‹ Notre-Dame de ChartresChapitre 42 sur 92 · L’ENFANT DE CHŒUR DE NOTRE-DAME · texte numérisé non relu

L’ENFANT DE CHŒUR DE NOTRE-DAME

Beaucoup d’historiens et de poètes attribuent à Jehan le Marchant la légende de l’enfant de chœur, mais il est facile de se convaincre de cette erreur par la lecture du Livre des Miracles de Notre-Dame de Chartres. Il est probable que ce miracle fut opéré longtemps après la reconstruction de la cathédrale, car Jehan le Marchant l’aurait constaté dans son poème. Sébastien Rouillard raconte ainsi le, fait :

« On observe encores une cérémonie en la dicte église de laquelle plusieurs s’estonnent et dont la raison mérite d’estre entendue. C’est que quand le sieur Evesque officiant chante le Fax vobis, ou qu’un autre prebstre chante le Dominus votnscum soit à Messe, Vespres, Matines et autres Heures canonialles, le chœur ne lui respond point à haulte voix, ains le plus proche Prebstre ou Marguillier tout bas. Ce que les uns disent estre un moniment perpétuel de l’ancienne persécution des premiers chrestiens, tant de Chartres que d’ailleurs, pour ce que, selon le dire du vénérable Fulbert* en la troisiesme epistre, le service divin, qui se célèbre en liberté avec allégresse et jubilation, devient muet pendant la tyrannie.

» Les aultres adjoustent telle cérémonie avoir esté introduite de longue antiquité, à cause qu’il y ha eu de tout temps affluence si grande en la dicte église et si grand bruit de! peuple, spécialement ès festes solemnelles, que ceux qui sont dans le chœur et à l’autel, malaisément se peuvent-ils enten-

dre les uns les autres, en, leurs psalmodies et chants alternatifs.

» On y adjouste encores l’histoire d’un miracle advenu comme on croid; du temps de Gaufridus soixante et uniesme evesque de Chartres, l’an 1116, et fondateur de l’abbaïe de Josaphat, aux f aulx-bourgs du dict lieu. Car comme la veille de Toussaincts, oh faisoit à la manière accoustumée et qui se garde encores, une procession dévote et solemnelle aux Grottes ou saincts lieux : d’aventure l’un des enfans de chœur qui portoit l’un des chandeliers, n’y prenant garde, tomba dans le puits des Saincts-Forts, attenant de l’autel de la Vierge. Néanmoins, sans s’estre -blessé ne offensé, quelque temps après revint de là par l’aide et support d’icelle, et comme on lui demanda ce qui lui estoit advenu au fonds du puits, respondit entre autres choses qu’il avoit ouï les anges jubilans et respondans aux prières publiques que Von faisoit en l’église de Chartres1. »

l’enfant de chœur.

« N’est-il pas l’heure encore, ô ma mère?... Je crois Que la cloche a ;so,nné pour la seconde fois...

Les autres sont partis sans doute:. Notre horloge Retarde... Où donc m’as-tu caché mon eucoioge? ïî faut beaucoup de temps pour préparer l’encens Dans la navette. Les chandeliers sont pesants,

La croix plus lourde encor. Je la veux. Que j’évite La peine, on ne pourra le dire... Il faut que vite Je parte... Mon surplis ne s’est pas déplié...

— Non, c’est sûr. Je m’en vais. Qu’ai-je encore oublié? Rien. J’ai mon camail rouge et ma ceinture neuve.

Petite mère, adieu. Tu vas venir... »

La veuve,

1. Parthénie, première partie, p. 161. M. Lecocq croit que ce prodige est postérieur à ceux qui sont consignés dans le Poème des miracles, parce qu’il n’y est pas inscrit. Suivant le Recueil manuscrit de Pontart ce fait prodigieux se serait accompli seulement au XIVe siècle, vers 1330. Mémoires de la Société Archéologique dEure-et-Loir, t. VI, p. 404.

Ayant baisé son fils tendrement sur le front,

Prend sa mante, son livre et met son chaperon,

Puis le suit.

D’ordinaire à cette heure la rue Est déserte. Ce soir une foule accourue De toutes parts s’agite et marche dans la nuit Vers l’église au portail qui flamboie et reluit,

Comme un grand œil de flamme ouvert dans les ténèbres. Les cloches sont en fête et les chansons funèbres Pleureront seulement demain le jour des morts...

C’est fête. Dans la crypte où reposent les corps Des saints on fait suivant chacrue obscure venelle Une procession pompeuse et solennelle...

Après qu’on a chanté le Benedicamus,

Les fidèles pieux d’un effroi vague émus Se groupent. Monseigneur est prêt, on s’organise,

La pompe se déroule. On a quitté l’église.

— En tête, revêtus de rouge tous les trois,

S’avancent des enfants portant cierges et croix,

Les diacres avec leurs longues dalmatiques Psalmodiant en chœur de très anciens cantiques Marchent à pas comptés, recueillis et pieux...

Les prêtres, le chapitre et les religieux

Suivent tête penchée, en lisant dans leur livre

D’où pendent les fermoirs massifs aux coins de cuivre.

Sous la cagoule on voit passer des pénitents

Aux regards curieux frissonnant par instants...

Une vapeur d’encens monte avec les prières,

Les cierges tremblotants sur l’or des bréviaires Jettent des reflets clairs et furtifs... Monseigneur,

Mitre en tête, entouré de sa garde d’honneur,

Sourit. D’un geste doux ainsi qu’une caresse, fl bénit en passant la foule qui se presse Et vite s’agenouille au bord de son chemin.

Pour baiser Panneau d’or qui scintille à sa main.

Bon père. Sa douceur vraiment épiscopale Donne aux petits enfants une tape amicale.

On passe. Les vieux saints dans la poudre enfouis, Surpris dans leur sommeil, paraissent éblouis,

Et l’éclat rayonnant de toutes ces lumières

Leur fait baisser les yeux et cligner les paupières.

Les cloches cependant bourdonnent sans répits,

Eveillant au lointain les échos assoupis,

Lançant dans les cieux noirs jusqu’à Notre-Dame Les éclats de leur voix puissante qui l’acclame.

Pour la seconde fois quand le cortège vint Passer devant la veuve, elle voulut en vain Saluer son enfant d’un regard. Dans la foule De ceux portant soutane, ou eamail, ou cagoule Et dont la théorie avançait pas à pas,

Elle chercha des yeux. — L’enfant n’y était pas.

Etait-il donc resté, cierge éteint, en arrière?

Mais non! Le défilé s’éloigne... La barrière De peuple se referme. Où donc est-il? Enfin Une troisième fois sous la chape d’or fin Monseigneur bénissant repassa, mais la veuve Ne revit pas l’enfant à la ceinture neuve.

Une angoisse étreignit son âme... On acheva L’office. Dans l’église en vapeurs s’éleva L’encens béni, jusqu’à la voûte. Les grands cieïges S’éteignirent dans leurs chandeliers d’or. Les vierges Partirent, blancs essaims. Le jeune enfant de chœur N’avait pas reparu...

Chacun sentit son cœur

Se glacer. Dans la crypte où plane une épouvante Redescendit la foule anxieuse et mouvante...

On chercha bien longtemps dans les retraits obscurs Et les noirs escaliers. On explora les murs Anciens dont les granits, les moellons et les plâtres Frileux s’étaient cachés sous les mousses verdâtres.

On chercha bien longtemps... Sinistres, les flambeaux Rougeoyaient, allumant les marches des tombeaux, Aux voûtes tour à tour lumineuses ou sombres Faisant danser parfois de fantastiques ombres.

Soudain son cri... « C’est lui! Seigneur, ayez pitié. »

— On vint... La mère se penchait, folle à moitié,

Sur l’ancien puits qui s’ouvre à l’autel des Druides, Précipice béant aux ténèbres perfides...

Le pauvre enfant de chœur au beau eamail d’abbé, Victime pâle, au fond du piège était tombé...

Son âme maintenant s’enivrait de lumière Au paradis.

La mère, à genoux sur la pierre,

Pria si bien la Dame au cœur compatissant Et sut dire avec un si lamentable accent :

« Vierge, secourez-moi, c’était mon fils unique,

Et je suis veuve! » Que Jésus, sous la tunique Par miracle rendit au petit cœur glacé La vie et la chaleur...

Très doucement pressé.

Il ouvrit ses yeux bleus qu’avait fermés une heure La nuit morne.

Un frisson court dans la foule. On pleure.

On rit, on chante en chœur des cantiques. L’enfant Est debout, le teint clair, le regard triomphant,

Joyeux et sans effrois. Il embrasse sa mère Dont le prodige a dissipé la peine amère...

Elle pleure de joie. — Au sommet de la tour,

Rougissent à présent les premiers feux du jour Et Notre-Dame au ciel sourit dans cette aurore.

La veuve, quand le soir tomba, priait encore.

Trop heureuse...

Au palais Monseigneur fit venir L’enfant ressuscité : « Dis-moi, quel souvenir Gardes-tu des splendeurs dans l’azur entrevues,

Mon fils »? — « Oh! dit l’enfant, j’ai vu de blanches nues Dans un ciel rose et d’or; de grands anges du haut De leurs trônes chantaient : Cum Spiritu tuo Pour vous répondre, Monseigneur. — Quand l’archiprêtre Disait ; Fax vobis, je voyais apparaître Aussi des ange£ qui répondaient... Ah! le ciel,

Que c’est beau, que c’est grand!... »

Un bref officiel

De l’évêque Joffroi déclara qu’en mémoire Du miracle, — ai-je lu dans un ancien mémoire Latin, trouvé naguère au fond d’un noir réduit,

Et qu’un bénédictin fort savant m’a traduit,

Quand le prêtre disait, au saint sacrifice,

A matines, à vêpres ou dans tout autre office

Dominus vobiscum , ou Fax vobis , le chœur

Ne devait pas répondre, à moins que dans son cœur,

Car les anges du ciel sont présents à l’église Et par delà les murs épais de pierre grise,

Savent porter nos chants pieux au Roi des Rois.

Cette coutume encore est en honneur, je crois,

Dans l’église de Chartres et tout le diocèse.

— Or ceci se passa l’année onze cent seize.

Jehan de Bassol,

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