FRAGMENTS HISTORIQUES RELATIFS A N.-D, DE CHARTRES
UNE ÉCOLE DE MÉDECINE A CHARTRES AU XIe SIÈCLE.
La ville de Chartres eut des écoles même du temps des Druides et des Romains, mais elles devinrent surtout célèbres dès le IXe siècle. Lé moine Paul, en parlant de cette cité, vante non seulement ses murailles et ses édifices, mais il constate qu’elle attirait les étrangers par son école. Dirigée avec zèle, surtout par F évêque Yulfard, l’école de Chartres brilla d’un vif éclat sous le saint pontife Fulbert. Les études ne comprenaient pas seulement le Trivium et le Quadrivium 1. La médecine paraît avoir été une spécialité dans la cité chartraine. Le médecin Amand enseignait, dès le Xe siècle, et eut deux illustres disciples de l’école de Reims, Heribrand et Fulbert. Fulbert, qui avait étudié sous Gerbert, qui devint pape sous le nom de Silvestre II, était un médecin très habile avant son épiscopat comme le prouvent ces deux ordonnances qui nous sont restées. « Croyez, écrivait-il à un de ses amis,
1. Le Trivium comprenait la grammaire, la rhétorique et la dialectique, et le Quadrivium l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie et la musique.
que depuis mon épiscopat je n’ai préparé aucun onguent. Ce qui m’en reste, je le tiens d’un médecin, et je m’en prive pour vous. » « Voici trois potions de Gabieiî et autant de thériaca diatersorm, écrit-il à Ebale; dans vos antidotaires vous trouverez la manière de les prendre. Voici de plus le vomitif que vous m’avez demandé; je Vous conseille plutôt de la racine de valériane ou mieux encore des pilules laxatives. »
Devenu évêque, Fulbert prit pour secrétaire Hildegaire et se contenta de ne donner que des consultations. Dans ses poésies il n’oublia cependant pas saint Pantaléon, le patron des médecins. Il composa en son honneur une poésie où il vante Hippocrate qui fut, dit-il, envoyé du ciel et Esculape qu’il appelle le plus grand des médecins.
Fulbert qui avait étudié à Reims sous l’illustre Gerbert et qui avait eu pour condisciple le roi Robert, était poète, mathématicien, rhéteur et théologien, Il nous reste de lui des lettres, des sermons, des poésies et des vies de Saints. Lies auteurs classiques de l’antiquité ne lui étaient pas inconnus, car il cite souvent Virgile, Ovide, Horace, Térence.
Parmi les médecins qui étudièrent à Chartres, on cite Jean le Sourd qui devint le médecin du roi Henri Ier et qui fit construire, à ses frais, le porche méridional de la cathédrale. Ce Jean devint même, dit-on, le chef de la secte philosophique des nominaux, opposée à celle des réalistes dont le chef fut Odon de Ta'unés. Heribrand acquit une telle célébrité que Richer, qui devint historien:, quitta Reims pour venir à Chartres suivre ses leçons,, comme il le raconte lui-même. « Je m’occupai souvent, et avec ardeur, des études libérales et j’avais un vif désir d’étudier la logique d’Hippocrate de Cos. Quatorze jours environ avant la capture de Charles, frère du roi Lothaire, je rencontrai dans la ville de Reims un cavalier de Chartres, Je lui demandai qui il était et à qui il appartenait, pour quelle affaire et d’où il venait. Il me répondit qu’il était envoyé par Heribrand, clerc de Chartres, et qu’il voulait
parler à Richer, moine de Saint-Remi. Entendant le nom de mon ami et apprenant le sujet du message, je me fis connaître au cavalier pour celui qu’il cherchait. Nous nous embrassâmes et nous nous retirâmes à l’écart. Alors il me présenta une lettre qui m’invitait à aller lire les Aphorismes. Je fus enchanté et prenant un domestique avec le cavalier, je me disposai à faire la route vers Chartres. Je partis, en effet, après avoir reçu pour tout secours de mon abbé un seul cheval de somme et sans argent, sans habit de rechange, ni autres objets de première nécessité et j’arrivai à Orbais, lieu renommé pour son hospitalité. J’y fus ranimé par le bon accueil de l’abbé qui me donna aussi des marques de sa munificence et le lendemain je me remis en route pour Meaux ; mais m’étant engagé, avec mes deux compagnons, dans les détours des bois, nous fûmes en butte à toute espèce d’infortune.
» Trompés par l’embranchement de deux routes, nous fîmes six lieues de plus qu’il ne fallait. Ensuite au delà de Château- Thierry notre monture, qui jusque-là semblait un bucéphale, commença à marcher plus lentement qu’un âne. Déjà le soleil était loin du méridien et inclinait vers le couchant et toute l’atmosphère n’était qu’une pluie, lorsque ce vaillant bucéphale, épuisé de fatigue, tomba sans force sous le domestique qui le montait et expira comme frappé de la foudre, à six milles de la ville. Quel fut alors notre embarras, quelle fut notre anxiété? Ils peuvent le comprendre ceux qui se sont trouvés quelquefois dans des cas semblables; que par leur position ils jugent de la nôtre!
» Le domestique qui n’avait jamais éprouvé les difficultés d’un si long chemin, était étendu à terre, le corps brisé, près de son cheval mort. Nos bagages étaient là, sans pouvoir être emportés; la pluie nous assaillait plus fortement, les nuages s’amoncelaient dans le ciel, le soleil déjà à l’horizon nous menaçait de l’obscurité la plus profonde.
» Dans ces conjonctures, Dieu vint lever mes irrésolutions. Je laissai là le domestique avec les bagages, après lui avoir
N.-D. de Chartres.
dicté ce qu’il devait répondre aux questions des passants et lui avoir recommandé de ne point se laisser aller au sommeil qui l’assaillait et, suivi du seul cavalier chartrain, j’arrivai à1 Meaux. Mais le jour me permettait à peine de voir le pont sur lequel je m’avançais. Lorsque je l’examinai plus attentivement, je vis que de nouvelles calamités m’attendaient. Ce pont était percé de tant et de si grandes ouvertures que les personnes du pays pouvaient à peine y passer le jour même.; Mon compagnon, homme actif et voyageur fécond en ressources, après avoir cherché de tous côtés une barque, saris1 en trouver, revint au passage dangereux du pont et obtint du ciel que les chevaux le traversassent sans accident.
» Sur les endroits percés il plaçait quelquefois son bouclier sous leurs pieds, quelquefois il rapprochait les planches disjointes; taritôt courbé, tantôt debout, tantôt s’avançant, tantôt reculant sur ses pas, il traversa heureusement le pont et 3e le suivis. L'a nuit était affreuse et le monde était plongé dans de profondes ténèbres, lorsque j’entrai dans la basilique de Saint-Farori. Les frères, ce jour-la même, avaient dîné solennellement, après avoir fait lecture du chapitre relatif au cellerier, du monastère, ce qui avait retardé la collation. Je fus reç'u par eux comme un frère et gratifié de douces paroles et de vivres suffisants.
» J’envoyai le cavalier chartrain, avec des chevaux, affronter de nouveau les périls du pont auxquels nous avions échap> pe, pour qu’il allât rejoindre le domestique que j’avais laissé sur la route. Il traversa le pont avec la même adresse qu’il avait déjà déployée et marchant à l’aventure il rejoignit le jeune homme à la seconde veille de la nuit. Il l’appela longtemps et ne le retrouva qu’avec peirie. Il le ramena enfin, mais arrivé près de la ville, redoutant les dangers du pont qu’il connaissait par expérience, il se retira avec lui et les chevaux dans une chaumière.
» Bien qu’ils eussent passé tout le jour saris manger, ils employèrent cette huit-là a se reposer au lieu de souper. Ceux
que tinrent quelquefois éveillés des inquiétudes pour des personnes chères, peuvent comprendre à quel point cette nuit fut pour moi sans sommeil et quels tourments elle me donna. Enfin apparut le jour impatiemment attendu et ils arrivèrent de très bonne heure, mourant de faim. On les fit manger, on donna du grain et de la paille aux chevaux. Je laissai à l’abbé Augustin le domestique démonté et accompagné du seul cavalier j’arrivai promptement à Chartres.
» Bientôt après j’envoyai les chevaux à Meaux et je fis revenir le domestique. Lorsqu’il fut arrivé et que toute sollicitude fut passée, j’étudiai avec ardeur les Aphorismes d’Hippocrate, près du maître Heribrand, homme d’une grande politesse et d’une science profonde. Mais comme je n’y puisais que la connaissance des maladies, ne satisfaisant pas mes désirs, je lui demandai aussi à lire le livre intitulé : De V accord d' Hippocrate, de Galien et de Sorin, ce que j’obtins, car il était très habile dans son art et n’ignorait rien dans la puissance des remèdes, la pharmaceutique, la botanique et la chirurgie1. »
L’école de Chartres qui était devenue une véritable université, comptait, au temps de saint Fulbert, un chancelier, des écolâtres et des professeurs. Les écoliers venaient de contrées très éloignées, s’agrégeaient au corps canonial et en suivaient les exercices, célébraient assidûment les offices liturgiques dans la cathédrale, matines, petites heures et la messe. Les uns logeaient chez des ecclésiastiques et d’autres chez l’évêque. Le saint pontife enseignait lui-même. Il se faisait surtout aimer par sa bonté, se mêlant souvent à eux, s’entretenant de leurs études, prenant part à leurs peines et leur proposant des problèmes; aussi tous ses élèves se vantaient-ils d’avoir suivi ses leçons.
1. Richer. Sinistre de son temps , t. II, p. 203, trad. par M. G. Guadet, Paris, 2 vol. in-8, 1846.
Parmi ses élèves on cite surtout Sagon' qui lui fit élever une tombe dans l’église de l’abbaye de Saint-Père, Jean le médecin, Guézo, médecin, Hugues de Langres et Bérenger qui contrista l’école par ses erreurs1.
1. Les Ecoles au moyen âge , par l’abbé Clervet, Mémoires de la Société archéologique d’Eure-et-Loir, t* XI. Eatrologie, Migne, t. 141.