‹ Notre compagne (provinciales et Parisiennes)Chapitre 2 sur 23 · UN COUPLE · texte numérisé non relu

UN COUPLE

passais près d'elle le cœur défaillant, trouvant à peine la force de la saluer, elle affecta de me croiser sans me voir, ou bientôt, ce qui fut plus cruel, elle inventa de se faire reconduire chez elle par des camarades de classe, des cabots glabres, blêmes et bleus, dont elle-serrait le bras avec des mines de tendresse dès qu'elle m'apercevait. Elle demeurait d'ailleurs honnête, rétive à l'amour, méchante aux autres comme à moi.

« Heureusement ma passion avait deux alliées : la mère et la sœur de Lucy. Ces deux femme?, dont l'unique but dans la vie était la gloire et le bonheur de leur idole, rêvèrent tout de suite un mariage qui faisait Lucy riche et lui donnait pour mari un homme de bonne maison, qui l'adorait. Vous devinez quelles luttes je dus soutenir contre ma famille pour ce mariage. Quant à la jeune fille, elle n'y eût jamais consenti, si des échecs réitérés, d'abord au Conservatoire, puis dans quelques petites scènes d'application où elle débuta, ne l'avaient dégoûtée du théâtre et ne lui avaient inspiré le désir d'effacer toutes ces humiliations par un mariage brillant, qui humiliât à son tour les camarades.

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c( Je me brouillai avec ma famille. J'épousai Lucy. La mère et la sœur aînée habitèrent avec nous.

« Jusque-là, je n'avais enduré que les peines ordinaires à tous ceux qui poursuivent à travers mille obstacles une femme adorée et cruelle. Mais c'est au lendemain de cette possession que je devins réellement misérable. Lucy ne se refusa pas à moi: elle inventa pis que cela. Elle se livra en me déclarant hautement que mes caresses lui étaient odieuses, qu'elle les souffrait parce qu'elle s'y jugeait forcée, s'étant vendue à moi pour ma fortune et pour mon nom. Elle me dit ces choses; et je fus bien obligé de m'avouer qu'elle ne mentait pas. Je représentais aux yeux de ma femme sa vie manquée, sa gloire artistique évanouie; j'étais la preuve vivante, permanente, de l'écroulement de ses rêves.

ce Le poids des déceptions qu'elle faisait peser sur tous ceux qui l'entouraient, pesa plus lourdement sur moi, qu'elle savait mieux meurtrir, parce que j'étais celui qui l'aimais le plus. Lâcheté du désir! Je subis tout^ les froideurs, les dédains, les insultes, pourvu qu'elle me livrât son

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corps chéri, plus cher à mesure que sa possession s'achetait au prix de plus d'abaissement. J'avais acquis la conviction que ma vie était unie à une âme exceptionnelle, d'une perversité pathologique pour ainsi dire, empoisonnée d'égoïsme, de rancune, d'envie de nuire ; et cette âme, je l'adorais encore et j'espérais encore follement m'en faire adorer.

a Je n^ vous retracerai pas les étapes de mon calvaire... Tout ce qu'un mari peut souffrir dans son orgueil et dans sa tendresse, je l'ai souffert. Je suis un homme, monsieur, auquel sa femme a dit un jour : — a Je vais vous tromper, non pas « parce que j'en aime un autre, mais parce que je « vous hais et que je veux vous déshonorer. » Et elle l'a fait. Elle m'a trompé avec un individu digne de tous les mépris. Et moi, je ne me suis pas séparé d'elle; j'ai continué à l'adorer... »

Le Thierry cessa de parler... La nuit était tout à fait venue, à présent. On n'entendait dans le grand silence que le clapotis des petites vagues et les notes assourdies d'un piano, au delà des fenêtres closes de la villa. Un instant mon compa-

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gnon écouta cette musique. Il murmura avec une expression d'ineffable tendresse :

« La Symphonie pastorale... C'est elle qui joue!... »

Après un silence encore, il poursuivit :

c( Ma belle-mère était morte l'année qui suivit celle de mon mariage, mais ma belle-sœur Clémence demeurait toujours avec nous. Elle fut ma consolatrice. Nul ne pouvait mieux comprendre ma misère et mieux y compatir que cette pauvre fille dont toute la ne avait été volontairement sacrifiée à la compagne que j'avais choisie. Nos deux cœurs souffraient à la même place, de la même blessure : nous n'avions pas besoin de confidences pour connaître le triste secret l'un de l'autre. Le jour où Lucy franchit la dernière barrière et me quitta pour vivre avec un amant, Clémence tut seule capable de m'empêcher de me tuer.

ce Je vécus... Nous restâmes, la sœur aînée et moi, gardiens du foyer vide, comme deux vieillards dont l'enfant unique est mort... Le monde aussitôt déclara que nous étions amants. C'était faux, c'était insensé, ai-je besoin de vous le dire?

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Nos âmes endolories étaient irrémédiablement inaptes à l'amour. Mais le monde ne comprend pas qu'un homme jeune et une jeune femme s'associent pour pleurer. Des avis officieux nous furent transmis; on nous conseilla de faire cesser une situation équivoque. Nous continuâmes notre vie sans en tenir compte. Ensemble, aii moins, nous pouvions parler de Lucy... Et puis, que nous importaient les propos? N'étions-nous pas deux absents du monde?

« Ici se place le drame dont je vous ai parlé. Ce drame, je vous l'ai dit, est banal en soi-même, aussi vais-je vous le rapporter en peu de mots. Lucy entendit dire que j'étais l'amant de sa sœur. Pourquoi cette femme, qui ne m'aimait pas, qui me trahissait, conçut-elle aussitôt une jalousie aiguë jusqu'à lui suggérer un crime? J'imagine qu'elle fut exaspérée par cette pensée que les deux êtres qu'elle avait torturés pouvaient se donner l'un à l'autre la suprême consolation... C'était l'époque où quelques procès sensationnels avaient mis le vitriol à la mode. Un soir, comme nous rentrions chez nous, nous donnant le bras, Clémence et moi, après une promenade mélan-

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colique, une femme cachée derrière l'angle de la maison se démasqua soudain et nous lança le contenu d'un bol rempli d'acide. Clémence fut atteinte au visage et à la poitrine; elle mourut le lendemain dans d'horribles convulsions ; moi, je fus seulement aspergé à la tempe droite : mais je perdis l'œil, et je restai marqué pour la vie.

«... Avez-vous entendu parler, monsieur, de ces cas de folie ou d'imbécillité guéris par une chute, par un choc violent à la tête?

« Il se passa dans l'âme de Lucy un phénomène comparable, aussi brusque, aussi prodigieux. Cette âme, comme celle du Lorenzaccio de Musset, était grosse d'un crime, mais d'un seul crime. Le crime commis, elle redevint subitement une âme humaine ordinaire, pitoyable et souffrante. Ce fut soudain et définitif comme un exorcisme. En nous voyant tomber, elle s'était précipitée sur nos corps, pleurant, se dénonçant, appelant au secours en un terrible accès de désespoir... Dans sa prison, on dut la surveiller constamment pour l'empêcher de se tuer. Et quand, en m'accusant moi-même, en accusant la mémoire innocente de sa sœur (qui

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