10 novembre 1912 ?

HORS-d'oBUVRE ' DE TAODENI

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