‹ Notre-Dame de ChartresChapitre 76 sur 92 · PIÈCES JUSTIFICATIVES · texte numérisé non relu

PIÈCES JUSTIFICATIVES

ENTHOUSIASME DES POPULATIONS DES LE XIII* SIÈCLE POUR CONCOURIR A LA CONSTRUCTION ET A LA DÉCORATION DE N.-D. DE CHARTRES.

« Icy vous trouverez tout avec preuve de l’antiquité qui estoit cachée non pas dans le puits de Démocri te, mais dans les vieils manuscripts presque tous perdus dans l’oubli. »

Nicolas des Guerrais, Saincteté chresticnne.

Le livre d’Haimon n’a pas été publié par Mabillon, comme le déclare dom Bouquet, mais par M. Delisle qui l’a trouvé dans le manuscrit 929 des fonds français de Saint-Germain. Le R. P. Bernard Planchette l’a traduit en français en 1671, ainsi qu’il suit, sauf les miracles qui terminent ce précieux document :

Frère Haimon, humble serviteur de ceux qui ont l’honneur de servir la bienheureuse Mère de Dieu dans le monastère sur Dives, souhaite à ses très chers frères et compagnons dans le service de Jésus-Christ qui sont à Toresbury, le salut promis à ceux qui aiment Dieu.

Réjouissez-vous avec nous, mes frères, je vous dis encore une fois, réjouissez-vous en Notre-Seigneur qui, comme un soleil levant, nous a visités d’En-IIaut, non point pour la considération de nos mérites, mais par l’abondance d’une grâce

tonte volontaire. Il a répandu sur nous les entrailles de sa miséricorde en donnant à ceux qui sont égarés des moyens nouveaux et inouïs jusque-là.

Je dis des moyens nouveaux et inouïs : car où a-t-on Vu, où a-t-on jamais lu dans les annales des choses anciennes et des siècles passés que des rois, des souverains, des princes, des hommes puissants dans le siècle, des personnes nobles de l’un et de l’autre sexe, comblés d’honneur et de biens, se soient abaissés jusqu’à s’attacher à des cordes pour tirer des chariots remplis de vin, de froment, d’huile, de choux, de pierres, de bois et d’autres choses nécessaires pour vivre ou pour bâtir des églises et les traîner comme des bêtes de somme à la maison de Jésus-Christ? Et ce qui paraît en’ cela de plus admirable, c’est que ce char, pour sa grandeur énorme et pour la pesanteur de sa charge, étant quelquefois tiré par mille personnes et même par un plus grand nombre, il s’y garde néanmoins un silence si profond que l’on entend la voix de qui que ce soit, ni le moindre bruit qui se puisse faire et il n’y a que l’œil qui puisse découvrir qu’il y ait quelqu’un dans cette multitude.

Lorsqu’on s’arrête sur le chemin, on n’entend que la voix de ceux qui confessent leurs crimes et qui offrent une humble oraison à Dieu pour en obtenir la rémission. Là, les prêtres et les curés discourent de la paix qui doit régner entre les fidèles, les inimitiés sont assoupies, les discordes bannies, les offenses pardonnées, les esprits et les cœurs réunis par le lien sacré d’une charité toute chrétienne. Que s’il s’en trouve qui soient assez méchants et animés de haine pour ne point pardonner à ceux qui les ont offensés ou qui refusent d’obéir à ce qui leur est ordonné de la part des prêtres, on rejette comme une chose impure et profane le don qu’ils allaient offrir à Dieu et ils sont séparés avec honte et ignominie d’un peuple si saint.

Là, ce peuple fidèle, offrant sa prière à Dieu, oft voit des malades accablés de diverses infirmités descendre sains de

leur char, les muets ouvrir la bouche pour louer le Seigneur et les diables chassés des corps des possédés. Vous verrez là les prêtres de Jésus-Christ dont chacun a la conduite de l’un de ces chars, exhorter à la pénitence, à la confession, aux larmes et aux autres actions d’une vie meilleure, tous ces misérables qui sont prosternés de tout le corps, baisant longtemps la terre, des personnes âgées, des enfants, invoquer à haute voix la Mère du Seigneur, la louer, la bénir, soupirer et gémir vers elle..., car personne ne doute que non seulement ces miracles, mais encore cet édifice ne soit son ouvrage, et qu 'après son Fils on ne doive lui en rapporter la gloire.

Elle a rendu particulièrement son église de Chartres et la nôtre ensuite illustres par tant de prodiges et de miracles que si j’entreprenais de raconter seulement ceux que j’ai été assez heureux de voir faire durant l’espace d’une nuit, ni ma mémoire, ni ma voix ne pourraient y suffire, et vous n’auriez pas moins de peine à les croire que moi à les rapporter. J’entreprendrai néanmoins ce qui est difficile, et tâcherai, avec l’assistance du ciel, de vous en faire un récit très exact et très sincère1.

Et pour reprendre le discours que j’ai laissé, ce peuple si pieux et si fidèle, ayant recommencé de marcher sous la conduite des bannières et au son des trompettes, poursuit son chemin avec une telle facilité (chose tout à fait admirable), que ni l’âpreté des montagnes, ni la profondeur des eaux ne peuvent ni ralentir son ardeur ni diminuer son courage; mais au contraire, comme il est écrit de l’ancien peuple des Hébreux qui entra par troupes dans le fleuve du Jourdain, aussitôt qu’ils sont arrivés sur le bord de quelque rivière, ils y entrent sans hésiter sous la conduite du même Seigneur qui assistait les Hébreux, et l’on nous a même rapporté qu’étant

1. Les prodiges dont parle Haimon sont rapportés par plusieurs historiens, Raoul de Dicet, la Chronique de Rouen et de Normandie, et l'annaliste du Mont Saint-Michel. L'Eglise de l'abbaye de Saint-Pierre-sur-Dives , en 1145, par l’abbé Denis, in-8<>, 1867, p. 106.

au lieu nomtné le Port de Sainte-Marie 1) le flux de la tuer qui venait à son ordinaire, arrêta soudain ses flots pour leur donner le temps et la liberté de passer...

Et certainement ce n’est pas merveille que de voir des personnes déjà vieilles et avancées en âge se condamner d’ellesmêmes à un travail si dur et si difficile, afin d’expier le plus grand nombre de leurs offenses par quelques peines de peu de durée. Mais qui a porté ces petits enfants à une entreprise au-dessus de leur âge et de leurs forces naturelles? C’est sans aucun doute ce docteur si aimable qui a su tirer sa louange la plus parfaite de la bouche et de l’ouvrage des enfants, je dis sa louange la plus parfaite, puisqu’on peut dire qu’ayant commencé d’éclater dans l’âge avancé des uns, elle paraît achevée dans l’enfance des autres. Car c’est un spjectacle qui donne de la joie et de l’étonnement tout ensemble que de voir ces petits innocents liés avec leurs rois et leurs seigneurs, à des chars remplis de matériaux et les traîner sans se baisser, sans se courber comme le font les personnes âgées, mais ayant le corps droit et élevé comme s’ils ne sentaient point la pesanteur de ce fardeau.

Mais, ce qui est encore plus admirable, ils le font avec plus de joie que les vieillards et marchent avec plus de vitesse. Voilà la manière que ces troupes fidèles gardent dans leur marche ; que dis-je ? non, ce n’est pas là la manière dont elles se comportent, car elle est beaucoup plus glorieuse, plus sainte et plus religieuse que je ne le puis exprimer. Lorsqu’elles sont arrivées près de l’église, tous les chariots sont disposés à l’entour en forme d’un camp spirituel; on passe la nuit à chanter des hymnes et des airs saints à la louange du Seigneur; on allume des cierges et des flambeaux par tous les chariots et on élève dessus les infirmes et les languissants. On leur apporte les reliques des saints, afin qu’ils en reçoivent le soulagement qu’ils pensent en espérer. Les

1.' Renouvelle appelé dans les anciennes chartes Beata Maria de Portis , Sainte Marie du Port.

curés et les clercs commencent ensuite les processions où tout le peuple assiste avec beaucoup de dévotion, implorant la miséricorde du Seigneur et de sa sainte Mère pour le rétablissement des infirmes.

S’il arrive que leur guérison soit différée de quelques moments et ne suive pas aussitôt les désirs et les vœux de ceux qui prient, on voit indifféremment ceux de l’un et de l’autre sexe, oubliant la honte naturelle, se dépouiller nus jusqu’à la ceinture, se jeter par terre, et se traîner non pas sur les genoux et sur les mains, mais sur le ventre comme des serpents jusqu’au grand autel et de là par tous les petits autels, criant à haute voix et priant d’une manière nouvelle ou pour mieux dire extorquant par une sainte violence l’effet de leurs désirs. Heureuse violence, certes! Car que ne peut extorquer ce genre de prier joint à des gémissements, à des soupirs et à des larmes si remplies d’affection et qui montent jusqu’aux oreilles de la Mère de la piété souveraine?.. Aussi voit-on tous les malades descendre de leurs chars, jeter les bâtons dont ils se servaient, pour se soutenir et courir ainsi vers la Vierge pour lui rendre des actions de grâces du bienfait qu’ils ont reçu d’elle.

Les aveugles voient clair et marchent sans conducteur, ceux qui sont affligés d’hydropisie sentent leur soif s’éteindre et recouvrent la santé. Que dirai-je des autres guérisons miraculeuses et comment pourrai-je les raconter? car elles sont innombrables. Autant de fois qu’un malade est guéri, il se fait une procession au grand autel, on sonne les cloches et l’on offre des victimes de louange et d’actions de grâces à la Mère de miséricorde. Tel est l’ordre de nos veilles, veilles toutes célestes où l’on n’entend qu’une douce harmonie d’hymnes, de louanges et d’actions de grâces.

Celte manière de louer et d’honorer le Fils de Dieu et sa sainte Mère ayant commencé dans Y église de Chartres l, s’est

1. Hujus sacræ institutionis apud Carnutensem ecclesiam est inchoatus. Annales bénédictines do MabiLlon, VI, 393.

ensuite établie et confirmée dans la nôtre par un nombre prodigieux de miracles et s’est depuis répandue par toute la province de Normandie et presque dans tous les lieux consacrés à la Mère de miséricorde 1.

1. Histoire des miracles qui se sont faits par V entremise de la Sainte Vierge da?is la première restauration de l'église de Saint-Pierre-sur-Dives , par L. de Glan ville, 1851, Rouen, p. 33.

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