PASSAGE CHOISEUL NEW-YORK, 13 WEST, 24 th STREET
M DGCC XCV
Ma tante Rose
Ma tante Rose
L y a des moments, dans ma vie d'aujourd'hui, nous disait Joris, où la fadeur de l'atmosphère ambiante, la vulgarité des spectacles, la bassesse des âmes, tout ce qui environne et alimente cette vie, en un mot, me dégoûte si amèrement que je souhaiterais tout quitter d'un coup, dévêtir ma personnalité présente en un tour de bras, comme un frac gênant aux épaules, et m'en aller être réso-
lument un autre homme, ailleurs. Depuis que je suis le maître de mes actes, il me semble qu'il ne m'est rien arrivé de notable ni d'heureux. Mon rêve s'abreuve aux sources jaillies dans ma jeunesse, quand j'étais un enfant qu'on envoyait au collège; à peine m'échut la demi-indépendance de l'étudiant, que je commençai à gâcher mes journées dans le vide; ensuite, c'a été le néant : plus d'activité, plus de sensibilité, plus rien... Ah! vivre toute la vie comme les enfants, dans un travail systématique, dans une espérance indéterminée, avec la conviction que ce l'avenir » n'est pas encore entamé! C'est le bonheur humain, cela; seulement, on ne le dit pas à l'enfant, et l'enfant est incapable de le deviner. Pendant la jeunesse, on est heureux et on ne le sait pas ; la jeunesse achevée, on sait qu'on le fut, — mais on ne l'est plus.
« Que d'événements de cette époque lointaine, accueillis alors avec indifférence, me sembleraient le bonheur même, si la miséricorde du Temps voulait bien les recommencer pour moi ! Je me rappelle mon arrivée dans une certaine
MA TANTE ROSE
sous-préfecture de la Gironde... C'est une vieille, vieille ville, autrefois fortifiée, qui garde encore un peu de vie grâce à un collège de prêtres très connu dans le Sud-Ouest. On m'y envoyait au moment où j'allais entrer en seconde; la croissance et la mue de mes quatorze ans m'avaient affaibli, on redoutait pour moi les hivers interminables de la ville des Flandres où vivaient mes parents. Une cousine germaine de mon père, qui habitait B..., avait consenti à me recevoir. Elle était veuve, sans enfants ; elle devait avoir dépassé quarante ans, mais tout juste; quand je lui écrivais, au premier de l'An, je l'appelais : « Ma chère tante Rose ».
c( Je suis né dans notre Nord mélancolique, jusqu'à ma quatorzième année j'y ai vécu ; pourtant, la première fois que je vis le pays de Garonne, il me sembla que je le reconnaissais. La forme et la couleur des horizons me furent tout de suite familières, j'entendis vite la langue du peuple; j'empruntai les vives allures des habitants. Et ma tante Rose, elle aussi, que je n'avais jamais vue qu'en portrait sur des plaques miroi-
tantes d'anciens daguerréotypes, tout de suite je la reconnus et je l'aimai.
c( C'était une petite femme blanche, bien plus petite que moi, les cheveux d'un blond indécis, où se mêlaient des fils châtains, et aussi, hélas! beaucoup de fils gris. On disait qu'elle avait été fort jolie; il me semble qu'elle était encore appétissante quand elle me reçut dans ses bras au saut du train, quand elle me pressa contre sa poitrine rebondie et me cribla de baisers en m'appelant, sans tarder, des noms les plus tendres : a Son petit, son chéri, son fils ! » C'est peut-être par la brusquerie maternelle de cet accueil que le Midi a fait ma conquête, peut-être aussi par la gaieté de la maison où ma tante Rose me conduisit aussitôt, sa maison du cours Impérial, close comme une cave aux incursions du grand soleil; peut-être par le vin de Buzet qui fut servi, par le îourin et les confits d'oie... Ah! décidément, ce Midi gascon est ma vraie patrie, ma (( douce France ».
« Une vie toute nouvelle commença pour moi : une vie en tête-à-tête avec une femme e^^cel-
MA TANTE ROSE
lente, que ma venue dans sa solitude ravissait, qui réalisait grâce à moi le vœu inexaucé de ses années de mariage : posséder un fils. Chez mes parents, certes, on m'aimait bien; mais j'avais des frères et des sœurs, l'affection et les soins de ma mère se partageaient entre nous tous : quant à mon père, il passait les journées à son usine; nous ne le voyions guère. Chez ma tante Rose, au contraire, une femme s'occupa de moi exclusivement, me tint compagnie à toute heure, s'ingénia à me rendre la vie plus aisée, plus ouatée, pour ainsi dire ; je connus la douceur enveloppante de cette «. féminéité domestique » qui est le secret des longues liaisons. Un homme, parfaitement heureux d'ailleurs, demeure inquiet et insatisfait, hors de la présence habituelle d'une femme.
ce Cette continuelle présence me modifia insensiblement. J'y perdis ma rudesse, ma gaucherie, ma timidité de collégien; je connus la joie de penser, de travailler, d'agir en vue du contentement que je pouvais procurer à un être qui m'aimait. Ma tante Rose était glorieuse de mes succès de collégien, glorieuse aussi de ma taille et
de ma figure : car elle me trouvait grand et beau, et les épithètes ne lui manquaient guère pour me le dire. Rien ne la flattait davantage que de se promener à mon bras, par les soirs tièdes où tous lés habitants de la ville, hommes et femmes, sortis des maisons, emplissent a le Cours » du bruit de leurs pas et de leurs voix. «. Voilà « M. Joris et M*"^ Rose !.. » Que de fois nous entendions, avec un plaisir égal, je crois, ces syllabes prononcées sur notre passage... ou cellesci encore : « Eh adieu! madame Rose et son «neveu!... » Car les propos des gens que nous connaissions ne nous séparaient plus. Nous étions « monsieur et madame » comme un ménage régulier.
(.(. A mon arrivée, comme j'étais affaibli et souffrant, tante Rose m'avait fait coucher dans une chambre voisine de la sienne ; elle venait me border dans mon lit, me faisait boire du punch bien chaud avant de dormir, et laissait, la nuit, la porte ouverte entre les deux chambres. Mais l'air du Midi, et aussi la douceur de cette vie, me guérirent vite; je n'avais pas achevé mon année de seconde que les légers désordres de
MA TANTE ROSE
bronchite qui effrayaient mes parents avaient disparu ; mes joues étaient rondes, mes membres musclés; ma voix se posait; aux vacances, ma mère joyeuse eut peine à reconnaître son fils. Quand je revins à B..., pour commencer ma rhétorique, tante Rose, à qui les poils naissants de mon menton imposaient sans doute, rougit comme une jeune fille sous mon baiser : le soir, elle ne vint pas me border dans mon lit, et la porte de communication, entre sa chambre et la mienne, fiit définitivement condamnée.
« Encore une chère année, cette année de rhétorique, la meilleure même des trois que je passai à B... Quelque chose de plus ému, de plus attendri, s'était glissé dans notre affection. Traité par tante Rose plutôt en jeune homme qu'en enfant, je m'habituai à lui manifester une galanterie gaie qui nous enchantait tous les deux. En rentrant du collège, vers cinq heures, je me glissais à pas de renard dans la lingerie, où la brave femme travaillait, penchée sur un ourlet, et furtivement je lui nichais un baiser sur le cou, rien que pour le spectacle de sa confusion. En revanche, quand je rapportais une bonne place de composition ou
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un excellent bulletin, je sollicitais un baiser rémunérateur que Rose m'accordait en minaudant un peu. Faut-il vous assurer que mes sens de collégien n'étaient aucunement troublés par ce voisinage ni par ces câlineries? Ma tante, malgré les soins de coquetterie innocente qu'elle employait maintenant pour se rajeunir, m'apparaissait toujours comme la lieutenante de ma mère ; et d'ailleurs il se trouvait qu'à près de seize ans, j'étais encore ignorant comme une demoiselle.
« C'est en philosophie seulement que je « perdis ma ceinture », comme dit notre Villon. Une jeune buraliste, dont les yeux noirs achalandaient un débit de tabac de la place de l'Église, à B,.., se chargea de la recueillir. Je connus les rendezvous illicites autour des remparts, à l'heure où le collège nous libérait; j'osai même, certaines nuits, m'échapper furtivement de la maison de tante Rose. Je découchai!
« B... était trop petite ville pour qu'on y pût cacher une intrigue, même obscure comme cellelà. Vingt voisins complaisants avertirent ma tante; elle n'eut pas de peine à me surprendre
MA TANTE ROSE I I
en flagrant délit d'escapade. Je m'attendais à une verte gronderie, à la menace de me renvoyer à mes parents. Il n'en fut rien. Ma tante Rose se jeta dans mes bras en sanglotant d'un air désespéré: (c Comme c'est mal, Joris!... Moi qui t'aime c( tant...qui t'aime tant! » Elle nememenaça point, elle ne s'indigna point; elle s'abîma dans un humble chagrin, si vrai, si touchant, que je m'estimai le plus misérable des neveux, et que, gagné par l'émotion, je promis sur l'honneur de ne plus pécher.
(( Je tins parole ; je laissai la buraliste à son scaferlati et je terminai ma dernière année de collège dans la chasteté. Une chaleur d'affection plus fervente encore m'en récompensa. Seulement, nous n'étions plus à l'aise comme jadis, sans nous expliquer pourquoi. Je me disais : a Tante ne « m'a pas tout à fait pardonné mes bêtises... » Et elle, la chère âme, que pensait-efle?
«... Vint la distribution des prix, puis le départ. Rose me conduisit à la gare, noyée dans les pleurs, en me faisant jurer de revenir la voir à Pâques, aux vacances de l'École de droit, ou j'allais entrer.
— ce Sinon, disait-elle, j'en mourrai. »
«Hélas! j'ai été un misérable ingrat. Je ne suis pas revenu voir la pauvre femme, ni à Pâques, ni aux grandes vacances, ni jamais. Je me suis laissé enlizer par cette stupide vie de l'étudiant parisien, par la brasserie, par la fille, par les camarades pires que les filles.
« Et la pauvre femme a fait comme elle avait dit : elle est morte, non pas tout de suite, mais trois ans plus tard, quand elle a été bien sûre que je l'avais oubliée. Elle est morte en me laissant tout son modeste avoir, et dans la lettre où elle me le donnait, je n'ai lu que des mots de tendresse... pas un de reproche.
« Et longtemps après, seulement, quand la vie a eu bien meurtri mon cœur et tamisé mes souvenirs, je me suis douté que ma tante Rose avait été, jadis, un peu amoureuse de moi. »
Le Meurtre de M"" Aubry
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Le Meurtre de M"'° Aubry
(pièce du dossier)
PRÈS tout, j'aime mieux me confesser moi-même en quelques lignes précises, plutôt que de subir la torture ou seulement l'ennui des interrogatoires de ces deux niais solennels, le juge d'instruction et le président des assises. Je les ai trop souvent, l'un et l'autre, reçus à ma table, du temps que j'étais libre et riche, pour n'être pas édifié sur leur Intel-
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ligence et sur leur pénétration. Qu'ils lisent attentivement le présent mémoire; et qu'ils me remercient de leur épargner, en même temps qu'un effort d'esprit qui pourrait compromettre leurs digestions, le ridicule des questions maladroites qu'ils ne manqueraient pas de me poser.
« Donc, j'ai tué ma femme. Pour bien éclairer la religion du jury, je rappelle sommairement les circonstances extérieures du crime.
« Nous avions assisté, M'"^ Aubry et moi, à la soirée musicale donnée par le trésorier général. Les personnes qui s'y trouvaient avec nous n'avaient pu remarquer entre elle et moi aucun signe de mauvaise intelligence ou d'irritation. Notre valet de chambre, qui nous attendait à la maison, a déclaré également n'avoir rien observé d'anormal dans nos façons jusqu'au moment où il nous quitta, après nous avoir servi un léger souper et avoir pris mes ordres pour le lendemain. C'est une heure plus tard, à peu près, vers deux heures moins un quart, que le bruit de trois détonations réveilla nos gens : accourus à notre chambre, ils trouvèrent M"^^ Aubry étendue, en chemise.
au pied du lit, la gorge sanglante de trois blessures, et moi, en frac, un revolver à la main, adossé à la cheminée.
« On ne pouvait concevoir de doute sur la personne du meurtrier. D'ailleurs, je ne niai pas. Je me laissai conduire en prison : je déclarai que j'avais tué ma femme parce qu'elle me trompait. Quand on me demanda comment j'avais acquis la certitude de mon déshonneur, je refusai de répondre ; et j'ai persisté jusqu'à présent dans mon refus. Aujourd'hui, cependant, je me résous à donner mes raisons. Je les donne, d'ailleurs, sans illusion. Elles sont de nature trop spéciale pour être comprises par les douze bonshommes grotesques, marchands ou rentiers, qui décideront prochainement de ma vie.
« L'acte que j'ai commis, et la cruelle conviction qui me l'a fait commettre, ont leurs causes originelles dans les circonstances de mon mariage avec M™^ Aubry, dans le caractère de celle-ci, dans l'éducation qu'elle avait reçue. M"^^ Aubry — alors M^^*^ Jeanne de Carnoules — appartenait, comme chacun le sait ici, à la plus vieille
noblesse de robe du pays. Elle avait été élevée au château de Carnoules entre un père rendu impotent par une ancienne chute de cheval, et trois femmes, sa mère, sa tante et sa grand'mère, qui sont trois vraies nonnes laïques. Elle-même se destinait au couvent, quand le krach de l'Union Générale ruina complètement les Carnoules, mais les ruina jusqu'au dernier titre de rente, jusqu'au dernier arpent de terre, jusqu'à la dernière pierre du château. Les trois éducatrices de Jeanne, absolument désarmées devant un tel événement, attendaient qu'on les chassât de chez elles, avec l'infirme et la jeune fille, lorsque je me présentai pour demander la main de celle-ci. Installé depuis peu de mois dans la commune, où je prenais la suite d'une exploitation minière, j'avais remarqué ce mélancolique et extatique visage de sainte, et je m'en étais épris éperdument.
La veille du krach, on m'eût mis à la porte du château en me riant au nez. Après la ruine, on m'accueillit : j'étais riche, plus que riche, puisque, chaque année, mon travail gagnait une fortune. Carnoules fut racheté, les dettes furent payées, j'assurai par contrat un revenu suffisant à l'inva-
lide et aux trois vieilles, — et Jeanne devint ma femme.
« Je n'ai pas besoin de dire que M™^ Aubry était pieuse. Elle avait même, lorsqu'elle se maria, une piété exaltée et désordonnée, à la sainte Thérèse ou à la Marguerite-Marie. Le mariage fournit à cette piété un dérivatif qui la régla et l'assagit quelque temps : car (ce qui, disent les médecins, n'est pas bien rare ni bien surprenant) cette jeune fille si sévèrement élevée me révéla, une fois initiée, une très ardente amoureuse. Elle fut vraiment ma maîtresse pendant les deux premières années de notre mariage : je l'ai aimée jusqu'à la folie de mon esprit et jusqu'à l'épuisement de mes forces. Puis, comme toute passion humaine, le temps amortit ces violents désirs. Je fus moins l'amant et davantage l'ami de ma femme. Elle en souffrit probablement; mais, comme elle était très fière et très douce, elle ne me montra rien de sa souffrance, ou je n'en sus rien voir. Seulement sa dévotion augmenta : elle revint aux fréquentes pratiques qu'elle avait un peu délaissées pendant nos mois de grand amour. Elle fit même quelques tentatives de prosélytisme autour d'elle,
envoyanos gens à confesse, et essaya discrètement de me convertir.
« Moi, je suis athée. Je ne crois à rien en dehors des forces physiques, dont je vois les effets, et qui me semblent expliquer très suffisamment la nature. J'ai même — ce qui est assez puéril, je l'avoue — un certain penchant à railler les manifestations religieuses. La vue des signes cérémonieux et décoratifs de la dévotion provoque en moi une irritation singulière qui me suggère des paroles blessantes, des gestes de mépris que je ne puis retenir, et qui m'ont donné auprès de bien des gens la réputation (imméritée, je crois) d'homme mal élevé et intolérant.
« Le premier soir de mon mariage, quand j'avais vu Jeanne, à moitié dévêtue, s'agenouiller au bord du lit où elle allait devenir ma femme, et prier assez longtemps, j'en avais été gêné et mécontent : mais j'avais trop peur de déplaire, alors, pour ne pas me contraindre, et je me contraignis encore les jours suivants, jusqu'à ce que j'eusse l'égoïste certitude d'être aimé. Alors j'inaugurai une série de railleries plus ou moins spirituelles,
d'attitudes dédaigneuses ou libertines, pendant que ma femme priait, chaque soir et chaque matin. Elle, parfaitement douce et ferme néanmoins, continua comme si elle n'apercevait rien. Au fond, j'étais obligé d'admirer cette constance de pratiques, qui résistait à toutes les attaques et n'en paraissait même pas diminuée.
a Les jours, les mois, les années suivaient leur cours... Ma femme atteignait sa trentedeuxième année ; je venais d'avoir quarante ans. Le calme des sens avait succédé, pour moi, aux chaleurs de la jeunesse : j'aimais Jeanne d'une affection solide, à peu près exempte de désir. Elle me rendait très heureux, et ce bonheur paisible de ménage, joint aux soucis plus lourds de mes affaires d'intérêt, m'empêchait de voir qu'une cause mystérieuse soutirait par doses insensibles la vigueur et la santé à cette femme jeune encore, toujours belle, mais minée par un mal dont tout le monde, sauf moi-même, mesurait le progrès. L'idée que Jeanne, physiquement délaissée par son mari, pût chercher ailleurs des compensations, ne me serait jamais venue. Obscurément, je me sentais rassuré par la foi religieuse que je lui con-
naissais, et aussi par cette rectitude d'âme, cette horreur de l'hypocrisie et du mensonge qui étaient le fond de sa nature.
« Or, voici trois mois environ, il se fit dans les allures deM^^Aubry un changement notable, si notable qu'il me frappa, malgré mon indifférence. Ma femme, qui depuis des années semblait résignée au rôle de compagne et d'amie, me montra, par des avances manifestes, qu'elle souhaitait autre chose que ma sympathie, qu'elle voulait des caresses... En ce moment-là, mon honneur et mon bonheur étaient encore intacts : il ne dépendait que de moi de sauver Jeanne et de me sauver. Naturellement, je négligeai cette chance suprême. Je sacrifiai égoïstement à mon repos la santé et le contentement de ma femme. iMême elle dut comprendre que ses démonstrations de tendresse physique m'importunaient, car elle finit par s'en abstenir. Je remarquai alors, comme toujours en pareil cas, un redoublement de dévotion : les prières du soir, surtout, se prolongèrent plus ardentes et plus agitées : et parfois, quand Jeanne se relevait, décrivant le signe de croix final, je distinguais des larmes dans ses yeux.
« Nous atteignîmes ainsi le 29 mai dernier, le jour du crime. Il s'écoula pareil aux autres. Je le consacrai à mes travaux dans la mine ou dans nos ateliers. Quant à Jeanne, l'enquête a établi qu'elle était sortie, qu'elle avait passé trois heures dehors, — mais personne n'a pu ou n'a voulu dire où elle les avait passées. Je la revis au diner,qui fut assez hâtif et silencieux; nous allâmes ensuite nous habiller pour la soirée de la trésorerie. Chez le trésorier, nous fûmes vite séparés l'un de l'autre. M""^ Aubry était assise aux premiers rangs des auditeurs, entourée de quelques jeunes gens qui la poursuivaient partout de leur assiduité et qui m'inquiétaient peu. Moi, qui déteste la musique, je m'étais empressé de m'esquiver dans le parc, où je fumai des cigares en compagnie d'un jeune substitut. Ce garçon, très intelligent quoique magistrat, a dû constater que, toute cette soirée, je fus parfaitement calme, et que je n'eus point l'air d'un mari qui médite de tuer sa femme quelques heures plus tard.
<( J'abrège : je passe les incidents sans importance qui ont suivi et que chacun sait; j'arrive au
moment où, rentrés chez nous, dans notre chambre, le domestique nous ayant quittés, nous nous retrouvâmes seule à seul.
« Comme à l'ordinaire, nous ne parlions pas. Jeanne se déshabillait lentement. Moi, adossé à la cheminée, je vérifiais la charge de mon revolver, que je place toujours à portée de ma main, la nuit : habitude contractée pendant ma jeunesse, en Amérique.
« Tout à coup, je perçus cette chose extraordinaire: ma femme s'approchant du lit, écartant les couvertures, pénétrant entre les draps, s'étendant comme pour dormir, la tête sur les oreillers, — tout cela sans avoir fait sa PRIÈRE. Je comprends , qu'il faut renoncer à faire ressentir à ceux qui liront ceci la commotion d'étonnement que me donna un fait si menu, si insignifiant en apparence. Moi, j'en fus aussi surpris, aussi épouvanté que si... (quelle comparaison choisir?) que si, par exemple, j'avais vu ma femme embrasser un homme sur la bouche.
« Je ne pus me tenir d'aller à elle et de l'appeler :
LE MEURTRE DE MADAME AUBRY 2f
— « Jeanne! »
« Elle ouvrit les yeux avec effort et, très pâle, répondit :
— « Mon ami? »
(( J'affectai de sourire en demandant :
— ce Vous ne faites pas votre prière, ce soir? »
« Elle referma ses yeux, comme pour fuir le regard des miens, et murmura un « Non! » que j'entendis à peine.
a J'insistai :
— « Pourquoi ne faites-vous pas votre prière, comme d'habitude? Est-ce que je vous aurais convertie, ma chère?»
« Cette fois elle ne répondit pas, et fit semblant de se rendormir... Une lueur de divination me transperça le cerveau : cette abstention de prière était le signe d'un effroyable bouleversement dans l'âme de ma femme.
« Je suis violent, très violent même, bien que mes colères soient rares. L'envie me vint de saisir les épaules nues que je voyais émerger des draps, et de les tenailler, de les broyer jusqu'à ce que la douleur fît parler ces lèvres scellées.
(c Pourtant je me maîtrisai. Je m'agenouillai au pied du lit, j'approchai ma bouche de l'oreille de Jeanne. Je balbutiai :
— « Ma chère amie, pardonnez-moi. Je sais que mon insistance est absurde et ridicule... Après vous avoir raillée niaisement de votre piété, je n'ai aucun droit à vous demander pourquoi vous ne priez plus. Mais soyez indulgente... répondezmoi... Dites-moi seulement : — « C'est un ca- « pricc... » et je serai satisfait. »
c( Elle refusa encore de répondre. Je me relevai : j'arrachai les couvertures pour la forcer à se lever; elle se dressa sur son séant; ses yeux s'ouvrirent tout grands, et j'y lus à la fois l'aveu de sa trahison et la terreur de mourir.
— (( Fais ta prière, répétai-je. Agenouille-toi seulement ici, et fais deux signes de croix. Je ne te demande pas autre chose. Si tu refuses, je croirai que tu t'es prostituée aujourd'hui et que tu n'oses plus prier. »
« Elle remua les lèvres, mais ne proféra aucun son. J'allai prendre mon revolver sur la cheminée, et, tenant le canon baissé vers le sol :
— « Avoue que c'est vrai, fis-je. Tu as un
amant. Tu t'es livrée à un homme aujourd'hui. Je te défie de dire non. Je te défie de prier. »
« Elle ne bougea pas, ne parla pas. Ses yeux, toujours grands ouverts, s'attachaient à ma main droite qui tenait l'arme. Ils en suivirent le mouvement tandis que je levais le canon, que je visais la gorge nue.
— oc Mon Dieu! Mon Dieu! » dit-elle.
« Je ne la questionnai même plus. J'étais sûr. Trois fois j'appuyai sur la détente. Elle reçut les balles à bout portant, entre les seins, et ne tomba qu'à la troisième, roulant au pied du lit, dans du sang.
« Alors je m'accoudai à la cheminée, et j'attendis.
« Depuis un mois, dans la solitude de ma prison, j'ai réfléchi : j'ai examiné ma conscience. Je n'ai pas été un bon mari tant qu'a vécu ma femme : voilà ma vraie faute; mais le jour où je l'ai tuée, j'ai été un mari juste, car elle m'avait trompé. J'en suis sûr, sûr, mille fois sûr, sûr comme de l'avoir vu avec mes yeux, sûr comme de ma raison : aussi je ne regrette pas ce que j'ai fait.
« Que m'importe que mes jurés et mes juges partagent ou non ma conviction? On me croit fou?... Que m'importe? Je vous dis que j'ai fait justice... »
Les Chemises
Les Chemises
H ! elle avait bien pleuré, bien pleuré, quand son ami chéri, Paul Joyaux, l'avait quittée pour se marier dans sa province, juste après avoir été reçu docteur. Pauvre petite Clara! C'est que vraiment elle l'aimait. Elle lui devait sa délivrance de l'atelier, où il l'avait prise, humble piqueuse, pour la mettre dans ses meubles, avec une bonne à son service. Elle lui devait ses premières sensations de femme : car Paul l'avait possédée « autant dire vierge »,
— le mot était d'elle, — n'ayant connu, jusquelà, que les amoureuses brutalités d'un vieux patron. Elle l'aima bien. Les dix-huit mois de vie commune passèrent pour elle comme une belle saison trop courte, la saison de rires et de caresses qui fleurit à la rencontre des très jeunes amants. Elle lui fut très fidèle. Trois ou quatre fois au plus, un autre partagea avec elle le petit lit d'acajou ; mais ce fut toujours pendant les vacances, quand Paul était dans sa famille, et, par conséquent, comme elle se le disait résolument à elle-même, ce cela ne comptait pas ».
Aussi, bien que la séparation fût prévue, — Paul était fiancé depuis sa jeunesse, — elle leur coûta des larmes à tous les deux. En faisant les malles du voyageur, Clara sanglotait. Chacun des vêtements, chacun des menus objets épars dans l'appartement, qu'elle avait vus sur lui ou dans ses mains, et que maintenant elle empaqucr tait, toutes ces choses famiUères qui s'en iraient avec lui, — il lui semblait que chacune d'elles tenait à son cœur par un petit fil mystérieux, qui soudain s'arrachait, laissant à la place une plaie fine. Surtout elle mouilla de ses larmes les che-
mises de nuit de Paul, les chères chemises de soie que, tant de fois, leurs caresses avaient froissées. Il y en avait six en tout. Quatre étaient propres; les deux autres avaient été mises de côté pour être envoyées au teinturier.
Clara dit à Paul :
« Veux-tu me faire un plaisir?
— Tout ce que tu voudras, répondit le carabin.
— Laisse-moi ces deux chemises de nuit, celles que tu as portées...
— Pourquoi faire?
— Pour les avoir... Je les mettrai sous mon oreiller, la nuit, quand tu seras parti... et alors... je rêverai peut-être que tu es encore là. »
Il sourit, il les lui donna. Elle exigea qu'il les portât successivement pendant les quelques nuits qui leur restaient à passer ensemble.
Quand tout fut fini, Paul disparu, elle de retour dans l'appartement, Clara vécut quelque temps sans penser, la tête vide, le cœur douloureux. Elle ne mangeait guère; elle ne répondait pas à la bonne, qui risquait des paroles de consolation. Elle n'avait de goût que pour rester au lit.
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gardant près d'elle, sur l'oreiller, les chemises de son c( ami chéri » et les couvrant de baisers. Elle y retrouvait, mêlée au parfum léger de frangipane dont il usait, l'odeur de sa peau mate, tant de fois respirée. Et par instants, les yeux clos, elle avait l'illusion que c'était Paul lui-même qu'elle baisait.
Mais, peu à peu, ce quelque chose de subtil et d'innomable, qui est la senteur personnelle de chaque être humain, s'évapora du tissu. Il n'y resta que l'odeur générique du linge qui a été porté anciennement sur un corps. Clara s'obstina quelque temps à chercher dans les mailles de soie le souvenir vibrant de l'absent : puis ces chemises vides et foulées lui firent subitement l'effet d'une chose morte; elle s'en sépara avec une sorte d'effroi, les cacha dans un coin de son armoire à glace.
La bonne les y prit, les fit dégraisser et les remit en place, bien propres, soigneusement pliées. Quand Clara les vit ainsi, elle fut surprise, se demanda un instant si cela lui faisait du plaisir ou de la peine. Enfin elle dit :
« Tu as bien fait. Je ne pouvais pas garder éternellement ces chemises sales. Et puis, net-
LESCHE MISES ^f
toyées ou non, ce sont toujours les chemises de Paul. ))
Les jours, les semaines, les mois coulèrent. Le chagrin violent de la première heure se changea insensiblement en une douleur sourde et résignée. D'autres préoccupations vinrent distraire cette petite âme simple, où beaucoup de pensées n'auraient pas pu loger ensemble. Paul, en partant, avait laissé une assez grosse somme d'argent à sa maîtresse; mais à force de dépenser sans recevoir, Clara en vit bientôt la fin. Chercher du travail, revenir à l'atelier, elle n'y songea pas un instant. Elle accepta les offres obligeantes d'un vieux monsieur, ancien conservateur des hypothèques, qui demeurait dans son quartier, la suivait souvent et lui avait plusieurs fois adressé, sur un ton très poli, des propositions écrites.
Ce fonctionnaire retraité, toujours vêtu de noir, avec des cheveux blancs, du linge éblouissant de blancheur et une cravate blanche, — tout noir et blanc, — parut à Clara suffisamment « deuil » pour succéder à Paul, dont le souvenir lui demeurait encore très fervent. Elle vécut tran-
quille avec lui pendant quelques mois. Mais, au printemps, elle le congédia, devenue subitement amoureuse d'un acteur de l'Ambigu, nommé Merxens, qui l'avait séduite par sa distinction. Du coup, elle oublia Paul, envoya des bouquets, écrivit des déclarations. L'acteur consentit à se laisser enlever, un soir, après la représentation... Elle l'emmena chez elle, toute frémissante de cette émotion spéciale que donne aux nerfs féminins le contact des hommes de théâtre. Lui soupa de bon appétit. Au moment de se mettre au lit, il demanda :
« Vous n'avez pas une chemise de nuit pour moi, mon enfant? »
Elle hésitait, partagée entre la peur de déplaire au nouvel amant et le culte pas encore aboli de l'ancien. Elle appela sa bonne :
« Adèle!
— Madame ?
— Voyez donc si vous ne trouveriez pas une chemise de nuit pour monsieur.
— Bien, madame. »
L'instant d'après, Adèle apportait paisiblement une des chemises de Paul.
Merxens crut devoir à sa dignité de se renseigner, fronçant le sourcil, désignant l'objet du doigt, d'un geste grandiose :
(( A qui ce linge a-t-il apparrrtenu, d'aborrrd ? »
Clara répliqua, avec cette volubilité de mensonge qu'ont les filles nées du sol de Paris :
« A mon frère... à mon frère Louis qui est mort l'année dernière... Il était employé des télégraphes. »
Et l'acteur, qui passait la chemise, soupira avec une pitié contenue :
« Pauvrre garrçon! »
... Cette liaison dura peu. Le cabotin était brutal et ivrogne. Il abandonna sa nouvelle maîtresse dès qu'il ne resta plus rien à celle-ci des économies réalisées pendant l'hiver. Alors commença pour Clara une dure saison de travail ingrat, sans plaisir, sans sécurité, souvent sans salaire. Les chemises de Paul, durant ces mois difficiles, vêtirent bien des passants, et parfois ne les vêtirent qu'une nuit : car c'était devenu une habitude d'Adèle, à présent, d'en déposer une à côté de celle de Clara, sur le ht entr'ouverr, chaque soir. Elles se fatiguèrent vite, à ce régime.
On les reprisa d'abord. Puis on y remit des pans. Puis on remplaça l'une d'elles, définitivement hors d'usage, par une chemise de toile fine, plus solide et moins chère, et ce couple disparate fut toujours désigne, dans le ménage, sous le nom de « Chemises de Paul »... Puis enfin, il fallut en acheter une seconde, en toile. La soie des chemises remplacées fournit à Adèle d'excellents chiffons pour l'entretien des glaces, des bijoux, des meubles délicats. Et les remplaçantes n'en furent pas moins, pour elle et pour Clara, a les chemises de Paul ».
... Trois ans avaient passé depuis le départ du médecin, — trois ans où k' fortune changeante avait tantôt favorisé, tantôt maltraité Clara, quand, un soir de janvier, vers six heures, celle-ci, au coin de la rue Le Peletier et du boulevard, se heurta contre une poitrine d'homme... Elle leva les yeux :
ce Paul!
— Clara! »
Ils dirent leurs noms en même temps, secoués l'un et l'autre par une émotion égale, intense,
qui leur faisait se prendre les mains et se les serrer bien fort, sans pouvoir trouver de paroles. C'est que leurpropre jeunesse venait de se dresser devant eux, au tournant de cette rue, et ils la regardaient dans les yeux l'un de l'autre.
Quand ils furent plus calmes, ils marchèrent côte à côte, les doigts unis, échangeant des questions. Clara dit qu'elle pensait toujours à Paul; elle raconta qu'elle avait changé d'appartement, mais gardé sa bonne. Paul déclara qu'il était heureux en ménage, qu'il avait une fille; que ses affaires marchaient bien, mais qu'il n'avait jamais oublié Clara.
« Tu viens à Paris pour longtemps? » demanda la jeune femme.
Il répondit :
« Pour huit jours. Je viens suivre des expériences d'électro-thérapeutique... »
Et, un peu hésitant, il ajouta :
« Et toi?... Es-tu libre?... »
Elle répHqua joyeusement, heureuse cette fois de son isolement :
« Oui... tout à fait libre. J'espère que tu vas demeurer chez moi? »
40 NOTRECOMPAGNE
Ce fut convenu. Ils dînèrent ensemble, passèrent la soirée ensemble dans la baignoire d'un petit théâtre. Ils ne parlaient guère et se regardaient beaucoup. Paul avait un peu engraissé, sans trop changer de visage. Le teint de Clara s'était un peu fané, mais sa taille semblait mieux prise, sa gorge plus abondante... Et, rhabitués l'un à l'autre, ils ne distinguaient déjà plus leur image d'autrefois de leur figure d'aujourd'hui.
Ils n'attendirent pas la fin du spectacle ; ils rentrèrent se coucher avant minuit, pris d'une fringale de baisers comme au bon temps de leur amour. Vite, vite, Clara se déshabilla... Paul fumait une cigarette en la regardant. Un souvenir lui traversa l'esprit.
« Et mes chemises, demanda-t-il, que sontelles devenues? »
Clara répondit sincèrement :
« Je les ai toujours... »
Puis, tout de suite, elle pensa que les « chemises de Paul » n'étaient qu'un symbole vague, que le nom immobile d'une chose bien des fois changée... Elle devint très rouge. Paul s'approcha :
« Oii sont-elles? »
Elle détourna les yeux, montra la chemise de toile posée sur le lit et dit :
« En voilà une. »
Le médecin fut sur le point de répondre : a Mais non!... les miennes étaient en soie... » Comme il allait parler, il vit le sang aux joues de Clara, et des larmes au bord de ses yeux.
Il comprit tout ce que ce mensonge cachait de misères, de déchéances inavouées, subies sans lutte possible, pendant les années d'absence.
Et, touché aux fibres profondes, il dit simplement :
« C'est vrai... je la reconnais. »
Un Couple
Un Couple
o us les Parisiens qui ont fréquenté Nice et Monte-Carlo, pendant la saison dernière, se rappellent pour l'avoir aperçu au Cercle, à la promenade des Anglais, au théâtre ou aux courses, ce couple étrange que Paul B... avait baptisé les c4manrs d'outre-rombe. Us faisaient penser, en effet, à des revenants d'une surnaturelle patrie de l'amour : elle, encore jeune et très belle, par la maigreur de ses membres, la pâleur de son visage, l'indifférence extatique de ses
splendides yeux bleus; lui, par je ne sais quoi de juvénile et d'irrémédiablement usé que trahissait sa démarche accablée et nerveuse, le port de sa tête, à la fois exténué et fier. Déjà grisonnant, il eût été beau sans le large bandeau noir qui couvrait l'œil droit et le haut de la joue droite, masquant insuffisamment une moitié de visage corrodée de brûlures.
Ces deux êtres contemplaient, écoutaient et respiraient l'adorable féerie des parfums, des musiques, et des horizons enchantés, la main dans la main, ne se mêlant pas aux foules mouvantes et bruissantes qui les entouraient. On ne leur voyait pas d'amis et ils semblaient n'en pas souhaiter, heureux sans doute dans cet étroit univers qu'ils étaient l'un pour l'autre. La nuit venue, ils disparaissaient; peu de gens connurent leur retraite. Ils habitaient une villa élégante, au bord du golfe, à Villefranche-sur-Mer, tout près de la modeste maison où je m'étais installé moi-même. On les appelait M. et M'"^ Le Thierrey.
C'est le hasard de ce voisinage qui me valut de les connaître. La jeune femme, dont la poitrine était délicate, quittait de bonne heure k terrasse
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où ils dînaient en tête-à-tête. Bien des fois, son mari et moi, nous nous attardâmes ensemble, la cigarette aux doigts, dans ces contemplations muettes ou dans ces conversations lentes, coupées de silences, que suggère l'immensité sereine des paysages de là-bas. Et il arriva qu'il me conta leur histoire, — sans que j'en eusse sollicité la confidence, — certain soir où l'air plus tiède, chargé de l'odeur des fleurs africaines, où la mer plus calme, de cuivre liquide sous la grande clarté de la lune, nous donnaient à tous deux le désir de parler bas, de raconter ou d'entendre des histoires de tendresse.
oc Vous l'avez deviné assurément, me dit Le Thierrey, il y a un drame dans le passé de Lucy et dans le mien : un drame banal si l'on ne considère que l'action même; rare, unique peut-être par ses causes et pas ses conséquences... . oc J'ai trente-deux ans; ma femme en a vingtsix : elle en avait dix-sept quand je l'ai connue. Elle vint à cette époque s'installer à Paris avec sa mère et sa sœur aînée, au cinquième étage d'une maison dont mes parents occupaient le premier.
L'histoire de ces trois femmes était celle de bien des ménages bourgeois de province brusquement dépaysés par le caprice d'un enfant gâté : Lucy s'était découvert une vocation irrésistible pour le théâtre, et comme elle menait à sa guise sa mère et sa sœur Clémence, étant jolie, spirituelle, égoïste et volontaire, elle les avait décidées à habiter Paris, où elle allait, lui semblait-il, éclore artiste et célèbre par le seul effet de la chaleur d'art et de gloire que dégage la Ville.
« A ce moment, je sortais de l'Ecole des Chartes; ma vie jusque-là s'était partagée entre l'étude et les affections de ma famille : j'étais une espèce de savant précoce, timide, au cœur neuf. Je m'épris de Lucy le jour où je la vis; de ce jour, tout ce que les autres femmes pouvaient offrir de désirable disparut pour moi; et positivement, maintenant encore, je suis si indifférent à la beauté féminine que je ne sais même plus la reconnaître.
ce La jeune fille aperçut bien mon émotion : et déjà elle commença de me faire souffrir. Dans nos furtives rencontres d'escalier que je ménageais au prix de mille efforts, guettant ses retours du Conservatoire; dans ces rencontres où je