GÉNÉRAL MANGIN
(1) Paul Adam, par Camille Mauclair (Flammarion).
C'est au clair de la lune.
Tanit, la déesse de Carthage, pénètre, de sa lumière intense, le feuillage d'un ceïba géant, dôme vert au milieu de la cité blonde et bleuâtre, pleine de farandoles et de sarabandes, d'un peuple en toges pâles..
Avec ses tambours tendus sur les demi- sphères des courges profondes, sur les deux orifices d'un tronc creusé, avec ses petites guitares monocordes, ou dicordes, ses flageolets de bambou, ses balafons à touches de bois alignées au-dessus de calebasses sonores, un orchestre de sombres musiciens, dans ses amples draperies, rythme, au centre de l'esplanade, la danse d'une Salomé noir»' eu essor sous les ailes de sa cape bleue. L'artisLo h.ii'i i:.. "ée se contourne gracieusement, les p*^*
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reins se cambrent dans les rayures du pagne étroit. Les bras arqués, les mains longues et ballantes simulent le vol de Toiseau, puis la mimique langoureuse, audacieuse de Tamour. Et, autour, un chœur de f aunesses assemblées claquent de leurs mains aux paumes roses, en psalmodiant un refrain méian^ colique.
La ballerine s'exalte. Elle saute. Elle trépigne. Une seconde la rejoint. Tambours et balafons rivalisent.
Au ciel, Tanit brille plus.
Le corybante se mêle au ballet. Sa chéchia, entre les deux mitres noires, s'agite. Le gland sursaute contre le bronze de Téchine, tandis que le mime tente des exploits applaudis par cent mains de fer qui les scandent. La joie de l'Afrique écarquille les bouches. Elle crispe les pommettes luisantes sur tous ces visages camus. Elle fulgure par ces yeux de nuit brûlante. Elle resplendit sur les dentures de clarté. Telles faces de choristes rieuses se penchent entre leurs pendeloques à boules d'ambre, entre leurs cadenettes de cheveux tressés avec des piécettes d'argent et des perles rouges, entre leurs anneaux d'ivoire aux oreilles. Et les colliers pendillent, cliquettent selon l'animation des lazzis auxquels répondent les spectateurs accourus, massés là, dans leurs grands plis.
Telle est la joie qu'il faut voir en notre Soudan, toutes les nuits de lune.
De Paris à Dakar, puis à Kayes, à Tombouctou, à Gao même, xe n'est plus maintenant qu'une pronae^
nade. Une simple promenade, facile aux moins auda* deux des touristes et des chasseurs. Paquebots bien aménagé^, trains de luxe, bateaux de fleuve complètement pourvus assurent Taise sur les bleus de TAtlantique, comme parmi la verdure luxuriante du Cayor et du Soudan, comme entre les rives giboyeuse^ du Sénégal et du Niger. Sous le vol de mille oiseaux ^uatiques insoucieux des caïmans et des hippopo* tames voisins, là, viennent toujours boire l'antilope, la panthère, le lion.
Celte promenade coûte peu de fatigues. Elle pro* cure, avec les plus beaux agréments, celui de coudoyer toutes vives, dans leurs cités d'argile blonde, dans leurs villages de grandes ruches fleuries, non des peuplades sauvages, mais des sociétés . antiques demeurées telles qu'au temps de leur Carthage civilisatrice. Elles en conservent les mœurs, les ustensiles et les modes, les troupeaux , la cavalerie. C'est un monde antique à plusieurs visages. Ceu^: des époques successives où les Numides, les jJuifs de Moïse pourchassés vers l'ouest africain, comme vers l'est asiatique par le Pharaon de la mer Rouge, ensuite les Tyriens d'Élissar-Didon, les Judéo-Syriens fuyant le courroux . du Ptolémée Soter, les Puniques, les Romains^ les Vandales, les Byzantins, les Arabes, nos Croisés mêmes, atteignirent, influencèrent les nations du nord africain, expulsèrent des rebeilns. C]eux-ci vinrent à travers le Sahara, impré^zn' r .- ' "sprit, no» Soninkè de Ghana-Oualata. de
Podor, nos "^Bambara de Bammako-Mali, et nos Songaï deTombouctou.
Ainsi les élites conquérantes introduisirent, jusqu'au Tchad; et bien naturellement, les codes, les modèles industriels, les règles de l'honneur, des principes religieux, des habitudes rustiques et militaires, des architectures, des costumes, des ornements, des armes et des outils que conservèrent, au cœur des tribus, les peuples noirs. Car les difficultés de là circulation, à travers les espaces sablonneux' ou les forêts impénétrables, ont, à demi, bloqué la plupart des nations sédentaires, et maintenu leur particularisme même aux périodes où les races victorieuses instituèrent des empires comme celui d'Askia le Grand et des Songaï , ^ Gao, Tombouctou, Djenné. L'emprise ne durait qu'à la condition de recueillir l'impôt, et pour cela, de laisser vivre, sans les trop modifier, une fois passé le cataclysme des guerres esclavagistes, toutes coutumes et traditions assurant, aux cultivateurs comme aux artisans, la routine de leurs métiers fructueux, puis à leurs chefs comme à leurs justiciers habituels, le principe de l'autorité locale.
De ces immigrants historiques quelques millions de légataires subsistent, personnels et variés. A ces cavaliers Berbères qui galoperont sous vos yeux dans les sables du Sahel, deux javelots en main, vous appliquerez aussitôt les phrases latines de Salluste évoquant les éclaireurs de Massinissa. Vers l'abreuvoir du Sénégal, derrière son troupeau démontons, le berger
qui s'achemine sous une chevelure bouclée et dans une tunique bleue, un bâton au poing, vous sera le David rêvant de vaincre son Goliath.
Ailleurs, les femmes Bellas, captives des Maures sémites, vous sembleront des Salammbô un peu plus sombres, mais -aussi plaisantes.
Vous saluerez, dans les Ferlo, des Carthaginoises devenues Peules, chargées de mitres et de bijoux mis en laveur, jadis, par les épouses, des Hamilcars qui les avaient reçus de Tyr et de Memphis.
En promenade au milieu des dames Toucouleures, vous admirerez, dans Matam, leur façon de serrer, contre leur croupe et leur ligne de jambe, le pagne même à la mode sur les stèles des impératrices égyptiennes qu'imitèrent les Juives émigrées vers la Cyrénaïque et Carthage, après le départ de Moïse et de son peuple fuyant les Thébains, puis venues derrière leurs troupeaux jusqu'aux limites du désert et jusqu'aux villes de nos Foulanké. Sur la tête des femmes foulbé, nous retrouverons aussi la coiffure en cimier faite pour le pschent des amantes chères aux Pharaons.
La poignée de la dague en forme de croix nette, un cuir de girafe exactement taillé sur le modèle des écus habituels à nos chevaliers du xiii* siècle morts, avec saint Louis, dans les sables tunisiens, arment encore les Berbères guettant les caravanes du Sahel pour les rançonner, au nord-est de Tombouclou et df Gao.
Voilà, tout d'abord, l'attrait de Texcursion. A chaque pas, s'objectivent les souvenir^ dos hisi
nous formèrent Tintelligence. La vie de la Méditerranée ancienne persiste, et son action sur les peuples du Niger. Les bouviers de Théocrite et de Virgile y ressuscitent parmi des guerriers à la façon d'Homère. On rencontre Mathô; Nâr-Hawas, tous les fils des sujets que Didon soumit à son entreprise, que Cleo* pâtre embaucha pour les grands travaux de ses temples, que les Arabes, les pirates barbaresques et les Turcs enrôlèrent afin de conquérir l'Espagne, heurter Charles Martel à Poitiers, saccager les ports chrétiens de Tltalie, de la Grèce, de la France et combattre à Lépante, après avoir, à Venise, fourni des Othello.
L'Afrique occidentale française, partout se révèle ainsi. Réservoirs des forces guerrières, le Sénégal et le Soudan procurèrent aux États de la Méditerranée une part des commbattants qu'ils lancèrent dans le midi de l'Europe, vers l'ouest de l'Asie, sous les étendards successifs deCarthage, de Rome,deByzance,de rislam.
Il faut aller voir, au porche de notre Sénégal, du moins, leur descendance martiale, notre force noire.
Ce sont, en vareuses et en caleçons uniformes, de beaux soldats que la chéchia pare de son écarlate, de son gland bleu. Colossaux, le front découvert et bosselé, la lèvre dédaigneuse, les pommettes larges, dures, nos Ouolofs marchent orgueilleusement, avec, au côté, l'épée- baïonnette trop petite pour leur taille. En gaité, le rire devant, l'œil puéril, nos Bambara se dandinent contents de se sentir trapus, musculeux, soii-
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dément posés sur leurs pieds larges, et toujours prêts aux mises en garde comme aux voites rapides de l'escrime à la baîonne'tte. Plus noirs, quelques Dahoméens narquois, délurés, curieux, semblent faire cas de leur esprit et de leur élégance militaire pour laquelle leurs regards vifs réclament des approbations. Fils des plus anciens civilisés en Afrique, le Soninkè se montre taciturne, pénétré de sa mission. Il boude si Ton en croit la grosseur tombante duïiasolabial, la pesanteur de la bouche allant vers le menton pointu, vers le sol. Il y a les Peuls d'origine syrienne et carthaginoise, au nez droit, au teint ambré, qui portent leurs galons avec noblesse. Leurs regards obstinés scrutent l'âme d'autrui. Des îoucouleurs paradent fiers, imposants, soucieux de paraître guerriers autant que leurs ancêtres, fondateurs d'empires. D'ailleurs beaucoup de ces tirailleurs sont gentilshommes. Fils, petits-fils de chefs, et, par atavisme, habitués au commandement comme à l'indispensable obéissance, ils n'ont rien perdu de ce qui détermina jadis leurs triomphes, lorsqu'ils combattaient pour la suprématie de leurs ambitions collectives, lorsqu'ils luttaient, contre le Maure et le noir islamisé, pour la défense de leurs filles et femmes, de leurs récoltes, de leur bétail.
Aussi rien de malpropre ni de honteux dans la cité militaire. Facilement les officiers obtiennent l'entretien de ces maisonnettes rondes et blondes, couvertes d'un chaume en pointe. Le soldat les construit lui-même dans l'alignement, pour son épouse
' à la coiffure artiste, pour sa marmaille brune; vivace, toute nue. La charmante enfance, depuis le bébé obèse, dolichocéphale qui titubé chargé d'un crâne volumineux, jusqu'à la fillette gracile et futée qu'habille un brin de chiffon dans le trou de la cloison nasale où s'introduira plus tard une boucle d'or !
Ce petit monde est tout de joie. Joie qui frétille et gambille, qui galope et culbute, qui bataille et se relève grise de sable, les rires au soleil, les gestes en tumulte. Le climat permet à ces mômes de ne pas être enlaidis, comme les nôtres, par des jupons grotesques, des tabliers à carreaux, des bérets hideux. Point de ces monstres ahuris et morveux que nous offrent^ sans pudeur, les seuils de nos fermes; mais la plus ravissante, la plus libre et la plus folle des puérilités heureuses, celle que l'art du xvni* siècle nous peignit dans les trumeaux sous l'apparence d'amours à carquois et à torches. Ajoutez le comique de houppes ou de chenilles armoriales, taillées dans la mousse des cheveux, et isolées sur l'occiput de ces petits crânes ras, par dessus tant de minois toujours en éveil. Voyez ce marmot potelé, ventru xîomme un Bouddah. Cet autre chevauche l'échiné d'une sœur maternelle qui compte neuf ou dix ans, et qui trotte allègrement pour rejoindre ses camarades au jeu. Riez de cette vierge minuscule vêtue d'un fil à perles blanches et bleues autour des reins. Avisez ce garçon plus cabriolant que le chevreau poursuivi. Suivez les écoliers crépus en sarrau court et décolleté qui se précipitent à la
conquête d'une calebasse pleine sur la tête d'un fuyard agile.
Cela pour le plaisir des mères accroupies auprès de leurs maisonnettes simples, en un petit trépied de caïlcédrat, et devant une série de calebasses à rincer le linge. Sur un lit de rondins, les uns transversaux, les autres longitudinaux, et superposés, liés ensemble, le caporal repose, à Tintérieur, en grattant le boyau de sa mandoline. L'autre ménagère surveille son pot à feu, et, au-dessus, la marmite à cuire le mil du couscous auparavant écrasé par ce pilon de bois qu une fine adolescente laisse encore retomber vers les graines, au fond d'une souche creuse, en forme de mortier.
Bambara, Ouoloves, t*eules ou Toucouleures, toutes admirablement coiffées, la chevelure en mitre, en casque, en franges de tresses petites et drues, ces solides gaillardes ne chôment guère. Elles pilent le mil. Elles attisent le feu. Elles allaitent leurs bébés. Elles Aient le coton tassé sur leur fine quenouille qu'inventèrent les sujettes des Pharaons au bord du Nil. Thébaïque, la mode subsiste aussi d'étroitement serrer le pagne à larges rayures autour du ventre, de la croupe, des genoux. Pour les soins du ménage, ces dames- se sont débarrassées du boubou. Innocemment elles montrent le bronze lisse de leur échine élégante, de leurs bras nainces, de leurs épaules arrondies, de leurs gorges, ou jeunes et superbes, ou trop flétries par la faim des nourrissons. Et c'est une liesse, une
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activité sans nom, le long du boulevard sablonneux, des avenues, des rues parallèles que bordent ces maisonnettes rondes, blondes, pointues. On entrevoit les intérieurs soigneusement balayés. Des. moustiquaires même révèlent, chez les sergents noirs, un goût du confort, une connaissance avertie de Thygiène hostile aux anophèles propagateurs de la fièvre.
Cependant les plus sérieuses des ménagères neveulent rien négliger de Jeur tSche aux cuisines publiques de la cité militaire. Sous le portique de n banco », cette sorte de pisé qui sert dans toute T Afrique à construire maisons et palais, maintes dames, décolletées jusqu'à la taille, quelques-unes même en costume d'Eve, y décortiquent le riz. Celles-ci trient les noix de karité qui donneront le beurre végétal. Celles-là soufflent sur les braises de leurs pots à feu. D'aucunes tisonnent les grillades sur les branches flambantes que supportent de petits murs parallèles en terre.
Là, de même, la joie de l'Afrique s'épanouit, tant sur les bonnes -figures de ces dames que sur celles de leurs marmots pareils au bronze des « Hercule enfant » offerts dans les musées de Rome et de Naples par l'antiquité latine. Des vierges gambadent^ qui ressemblent, sauf par le nez aplati, aux nymphes d'airain exhumées de tous les Herculanums, après vingt siècles d'ensevelissement. Ce portique à piliers massifs, ces femmes nues aux attaches délicates^ ces enfants potelés qui cabriolent parmi des chèvres
)0^ grises, c'est une vision de la Méditerranée virgilienne. esQSj^ Le pieux Énée, dans les rues de Carthage, s'amusa de ^trevî ' pareils spectacles en allant vers Taccueil de la reine 0n Didon. Spectacles que durent recbnnaî^e avec suris, ;■ prise les frères Vivaldi, navigateurs italiens abordant ^pjt' âu Sénégal en 1292. Et si les recrues, près de là, - s'exercent aux souples mouvements de la guerre, à lancer le coup de pointe, sous l'œil d'un capitaine droit, blanc des pieds au casque, l'illusion d'une continuité parfaite entre nos souvenirs d'histoira latine et les évidences présentes n'a point à se dissiper.
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LES DtEPPOIS DU MOTEN AGE ET NOS AÏEUX NORMANDS 3 " SUR l'atlantique AFRICAIN
D'après un acte signé à Rouen, si l'on en croit les écrivains du xvn* siècle qui en consultèrent les archi- /i ves incendiées depuis, tels armateurs de Normandie, xi au mois de septembre 1365, résolurent d'équiper en
'jj commun une flotte, de fonder, sur toute la Côte occidentale; plusieurs comptoirs propres à l'échange de nos marchandises contre le poivre et Tivoire. Car les premiers' explorateurs de la côte africaine n'avaient pas menti. Us en rapportaient assez d'or et d'argent pour rétablir les aâaires de Dieppe, ravagée et incendiée par les Flamands en 1339.
Quand il salue les intenses lumières de la Mauri-
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activité sans nom, le long du boulevard sablonneux,
des avenues, des mes parallèles que bordent ces mai* sonnettes rondes, blondes, pointues. On entrevoit les intérieurs soigneusement balayés. Des- moustiquaires même révèlent, chez les sergents noirs, un goût du confort, une connaissance avertie de l'hygiène hostile aux anophèles propagateurs de la flèvre.
Cependant les plus sérieuses des ménagères neveulent rien négliger de Jeur tâche aux cuisines publiques de la cité militaire. Sous le portique de « banco », cette sorte de pisé qui sert dans toute TAfrique à construire maisons et palais, maintes dames, décolletées jusqu'à la taille, quelques-unes même en costume d'Eve, y décortiquent le riz. Celles-ci trient les noix de karité qui donneront le beurre végétal. Celles-là soufflent sur les braises de leurs pots à feu. D'aucunes tisonnent les grillades sur les branches flambantes que supportent de petits murs parallèles en terre.
Là, de même, la joie de l'Afrique s'épanouit, tant sur les bonnes ^gures de ces dames que sur celles de leurs marmots pareils au bronze des « Hercule enfant » offerts dans les musées de Rome et de Naples par l'antiquité latine. Des vierges gambadeat, qui ressemblent, sauf par le nez aplati, aux nymphes d'airain exhumées de tous les Herculanums, après vingt siècles d'ensevelissement. Ce portique à piliers massifs, ces femmes nues aux attaches délicates^ ces enfants potelés qui cabriolent parmi des chèvres
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