I. BAS DAHOMEY
Les indigènes du Bas-Dahomey sont" : A) les Nagos ou Yorubas ; B) les Djedjs ou Dahoméens ; G) les Musulmans ; D) les Créoles ; E) les noirs dits « assimilés » ; F) les Minas ou Popos et G) lesMahis.
A. Nagoii. — C'est sur le territoire de Porto-Novo que réside la majorité des Nagos, dont le berceau d'origine est la région d'Abcokuta dans la colonie anglaise de Lagos. Les Nagos n'offrent aucune particularité physique remarquable, si ce n'est qu'ils n'ont pas la belle prestance des Djedjs. Leurs vêtements se composent d'un chocoto, pantalon à glissière court et fermé qui leur vient au-dessus du genou et de l'acho, pagne artistement drapé sur l'épaule gauche et qui passe sous le bras droit. Ils ne portent généralement aucune coiffure, beaucoup même ont la tête complètement rasée, sauf parfois une mèche laissée sur l'un des côtés du cn\ne. Les « gens » de Tofa, au contraire, gardent leurs cheveux qu'ils divisent en petites tresses réunies au sommet de la tête en forme de casque. Pour faire tenir cette installation, ils enduisent leur chevelure d'huile de palme, qui sous le climat humide et chaud, rancit rapidement et dégage une odeur qui n'a rien d'agréable. C'est à cette manière de se coiffer qu'on reconnaît les femmes de la famille du roi de Porto-Novo. Elles doiveiit
Le pays et ses habitants
être très respectées de la population masculine, car quiconque se permettait de les bousculer par simple inadvertance était
Femme Nago.
immédiatement emprisonné au palais de Bocon, d'où les prisonniers ne sortaient que rarement. Cette rigueur des mœurs
t>6 NOTRE COLONIE DU DAHOMEY
portonovicnnes, quand il s'agissait des femmes du roi a dû, on le*comprend, être rapidement tempérée par l'administration française.
Au moral, les Nagos participent des défauts communs à tous les noirs : ils sont cauteleux, sournois, tieit'és menteurs. Us ne passent pas pour être gens très braves, et de fait Behanzin et ses sujets leur inspiraient autrefois une réelle frayeur. Et « l'abject servi lisme » que dans son livre sur la Côte des esclave* et le Dahomey le P. Bouche applique aux Djedjs qu'il a connus sous la domination des rois d'Abomey est plutôt l'apanage des Nagos qui, pour saluer, s'étendent complètement sur le verçtre et baisent la terre à trois reprises différentes e\\ faisant claquer leurs doigts.
Ce sont \h les petits côtés de leur caractère qu'ils rachètent ppr de sérieuses qualités. Ils se montrent en effet bons agriculteur* et commerçants avisés.
Leqp prçys se prête d'ailleurs merveilleusement à la culture. Si, de J*qrtQrNovQ placé à l'extrême Est du royaume sur la lagune, or* se dirige dans le Nord ou l'Ouest, on rencontre, pendant an moins un jour de marche eh hamac, une véritable forêt de palmiers au feuillage vert sombre ; d'ici de là, quelques paquets de brousse, d'où quelquefois émerge un immepse fromager, et qui cachent des cases, car les indigènes ont gardé l'habitude de dissimuler ainsi leurs habitations. Cette broqsse. souvent assez épaisse, leur est d'ailleurs nécessaire. C'est là qu'ils vont chercher le bois pour la cuisson de leurs aliments; elle leur sert aussi de refuge au cas, malheureusement peu rare, où ils ont à se soustraire aux recherches de leurs chcTs naturels ou de l'administration française. Et même autour des villages compacts, même aux
alentours des cases de fétiches, de la brousse, encore de la brousse. Au premier aspect, il parait même y avoir plus de brousse et de terrains incultes que de terres cultivées et de palmiers en exploitation. Cette impression n'est ressentie, il est vrai, qu'à plusieurs heures de marche dans l'un et l'autre sens de Porto-Novo, mais il ne faudrait pas se laisser prendre à l'apparence, car les indigènes de ce qu'on désigne à Porto- Novo par « la banlieue » connaissent et pratiquent le système des jachères. Le sol, sur lequel poussent les innombrables palmiers que l'œil découvre de tous eûtes, dans les terrains plats comme sur les valonnements, n'est pas seulement débroussé, il est défriché et cultivé. Les indigènes y plantent principalement du maïs et du manioc ainsi que les haricots du pays et des archides. Dès qu'ils ont ensemencé pendant une année ou deux un lot de terrain, ils le laissent reposer et portent leur culture sur un lot adjacent resté en friche les années précédentes ; ce qui ne les empêche pas de tirer parti des palmiers dont ils ne se sont pas occupés, qui leur rapportent moins, tout en leur donnant cependant quelques régimes, (iliaque palmier a son propriétaire, aussi parait-il impossible de donner une concession dans toute cette région.
Mais, dans un pays tropical, où la luxuriante végétation est très intense et très rapide, où l'indigène pratique largement la théorie du moindre effort, les noirs se contentent trop souvent pour défricher de mettre le feu aux hautes herbes et aux arbrisseaux, ce qui endommage les palmiers adultes et détruit les jeunes pousses. (\c système primitif n'est, je me hâte de le dire, pas suivi partout. Nombre d'indigènes connaissent mieux leur intérêt. Quoi qu'il en soit, que le sol soit défriché méthodiquement ou au mojen du feu,
les cultivateurs de Porto-Novo — et tous les indigènes de la banlieue le sont — entretiennent fort bien leurs champs, leurs « glétas » et ils obtiennent des résultats satisfaisants avec leur unique et rudimentaire outil : la houe. Ils ne connaissent pas l'usage de la brouette ou du cabrouet et lorsqu'ils ont à transporter de la terre, des régimes de palmiers ou tout autre produit ils se servent de calebasses ou de paniers qu'ils posent sur la tête.
Remarquons également que les terres ne sont pas fumées ; il en résulte que, malgré le repos qui lui est périodiquement donné, le sol s'appauvrit en raison même de l'intensité des cultures.
Enfin, à part les moutons, les cabris et les porcs, les animaux sont rares. Peu de bœufs et vaches, sauf sur les rives de TOuemé et pas du tout de chevaux ni de mulets. Ceux que des commerçants ou des fonctionnaires ont fait descendre du Nord n'ont pu résister tandis qu'on est parvenu à les faire vivre à Lagos, cependant situé sous la même latitude.
Les Nagos sont aussi les commerçants nés du Bas-Dahomey. Un Nago palabrera plusieurs heures pour gagner un centime et il est avec cela très patient dès qu'il s'agit de son intérêt. J'en ai eu sous les yeux l'exemple suivant. Partant en tournée dans la banlieue, un camarade consentit à son boy qui le lui demandait une avance de cinq sous. Le boy — un nago catholique — s'en alla acheter un paquet de 10 boites d'allumettes qu'il revendit au détail et gagna à peine un sou. Sept jours lui furent nécessaires pour réaliser ce prodigieux bénéfice ! Par cet exemple, on peut juger dejla faculté commerciale de ces gens qui dépensent immédiatement ce qu'ils ont gagné ou qui enfouissent en terre une partie de leur
argent. Et depuis la pacification, les Nagos ne restent plus confinés à la côte ; véritables dioulas(\) ils partent avec leur pacotille dans le haut pays, vont s'installer près des chantiers du chemin de fer et les jours de paie font d'excellentes affaires. Les marchés nagos, où Ton trouve tout ce que Ton peut imaginer et par quantités infinitésimales, offrent une animation curieuse et sont très bien achalandés. Nous accorderions même que ces Nagos seraient des négociants hors de pair, s'ils étaient un peu plus scrupuleux, surtout vis-à-vis des commerçants européens qui sont obligés de consentir des avances dans lesquelles il leur est souvent difficile de rentrer, dette remarque d ailleurs n'est pas spéciale aux Nagos et s'applique également aux musulmans.
Comme celle des divers peuples du Bas-Dahomey, la religion des Nagos dont nous parlerons plus loin (2) est le fétichisme. Mais c'est parmi les noirs de cette race qu'on rencontre presque exclusivement les musulmans ou les chrétiens nouvellement convertis.
L'organisation politique des Nagos ressemble beaucoup à notre féodalité : chez eux le roi reçoit l'investiture par une sorte d'élection. D'après les coutumes de Porto-Novo, le fils du roi défunt ne peut remplacer son père, du moins immédiatement. Chacune des branches de la famille royale doit être représentée successivement au trône.
Le roi était nommé par les princes des Mattcs (c'est-à-dire de la brousse) et par certains cabécères, ou chefs choisis d'avance en raison môme de leurs fonctions, pour procéder à
(4) C'est-à-dire marchands noirs ambulants.
(2) Voir mfriie chapitre.
l'élection. Les princes des Mal tes appartiennent h la famille de l'ancien roi; quand ils lui ont donné un successeur ils sont obligés, leur présence pouvant être dangereuse pour le nouveau monarque, d'aller habiter la brousse. Ils ne reviennent à Porto-Novo que pour l'élection d'un autre souverain et ils ne peuvent y séjourner que si un prince de leur famille est de nouveau élu. Dans ce cas, ce sont les parents du défunt qui vont à leur tour s'établir dans la brousse.
Les chefs qui participent h l'élection sont, par ordre d'importance : 1° le Migan, ministre de la justice et surtout exécuteur des hautes œuvres, ce qui, avant notre arrivée, n'était pas une sinécure ; 2° le Gogan, chef du protocole. Il surveille les formes de l'élection et, en cas d'irrégularité, peut opposer son veto et annuler le scrutin ; 3° PApologan, ministre de la' religion, parrain du roi qu'il consacre ; 4° le Mehou, chef de la maison du roi et ministre de la guerre; 5° le Ligan, féticheur du serpent. Viennent ensuite un grand nombre de comparses, dont l'Abazagan, gardien du siège du roi, qui l'accompagne partout où il va; le Ouataca, chargé d'annoncer la mort du roi ; le Sogan, chef du cheval du roi ; TAdjagan, qui vient réveiller le roi chaque matin et s'informe s'il a bien dormi et lui pose une quantité de questions analogues dans un ordre protocolairement déterminé. Il est bon d'ajouter que ces dernières dignités sonl maintenant purement honorifiques, heureusement pour les titulaires, car ils devaient autrefois, ainsi que quelques femmes désignées d'avance h cet effet, accompagner le roi dans le tombeau. Il est vrai que dans les derniers temps, les mœurs s 'étant un peu relâchées, ils avaient obtenu l'autorisation de se faire remplacer par de simples esclaves. La dernière exécution de ce genre, accom-
plie d'ailleurs secrètement, aurait eu lieu en 1875, après la mort du roi Messy (1 ).
B. DJedJs. — Les Djedjs ou Dahoméens habitent le royaume du Dahomey, celui d Allada et les cercles de Zagnanado, Cotonou et Ouidah. Les trois royaumes d'Abomey, d'Allada et de Porto-Novo ont d'ailleurs une origine commune et pour la trouver, il faut remonter au xvir siècle, à la fondation du royaume d'Ardres.
A cette époque (2) le pays connu se divisait en trois Etats : 1° le royaume de Juda, qui allait de la Cote à Savi-Tori ; 2° à l'extrême Nord, au-dessus des marais de Co, le pays des Foys (région actuelle d'Abomey) ; 3° entre les deux, touchant à la mer par Godomey et Cotonou, le royaume d'Ardres, capitale Allada C'est par un nommé Adjahouto que, parait-il, fut créé le royaume d'Allada. Son fils ou même son petit-fils, un nommé Topon ou Ivopon, gouverna ensuite le pays. On donne comme date de sa mort IfilO. Il laissait trois fils qui se disputèrent violemment sa succession. Force resta au second Hounougoungoung. L'aine, A té Agbanlin, se réfugia h. Djaquin, l'actuel Abomey Calavi. Il devait en être chassé peu après et s'enfuir à Hogbonou, nom indigène de Porto-Novo. Quant au cadet, Tacoudounou, il se réfugia chez les Foys, près du prince Da.
C'est là l'origine de la dernière dynastie dahoméenne. Fuyant Allada, le plus jeune fils de Topon, traversa le marais de la Lama et vint demander asile au roi des Foys, Da. Ce
(I) Renseignements donnés par M. l'administrateur Fonssagrives (Notice sur le Dahomey) et contrôlés sur place.
(i) P. Bouche, Lafiôte des esclaves et le Dahomey.
monarque le reçut très bien et lui donna un terrain pour construire sa case et celles de ses femmes. Mais Da devait être bien mal récompensé de sa générosité, carie fugitif ne larda pas h empiéter, puis à fomenter des intrigues, enfin, il assassina ou fit assassiner l'infortuné roi Da.
Il existe une autre version. Le voyant chaque jour prendre plus de terrain qu'il ne lui en avait concédé, Da aurait fait appeler le fils de Topon et lui aurait dit de s'arrêter. Tu bâtiras bientôt sur le ventre (home) de Da, d'où Da-homé, et peu de temps après, Da était assassiné par ce réfugié.
Les Djedjs diffèrent essentiellement au physique comme au moral des Nagos qu'ils méprisent profondément. 11 convient de distinguer dans la population djedjs deux catégories, la première forme une sorte d'aristocratie beaucoup plus distinguée physiquement et intellectuellement que les gens du peuple. Les attaches sont plus fines, les membres mieux proportionnés, la physionomie plus agréable et l'esprit plus ouvert. Ce sont ceux qui appartiennent à l'immense tribu des gens qui se disent de la famille de Koundo, tout en n'étant que très vaguement apparentés ou même pas du tout à la famille royale d'Abomey. •
Pour ne pas participer de ces avantages physiques et intellectuels, l'autre partie de la population n'en est pas moins remarquable. De taille au-dessus de la moyenne, le visage régulier, les pectoraux développés, les Djedjs ont clans leur démarche une certaine fierté que ne possèdent pas les Nagos. De môme au moral, le Djedj — plus franc, moins menteur, moins sournois, moins palabreur — conserve toujours une dignité inconnue au Nago. La façon de saluer les blancs ou les chefs montre plus que de longs développements la dif-
es
ta-
LE PAYS ET SES HABITANTS 7îi
férence des deux natures. Autant le salut « k plat ventre » du Nago n'a rien d'humainement digne, autant en sa simplicité, la manière employée par le Djedj a une tout autre allure. Le torse découvert, le pagne enroulé autour des reins, le Djedj en se présentant élève trois lois son bras h la hauteur de la tète, remet la main dans le rang et attend qu'on lui adresse la parole.
Les Djedjs, c|tii connurent les règnes si despotiques de Glé Glé et de Béhanzin. ont conservé un sentiment extraordinaire de discipline et de docilité qui font l'admiration de tous ceux, commerçants ou fonctionnaires, qui sont en rapports avec eux.
Aucune troupe ne tient garnison dans tout le Dahomey (nous prenons ce mot dans son sens indigène) et l'administration, par l'intermédiaire «les chefs naturels, marche à merveille. Si l'on ajoute à cela que, sans être travailleur, le djedj, stimulé adroitement, peut rendre d'utiles services comme ouvrier, — les travaux du chemin de fer de Coton ou au Niger le prouvent, — qu'il n'est, eu général ni voleur, ni adonné à l'alcool non plus qu'au vin de palme, on aura un portrait exact des indigènes de cette race véritablement doués d'un don naturel, dociles et craintifs a l'excès quand ils voient le blanc.
Si ce qui vient d'être dit est plus spécialement vrai pour le Djedj originaire du royaume d'Abomey, on peut, sans erreur fondamentale, mais h un degré moindre, l'appliquer au Djedj d'Allada et à ceux qui sont disséminés dans le Bas- Dahomev.
Les uns et les autres ont conservé le souvenir de Koundo (Béhanzin). Le nom de notre courageux adversaire exerce
encore un pouvoir magique sur ses anciens sujets. Bien qu'entièrement soumis à la domination française qu'ils préfèrent à tous les points de vue à celle de leurs rois, les Djedjs sont convaincus du retour futur de Koundo. Si les chefs n'y croient pas, la population reste persuadée de ce retour, les féticheurs l'encouragent par intérêt dans cette croyance et les féticheurs sont plus puissants sur l'esprit des indigènes que les chefs. « Koundo a été battu par les blancs, c'est vrai, « mais il n'en était pas moins l'invulnérable, celui qui dans « les combats avait la puissance de renvoyer droit au cœur « de son adversaire la balle qui lui était destinée. Koundo « est enfermé dans une ile par ses ennemis et cela, malgré « l'antique loi qui défendait aux rois dAbomey de voir la « mer, mais qu'importe, Koundo se changera en petit oiseau « et reviendra dans sa capitale ».
de qui précède montre le danger qu'il y aurait à ramener Béhanzin au Dahomey, la rentrée en scène de l'ancien roi troublerait profondément les populations franchement ralliées à nous et serait le signal d'un soulèvement populaire. Et pour preuve de loyalisme de ces noirs des régions d'Allada et d'Abomcy nous ne voulons citer que ces quelques mots du vieil Alloan qui « commandait l'armée dahoméenne quand Béhanzin n'était pas là » et qui est devenu chef tâcheron aux travaux du chemin de fer où il n'a mérité que des éloges des divers officiers qui l'ont employé Notons qu'il y eut a maintes reprises plus de 4.000 Djedjs travaillant en même temps sur les chantiers : « Nous savons bien, disait Alloan à un « lieutenant du génie, que nous pourrions facilement vous a faire disparaître vous et les quelques blancs qui êtes dans « le Dahomey — ce qui dans la bouche du vieux chef signifie
« les royaumes d'AUada et d'Abomcy. — Il ne serait même pas « nécessaire de vous tuer, il suffirait de ne pas vous apporter « à manger pendant quelques jours. Mais à quoi cela scrvi- « rait il? Vous reviendriez mille avec des fusils qui partent « tous ensemble et traversent les palmiers. D'ailleurs si ce « n'était pas vous, ce seraient les Anglais ou les Allemands. Et « il ne manquait d'ajouter par politesse : il vaut mieux que
« ce soient les Français ».
Et ces Djedjs qui avaient autrefois l'habitude, lors de la saison sèche, d'aller razzier leurs voisins, se sont transformés en moins de dix ans en une population d'agriculteurs paisibles, entièrement soumis et faciles à conduire.
C. Musulman». — En outre des Djedjs et des Nagos, nous rencontrerons les musulmans de Porto-Novo. Les uns sont venus jadis s'établir dans le pays, et ont accepté à cette époque l'autorité de Tofa contre laquelle ils récriminent aujourd'hui ; les autres sont restés fidèles au roi de Porto- Novo et ont pour chef Bakary, l'un des conseillers de Tofa.
Uniquement commerçants, ils ne possèdent pas un lopin de terre, tout au plus remplacement des cases qu'ils habitent et les terrains sur lesquels ils ont construit leurs mosquées. Certains d'entre eux, musulmans de race, s'habillent somptueusement à la manière du Sokoto, costume qui contraste avec la simplicité des pagnes dahoméens, mais qui a une tout autre allure que les uniformes d'amiral suisse de Tofa. De tout temps les musulmans ont mis des chaussures et arboré des parapluies, ce quifut, au début, la cause de discussions irritante?, car seuls le roi et les grands chefs avaient le droit de se chausser et d'avoir des parasols. Les musulmans de Porto-
Novo, très turbulents, font — sous la direction de l'iman Mountaro et d'un noir appelé Paraiso, autrefois riche et qui possède encore actuellement près de la ville deux plantations de café et d'ananas — une propagande de tous les instants ; aussi le nombre des Nagos et des Djedjs qui se convertissent à rislamisme va-t-il chaque jour en augmentant. Us reçoivent très certainement des directions et des subsides des sectes du Nord de l'Afrique. A chaque instant, des envoyés sont signalés à l'administration et j'ai eu sous les yeux, quelques jours avant mon départ, le laissez passer d'un musulman arabe blanc, originaire de Médine, qui avait traversé toute l'Afrique pour venir à Porto-Novo. Et ce ne sont pas seulement des fétichistes qui embrassent la religion de Mahomet, ce sont des convertis catholiques ou protestants, ce qui annihile complètement la faible action des missionnaires de Lyon. Chose curieuse et souvent observée : il n'est pas rare de voir un Nago ou un Ujedj catholique ou prolestant se convertir à l'islamisme. Je n'ai pas entendu citer le cas contraire d'un indigène converti au mahométisme devenir catholique ou protestant. L'anecdote suivante, absolument authentique, montrera l'audace de leur propagande. Un camarade faisait, accompagné par Bakary, une tournée de recensement sur les rives de rOuemé. Itakary commence par lui faire dire qu'il est un bon blanc, qu'il l'aime beaucoup, et mille autres aménités du même goût. Finalement, il lui propose de le convertir à sa religion. Ilefus de mon camarade, insistance de Itakary. Intéressé, le fonctionnaire feint d'accepter, niais indique qu'il désire être un chef et que pour cela, il ira à la Mecque afin d'être el hadj.
« Tu ne pourras être chef de suite, observe Itakary, mais tu le deviendras vite ».
« Alors, je refuse », répond mon camarade.
Et Bakary de lui proposer des cases, des glétas, sans succès et finalement de lui dire :
« Je te donnerai les cinq plus jolies femmes musulmanes de Porto-No vo ».
Ceci dévoile la force de propagande de ces indigènes musulmans qui gagnent de plus en plusà tel point que les employés des factoreries qui, il y a quelques années, étaient tous catholiques, sont maintenant en majorité sectateurs de Mahomet.
Il convient de faire remarquer que nombre de musulmans de Porto-Novo boivent fort bien de l'alcool. Les mœurs de beaucoup d'entre eux laissent à désirer, car ils se contentent trop souvent au lieu de se marier suivant la coutume locale, de prendre les femmes des autres iijdigènes ou d'épouser morganitiqueinent leurs filles
Ce n'est pas ici le lieu de discuter si l'infiltration musulmane est un bien ou un mal pour l'avenir. Nous en tenant au présent, nous avons constaté, principalement dans le royaume de Porto-Novo,qne les noirs musulmans d'origine extérieure ou récemment convertis, sont moins souples que le reste de la population. Cette situation tient d'ailleurs à des causes spéciales qui résident principalement dans la prétention émise par certains d'entre eux d'échapper h l'autorité des chefs locaux, car ils espèrent ainsi créer un Etat musulman dans l'Etat fétichiste. C'est ce qui explique la scission qui s'est produite entre les coreligionnaires mahomélans, les uns continuant à reconnaître comme souverain le roi Tofa, les autres refusant d accepter l'état de choses existant.
Quoi qu'il en soit, nous devons reconnaître que l'islamisme fait faire aux noirs du Bas-Dahomey qui embrassent cette
religion un pas en avant dans la voie de la civilisation, et, devant ce résultat, les quelques difficultés qui se sont élevées ne doivent pas entrer en ligne de compte. Elles n'auront plus l'occasion de se renouveler : lorsque le royaume protégé de Porto-Novo sera annexé, les musulmans deviendront alors, au même titre que tous les autres indigènes, nos sujets et ne devront obéissance qu'à l'administration française.
D. Créoles. — Au Dahomey comme dans les colonies étrangères du golfe de Guinée, on rencontre des mulâtres qui s'intitulent créoles. Ils portent les noms les plus pompeux de l'histoire portugaise et l'on est trop étonné de les voir s'appeler d'Almeida, d'Assumption, d'Albuquerque, de Campos, de Costa Soarès. Lopez, de Médeiros, d'Oliveira, Rodriguez, de Sacramento, da Silva, de Souza... Leurs prénoms sont à l'avenant, car tous ou presque tous, catholiques — il y a des da Silva musulmans — les missionnaires leur ont donné comme patrons les saints les moins connus du calendrier tels que Candide, Calixte, Cômc, Cyrille, Bernardin, Martin, Ignace, Népomucène.
Avant notre établissement dans le pays, ils étaient concentrés à Ouidah où certaines familles firent, par la traite des esclaves que fournissaient les rois d'Abomey, des fortunes colossales aussitôt dissipées d'ailleurs. Ils vivaient en bonne intelligence avec les autorités dahoméennes et l'un de ces créoles, nommé da Souza fut même le conseiller écouté de Béhanzin, lors de la guerre de 1892-1894. D'autres, qui s'étaient spécialement distingués par leur haine contre nous, accompagnèrent Béhanzin dans sa fuite. Disons qu'ils ont été déportés au Gabon, que leurs biens furent confisqués, mais ont été restitués aux moins compromis d'entre eux.
A l'heure actuelle ces mulâtres sont répandus dans le Bas- Dahomey, partout où il y a des factoreries européennes, par-
MukUresse de Ouidah.
tout où ils ont chance d'être engagés par l'Administration. C'est parmi eux que les négociants recrutent leur personnel
comptable et quelquefois leurs traitants. Presque tous les interprètes du gouvernement, les écrivains des bureaux et commis des postes et des télégraphes sont des créoles, plus ou moins teintés. Et de fait, ils font généralement de bons employés. Ils parlent le français et l'anglais assez correctement, il en est qui savent encore le portugais, sans compter naturellement les deux langues indigènes : le djedj et le nago. La somme de leurs connaissances est, on le voit, assez étendue et ils ne manquent pas dïntelligence, loin de là. Il est à peine besoin d'indiquer qu'ils s'habillent uniquement à l'européenne, se fournissent principalement, quand ils en ont les moyens, dans les grands magasins de Paris.
Ils méprisent les noirs, nagos ou djedjs, qui le leur rendent bien et le dicton sénégalais « Allah y a fait café, Allah y a fait lait,, Allah y a pas fait café lait » a cours au Dahomey. Avant notre arrivée, ces créoles représentaient en efiet l'élément supérieur delà population, ils étaient entourés par les chefs d'une grande considération, servaient d'intermédiaires dans les grosses ventes d'esclaves et ils y trouvaient leur bénéfice. Très durs, particulièrement autoritaires, ils étaient détestés pour les abus qu'ils commirent. La situation a changé du jour où nous nous sommes installés dans le pays. Nous avons troublé leurs affaires, nous les avons ruinés dans leur odieux commerce de chair noire. Il était tout naturel qu'ils nous vouassent une forte haine. Les agissements de da Souza, de Côme de Cyrille Rodriguez et consorts indiquent qu'ils redoutaient notre venue. Il faut se hâter d'ajouter que tous ne se livraient pas à ce trafic, que tous ne professaient pas ces sentiments.
11 est cependant certain que dans la généralité, ils ne
LK PAYS KT StiS HABITANTS 83
virent pas d'un bon œil notre installation au Bas-Dahomey. . Que reste-t-il de cette première impression ? Se sont-ils entièrement ralliés à nous? Il est permis de l'espérer, sans qu'il soit possible de rien affirmer. En tout cas, ces créoles ont toujours été parfaitement corrects à notre égard, ils ont même affecté cette correction. Néanmoins de bons esprits restent persuadés que les mulâtres aux noms portugais n'ont aucune sympathie pour la France et seraient tout aussi bien anglais qu'allemands — beaucoup d'ailleurs ont une partie de leur famille au Lagos ou au Togo. Ce ne sont Ih que des hypothèses nullement vérifiées, mais aussi plausibles que les suppositions contraires, car leur loyalisme n'a pas eu l'occasion de s'affirmer.
Nous tenons beaucoup d'entre eux soit par les honneurs — car ils sont d'un orgueil incommensurable — soit par l'intérêt : ruinés et endettés pour la plupart, ils sont heureux de trouver une place modeste clans les différentes branches de l'administration. Quelles que soient les soldes qui leur sont allouées, elles sont pour eux insuffisantes ; ils ont en effet gardé de leur ancienne vie des goûts dispendieux et ils dissipent tout et môme plus que ce qu'ils gagnent.
De leur origine ils ont gardé une fête curieuse, celle « du grand cheval blanc du Brésil », sorte de mascarade qui a lieu tous les ans en décembre.
B. Assimilés. — • A côté des créoles, se confondant souvent avec eux, nous trouvons ceux que, depuis le décret du 26 juillet 1894, on désigne sous le nom « d'assimilés ». Ce sont des noirs qui, comme les créoles, jouissent du bénéfice de l'application de la loi française, que, contrairement à ce
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qui arrive pour les simples indigènes, ils n'ont pas besoin de réclamer. A quels signes se reconnaissent ces assimilés ? Quelles conditions doivent-ils remplir pour posséder ce statut spécial? les textes législatifs — un décret vaut une loi au Dahomey, en vertu de la délégation souscrite dans l'article 18 du sénatus-consulte de 1854 en faveur du pouvoir exécutif — ne l'ont pas dit. Dans la pratique on a été amené à considérer comme tels ceux qui se servent de l'état civil pour eux et leur famille. Distinction de fait et qui ne correspond nullement à la réalité des choses. Car si les plus civilisés de ceux dont il vient d'être parlé se soumettent bien à la loi française, ils n abandonnent pas pour cela toutes les coutumes locales. 11 en est et non des moindres qui ont constitué, à côté de la famille légitime, une famille indigène composée de femme et d'enfants. D'autres ont conservé comme clients des indigènes qu'on peut comparer aux captifs de case du Soudan, dont les liens de dépendance sont très lâches mais existent cependant, ne serait-ce que sous forme de redevance à acquitter à des époques fixes, redevance nullement justifiée si ce n'est précisément par le droit éminent du maitre sur partie du produit du travail de l'indigène soumis à cette sorte de vassalité. Nous n'entendons pas critiquer cette institution d'une clientèle groupée autour d'un individu riche ou puissant ; encore moins en demanderions-nous la suppression. Tenter de détruire cet état de choses serait d'ailleurs absolument inutile, les clients d'hier deviendraient les métayers d'aujourd'hui ou les « gens de la famille » de demain.
Néanmoins on a donné, dès 1894, la conquête h peine terminée, les mêmes garanties juridiques à ces assimilés qu'aux Européens. C'était peut-être aller trop loin et consolider des
situations peu solides par la hase et des fortunes dont l'origine n'était rien moins que claire. Ce n'est pas là une hypo-
Type de Xago assimile.
thèse gratuite, en écrivant les lignes précédentes, plusieurs exemples se présentaient h notre mémoire. Depuis le décret
du 26 juillet 1894, les assimilés sont restés tels et les règlements successifs qui ont organise la justice, déterminé les juridictions, attribué les compétences n'ont rien changé non plus qu'innové à cet égard. Nous avons donc créé de toutes pièces au Dahomey un statut spécial pour une certaine catégorie de personnes nées de parents noirs ou mulâtres, et qui constituent un échelon intermédiaire entre l'indigène et l'Européen aux garanties duquel ils participent devant les tribunaux français. Et rien n'a spécifié les conditions essentielles de cette « origine assimilée ». Il s'ensuit que nous avons donné une place à part aux créoles et à ces assimilés, c'està-dire à l'élément supérieur en civilisation, en puissance, en fortune de la population que nous avons trouvée devant nous en arrivant au Dahomey. Cette création de droit a amené rétablissement d'une classe artificielle dans la société indigène qui comprend, avec les métis et noirs portugais, les autochtones les plus fortunés et les plus puissants. Il fallait donc les citer dans rémunération des différents éléments de la population indigène du Bas-Dahomey et consacrer à leur situation ce court développement.
F. Mlim». — Les Minas occupent à l'ouest de la colonie le territoire des Popos, dont ils empruntent quelquefois le nom. Plus arriérés en civilisation que les Nagos et les Djcdjs, les Minas de la zone côtière sont surtout pagayeurs et passeurs de barre, métier dans lequel ils excellent, quoique la barre de Grand Popo soit réputée à juste titre pour sa difficulté. Cette besogne spéciale, qui développe énormément chez ceux qui s'y livrent la poitrine et les muscles des bras et des cuisses, donne aux Minas une réelle apparence de force. Gé-
néralement paresseux, les Minas de Grand Popo, précieux auxiliaires — qui se savent indispensables — pour le débarquement et la manutention des marchandises n'ont pas leurs
Femme Mina ou Popo.
pareils pour « abattre de la besogne » quand ils veulent s'en donner la peine. En un mot, ce sont les Kroumen du Daho-
mey et ils remplacent ces derniers dans beaucoup de factoreries du Dahomey. Ceux d'entre eux qui habitent l'intérieur du cercle du Mono ont peu de goût pour le travail de la terre et laissent en friche des terrains où les palmiers abondent. A leur paresse les Minas joignent un défaut plus grave : ils ne pratiquent pas suffisamment le respect du bien d'autrui même entre eux et le vol est chez les Popos plus répandu que partout ailleurs dans la colonie.
Comme leurs congénères du Bas-Dahomey, les Minas sont vêtus d'un pantalon court retenu à la ceinture par un lacet et d'un pagne ordinaire, au travail de la mer le vêtement est réduit à sa plus simple expression.
Si les indigènes des Popos avec leurs cheveux plus crépus, leur nez plus épaté, leurs lèvres plus lippues que les autres noirs du Dahomey n'ont pas une physionomie particulièrement agréable, par contre les habitantes de Grand Popo ont une réputation de beauté assez justifiée. Alors que les femmes des autres races vont la tête découverte le plus souvent rasée, celles-ci portent en guise de coiffure un foulard artistement arrangé, qui rappelle la manière martiniquaise.
Les Minas sont fétichistes, mais ils pratiquent un fétichisme plus grossier qu'à Porlo-Novo ou qu'à Abomcy. Les « danvés », féticheuses d'Agoué, avec leur chapeau cylindrique affectant l'extérieur d'un « haut-de-forme sans bord », sont connues à la cote et deviennent, quand elles sont ivres, ce qui leur arrivent trop souvent, hélas ! de véritables furies. La principale fête mina se célèbre à l'occasion de la récolte des ignames. Ce sont alors de grandes réjouissances comportant des danses interminables aux sons d'une horrible musique et de longues autant que copieuses beuveries à la suite des-
quelles les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de la population restent ivres-morts. Les Minas, en effet, se distinguent par un goût immodéré pour la boisson.
G. Le» MfthU. — Au-dessus du pays d'Abomcy, commence une région montagneuse que traverse dans sa hauteur le cercle de Savalou. Cette partie accidentée est habitée par une race qui s'est nettement différenciée des peuplades voisines. Les indigènes qui la composent s'appellent les Mahis.
C'est par leur habitât dans ces territoires que les Mahis, cousins des Djedjs, ont, par le long travail du temps, formé une population tellement spéciale que les actes organisant la colonie du Dahomey ont tenu compte de ses tendances particulières. Le pays des Mahis a été directement rattaché au cercle de Savalou, et l'administrateur le dirige par l'intermédiaire des chefs naturels des indigènes.
Si les Mahis, qui sont de taille assez élevée, n'ont pas une physionomie avenante, leurs femmes n'ont sous ce rapport rien à leur envier, car celles-ci sont encore plus laides. Les Mahis sont jigiles et souples, quelque peu contrebandiers et chasseurs enragés. Leur pays, qui est très accidenté et présente parfois des sites ravissants et grandioses, offre une certaine variété de gibier depuis l'éléphant et le lion jusqu'aux antilopes cheval, aux biches et aux animaux à plumes. La chasse n'est pas l'unique occupation des Mahis, car ils sont — toutes proportions gardées, car n'oublions pas que nous sommes chez les noirs — bons agriculteurs : les cultures bien aménagées et leurs palmiers convenablement tenus et qui commencent à devenir clairsemés montrent ce qu'ils sont capables de faire dans cet ordre de travaux. De plus, ils
possèdent des immenses champs de coton s'étendant à perte de vue. Ils ont prouvé avoir du goût pour cette culture, depuis surtout qu'ils savent le parti qu'ils peuvent en tirer. Les encouragements de l'administration — nous le verrons plus loin — n'ont d'ailleurs pas fait défaut, et il faut constater que les Mains ont suivi sans mollesse les directions qui leur ont été données.
Complétons ce portrait succinct des Mahis en indiquant qu'ils ne manquent pas do courage, ce qui leur a permis, placés entre les Buribos pillards et les Dahoméens, de conserver leur indépendance. Et lorsque Behanzin fuyant devant les troupes victorieuses du général Dodds, qui venaient d'entrer à Abomey, se réfugia chez eux, les Mahis ne le livrèrent pas, mais ne voulurent pas non plus porter secours à celui qui les avait si souvent razziés. Ce fait mérite d'être rappelé, car peu de peuplades noires eussent été capables dune pareille audace vis-à-vis d'un roi aussi craint que Behanzin, même hors de ses Etats, et qui n'était pas encore définitivement vaincu.
Leur religion est un fétichisme qui n'a rien de spécial (1), mais qui n'a pas encore subi l'infiltration musulmane si accentuée chez leurs voisins du Nord, les Baribas.
Chez les peuplades qui viennent d'être passées en revue, les coutumes relatives à la religion, à la famille, à la propriété sont très sensiblement les mêmes. Pour éviter les redites, nous les avons groupées en quelques notes sommaires. Les
(I) Dans la partie la plus arriérée du cercle de Savalou, les féticheurs avaient l'horrible habitude de sacrifier au fétiche les jumeaux maies. L'administration a eu beaucoup de peine a leur faire abandonner cette inhumaine coutume.
Traitant Malii.
indications qui vont suivre s'appliquent d'ailleurs aux unes et aux autres de ces diverses populations, mais avec de légères variantes, dont il nous est impossible de tenir compte pour ne pas sortir du cadre de cette étude, destinée uniquement à présenter une vue d'ensemble des diverses races du bas Dahomey.
Nagos, Djedjs, Minas et Mahis. nous l'avons déjà dit, sont en masse fétichistes. Mais quelle est exactement leur religion? Quelle est la signification de leurs nombreuses cérémonies? Quel est le rôle, au point de vue religieux, des féticheurs? C'est ce qui est, à l'heure actuelle, impossible h déterminer exactement. Que signifient mémo leurs fétiches sous toutes leurs formes, sujets en bois fort grossiers ou statues en terre de barre [dus qu'inesthétiques? Dans ces dernières, les yeux sont généralement représentés par deux coquilles d'œufs cassées par la moitié, les mains sont informes, et du reste il ne faut point parler. Que sont ces fétiches par rapport à Mahou, leur être suprême? C'est ce qu'on ne peut savoir d'une manière précise. Les indigènes, en effet, ne sont jamais en confiance avec le blanc dès que celui-ci leur parle par l'intermédiaire d'un interprète dont ils se méfient puisqu'ils ne peuvent le contrôler et savent que Tliuropéen est dans la même impuissance qu'eux. 11 faudrait connaître leur langue pour savoir ce qu'ils pensent, ce qu'ils croient sur tel point spécial et en particulier sur ce point qui a trait aux fétiches, et ils gardent ces secrets avec un soin jaloux. Il semble donc inutile de rechercher la signification de leurs processions, de leurs tams-tams bruyants et dégingandés, de leurs cérémonies et des costumes dont ils se parent.
Ce dont on est certain, c'est qu'ils adorent une espèce de
serpent qu'on rencontre souvent, qu'ils appellent eux-mêmes le serpent fétiche et qui, à Grand Popo, par exemple, a ses féticheuses vestales; de grandes fêtes en son honneur ont lieu assez souvent. Les indigènes ont pour lui la plus profonde vénération. En partie de chasse non loin de Porto-No vo, j'ai vu l'un des hamacaircs me prier de ne pas tuer un superbe serpent étalé au milieu du sentier qu'il prit avec un religieux respect et alla déposer dévotement au pied d'un palmier.
Pour les funérailles, les tams-tams, pendant lesquels on chante les louanges du défunt, sont minutieusement et protocolairement réglés, car les noirs du Bas-Dahomey ont le culte de leurs morts, et ces tams-tams reviennent à des époques déterminées pendant de très longues années.
A l'occasion des enterrements et des anniversaires de décès royaux de véritables hécatombes humaines avaient lieu surtout dans le royaume du Dahomey.
Voici la description d'une de ces « fêtes de coutumes » à laquelle assista, en 1860, un agent de factorerie et que le P. Bouche, dans son livre documenté, cite en entier. Nous avons tout lieu de penser que le récit est exact et n'a rien d'exagéré.
« Le 13 juillet 1860, dit M. Lartigue, auteur de ce récit, arrivé à TofFo, j'ai reçu la visite d'une escouade du roi, accompagnant à Wydah un cabecère nouvellement nommé, orné de tous ses attributs et destine à être noyé à l'embouchure de la rivière, afin que le fétiche continue d'attirer les navires de commerce, et aussi pour porter au roi défunt des nouvelles de ce qui se passe au Dahomey. Le 15, on est venu me prévenir qif il fallait aller me poster sur la route d'Agbomé, afin d'y attendre le passage du roi. Celui-ci, après avoir sacrifié une
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cinquantaine de prisonniers, est sorti de son palais au bruit de la mousqueteric.
Quand le Mehou (1) parut, on me fit signe de monter en hamac et de suivre l'allure de son cheval, qui allait constamment au petit trop. Alors eut lieu la scène la plus fantastique qu'il soit possible d'imaginer; vingt-mille nègres à pied, une trentaine de hamacs, tous lancés au pas gymnastique sur un chemin rendu étroit par celui qui servait de voie royale, et qu'il fallait bien se garder de fouler ; ce peuple, ruisselant de sueur, luttant de vitesse pour ne pas se laisser atteindre par les gens du roi, qui arrivaient par derrière avec la même célérité : tout cela formait un tableau infernal.
Le 16, la même course a recommencé ; puis un captif, fortement bâillonné, a été présenté au roi, par le ministre de la justice, qui a demandé au prince s'il avait à charger le prisonnier de quelque commission pour son père. En effet, il en avait et plusieurs grands du royaume sont venus prendre ses ordres et sont allés les transmettre à la victime, qui répondait affirmativement par des signes de tête. C'était chose curieuse à voir que la foi de cet homme qu'on allait décapiter à remplir la mission dont on allait le charger. Après lui avoir remis, pour ses frais de route, une piastre et une bouteille de tafia, on l'a expédié. Deux heures après, quatre nouveaux messagers partaient dans les mêmes conditions ; mais ceux-ci étaient accompagnés d'un vautour, d'une biche et d'un singe, bâillonnés comme eux.
Une fois ces courriers partis, avec leurs dépêches d'outretombe, le roi est monté sur son tabouret, a revêtu ses armes
(1) Voir plus haut, même chapitre, B., § i*r 9 a.
de bataille, a fait à son peuple un long et belliqueux discours, qu'il a terminé en interpellant ses braves, leur demandant s'ils étaient prêts à le suivre partout où il aurait décidé de porter la guerre. Il est impossible de rendre la scène d'enthousiasme qui répondit h cet appel.
Le 23, j'assiste à la nomination de vingt-trois cabecères et musiciens qui vont être sacrifiés pour entrer au service du roi défunt.
Le 28, immolation de quatorze captifs, dont on porte les têtes sur différents points de la ville, au son d'une grosse clochette.
Le 29, on se préparc à offrir, h la mémoire du roi Ghégo, les victimes d'usage. Les captifs ont un bâillon en forme de croix, qui doit les faire énormément souffrir. On leur passe le bout pointu dans la bouche ; il s'applique sur la langue, ce qui les empêche de la doubler et par conséquent de crier. Ces malheureux ont presque tous les yeux hors de la tête. Dans la nuit prochaine, il y aura grand massacre.
Les chants ne discontinuent pas, ainsi que les tueries. La place du palais exhale une odeur infecte; quarante mille nègres y stationnent jour et nuit, au milieu des ordures. En y joignant la vapeur du sang et les émanations des cadavres en putréfaction, dont le dépôt est peu éloigné, on croira sans peine que l'air que Ton respire est mortel. Les $0 et $1, les principaux mulâtres de Wydah offrent leurs victimes qu'on promène trois fois autour de la place, au son d'une musique infernale. La troisième ronde achevée, le roi s'avance vers la députation, et, tandis qu'il félicite chaque donateur, regorgement s'accomplit.
Pendant ces deux dernières nuits, il est tombé plus de
Le pays et ses habitants 9?
cinq cents têtes. On les sortait du palais à pleins paniers, «accompagnés de grandes calebasses dans lesquelles on avait recueilli le sang, pour en arroser la tombe du roi défunt. Les
Féticheur, chef de village devant sa case.
corps étaient traînés par les pieds et jetés dans les fossés de la ville, où les vautours, les corbeaux et les loups s'en disputent les lambeaux qu'ils dispersent un peu partout. Plusieurs
de ces fossés sont comblés d'ossements humains.
Les jours suivants, continuation des mêmes sacrifices.
La tombe du dernier roi est un grand caveau, creusé dans la terre. Ghézo est au milieu de toutes ses femmes qui, avant de s'empoisonner, se sont placées autour de lui, suivant le rang qu'elles occupaient *\ sa cour. Ces morts volontaires peuvent s'élever au chiffre de six cents.
Le 4 août, exhibition de quinze femmes prisonnières, destinées à prendre soin du roi Ghézo dans l'Autre monde. Elles paraissent deviner le sort qui les attend, car elles sont tristes et regardent souvent derrière elles. On les tuera cette nuit d'un coup de poignard dans la poitrine.
Le 5, jour réservé aux olfrandes du roi. Elles forment une collection de tout ce qui est à l'usage d'un monarque africain : quinze femmes et trente-cinq hommes bAillonnés et ficelés, les genoux repliés jusqu'au menton, les bras attachés au bas des jambes, et maintenus chacun dans un panier qu'on porte sur la tète. Le défilé a duré plus d'une heure et demie, (l'était un spectacle diabolique que de voir l'animation, les gestes, les contorsions de toute cette négtaille.
Derrière moi étaient quatre magnifiques noirs, faisant fonctions de cochers autour d'un petit carrosse destiné a être envoyé au défunt, eu compagnie de ces malheureux. Ils ignoraient leur sort. Quand ou les a appelés, ils se sont avancés tristement, sans proférer une parole; un d'eux avait deux grosses larmes qui perlaient sur ses joues. Us ont été tués tous les quatre comme des poulets par le roi en personne.
Les sacrifices devaient se faire sur une estrade construite au milieu de la place. Sa majesté est venue s'y asseoir, accompagnée du ministre de la justice, du gouverneur de Wydah et de tous les hauts personnages du royaume, qui allaient
servir de bourreaux. Après quelques paroles échangées, le roi a allumé sa pipe, a donné le signal, et aussitôt tous les coutelas se sont tirés et les tètes sont tombées. Le sang coulait de toutes parts ; les sacrificateurs en étaient couverts et les malheureux prisonniers, qui attendaient leur tour au pied de l'estrade, étaient teints en rouge...
Ces cérémonies vont encore durer un mois et demi, après quoi le roi se mettra en campagne pour faire de nouveaux prisonniers et recommencer sa fête des Coutumes vers la fin d'octobre. 11 y aura encore sept ou huit cents tètes abattues ».
Et de telles mœurs n'ont pris lin qu'à la conquête du Dahomey, à la chute de Itéhanzin.' On comprend dans ces conditions quelle délivrance nous apportâmes à ces malheureuses populations.
Revenant, après cette parenthèse indispensable, aux pratiques religieuses des fétichistes, indiquons (pion rencontre aussi souvent des processions de féticheuses marchant rythmiquement en file indienne dans une certaine pose en psalmodiant un air en mineur toujours h» même avec arrêts et génuflexions à certaines mesures. Elles sont précédées d'un jeune enfant agitant une sonnette et accompagnées d'une vieille femme qui leur éponge le front. Cette procession a pour but de demander aux fétiches de faire pleuvoir.
Ce qu'il y a encore d'avéré, c'est que les féticheurs, prêtres du fétiche — chaque famille ayant son fétiche, sorte de dieu lare — ont une énorme influence dont ils se servent quand ils réunissent leur qualité de félicheur au titre de chef de canton ou de village. Us se font donner des cadeaux par les fidèles. A Tchakla, dans le canton d'Atchoupa, ils entretien-
nent des écoles de fétiche où sont internés, dans des conditions d'hygiène déplorables, des enfants des deux sexes. L'Administration a di\ intervenir et menacer d'interdire ces agglomérations, car la mortalité y était énorme. Les féticheurs se servent entre eux d'une langue spéciale, dite langue du fétiche, inconnue du reste de la population et dont ils usent journellement. Les interprètes eux-mêmes ne la savent pas. J'ai vu plus d'une fois rappeler à l'ordre un inculpé qui, pour ne pas répondre à la question, racontait une histoire quelconque en ce langage que l'interprète, sans toutefois le comprendre, reconnut être la langue du fétiche. Enfin, les féticheurs emploient avec une extrême facilité le poison, font ou voient disparaître sans sourciller de nombreuses victimes. Il existe, m'a affirmé un interprète digne de foi, des lagunes remplies de caïmans, dans lesquelles sont précipités les indigènes soumis à l'épreuve du fétiche autrefois très redoutée. Quand un crime ou un délit était commis et que la justice indigène hésitait sur la culpabilité, on soumettait les prévenus à l'épreuve du fétiche qui désignait le coupable, on se doute avec quelle impartialité. Maintenant encore, les indigènes recourent au fétiche et l'épreuve la plus connue consiste à faire absorber du poison à des poulets qui, selon qu'ils résistent ou non, donnent des indications connues du public. Inutile d'ajouter que si de fortes épices sont données au féticheur, celui-ci fera dire au fétiche ce que bon lui semblera. Pour ces raisons, il convient de surveiller étroitement les féticheurs qui restent l'élément hostile aux blancs et qui sont moins maniables que le reste de la population, de la crédulité de laquelle ils ont abusé longtemps et dont ils abuseront encore, mais dans une moindre propor-
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