LA DEMOISELLE AU CHAT DOR
des journées de tortures secrètes comme les fous doivent en avoir. Peu à peu une résolution germa, grandit et mûrit dans mon esprit. La femme me tenait par la chair : je résolus de tuer la bête.
« Un soir, avant de me rendre chez Linda par le balcon, je pris dans ma pharmacie un pot de glycérine, un flacon d'acide cyanhydrique et un de ces petits bâtons de verre que les chimistes appellent un agitateur. Nous eûmes cette nuit-là, Linda et m.oi, des caresses plus fougueuses que de coutume; je la pressais dans mes bras, et toute sa chevelure dégageait sous mes doigts de vives étincelles... Quand je regagnai ma chambre, comme d ordinaire, la chatte d'or vint m'y rejoindre. Je l'appelai : elle se frotta à moi, le dos en arcade, la queue tendue, ronronnante. Je pris l'agitateur, j'en trempai la pointe dans la glycérine et je le présentai à la bête, qui le nettoya de sa langue rose. Je recommençai ce manège trois fois. La quatrième fois, je trempai le bâton de verre dans l'acide. La chatte l'effleura sans défiance : aussitôt elle devint immobile, comme raidie; puis un effroyable accès tétanique la fit
2f6 NOTRE COMPAGNE
sauter trois fois en l'air sur elle-même; puis enfin elle retomba sur le plancher, avec un cri effrayant, — oh! un vrai cri humain; — elle était morte.
« Les tempes mouillées, les mains tremblantes, je me penchai sur le cadavre chaud... Ses yeux désorbités avaient un regard qui me glaça; la langue toute noire sortait entre les dents; les membres avaient des contractures extraordinaires. Je bandai ma volonté à l'extrême; je pris la bête par les pattes et je sortis de la maison; je courus par la rue déserte, droit devant moi, vers les quais de la Loire. Là je jetai mon fardeau dans le fleuve.
c( Jusqu'au jour, j'errai par la ville, je ne sais où. Quand le ciel pâlit, je me décidai à regagner ma maison. En posant la main sur le bouton de ma porte, je frissonnai : j'avais peur de retrouver vivante, comme dans le conte célèbre de Poe, la bête que je venais de tuer. Mais non, ma chambre était vide. Je tombai anéanti sur mon lit : pour la première fois, je dormis, sûr d'être seul, je dormis d'un sommeil de brute et d'assassin, jusqu'au soir, jusqu'à six heures... »
LA DEMOISELLE AU CHAT DOR 2f7
Quelqu'un dit, parmi le silence de tous :
« Je devine la fin... Linda disparut du même coup que le chat d'or.
— Vous voyez bien, répondit Tribourdeaux, qu'il y a entre les faits de cette histoire un rapport mystérieux, puisque vous devinez leur enchaînement... Oui, Linda disparut... On retrouva chez elle ses robes, son linge, tout ce qu'elle avait, jusqu'à la chemise qu'elle portait cette nuit-là; mais rien qui pût faire connaître son identité. Le propriétaire avait loué à « Mademoiselle Linda, artiste lyrique »; il n'en savait pas plus. Je fus appelé chez le juge d'instruction. On m'avait vu, la nuit de la disparition, errer, l'air égaré, dans les environs du fleuve... Ce juge, heureusement, je le connaissais; heureusement, ce n'était pas un esprit ordinaire. Je lui dis l'histoire tout entière, comme je viens de vous la dire : il me renvoya. Peu de gens ont échappé de si peu à la cour d'assises. »
On se taisait autour du conteur. Un monsieur s'écria, voulant être drôle :
« Voyons, docteur, tout cela est une plaisan-
terie, n'est-ce pas ? vous désirez seulement empêcher ces clames de dormir? »
Tribourdeaux s'inclina, sans sourire, et dit : ce Comme il vous plaira, monsieur. »
La première fois
^ill.
La première fois
^^j^r^ 'entretien — vcrs la fin du repas qui ,"< - ^^u réunissait ce soir-là, chez Durand, les
^i^l^^'i cinq anciens copains de l'institution Masse, devenus cinq Parisiens aux tempes grisonnantes — abordait un de ces sujets qui semblent sortir naturellement des bouteilles de chartreuse et des flacons de fine Champagne : la façon dont chacun des convives avait fait sa première épreuve de virilité. Et c'étaient, en somme, d'assez pauvres histoires qui tombaient sur la nappe, l'une après l'autre, des histoires qui se ressemblaient
entre elles, comme se ressemblent les salons de maisons publiques ou les masques plâtrés des guetteuses d'amour.
Pourtant l'aventure que conta Frédéric Autan, le poète ingénieux des Contes gascons, ne fut point pareille aux autres.
a Vous savez, dit-il, que jusqu'à quinze ans, époque à laquelle j'entrai à la boîte Masse, je vécus en pays de Garonne, à Tonneins, chez mon oncle et ma tante Cazemajou, deux vieilles gens inoccupées, qui, n'ayant point d'enfant, s'étaient chargés de mon éducation. Ils entendirent leur rôle d'éducateurs d'une façon sévère. L'oncle Joseph, qui avait été professeur au collège de la Réole, me bourrait de grammaire, de géographie et d'arithmétique, dépensant sur mon unique cervelle l'effort que se partageait naguère sa classe entière. Quand il me lâchait, la tante Zulma entreprenait ma formation morale et religieuse, me traînait à tous les offices, à tous les catéchismes, à toutes les processions qu'elle fréquentait. Quelquefois l'oncle et la tante se disputaient ma chétive personne, l'un tenant pour les sciences humaines, l'autre pour les pieux exercices.
— « Joseph, disait la tante de sa voix suraiguè, c'est l'heure du mois de Marie, laisse venir le petit avé moi, ou il va le manquer. »
a Et l'oncle, interrompu au milieu d'un vers de Lucrèce ou d'Homère, répliquait vivement :
— « Hé foutre! qu'il le manque, donc! Ne peux-tu nous laisser finir l'explication ?
— « Joseph, objectait la tante sévèrement, tu donnes le mauvais exemple à ce petit.
— « Mais, faisait l'oncle un peu honteux, tu veux donc en faire un ignorant, Zulma, de ton neveu, dis?
— « Et toi, répliquait la tante, tu veux donc en faire un républicain?... »
(c La peur de faire de moi un républicain triomphait ordinairement de la résistance de l'oncle Joseph, et le mois de Marie avait raison des humanités profanes. Moi, je ne résistais pas, je n'opinais même pas : je me laissais mener. Ma vie intérieure était déjà assez active pour me rendre indifférent aux menus incidents de la vie matérielle. D'ailleurs, si la journée appartenait aux deux Cazemajou, la nuit du moins était mienne. Je m'arrangeais toujours de façon à em-
porter dans ma chambre quelque volume de poésie chipé dans la bibliothèque de l'oncle ; j'écrivais moi-même des vers, et il me semble qu'ils étaient beaucoup plus jolis que ceux d'à présent. L'été, je passais de longues heures à ma fenêtre, regardant les arbres noirs, le ciel étoile, la nuit... Dans les derniers mois de mon séjour là-bas, je fus tout à fait heureux : car je fis la connaissance de Maria.
« Maria était apprentie cigarière à la manufacture de Tonneins. A peine plus âgée que moi, elle était notablement plus grande. C'était la vraie gamine garonnaise, mince et tôt formée, brune de peau, noire de poil, avec deux yeux dont les prunelles semblaient deux grains de raisin brun tombés dans du lait. Elle aimait les couleurs éclatantes, les jupes rouges et les corsages bleus, les foulards dorés noués autour du chignon d'encre, le bout pendant; et elle avait raison, car cette fanfare de couleurs sonnait juste sous le grand soleil. Comme la petite maison de ses parents était voisine de la nôtre, la connaissance, entre nous deux, s'était nouée d'elle-même. Hélas! nous n'avions guère le loisir de nous parler.
LA PREMIÈRE FOIS 26f
« Vers midi, j'apercevais la petite, lorsqu'elle revenait de l'atelier pour déjeuner : on se disait bonjour de loin. Après le souper, quand ce n'était ni le mois de Marie, ni le mois de saint Joseph, ni le mois du Sacré-Cœur, ni la fête de quelque saint obscur qui valût un bout d'office à l'église, je trouvais parfois le moyen de courir à la grille de notre jardin et d'échanger quelques mots avec Maria. Puis, insensiblement enhardis, nous eûmes l'audace de nous donner des rendez-vous la nuit, — toujours à la grille,
« Ah! cette grille mitoyenne, que de fois nous l'avons maudite, tous les deux! Que de fois j'ai crispé mes frêles poignets sur ses barreaux! Que de fois j'ai essayé de l'escalader, sans autre résultat que de m'écorcher les doigts et les genoux ! Elle nous permettait bien les baisers, quelques caresses; mais elle nous interdisait ce dont nous avions le plus envie, sans en avoir jamais fait l'épreuve.
« Notre désir, peu à peu, s'exaspéra. Nous parlions sans cesse du moyen de le satisfaire : car, étant deux enfants, la pudeur était absolument absente de nos entrevues; nous jouions à un jeu
défendu, voilà tout. L'atelier avait vite instruit ma petite amie; quant à moi, les livres et la réflexion m'avaient renseigné.
c( Une nuit, Maria me dit:
— a J'ai trouvé un moyen pour nous voir dans un lit. »
« Nous « voir dans un lit », telle était l'expression naïve par laquelle nous désignions ce que les Italiens appellent : far l'atto.
« Je demandai :
— (( Quel moyen ? »
« Elle m'expliqua un plan assez compliqué. A trois kilomètres de Tonneins, sur laroute de Marmande, il y avait, me dit-elle, un café tenu par une vieille; cette vieille, nommée Béziat, louait des chambres aux amoureux. Maria en avait entendu parler par des ouvrières plus âgées, qui y donnaient des rendez-vous aux jeunes gens de la ville. La vieille était discrète, ayant pour cela de bonnes raisons. Elle prenait dix francs pour la nuit quand la fille avait passé vingt et un ans; vingt francs quand la fille était mineure : il fallait bien payer les risques.
« Maria, avec une effronterie extraordinaire,
s'était simplement rendue chez la Béziat et lui avait expliqué notre cas. La vieille avait jeté des cris d'orfraie, disant qu'on la mettrait en prison si elle recevait chez elle deux enfants de quinze ans. Mais ma petite amie, qui ne se démontait pas aisément, avait insisté, demandant obstinément « combien ce serait ». Et la Béziat avait fini par déclarer que, cette fois, comme il s'agissait de deux mineurs, ce serait quarante francs.
— « Eh bien! me demanda Maria quand elle eut fini de m'exphquer son projet. Tu ne dis rien ? »
« Je soumis à mon amie les deux objections qui me tourmentaient. La première, c'est que jamais l'oncle Joseph ni la tante Zulma ne me laisseraient sortir seuL
— « Bête! fit Maria. Tu ne demanderas pas la permission, tè! »
« La seconde objection, c'était l'énormité de cette somme de quarante francs qu'il faudrait payer.
— « Tu n'as pas d'argent, toi? » questionna Maria.
a Non, je n'en avais pas. Mon oncle et ma
tante ne me donnaient pas un sou, invoquant le motif plausible que je ne manquais de rien chez eux.
— « Mais ils sont riches, tes parents, reprit Maria. Tu ne peux pas leur voler deux louis d'or? »
ce J'expliquai que l'argent était enfermé dans le secrétaire, dont la tante Zulma gardait la clef Ce que je ne dis pas, — par respect humain, — c'est que j'aurais éprouvé une répugnance invincible à faire ce que ma petite amie trouvait si naturel : voler deux louis d'or.
— « Hé bè! fit-elle en soupirant, alors c'est moi qui les amasserai, les quarante francs... Seulement, ce sera long! »
« Ce fut long, effectivement, — plusieurs mois! Maria gagnait, à la manufacture, environ quatrevingts centimes par jour. Elle s'appliqua dès lors, parvint assez vite à gagner un franc; naturellement elle conserva pour elle la différence. De plus, ses parents, moins avares que les miens, lui donnaient chaque semaine dix sous pour son dimanche. Elle ne dépensa rien, n'acheta plus un ruban, plus un berlingot. Je crois bien aussi
qu'elle dut un peu voler les sous qui traînaient chez elle.
a A chacun de nos rendez-vous nocturnes, on s'entretenait du magot.
— « Combien as-tu, maintenant?
— « Vingt-trois francs et huit sous. Mais demain je vais au marché pour ma mère, et je gratterai bien cinq sous.
— « Alors, c'est « pour dans combien ? » « Elle réfléchissait, comptait dans sa tête.
— « C'est pour dans six semaines... peut-être moinsse. »
« La somme fut complétée plus tôt que nous ne pensions, par un coup de fortune : Maria trouva une pièce de cinq francs, un matin, dans l'une des cours de la manufacture, ou du moins elle me déclara qu'elle l'avait trouvée, et je ne fis point d'enquête. Au clair de lune, la petite cigarière fit briller sous mes yeux les deux louis : à mesure que croissait le trésor, elle avait prudemment changé sa monnaie; car une pièce d'or se cache mieux qu'un tas de sous. Affamés l'un de l'autre, nous fixâmes le jour de l'entrevue au surlendemain. Il fut convenu que chacun de nous
se rendrait chez la Béziat de son côté, elle à l'heure où d'ordinaire elle partait pour l'usine, moi quand je pourrais m'échapper.
ce Je m'échappai en pleine nuit, comme un voleur; je gagnai la route de Marmande, ne m'arrêtant de courir que quand j'eus atteint un petit bois de saules que je connaissais et d'où j'apercevais la maison blanche de la vieille entremetteuse : j'y demeurai tremblant, me demandant par instants si je rêvais, si c'était bien moi qui osais cette escapade. Des pies s'appelèrent dans les branches : je croyais entendre grincer la voix de la tante Zulma. Un lapin se promena sur les mousses : je me retournai épouvanté, pensant reconnaître le frôlement des savates de l'oncle Joseph. Enfin, vers six heures et demie du matin, j'aperçus le jupon rouge de Maria qui s'en venait. Elle me rejoignit, me dit de me presser pour entrer chez la vieille avant qu'il y eût personne dans le café. Et me mettant les deux louis dans la main, elle ajouta :
— a Vaut mieux que ce soit toi qui les donnes à la Béziat. Moi, on croirait que je les ai volés. i>
« Ce que fut cette journée, mes amis, je ne vous le décrirai certes pas. Cela semblerait du libertinage, et, en vérité, ce n'en fut pas. Nous nous aimâmes, Maria et moi, aussi innocemment etaussi impudiquement que purent s'aimer Adam et Eve à leur première rencontre. Nous eûmes toutes les curiosités, toutes les ardeurs et toutes les maladresses de deux êtres ignorants et affamés l'un de l'autre... Et, durant une quinzame d'heures, dans la pauvre petite chambre pleine de soleil, oîi il n'y avait de meubles que le lit et la table, nous recommençâmes le Paradis.
« Le soir tombait quand la vieille, frappant à la porte, nous réveilla aux bras l'un de l'autre. Nous nous habillâmes à la hâte, et, après une dernière caresse, nous regagnâmes Tonneins en courant par des chemins différents.
a Quand je franchis le seuil de la maison Caze* majou, j'étais stoïquement préparé à tous les châtiments. Mais je trouvai l'oncle Joseph et la tante Zulma tellement stupéfiés par mon escapade qu'ils eurent à peine la force de me questionner :
— « Où as-tu été, petit malheureux?
l-jl NOTRE COMPAGNE
— (( Tu n'as pas de honte de nous inquiéter pendant un jour tout entier? Où étais-tu?»
« Je répondis que j'avais été me promener de l'autre côté de la rivière, que je m'étais perdu. On n'en crut rien ; d'ailleurs, dès le lendemain, la vérité commença d'apparaître. On nous avait vus sur la route de Marmande, Maria et moi. Personne ne nous soupçonna pourtant d'avoir loué une chambre chez la Béziat : mais il fut admis que nous avions polissonne ensemble dans les aubiers de la Garonne. Dès lors, ma cause fut jugée : l'oncle Joseph écrivit à mon père qu'il ne voulait pas se rendre responsable de mes dévergondages futurs; je fus renvoyé à ma famille... C'est à cette époque qu'on me fit entrer à la boîte Masse... Je ne suis pas revenu à Tonneins depuis. »
Le conteur s'arrêta. Quelqu'un demanda : « Et Maria?
— Maria, reprit Autan, est devenue, m'a-t-on dit, une honnête mère de famille, une cigarière modèle... Si elle se rappelle notre aventure, qui lui coûta deux louis, elle ne se doute certes pas
qu'elle me coûta, à moi, le petit héritage des Cazemajou, cinq mille francs de rentes... Mais, bah ! je ne les regrette point. »
Et il ajouta avec un soupir :
« J'en donnerais même encore autant pour recommencer. »
«(^pr
Les Gants
Les Gants
(notes d'un employé)
N ne fait pas sa vie comme on voudrait, bien sûr. Je ne sais guère, quant à moi, î^rOîTc^i^ pourquoi je me trouve, à trente-six ans, commis de deuxième classe au ministère des finances. Je suis entré dans les contributions, il y a seize ans, à cause de mon parrain, qui était sousdirecteur en retraite. « Voilà un de nos futurs directeurs ! » disait ce vieil ami de ma fa mille, quand je lui apportais un bon bulletin du collège, le sa-
medi. Alors, mes parents et moi, nous avons fini par croire que nous désirions aussi cette chose-là. Et j'ai été surnuméraire, commis de quatrième classe, commis de troisième, commis de seconde- Je ne peux pas dire que je me sois ennuyé dans ma carrière; je ne me suis pas beaucoup amusé non plus. Je n'ai pas trop à travailler; outre mon traitement, je jouis des petites rentes que m'ont laissées mes parents ; je me porte bien ; j'ai épousé une femme jolie qui m'a arrangé un intérieur agréable : et cependant il me manque quelque chose, je ne sais quoi, pour me sentir tout à fait heureux. Peut-être, ce qui me manque, c'est tout simplement la faculté de vivre résolument dans le présent: malgré moi, j'ai le sentiment qu'aujourd'hui ne compte pas, n'est qu'une sorte de vestibule indispensable de demain, le demain où je serai heureux. Je remets tout, inconsciemment, à ce demain-là : les efforts pour l'avancement, les démarches, tout, jusqu'au changement d'un vieux tapis sur ma table, la commande d'une redingote neuve... Seulement quand je me prends à réfléchir, comme aujourd'hui, je comprends bien que le « demain » extraordinaire n'arrivera jamais
qu'il n'a aucune raison d'arriver, et que je vivrai jusqu'au bout comme à présent, demi-paisible, demi-inquiet, occupé de besognes dont je me désintéresse, incapable de commencer celles qui me plairaient.
Mes parents sont un peu coupables de cette inertie; ma jeunesse fut trop facile, trop capitonnée, pour ainsi dire, et en même temps trop soumise. Tous mes caprices étaient satisfaits à la minute : mais il ne me serait même pas venu à l'esprit de prendre une décision de quelque importance. Comme on avait fait de moi un employé sans me consulter, on me maria, et je crus aussi de bonne foi que je désirais épouser cette petite Lucie, qui était fraîche, douce, et qui avait vingt mille francs net de dot. Je l'ai épousée, je ne m'en repens pas. Jamais je n'eusse été capable de me marier tout seul. Et puis Lucie a la décision, le don de prévoir et d'organiser, que je n'ai pas. Elle aussi m'a capitonné la vie : je lui dois d'avoir été nommé à Paris, d'avoir une bonne table, un appartement bien arrangé qui fait l'admiration de mes collègues, et de petites économies qui
nous permettent, chaque année, un mois de repos à la mer. Avec cela elle est jolie; on la remarque dans la rue. Son humeur est fort égale; nous nous querellons bien rarement.
J'ai toujours eu beaucoup de confiance en elle : jamais je n'aurais imaginé, à moi tout seul, qu'elle pût me tromper. La première fois que cette idée, je ne dirai pas « m'est venue », mais m'a été suggérée malgré moi, c'est voilà trois ans. Nous avions renvoyé une bonne dont nous n'étions pas contents, parce qu'elle était insolente avec nous. Le lendemain, je reçus une carte postale à mon nom, m'informant : « que ma femme avait des amants qui la payaient; que j'étais un imbécile ou un... » Tout de suite, je reconnus l'écriture de la bonne; je jetai la carte au feu sans même en parler à Lucie. Je puis me rendre ce témoignage que ma confiance et mon repos ne furent P^s i troublés une minute. mM
Je ne sais pas si c'est le souvenir de cette infâme carte postale qui m'a repassé par l'esprit pour me tourmenter le mois dernier, et m'a donné une sorte de crise d'inquiétude et de jalousie, que j'ai eu bien de la peine à dissimuler à Lucie. Et
pour rien vraiment, pour une sottise. Nous étions au Théâtre-Français, elle et moi : on jouait une pièce d'un célèbre auteur où il est question de femmes du monde qui montent leur ménage sur un grand pied avec l'argent de leurs amants. Pourquoi, ce soir-là, une angoisse m'a-t-elle serré le cœur brusquement? Pourquoi ai-je cessé d'écouter ce que disaient les acteurs pour me mettre à calculer mentalement les recettes et les dépenses de notre budget? Pourquoi cette préoccupation m'a-t-elle poursuivi ensuite toute la nuit, puis tous les jours d'après, jusqu'à ce que je sois parvenu, à force de calculs, à me prouver que notre train de maison n'était pas en désaccord avec nos revenus?... Ah! certes, c'est juste, très juste; seulement c'est possible, et cette possibilité suffit, il me semble, pour rassurer mon honnêteté. C'est égal, j'ai enduré là une mauvaise semaine.
Mais tout cela n'est rien à côté de ce que j'ai ressenti hier, dans l'après-midi. J'avais quitté mon bureau bien avant cinq heures (l'heure habituelle), chargé de porter un dossier confidentiel au mi-
nistère des Travaux publics. La commission faite, je rentrai directement chez moi.
La bonne me fit attendre un instant avant de m'ouvrir. En y songeant après coup, il me semble qu'elle ne paraissait pas à son aise lorsqu'elle me vit: mais ce n'est peut-être qu'une imagination. Ce qui est certain, c'est que Lucie, lorsque j'allai un instant après la trouver dans sa chambre, m'inquiéta par sa pâleur. Je m'assis en face d'elle
— elle travaillait à une broderie près de la fenêtre
— et je la questionnai affectueusement sur sa santé. Elle me répondait par petites phrases courtes, avec des sourires : a Je vais bien, chéri, je t'assure que je vais bien... » Et de fait, ses joues peu à peu redevenaient roses.
Tout à coup, c'est moi qui me suis senti devenir pâle à mon tour. Sur le coin de la cheminée, je voyais posée une paire de gants d'homme, de gants qui n'étaient certainement pas à moi. Je n'en porte que des noirs, ce que je trouve plus distingué; ceux-là étaient couleur paille, presque blancs, avec des raies noires sur le dos, comme en portent les gens excentriques, les gommeux. Donc, un homme était
venu dans la chambre de ma femme et y avait laissé ses gants.
Lucie m'a vu comme hypnotisé; elle a regardé, elle aussi; elle a vu; elle a de nouveau pâli jusqu'à devenir presque verte; elle n'a pas dit un mot. Je n'en trouvais pas un seul à dire, moi non plus. Vraiment, ces deux minutes ont été horribles. A la fin, n'y tenant plus, je suis sorti de la chambre et j'ai regagné mon cabinet de travail.
Là, effondré dans mon fauteuil, je me suis repris un peu : ce Vais-je la questionner? me disaisje, ou, sans demander de vaines explications, vais-je faire un éclat?... » L'idée de ce cataclysme qui allait tout à l'heure bouleverser ma vie m'épouvantait. Mais, brusquement, je revoyais les gants, les deux mains vides posées sur l'angle du marbre, et j'avais envie de crier, de frapper quelqu'un.
Cependant le temps passait. Je ne sais trop pourquoi, je me levai, je rentrai dans la chambre de ma femme. Elle était toujours assise au coin de la fenêtre, elle faisait semblant de travailler.
j avais vu
... Je me suis couché de bonne heure, sans avoir rien dit; la nuit a passé; j'ai eu de la peine
Je regardai le coin de la cheminée; les gants avaient disparu : j'en éprouvai du soulagement.
Une seconde fois, je m'assis en face de Lucie. Je me sentais las, hébété, comme si je venais en même temps de subir une lourde fatigue et d'échapper à un gros danger. Les mots que je cherchais me fuyaient : je ne disais rien, rien du tout. Lucie, toujours muette, ne levait pas les yeux. Le jour tomba. La bonne entra et dit : a Le dîner est servi. »
Comme je ne bougeais pas, Lucie demanda, bien doucement :
« Venez- vous dîner, mon ami? »
Je ne répondis pas, mais je la suivis dans la salle à manger. Le dîner fut morne. Lucie me fit deux ou trois questions sur ma journée. Je répliquai par des « oui » et des « non » tout secs. Elle ne parut pas s'en apercevoir : elle était maintenant tout à fait à l'aise, tellement à l'aise que je me surprenais à douter de la réalité de ce que
LES GANTS 28f
à m'endormir, mais j'ai dormi tard. Ce matin je me sens mieux. Parlerai-je? Il me semble que j'ai la langue et les bras liés, comme par un sort qu'on m'aurait jeté. Et puis, si je devais parler, il fallait parler tout de suite. Depuis hier, elle aura trouvé des explications, si vraiment elle est coupable, ce qui n'est pas sûr!...
Alors, à quoi bon ?
Solange-au-Loup
Solange -au -Loup
^^6r\^^ trois compagnons, le sac aux épaules, ^/^^ le bâton en main, nous avions marché
vù^'/^^'^^f* le oaton en mam, nous avions marcne ^.^^^^ toute l'après-midi en forêt, — dans cette admirable forêt de Tronçais qui couvre la moitié du pays de Saint-Amand et la moitié du pays de Nevers. Le petit village de Vigne accroupi au bord du Cher, dans la déchirure du vallon qui coupe en deux la forêt, marquait, ce jour-là, la fin de notre étape. Et, ayant dîné chez un vieil ami, modeste médecin de cinq ou six communes
voisines de Vigne, nous rêvions assis devant le seuil, la pipe de merisier aux lèvres.
Autour de nous, sur l'amoncellement des futaies bleues qui fermaient l'horizon, l'ombre descendait avec lenteur. Des vols d'hirondelles rayaient le ciel. L'angelus de neuf heures égrena ses coups espacés de silences, du haut d'un petit clocher en éteignoir qu'on voyait émerger audessus des toits. Des abois de chiens s'appelèrent et se répondirent dans les fermes...
Unefemme, jeune encore, vêtue d'un jupon de flanelle rouge et d'un corsage de toile blanche, sortit d'une maison proche de celle du médecin, et descendit vers la rivière. De son bras gauche, elle serrait contre sa poitrine un enfant au maillot ; sa main droite tenait par la main un petit garçon qui lui-même donnait la main à un plus petit. Arrivée au bord du Cher, la jeune femme s'assit sur une grosse pierre, et, tandis que les deux garçons, vite déshabillés, entraient dans l'eau, barbotaient, s'éclaboussaient avec des rires et des cris, elle ouvrit son corsage et se mit à allaiter le dernier-né.
L'un de nous, qui était peintre, lit cette remarque :
OC Voilà un tableau qui aurait au Salon un succès de public. Est-elle bien campée et bien éclairée, cette femme! Et quelle jolie tache rouge fait le jupon dans ce paysage bleu! »
Une voix dit derrière nous :
« Vous regardez Solange-au-Loup, jeunes gens? »
C'était notre hôte, retenu un instant dans son cabinet par une consultation, qui nous rejoignait.
Et, comme nous lui demandions qui était cette Solange-au-Loup et d'où lui venait cet étrange surnom, il nous raconta ceci:
ce Cette Solange-au-Loup, qui de son nom s'appelle Solange Tournier, femme Griller, a été la plus j)lie fille de toute la contrée de Tronçais, voilà dix ans. Aujourd'hui, le travail des champs, — et aussi d'avoir eu cinq enfants, — ça l'a fatiguée et abîmée. Mais, pour ses trente ans, elle est encore belle, comme vous voyez.
« Au temps où lui arriva l'aventure qui lui a valu son surnom, elle vivait chez ses parents, petits fermiers de la ferme de Rein-du-Bois, à une quinzaine de kilomètres d'ici, près de Lurcy-Lévy.
Quoique pauvre, elle était recherchée par les garçons, même par des riches. Elle ne repondait aux avances de personne, sauf à celles d'un certain Laurent Griller, dont elle avait fait choix, étant gamine, alors que tous deux gardaient les ouailles dans les pacages de Rein-du-Bois.
ce Laurent Grillet était un enfant trouvé : il n'avait que ses bras pour fortune. Les parents de Solange ne se sentirent point le goût d'unir deux misères, alors surtout que la jeune fille était demandée par des épouseurs cossus. Us défendirent donc à Solange de voir son ami. Bien entendu, la petite n'en courut pas moins aux rendez-vous de Laurent: habitant la même commune, avec la forêt à deux pas, toute occasion leur était bonne pour se rencontrer. Quand le papa et la maman Tournier s'aperçurent que ni les gronderies, ni les coups n'y faisaient rien, ils se résolurent à un grand parti : Solange fut envoyée en service à Vigne, dans la ferme modèle de M. Roger-Duflos, notre député.
« Vous croyez peut-être que nos deux amoureux cessèrent de se voir pour cela? Point. Seulement ils se virent la nuit : ils ne dormirent plus.
A l'ombre close, ils quittaient chacun la ferme où ils travaillaient, et s'en venaient l'un au-devant de l'autre, par un chemin de traverse plus court que la grande route. Et, s'étant rejoints, ils demeuraient ensemble jusqu'à la première lueur du jour, dans la forêt maternelle.
c( On était en 1879. L'été passa ainsi, puis l'automne. Puis vint l'hiver. Il fut terrible. Le Cher charria des glaçons et finalement se prit entre ses berges. Les futaies de Tronçais, couvertes de neige, ployaient comme la charpente d'un toit surchargé. Tous les chemins forestiers devinrent à peu près impraticables; la forêtfut déserte. Et, peu à peu, l'homme ne la fréquentant plus, les bêtes la reconquirent. Il y vint ce qui n'y était point venu depuis l'année terrible, des loups.
« Oui, jeunes gens, des loups. Ils inquiétèrent des fermes isolées, aux environs de Lurcy-Lévy et de Vigne; on en rencontra jusque dans les rues de Saint-Bonnet-le-Désert, un village perdu au bord d'un étang de la forêt. On dut organiser des battues pour les détruire; la tête d'un loup fut mise à prix cinquante francs. Moi qui vous
parle, j'en ai aperçu trois, dont deux de grande taille, 'TÔdant sur l'autre bord du Cher, un matin que je sortais avec ma carriole pour me rendre à Saint-Amand.
« Ni l'hiver, ni les loups n'empêchèrent Laurent et Solange de se retrouver la nuit.
« Ils continuèrent leurs expéditions nocturnes au prix de mille dangers. C'était la saison morte de la campagne, l'époque où chôme le labeur des paysans. Chaque soir, Laurent quittait Lurcy- Lévy, son fusil sous le bras, et s'engageait, d'un pas alerte, dans la forêt toute noire et blanche. De son côté, Solange partait de Vigne, vers neuf heures; et ils se rejoignaient à trois kilomètres d'ici, près d'une clairière que traverse la route forestière, et qu'on appelle la Découverte.
Or, un soir, Laurent Griller, en arrivant au rendez-vous, glissa sur la neige durcie, et tomba si malheureusement qu'il se cassa la jambe droite et se foula le poignet droit. Solange essaya de le relever; elle n'y réussit pas. Elle ne put que le traîner contre un gros ormeau, auquel elle l'adossa en l'enveloppant de sa propre cape.
— « Attends-moi là, mon pauv' Laurent, lui
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dit-elle. J'vas couri tant qu'à Vigne, chez le docteur, qui va v'ni t' qu'ri avec sa carriole. »
ce Elle s'éloignait, elle avait passé le premier tournant du chemin, quand elle entendit un coup de feu et ce cri :
— « A moi ! »
a Elle revint sur ses pas en courant. Elle trouva son ami tremblant de douleur et de peur, la main crispée sur son fusil posé par terre. Elle demanda :
— (( Quoi qu' t'as, Laurent? C'est-y toi qu'as tiré? »
ec II répondit:
— « C'est moi. J'ons vu eune bête anc des yeux rouges, qui sentait eune odeur forte et qu'était grosse quasi comme un gros chien. J' crois ben qu' c'est un loup.
— ce C'est-y sur lui qu' t'as tiré?
— « Non. J' peux pas l'vermon fusil, rapport à mon bras. J'ons tiré par terre pour y faire peur. Et tu vois : v'ik qu'il est parti. »
ce Solange réfléchit un moment.
— « Va-t-y r'veni? fit-elle.
— a J' crains ben qu'oui, répliqua le garçon.
Faudrait qu' tu resterais ici, Solange, sinon j' s'rai mangé par c'te bête.
— « Eh ben, répondit Solange, je reste. Donne-moi ton fusil. »
(( Elle le prit, ôta la douille de la vieille cartouche, la remplaça par une neuve. Et tous deux attendirent.
« Une heure passa, ou deux, peut-être plus. La lune, encore invisible, était levée au-dessus de l'horizon, car le ciel reflétait au zénith une clarté confuse, de minute en minute plus intense. Laurent avait la fièvre : il grelottait et il gémissait. Solange, transie de froid, toujours debout, adossée à l'arbre, commençait à s'assoupir.
« Soudain une sorte d'aboiement, de hurlement comme en poussent la nuit les chiens qu'on enferme, la fit sursauter. Dans l'ombre insensiblement éclairée, elle aperçut deux yeux rouges" qui la regardaient. C'était le loup.
c( Laurent voulut se lever, prendre le fusil. La douleur le fît retomber assis, avec un cri.
— (c Arme ton fusil, Solange, dit-il. Tire point trop tôt, — et vise entre les yeux. »
« Elle épaula, visa, tira. Mais le recul fit dévier
l'arme : la bête ne fut pas touchée. Elle s'enfuit tout de même, le long de la route... Quelque temps après, on l'entendit hurler à distance. Et d'autres hurlements lui répondirent.
a La lune montait dans le ciel. Elle dépassa subitement la masse noire des fourrés, éclaira toute la forêt comme le feu d'une herse illumine un décor Et alors Solange et Laurent virent cette chose effrayante : à une portée de fusil, cinq loups assis sur leur derrière, comme des chiens, en travers de la route, et un autre, plus hardi, qui s'avançait lentement.
— ce Écoute, dit Laurent à son amie. Vise celui-là qui s'en vient. Si tu peux l'abattre, les aut' le mang'ront, et y nous quitteront la paix pendant c' temps-là. »
« Le loup continuait d'avancer, à petits pas. On distinguait maintenant ses prunelles de sang, les os saillants de son échine et de sa carcasse, son pelage terne, sa gueule entr'ouverte d'où pendait un long bout de langue.
— (( Appuie bien la crosse dans 1' creux de l'épaule, fit Laurent. Vas-y! »
« Le coup partit. La bête fit un bond de côté,
et, sans un cri, tomba foudroyée. Toute la bande détala au galop et disparut dans les taillis.
— « Cours-y vite, Solange, s'écria Laurent. Porte-la en avant su' la route, F pus loin que tu pourras. Y a pas d' danger. Les aut' vont pu revenir de quéque temps. »
« Elle partait. Il la rappela:
— « Faudrait y couper la tcte, à c'te bête, rapport à la prime.
— « T'as un couteau? demanda Solange.
— « Oui... Dans ma ceinture. »
« C'était un couteau à manche court, à large lame, — un couteau de chasseur. Elle le prit, courut à la bête. Elle osa entailler la gorge, et, le sang chaud giclant sur ses mains, sur ses vêtements, sur son visage même, trancha le cou, détacha la tête du tronc qui pantelait, et qu'elle traîna ensuite par une patte sur la neige glissante, le plus avant qu'elle put. Puis elle revint, portant la tête hérissée, sanglante.
« Ce que Laurent avait prévu arriva. Les loups, d'abord épouvantés par la mort de leur compagnon, revinrent à l'odeur du sang. Ils revinrent tous les cinq. Au clair de lune, réverbéré par la
neige comme un jour de féerie, les deux jeunes gens virent l'effrayant groupe de fauves ramassés, tassés, frottant leurs échines, autour de la proie fraîche, la dépecer, la disputer, s'en arracher les lambeaux, jusqu'à ce qu'il n'en restât rien, pas même une touffe de poils, pas même un os.
« Cependant le garçon commençait à souffrir horriblement de sa jambe cassée. Solange, dont les nerfs se détendaient dans une crise d'épuisement, luttait vainement contre la fatigue et contre le sommeil. Deux fois le fusil qu'elle tenait lui tomba des mains... Les loups, ayant achevé leur repas, commençaient à se rapprocher. La jeune fille tira une balle, puis deux, dans le tas... Mais ses doigts engourdis tremblaient; elle ne toucha pas. A chaque détonation, la bande tournait le derrière, faisait une centaine de mètres au petit trot sur la route, s'arrêtait un temps, puis revenait...
« Alors les deux pauvres enfants comprirent que c'était fini, qu'il fallait mourir. Solange lâcha l'arme. Pas un instant elle ne songea à s'enfuir, à abandonner le blessé. Elle s'étendit à côté de lui, sous le même manteau. Elle l'enlaça de ses bras;
elle appuya sa tête contre la joue de son ami : et tous deux, la peau glacée par le froid, le sang brûlé par la fièvre, attendirent la mort. Leurs yeux hallucinés leur montraient d'étranges spectacles. Ils se croyaient revenus aux douces nuits d'été, quand la forêt, vêtue de sa parure de juin, abritait leurs rendez-vous paisibles. Puis, subitement, les futaies et les fourrés se dénudaient, s'illuminaient d'une clarté de neige, se peuplaient de formes mouvantes, de prunelles de braise, de gueules ouvertes qui se multipliaient, qui se rapprochaient, qui allaient les dévorer.
a Mais ni Solange ni Laurent n'étaient heureusement destinés à mourir de cette affreuse mort. La Providence — j'y crois, jeunes gens — permit que, ce matin-là, je revinsse dans ma carriole, de Saint-Bonnet-le-Désert où j'avais fait un accouchement. Je tenais les rênes; mon domestique avait le fusil et inspectait la route du regard. Sans doute nos grelots firent peur aux loups, car nous n'en vîmes pas un seul. Mais devant l'ormeau au pied duque! étaient étendus les amoureux, ma jument eut un écart qui nous aver-
tit. Je sautai en bas du siège. Aidé de mon valet, je ramassai les pauvres enfants, transis, inanimés. Nous les installâmes de notre mieux, les enveloppant de tout ce que nous avions de couvertures... Et nous emportâmes aussi la tête sanglante du loup.
a II était environ sept heures du matin quand nous rentrâmes à Vigne. Le jour se levait sur un paysage de verre filé et de velours blanc. Les fermiers de M. Roger-Duflos et la moitié des gens du bourg, inquiets de la disparition de Solange, vinrent à notre rencontre. Et ce fut dans cette grande cuisine où nous avons dîné ce soir, devant un feu flambant de hêtre, que Laurent et son amie, enfin dégelés, nous racontèrent leur terrible nuit. »
L'un de nous questionna :
« Et après, docteur? Se sont-ils mariés?
— Oui, reprit notre hôte. Les événements marquent parfois la volonté providentielle avec une telle évidence que les moins clairvoyants en sont frappés. Après l'aventure du loup, les parents de Solange consentirent à marier leur fille à Laurent Grillet. Le mariage eut lieu au prin-
temps : les cinquante francs de la prime payèrent la robe de la mariée. »
... Le conteur se tut. La nuit était tout à fait venue. Le ciel, d'un bleu de turquoise, mirait dans la rivière ses premières étoiles. Les masses des futaies, couleur d'encre, immobiles, semblaient à présent de noires montagnes. Nous vîmes Solangeau-Loup rhabiller ses deux garçons et s'en revenir à son logis, le dernier-né endormi dans ses bras. Elle passa près de nous, et en passant sourit au docteur.
Le docteur dit :
« Bonsoir, Solange ! »
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