I. — LES NORMANDS OU LE PRÉ DES RECULÉS
« La vile estoit rnult bone, de grant antiquité, Iglise i avoit bele, de grant auctorité;
De la Sainte Virge Marie mère de Dé 1 esteit la Remise tenue en grant chierté... »
Robert Wace, Roman de » Rois.
Cent ans ne s’étaient pas encore écoulés depuis la mort dé Charlemagne, que la Gaule, naguère si florissante, ne ressemblait plus qu’à un vaste désert, dont le lugubre silence n’était troublé que par les cris des captifs et des mourants. Les Normands, ces hommes terribles, dont les premières voiles avaient arraché quelques larmes au grand roi, s’étalent ouvert un passage à l’embouchure de nos fleuves et répandaient partout l’effroi, renversant les cités et les monastères et massacrant hommes, femmes, enfants et vieillards. Chartres, ville si peuplée, si opulente, si célèbre par ses écoles, renaissait de ses cendres et réparait ses murailles et ses tours, lorsque le bruit de l’arrivée des Normands se répandit dans son enceinte. Les pauvres habitants de la Beauce émigrèrent d’abord dans les forêts ou se réfugièrent dans les églises. Mais lorsqu’ils virent les forêts incendiées et les églises renversées, ils s’enfuirent à la ville, chassant devant eux leurs troupeaux et n’osant regarder derrière eux. De pauvres religieux retirèrent des tombeaux le corps des saints et prirent la fuite en emmenant, avec eux, à Chartres, les reliques de saint .Wandregide et de saint Piat. ,
Lorsque la ville fut encombrée, dans les rues étroites et tortueuses de la cité retentit bientôt cet effroyable cri : Les Normands! Cette fois ce n’était plus une misérable bande! qui venait s’abattre dans la Beauce, mais Roll lui-même1, le chef des Normands de la Seine, ce terrible pirate qui faisait traîner à ses bateaux ceux qui lui résistaient, qui pillait les églises et les abbayes et qu’une espèce de fureur religieuse poussait contre les prêtres qui avaient jadis conyerti au Christianisme les enfants d’Odin.
L’évêque de Chartres, le vénérable Ganselme, qui avait imploré le secours de puissants seigneurs, résolut de ne pas abandonner son pauvre peuple. Les Normands arrivent à la faveur des ténèbres, se présentent devant les murs de la , ville et font retentir des cris sauvages. Toute la cité se ré~ yeille dans la consternation. Mais Ganselme se montre bientôt sur les tours avec de braves guerriers qui lancent des traits sur l’ennemi. Trop faible pour résister longtemps à l’attaqUe des Normands, l’évêque de Chartres quitte les murailles, « tout esploré et larmoyant », entre dans l’église Notre-Dame et célèbre l’office divin, devant une multitude d’hommes, de femmes et d’enfants qui, saisis d’une égale terreur, se mettent aussitôt à invoquer le secours de la Reine des Cieux. L’office terminé, l’évêque descend de l’autel, récite quelques prières et donne l’absolution à la multitude. Puis, se revêtant de ses habits pontificaux, et précédé: de la croix et d’une bannière, à laquelle était suspendue une précieuse relique, il retourne sur les murailles.
Tout à coup brillent dans le lointain des casques et des boucliers; ce sont les braves Bourguignons et les Francs qui volent au secours des Chartrains, sous la conduite de deux vaillants chefs, Richard et Robert. L!e combat s’engage, les Normands pressés de toutes parts et frappés de stupeur, quittent le champ de bataille et se retranchent sur la montagne de Lèves. Sur ces entrefaites arrive le comte de Poitiers avec ses hommes d’armes ; il s’irrite contre les Francs et les BoUr-
guignons, leur adresse de vifs reproches pour avoir livré le combat sans ses troupes et se dirige vers la montagne pour achever la déroute. Mais les Normands, plus rusés que le comte de Poitiers, envoient trois de leurs guerriers sonner de la trompette dans la plaine. Eble de Poitiers s’enfuit avec ses cavaliers et passe la nuit dans la cabane d’un foulon. Les Normands, profitant des issues restées libres, se retirent en silence, abandonnant leurs armes et laissant à leurs ennemis ces retranchements sans défenseurs.
Cette victoire fut remportée le 20 juillet de l’an 911. La prairie, auprès de la porte Drouaise, où les Normands furent acculés dans un marais et mis en déroute, reçut le nom de Pré des Reculés . Un bas-relief' du chœur de la cathédrale fut même destiné à rappeler cette journée dont la mémoire s’est encore perpétuée par l’érection d’une petite madone, dite Notre-Dame des Vauroux , dans l’enfoncement d’un petit vallon par lequel Rollon essaya d’opérer sa retraite L
Presque tous les historiens ont attribué cette éclatante victoire à la sainte chemise de la Vierge Marie1 2. Cette précieuse relique fut donnée à l’église de Chartres par Charles le Chauve, neuf ans après le pèlerinage qu’il fit à l’époque de son plaids
1. Premier médaillon du soubassement de la clôture absidale du chœur do Notre-Dame à droite de la porte latérale du midi, où l’évèque Gantelme est représenté montrant aux assiégeants la sainte chemise du haut du rempart de la Porte-Neuve.
2. Le Livre des miracles, p. 173, Cartulaire de Saint-Père, t. 2, p. 46, Chronique des ducs de Normandie, 't. I, p. 288. L’auteur des Miracles raconte ainsi la défaite de Rollon :
Cives attoniti nec armis nec mûris confisi Beate Marie auxilium implorant camisiam que gloriosissime Virginis quam a Constantinopolii bi allatam unus ex Karolis qui calvus dictus est, ibi posuerat, super propugnacuia in modum vexilli ventis exponunt. Hostis visam riderc et iu eam permane sagitlas moüri et dirigere, sed mox Dei ultione Norlinanni Eccoti, nec ultro ferre pedem nec ultra tendere valuere. Bibl. des Chartes, t. 42. D’après Dudon de Saint - Quentin, l’évêquo do Chartres aurait combattu en personne comme l’évêque d’Auxerre, Géran et beaucoup de prélats qui, à cette époque, se joignaient aux expéditions dirigées contre les pirates danois et normands. Mémoires de la Société archéologique d' Eure-et-Loir, t. xii.
général en 867 et lorsque Chartres, se relevant de ses ruines, déplorait le massacre de son évêque, de son clergé et d’un grand nombre de ses habitants.
Peu de temps après cette victoire, des milliers de pèlerins accoururent dans la cité des comtes Thibaut, plus nombreux que dans les siècles écoulés. Dès 990, un orfèvre, nommé Theudon, signale sa piété par la confection d’une châsse en bois de cèdre, revêtue de lames d’or et décorée de figures et d’ornements. Rotelinde, mère du comte, la fait orner à ses frais de quatre aigles d’or. L'a précieuse relique, déposée dans cette châsse, devient réellement la tutelle de Chartres. Lies rois et les reines viennent humblement passer sous cette châsse et lui laissent toujours de leur vivant quelques deniers. Les évêques lui lèguent même leur anneau pastoral et se réservent le privilège de la restaurer1.
Dès le douzième siècle, l’affluenoe des pèlerins est si grande que la sainte relique est déposée sur un autel au pied duquel se tient, jour et nuit, un ecclésiastique. Aux fêtes solennelles, les logements manquent dans la ville, des milliers de fidèles passent la nuit sous les portiques ou dans l’église. Pour satisfaire à la dévotion des pèlerins, on frappe des médailles à l’empreinte de la précieuse relique2. Les pèlerins les emportent avec eux en souvenir de leur pèlerinage et les distribuent dans leuis pays3. Les guerriers ne rougissent point de porter, sous leurs vêtements, des chemisettes de Notre-Dame et leur
1. Robert, dit Ragon, lévite et archidiacre, donnait à cette châsse un collier d’or orné d’une superbe émeraude; le chanoine Nivelon, une croix d’or et de pierres précieuses, la matrone d’Avise, un collier de sept onces d’or, la comtesse Adèle, trois perles, Hildeburge, femme de Foucher Nivelon, deux colliers d’or, et l’évêque Robert, des pierres précieuses. Cartulaire de Notre-Dame de Chartres , par MM. de Lépinois et Merlet, t. I, p. cxlvii.
2. Mme de Sévigné raconte dans une de ses lettres qu’elle acheta ellemême quelques chemisettes pour les distribuer en Bretagne.
3. Le Livre des Miracles, p. 120; Discours de Mgr l'évêque de Poitiers, à la cérémonie du couronnement de Notre-Dame de Chartres, p. 13.
doivent souvent leur succès ou leur salut, à tel point, est-il observé dans certain discours sur les duels, que celui qui est muni d’ur. tel avantage en doit avertir son adversaire, parce que la partie n’est plus égale. La vénération, même pour la sainte châsse, devient si grande, qu’au seul seigneur du fief de Tachainville, vassal de l’évêque, appartient l’honneur de la nettoyer1..
Quelle était cette précieuse relique qui triomphait des armées ennemies et dont la puissance attirait à Chartres tant de fidèles dès le Xe siècle ? M. l’abbé Bulteau, dans son Manuel des 'pèlerins , prétend que les historiens de Notre-Dame se sont trompés, parce que par respect, personne ne s’était permis d’ouvrir la châsse pour examiner la sainte relique. Il ne veut reconnaître dans cette tunique intérieure qu’un voile dans lequel aurait été ensevelie la divine mère du Sauveur. Mais les rédacteurs de la Voix de Notre-Dame de Chartres soutiennent, avec les chroniqueurs, que ce voile tenait lieu de tunique ou de vêtement intérieur « jusqu’à un certain point chez les femmes de la Judée, puis qu’après avoir couvert la tête, il se croisait sur la poitrine et enveloppait aussi le corps à l’intérieur, sous le manteau dont les juives avaient coutume de se couvrir. » Pour corroborer cette assertion, ajoutons, avec Mgr Pie, que « si modeste que fût la condition de la Sainte Vierge, la fille des rois de Juda pouvait bien posséder un de ces vêtements qui se transmettaient de génération en génération, dans toutes les familles anciennes, lors même qu’elles étaient déchues de leur splendeur2. »