AUTEURS CONSULTÉS
Barlandus Adrianus.
Bausset (le cardinal de) Butkens Christophore, Cistercien.
Buzelin Jean, S. J.
Colvenère Georges.
Gautran François, S. J.
Gâzet Guillaume.
Goethals.
Gramaye.
Gumppenberg , S. J.
Kervyn de Lettenhove.
Lhermite, S. J.
Marlenne Edmundus.
Meyer Jacques.
Mirseus Aubertus.
Montalembert (le comte de).
Oudegherst.
Raissius Arnoldus.
Rerum gestarum à Brabantiae ducibus historia.
Histoire de Fénelon.
Trophées sacrés et profanes du Brabant.
Gallo-Flandria. — Annales Gallo-Flandriœ.
Kalendarium sacratissimse Virginis.
Histoire inédite de la ville de Tournai.
Histoire ecclésiastique des Pays-Bas.
Éphémérides et Ms.
Antiquitates Belgicae.
Allas Marianus.
Histoire de Flandre. — Notice sur Béatrice.
Histoire des saints de Douai, Lille, etc.
Gallia Christiana,
Annales rerum flandricarum.
Fasti belgici. — Chronici cisterciensium.
Histoire de sainte Elisabeth.
Annales de Flandre.
Hierogazophylacium.— Auctarium sanctorumBelgii.
RobeiliJean, S. J. Historia S'' Huberli.
Sanderus Anlonius. Flandria illustrala.
Terni nk. Notre-Dame du Joyel.
Imago primi sseculi Socielalis Jesu.
DifTérentes Chartres et MSS. provenant de l'abbaye de Groeninghe.
Le ménologe et les lettres annuelles de la Compagnie de Jésus.
DE
(BlIHIIKBiai. •
Béatrice y Dame de Courir ai, et sa nièce, Marie de Brahant, — Les deux mariages de Béatrice , — sa sollicitude pour
' l'âme de Guillaume de Dampierre, son second mari, — Béatrice mise en possession de son douaire , — sa résidence à Courtrai , — elle se charge de la première édù~ cation de Robert, comte d'Artois et neveu de S^-Louis, — ses bonnes œuvres, — le monastère de Marke, — Béatrice s'y rend chaque samedi en pèlerinage, — elle fonde le monastère de Groeninghe, — catalogue des abbesses qui ont gouverné le monastère de Marke,
Béatrice de Brabant, Dame de Courtrai , était fille de Henri 11 , dit le Magnanime , duc de Lothier et de Brabant; elle eut pour mère la princesse Marie ^ fille de Philippe, duc de Souabe et empereur d'Allemagne. Elle avait pour frère, Henri III , qui succéda à son père, et pour sœurs : 1° la princesse Mathilde, qui épousa Robert, comte . d'Artois , dont la chasteté , disent les historiens , égalait celle de S*-Louis , son frère : il périt au
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combat de la Massourah. Mathilde épousa en secondes noces Gui de Caslillon , comte de S'-PoK 2" Marie de Brabant , qui mourut victime de la jalousie de Louis de Bavière, (1) son époux. 3** Marguerite de Brabant, qu? embrassa la vie religieuse dans le monastère de Vau-le-duc, fondé par son père , en devint abbesse , et mourut en odeur de sainteté (2). Henri II, devenu veuf, épousa en 1259 , la princesse Sophie de Thuringe, fille de S*®-Elisabeth de Hongrie. Il eut de cette
(1) Ce prince reconnut son erreur, et expia sa faule^ Alexandre ÏV lui imposa , pour réparation de son crime, de bâtir un monastère de chartreux, devenu plus tard l'abbaye des Cisterciens deFurstenfeld, prèsMunich. Sur la porte de ce couvent on lisait ces deux vers :
Conjugis innocuae fusi monumenta cruoris Pro culpâ pretium, claustra sacrata vides.
(2) Dès l'âge le plus tendre , Marguerite de Brabant s'adonna avec ardeur à la pratique de toutes les vertus chrétiennes. Son attrait la portait à l'amour des choses de Dieu, et au mépris des vanités du siècle. Elle refusa l'alliance des plus grands princes , et voulut n'avoir pour époux que Jésus-CLrist. Dans le cloître, elle donna l'exemple de l'obéissance la plus aveugle, de l'humilité la plus profonde, dé la mortification la plus parfaite. Dieu la favorisa du don des miracles, et sa fête se célébrait au monastère de Vau-leduc, le 4 juin.
{Buzelin, meno'L Benedic, Âdrian, Barlan» Thomas Cantip, Henriq, menoL cister. Saussay : Mart, gallic]
princesse deux enfans, Henri et Elisabeth de Brabanl. Henri , grâce à l'énergique courage de sa mère, fut le premier prince souverain de la Hcsse, comme état isolé et indépendant. Après un règne glorieux, il mourut en 4308, à l'âge de 65 ans. La princesse Elisabeth , sa sœur , épousa le prince Albert, grand duc de Brunswick et de Lunenborg : elle mourut sans postérité.
Marie de Brabant, seconde femme de Philippele-Hardi, fils et héritier de S'-Louis, roi de France, était fille de Henri lU , frère de Béatrice. Nous avons encore des lettres autographes qui témoignent de l'affection mutuelle de ces deux princesses : et lorsque, victime d'une atroce calomnie, ourdie par un infâme courtisan qui supportait avec peine la tendresse du roi de France pour sa vertueuse épouse, Marie se vit sous le poids d'une accusation capitale, exposée à subir le même sort que sa tante, duchesse de Bavière, et à mourir du châtiment réservé aux grands coupables , elle n'en devint que plus chère à Béatrice. Le malheur , lui semblait-il, avait marque sa mece du -suoe^ des élus, et dès-lors elle conserva avec un soin|encore plus religieux, quelques hanaps d'or qu'elle avait reçus d'elle dans des jours plus heureux. (1)
(\) M. Kervyn, notice sur Béatrice.
Béatrice fut mariée en premières noces , vers 1241 , à Henri, Landgrave de Thuringe , comte palatin de Saxe, et sire de Hesse. Il assigna en dote à Béatrice le château d'Erkenhaldesberge, la ville de Gotha et le district de Bergère. Par ce mariage, Béatrice entrait dans la famille de S*-Louis d'Allemagne 5 dont le Landgrave était le frère, et de S*®-Elisabeth, dont il était le beau-frère : mais en même-temps elle se voyait unie au persécuteur de celte sainte princesse. Séduit par de pernicieux conseils, Henri avait chassé Elisabeth et ses enfans, y compris le jeune Herman dont il était le tuteur, d'Eisenach et de toutes les possessions souveraines, sans qu'il lui permît d'emporter quoi que ce fût avec elle. L'opinion publique le désignait même comme l'assassin du jeune Herman , son pupille, qui âgé de 18 ans, mourut empoisonné' à Cruezbourg. On pouvait espérer que les vertus de Béatrice ramèneraient peut-être ce cœur égaré par Tambition. Mais Dieu avait décidé que le Landgrave subirait dès cette vie, le châtiment de ses injustices et des odieux traitements dont il s'était rendu coupable envers S*^-Elisabeth. Tout lui souriait; il était le seul maître des vastes domaines de la maison de Thuringe; il venait d'être élu roi des Romains, à la diète de Francfort, et couronné à Aix-la-Chapelle, à la place de Frédéric II , justement déposé par Innocent IV, au concile de Lyon,
lorsqu'une mort inopinée vint mettre un terme à cette brillante fortune. Assiégeant la ville d'Ulme qu'il serrait de très près, il fut atteint d'une flèche lancée au hasard du haut des murailles , et il mourut le 16 février 1247.
Devenue veuve, Béatrice accepta de nouveaux liens , et fut mariée vers la fin de la même année à Guillaume de Dampierre , l'aîné des fils que Marguerite, comtesse de Flandre, avait eus de sire de Dampierre auquel elle s'était unie quatre ans après la mort de Bouchard d'Avesnes. Les noces furent célébrées avec beaucoup de magnificence au château de Louvain, et le lendemain de l'octave de S'-Martin, les nouveaux mariés se trouvaient à Lens en Artois, dans l'église de N.-D. , avec Eudes de Chateauroux , évéque de Tnsculum, Jacques, évêque d'Arras , Marguerite de Flandre, et Gui de Dampierre, second fils de la comtesse* Ils y vénérèrent les saintes reliques que Godefroi de Bouillon avait données à cette église, et que faisaient reconnaître solennellement , dans cette circonstance , Robert comte d'Artois , et la princesse Mehaut , son épouse. Quelques mois après , Guillaume de Dampierre s'éloignait de Béatrice et quittait la Flandre pour accompagner le roi S^- Louis, dans sa première croisade. 11 s'y distingua dans toutes les rencontres par sa prodigieuse valeur, et après la défaite de la Massourah, ce fut lui
qui contint les Sarrazins victorieux , et les empêcha d'anéantir l'armée des croisés qui battaient en retraite. Cependant, victime comme S^-Louis d'une fausse alerte , Guillaume fut fait prisonnier h Miniliié et partagea la captivité du saint roi.
S' Louis, redevenu libre, demeura h Ptolémaïde , espérant trouver quelque occasion de recommencer la guerre et de reconquérir Jérusalem; mais le comte Guillaume, dont la rançon avait été de 8,000 besans sarrazins , navré du désastre de la Massourah, et prévoyant peut-être l'inutilité de nouveaux efforts , revint en Flandre.
Il ne jouit pas long-temps des douceurs de la patrie qu'il revoyait après tant de périls et une si longue absence. Le trépas qu'il avait affronté si souvent sur les champs de bataille , il le trouva en 12S1 , au milieu des fêtes du tournoi de Trazegniesen Hainaut, auquel il avait voulu prendre part. « Il y fit briller son courage; tous ses adver-
saires cédaient à son impétuosité et à celle de » ses compagnons d'armes , quand tout à coup une » autre troupe de chevaliers, les attaquant par » derrière , les frappa à mort et les précipita sous î> les pieds des chevaux : vers le soir, on releva » parmi les cadavres , le corps du jeune comte de 2» Flandre, » (1)
(1) M.;^Kervyn. Histoire de Flandre. Tome2, pag. 2G1.
On conçoit quel coup dut porter au cœur de la princesse Béatrice , une fin si tragique et si inopinée. Comme le marque judicieusement M. Kervyn de Lettenhove dans les détails intéressants qu'il a donnés sur Béatrice de Brabant , la douleur de cette princesse fut d'autant plus profonde, que ce tournoi fatal avait eu lieu , selon toute apparence, pendant le carême , et que cette circonstance rendait plus grave la transgression de la défense religieuse renouvelée à plusieurs reprises contre ces amusements périlleux.
Béatrice, dans cette douloureuse circonstance , fit briller la vivacité de sa foi : de tous côtés, elle sollicita des prières pour le comte Guillaume que lui avait enlevé une mort si funeste. M, Kervyn cite une lettre du frère Amaury de Flines , depuis abbé de Marchiennes, que la princesse avait chargé de réclamer des suffrages pour l'âme de Guillaume, auprès des abbés et des béguines du Brabant. L'exactitude minutieuse avec laquelle ce religieux se complait à énumérer les nombreuses prières qui ont été faites, prouve l'importance que Béatrice attachait à ces pieuses pratiques, et l'efficacité que sa foi en espérait. Nous donnerons ici la traduction de cette lettre, dont le texte original se trouve parmi les notes placées à la fin de cette notice :
« A l'illustre veuve Dame de Courtrai , et jeune Comtesse de Flandre : le Frère Amaury qui lui
est tout dévoué , dépose à ses pieds , ses prières , sa personne, et plus encore , si cela est possible.
Madanie, j'informe voire Grandeur que le lendemain du jour où je vous ai quittée , j'ai procuré à feu mon seigneur bien aimé, de chacune des béguines du vignoble, près Bruxelles , qui sont au nombre de deux mille environ, la récitation des sept psaumes ou de l'office des morts , et une messe de chaque prêtre , chez les Frères mineurs , Carmes , et les Pères de la Pénitence. Le lendemain de la fête des rameaux , j'ai obtenu les mêmes prières de chacune des béguines de Hoves , près Louvain, et du couvent de S*^ Gertrude; de plus une messe dite par chacun des prêtres dominicains, franciscains, augustins; et dans deux abbayes, l'office des morts. Je porte à cent les messes qui ont été dites, et à deux mille deuxcents les récitations des sept psaumes avec Foffice des morts. En outre, à Vau-le-due, j'ai obtenu de chacune des religieuses, la récitation du psautier, et ce qui vaut deux fois plus, des disciplines et beaucoup d'autres actes de pénitence. A Villers, chaque prêtre a célébré trois messes ; j'en porte le total à 180. Nous avons aussi plus de soixante prêtres , et chaque religieux non encore prêtre où convers a récité le psautier : total , 280. Ma trèschère Dame, à cause des occupations que me donne le carême , je n'ai pu faire d'autres démarches :
je les ferai fidèlement le pliistôt possible, et je vous informerai du résultat. Je n'ai pas encore distribué toutes les aumônes dont vous m'avez chargé : ma très- chère Dame, je vous rendrai compte en son temps de la manière dont elles auront été appliquées.
<c Adieu 5 ma très-chère Dame ; que le Seigneur qui peut tout, vous donne, selon mon désir, la santé et la paix. j>
Marguerite de Flandre, en conformité de ce qui étaitstipulé dansle contrat demariage de Béatrice, lui assigna pour douaire 5,000 livres de terre par an , à prendre sur la ville et châlellenie de Courtrai 5 la Motte-au-bois , et au métier de S'- Omer. Après la mort de Marguerite, Gui de Dampierre, son successeur, suscita quelques embarras à Béatrice à propos de son douaire. La cause fut soumise à l'arbitrage de Charles d'Anjou , roi de Sicile, au jugement duquel les parties promirent de se rapporter entièrement , et ce prince décida qu'il fallait s'en tenir aux lettres de Marguerite de Flandre ; que le comte de Flandre Gui de Dampierre, donnerait à Béatrice 40,000 livres tournois, savoir , moitié à la Chandeleur et moitié à la S^- Remi, et que cette princesse jouirait de la nomination aux prébendes de la collégiale de N.-D. de Courtrai. En 1287, Gautier de Nevèles,^comte de Courtrai, s'obligeait à payer en supplément à Béatrice, 1^800 livres parisis. 2.
Béatrice devenue veuve pour la seconde fois, et une seconde fois privée d'une couronne qui lui paraissait assurée, s'humilia devant Dieu qui ne frappe jamais les siens que dans des vues de miséricorde. Elle comprit que le Seigneur voulait qu'elle se détachât tout-à-fait des grandeurs de ce monde, toujours si fragiles et si décevantes, et qu'elle s'appliquât avec plus de ferveur que jamais à conquérir la couronne qui ne se flétrit pas, et le royaume qui ne passera point.
Elle fit sa résidence habituelle à Courtrai , et y amena le jeune Robert, fils de Mathildectdu comte d'Artois, frère de Louis IX. La princesse Mathilde s'était croisée avec son mari , et avant son départ pour la terre sainte, avait chargé Béatrice de prendre soin de son fils, à peine âgé d'un an. Dieu n'avait pas accordé à notre princesse la faveur d'être mère : elle remplit auprès du jeune comte tous les devoirs (Je la maternité la plus touchante- Cet enfant ne pouvait être confié à des mains plus saintement dévouées, ni placé à une meilleure école de toutes les vertus. (1) Béatrice imitait les beaux
(1) Robert [hérita de la bravoure de son père : mais pas plus que lui, il ne sut modérer toujours son impétuosité qui lui devint fatale. Par suite de sa témérité, il succomba dans la plaine de Groeninghe, percé de 17 coups de lance ;.il avait 54 ans.
exemples que lui avait donnés autrefois la princesse Sophie : elle faisait de grandes largesses aux églises et aux pauvres , et toujours on la voyait disposée à user de son influence pour le succès d'une œuvre utile à la gloire de Dieu et au salut des âmes. Ainsi lorsque les religieux de la S'^-Croix , vulgairement appelés Croisiers , eurent reçu de révéque de Cambrai l'autorisation de s'établir à Tournai, ils désirèrent bâtir leur maison , non loin de l'église S^-Jean ; mais ils avaient besoin de l'agrément de Gui de Castillon , comte de S*-Pol , et ils n'osaient, pour l'obtenir, s'adresser directement à lui. Leur supérieur, Jean de Hurgni, connaistsant la piété de Béatrice qui était sœur de Gui de Castillon, vint la supplier de vouloir lui prêter son concours. « L'emplacement où ces bons religieux désiraient s'établir, dit un ancien historien, était un lieu de brelan et de libertinage joignant une colline , où l'impudicité et toutes sortes de vices donnaient la chasse à la vertu. » Béatrice comprit à l'instant combien il serait agréable à Dieu de faire surabonder la vertu et la grâce , là où abondaient le vice et l'iniquité ; elle promit déparier au comte de S*-Pol , son frère , et de s'employer auprès de lui de tout son pouvoir. Elle le fit avec tant de sagesse et de prudence que Gui de Castillon céda ce terrain aux religieux de la S^^-Groix, et ^bientôt cette place qui jusques là avait été le théâtre de
tous les désordres, fut changée en un paradis Icrresle, et par les vertus qu'y pratiquèrent les religieux, (1) devint la demeure chérie des anges. Gui deCastillon ne voulutpas que Dieu seul connût le pieux dévouement et le saint zèle que sa sœur avait déployés dans cette affaire, et l'acte de la fondation passé en 1284 par Gui de Castillon , comte de S'-Pol, et sa femme Meliaut de Brabant, porte expressément que la dite fondation se fil à la requête de leur chère sœur Béatrice^ Dame de Courtrai^ jadis femme de noble homme Willaiimej comte de Flandre,
Béatrice savait allier les exigences de sa haute position avec les pratiques les plus austères de la vie chrétienne, et en même temps qu'elle encourageait les lettres et les arts en appelant quelquefois à sa cour les poètes et les savants, on la voyait chaque semaine, pour honorer la Mère de Dieu , se rendre à jeun et nu-pieds, le samedi, au monastère de Marke, où la sainte Vierge était vénérée d'une manière toute spéciale.
Ce monastère se trouvait à une forte demi-lieue de la ville de Courtrai : il était appelé Miroir de
(1) François Gautran de Gravelines, religieux de la Compagnie de Jésus,auteur d'une histoire inédite de la villa de Tournai. Le P. Gautran est mort en 1669.
la Vierge-^ spéculum Virginis : les religieuses y suivaient la règle de Citeaux , et le nom donné à cette abbaye, rappelait aux vierges qui s'y consacraient à Dieu , que leur obligation était de s'appliquer à conformer leur vie à celle de la Reine des anges, en pratiquant toutes ses vertus. Cette maison avait été fondée en 1258, par la comtesse Jeanne, sur les instances de Jeanne et d'Agnès de Rodemburg, demoiselles d'une grande noblesse, dont le père , Gautier de Rodemburg, avait été secrétaire de Bauduin, comte de Flandre et empereur de Gonstanlinople. Jeanne et Agnès avaient libéralement donné tous leurs biens et privilèges à ce monastère , qui du reste avait été construit sur leur domaine de Rodemburg. Quelques religieuses de l'abbaye de Marquette, lez-Lille , fondé aussi plusieurs années auparavant par Jeanne de Constantinople, étaient venues renforcer cette nouvelle colonie : Flandrine des Jardins, Marguerite Patin, Marie Patin, Isabelle de Houplines et probablement quelques autres dont les noms ne sont pas arrivés jusqu'à nous. C'est pour cette raison , dit Sanderus, que les Cisterciennes de Courlrai se sont toujours regardées comme les filles de l'abbaye de Marquette.
Le monastère de Marke était soumis à l'abbé de Clairvaux : il avait pour visiteurs et pour supérieurs immédiiits, les abbés du monastère des
Dunes, Deux religieux de cette abbaye résidaient à Marke ; l'un était le père eonfesseur, l'autre était le ehapelain : ce dernier aidait le père confesseur pour la célébration de la messe, et ses autres fonctions. Mais ce monastère de Marke ne subsista sur les terres de Rodemburg que l'espace de 47 ans : voici à quelle occasion eut lieu ce changement.
Dans le courant de l'année 1258, (nous le présumons du moins) Agnès de Rodemburg étant abbesse , la princesse Béatrice s'était rendue le samedi, au monastère de Marke, selon sa sainte habitude , pour accomplir son pèlerinage. Elle trouva les religieuses dans la plus grande désolation : des bandits qui parcouraient le pays, avaient profité de l'isolement où se trouvait l'abbaye de Marke, pour y faire du dégât et rançonner les religieuses : ils ne s'étaient retirés qu'en menaçant de revenir bientôt et de mettre le feu au monastère. Béatrice, attendrie des dangers auxquels étaientexposées les épouses de J.-C, prit une vive part à leur peine ; elle les consola par de bonnes paroles , et prenant des mesures pour pourvoir au moins provisoirement à leur sûreté , elle promit de bâtir au-plustôt un autre monastère dans un lieu où elles n'auraient plus rien à craindre. Nous n'entrerons pas dans les détails fastidieux des diflicultés que suscita à notre princesse le chapitre de N.-D. de Courtrai, pour raccomplisseraent de son
projet; nous dirons seulement que Béatrice aplanit tous les obstacles par sa prudence, et elle mit tant de promptitude à accomplir sa promesse, que quelques années après, un magnifique monastère, construit à grands frais, s^élevait dans la plaine fertile deGroeninghe, située non loin des murailles de Courtrai, un peu au-dela delà porte de Gand. Les religieuses furent transférées en 1285 dans cette nouvelle abbaye, qui prit le nom de monastère de Groeninghe, Marie Patin, professe de Marquette^ était alors abbessc ; car ce fut elle qui reçut de Béatrice le cierge provenant de la chandelle miraculeuse d'Arras.
Les religieuses passèrent 47 années dans leur maison deMarke; on compte cinq abbesses qui ont gouverné ce monastère, pendant ce laps de temps.
Il y a de grandes obscurités sur l'ordre de leur succession , et le catalogue dressé par Sanderus diffère un peu de celui que nous donnent Gramaye et les auteurs du Gallia Christiana. Des documents provenant de l'abbaye de Groeninghe et conservés dans la bibliothèque de M. Goethals , nous apprennent d'une manière certaine qu'Agnès de Rodemburg était abbesse en 1^^, et que Marie Patin gouvernait le monastère lorsque la princesse Béatrice fit don de la sainte chandelle. C'est sur la foi de ces documents que nous donnons le catalogue qui va suivre , et qui , croyons-nous, est plus exact.
1° Flandrine des Jardins, qui est la même que Elbe ou Berthe désignée par Sanderits, Gramaye et le Gallia Chrisliana,
2° Marie de Lessines, qui céda quelques terres à l'abbé de S^-Guilain.
5° Marguerite Palin.
4" Agnès de Rodemburg, installée en 1249.
5" Marie Patin, qui avait un talent d'administration fort remarquable; installée en 1261, le 27 septembre , elle gouverna jusqu'à sa mort qui n'arriva que lorsque déjà la communauté était établie à Groeninghe.
Masseeus dans ses chroniques , désigne Marguerite, comtesse de Flandre, comme fondatrice de l'abbaye de Groeninghe : l'erreur est manifeste ; l'abbaye de Groeninghe fut fondée en 1285; Marguerite de Flandre était morte depuis 1279. Mais il est à présumer que Masseeus donne à cette com^ tesse de Flandre , le titre de fondatrice de Groeninghe, à cause d'un legs qu'elle fit par testament en 1275, aux religieuses de Marke, dans l'intention de concourir à l'œuvre de sa belle-fille. (1)
(1) Donne aux religieuses de Groeninghe, près Courlraî, soixante livres pour rente à pitance, don courant le jour de mon obit. (Testanfienl de Marguerite de Flandre, dont nous devons la communication, à l'extrême obligeance de M. Leglay^ archiviste du département du Nord.)
Béatrice de Brahant enrichit de reliques son nouveau monastère, — Elle fixe sa résidence à l'abbaye de Groeninghe. — Sa mort, — Sa sépulture,
La princesse Béatrice, après avoir assuré aux religieuses de Marke une résidence plus commode et plus à l'abri des dangers, eut à cœur, dans le but d'augmenter la piété de ses filles , et pour exciter en même temps la dévotion des fidèles, d'enrichir de précieuses reliques le nouveau monastère. Elle entreprit donc le voyage de Rome, et s'arrêtant dans tous les lieux où l'on vénérait des reliques insigiics ^ elle en sollicitait quelque portion. Un grand nombre d^évéques, et plusieurs autres dignitaires de l'Église^ ayant égard à l'élévation de son rang, et plus encore à sa piété, et à ses pressantes instances , s'empressèrent d'accéder à ses désirs. Le souverain pontife lui-même, Honorius IV, voulut satisfaire la dévotion de la princesse, et elle rapporta au monastère de . Groeninghe, l'os d'un bras de sainte Barbe, un ossement de S* Jacques-le-Majeur , quatre ossements des soldats martyrs de la légion Thébéenne que commandait S* Maurice , un ossement de S*^ Thomas , apôtre 5 line ceinture qui avait appartenu à la bien*
heureuse Vierge Marie, de la terre où la sainte croix avait été plantée, un morceau du tombeau de sainte Catherine, vierge et martyre, avec quelques portions du fil qui avait enveloppé ses mains , et l'image miraculeuse de N.-D. Telles furent les pieuses richesses que Béatrice recueillit de son voyage de Rome. Dans le pays de Courtrai , on lui fit hommage de la chasuble, de l'étole et du manipule de S' Thomas de Cantorbéry. Le saint martyr les avait laissés, en H70, à Philippe,
temps de sa disgrâce , et l'avait traité comme il convenait à sa vertu et à ses malheurs. D'Aix-la- Chapelle , Béatrice avait reçu trente-six chefs et quatorze ossements des onze-mille vierges; à Arras, l'évêque Guillaume dTsiaco lui avait accordé une portion de la sainte chandelle apportée du Ciel par la sainte Vierge à l'évêque Lambert , en 1105.
Une inscription sur bois , surmontée d'une peinture qui représente la sainte Vierge remettant à l'évêque Lambert un cierge allumé dont ce prélat fait distiller quelques gouttes dans l'eau qu'il a bénite avant de la faire boire aux malades qui l'entourent, rappelait tous ces dons précieux que le monastère devait à la libéralité de la princesse Béatrice. Ce tableau' où l'on voit aussi le portrait de Béatrice et les armes de deux abbesses de Groeninghe , que nous croyons être Marie Vereecke
avait donné asile, au
et Elisabeth Vanden Berglic , est conserve chez les Pères Jésuites de Coiirtrai.
A répoqiie des ravages et des dévastations causés par les Calvinistes de Gand, vers le milieu du XVP siècle, les religieuses de Groeninghe étaient parvenues à sauver toutes ces saintes reliques. Ces pieux objets n'ont pas tous échappé à l'ouragan que souffla sur le pays, deux siècles plus tard, la révolution française. On ne possède plus à l'église S* Michel de Courtrai , que la chasuble de S' Thomas de Cantorbéry , le cierge prôvenantde celui d'Arras , et l'image miraculeuse de Notre- Dame de Groeninghe.
A son retour de Rome, Béatrice voulut mener une vie encore plus austère et plus cachée en Dieu : elle quitta son palais de Cqurtrai , et se retira dans son abbaye de Groeninghe. Elle avait fait élever snr la motte une maison et une chapelle qui conserva, jusqu'au moment de sa destruction , le nom de chapelle de la comtesse. Ce fut là que Béatrice passa les dernières années de sa vie , édifiant par ses exemples les saintes filles qu'elle avait en quelque sorte adoptées pour ses enfants ; et elle mourut en grande réputation de sainteté , le 11 novembre de l'année 12B8.
Oudegherst prétend que le corps de Béatrice fut inhumé à Groeninghe : le père Buzelin croit qu'il n'a émis cette opinion que parce que Béatrice ayant
fondé Groeninghe, il a paru naturel à cet annaliste qu'elle l'ait choisi pour le lieu de sa sépulture. Nous pensons plutôt qu'Oudegherst a été trompé par le mausolée de Béatrice, qui se voyait à Groeninghe, mais qui ne renfermait que son cœur. Selon Gramaye 5 le corps de Béatrice fut porté au monastère de Flines où avaient été inhumés , d'après Gramaye , Guillaume , mari de notre princesse, et Marguerite de Flandre ^ sa belle-mère. D'autres désignentl'abbayede Marquette, lez-Lille; et ce dernier sentiment est le seul vrai.
Telle était en effet la tradition constante des religieuses de Groeninghe : u conformément aux î> désirs de Béatrice, écrivait en 1656 Catherine y) Doens, abbesse de Groeninghe, elle fut portée î5 après sa mort et enterrée en l'abbaye de Mari5 quette, lez-Lille : son cœur et ses entrailles 3» furent posés en une tombe de plomb, et de là 5) magnifiquement mis en un tombeau de marbre » relevé en bosse avec son effigie engravée, au )) chœur des dames. 5>
Au reste, à l'époque où Buzelin écrivait ses annales si justement estimées , on voyait encore à l'abbaye de Marquette , lez-Lille, dans la chapelle deS*-Jean l'évangeliste, le tombeau qui renfermait la dépouille de Béatrice et de Guillaume, son mari. Ce tombeau, en marbre noir et élevé de [quelques pieds, était recouvert d'une fort belle pierre, sur
laquelle on voyait en bosse deux personnages, chacun sous un élégant chapiteau : l'un représentait Guillaume , et l'autre Béatrice, son épouse. Plus bas autour de la tombe, on reconnaissait les images de la Sainte Trinité et des apôtres. Ces statues étaient mutilées : les soldats anglais, en 4340, lorsqu'ils vinrent se faire battre non loin de là par le seigneur de Roubais, en avaient brisé toutes les tétcs. On ne pouvait déchiffrer l'épitaphe qu'on apercevait encore sur la frise du tombeau ; la rouille des siècles en avait rongé presque toutes les lettres : mais à l'intérieur des chapiteaux on lisait fort distinctement ces mots, écrits en caractères fort anciens :
Cy gist Willame de Dampierre comte de Flandre. Dieu ait l'âme
Cy gist Dame Béatrix , Dame de Coultrée , femme à ce noble comte. Dieu ait mercis de s'ame.
On pourrait objecter, en ce qui regarde Guillaume de Dampierre, époux de Béatrice, qu'au monastère de Flines, on lisait aussi dans la chapelle de S*- André, sur la muraille contre laquelle se trouvait un tombeau dont l'épitaphe avait beaucoup souffert des injures du tems, cette inscription :
Ci Gyst noble et illustre prince Guillaume de Dampierre , frère de Gui , comte de Flandre , trespassa l'an 1251.
Mais le judicieux auteur des annales de la Gallo- Flandre fait remarquer que cette inscription ne prouve point. Elle était de fraîche date, comme on en juge par le style même qui n'est pas celui de l'époque où mourut le mari de Béatrice. Il est possible sans doute, comme le prétend Gramaye, qu'à la mort de Gui, époux de Marguerite, l'église du monastère deFlines ne pût pas encore recevoir de pareilles monuments : car Gui mourut dans le courant de 1241, et l'église du monastère deFlines ne fut consacrée qu'en 1279. Mais, dit le Père Buzelin, cette difficulté est de nulle valeur : car qui nous dit que le corps de Gui de Dampierre n'a pas été placé et conservé ailleurs, en attendant que Téglise du monastère fût en état de le recevoir? De plus on voyait au bas de ce tombeau trois statues qui représentaient les trois fils que Marguerite avait eus de Gui de Dampierre. Si ce tombeau a été celui du fils aîné de Marguerite, pourquoi ces trois statues? Elles étaient à leur place, si cette tombe renfermait, comme nous l'affirmons, la dépouille de leur père. Mais si, comme le prétend Gramaye, elle eut renfermé le corps du mari de Béatrice , la statue de ce prince placée là, eut été un hors d'œuvre : il suffisait d'y mettre les statues de ses deux frères.
Le mausolée de Béatrice, sauvé en 1578, et replacé dans le monastère bâti à Courtrai, pendant les troubles suscités par les gueux, n'existe plus.
Mais le cercueil en plomb qui contient le cœur et les entrailles de la princesse est conservé dans la pieuse famille de M. Goethals : nous l'avons vu de nos yeux et touché de nos mains. 11 compte 17 centimètres de largeur, de longueur 44, et 7 environ d'épaisseur : au milieu se, trouve un cœur en relief. Nous savons que l'on a le projet de replacer cette précieuse dépouille auprès de l'image de N.-D. de Groeninghe, si vénérée par Béatrice. Sur la tombe nouvelle qu'on élèverait à cette princesse, on placerait cette inscription :
ac
Piae mémorise BEATRICIS,
Filiae Henrici Brabantiafî Ducis, Conjugis primùm Henrici comilis Thuringise,
Electi Romanorum imperatoris, A^l dein Wilhelmi Flandriae comitis, Quae utrique marito sine liberis superstes Domina eivitatis ac Pagi Gortracensis Per annos XXXVll Deoet subditis se devovit, Monasterium de Groeninghe fundavit , Statua miraculosa B. V. M. insignivit
Ac corde suo Quod hic modo repositum est
Ilh' perpeluum uniri voluit.
Decessit e vivis die 11 nov, i288.
Le monastère de Groeninghe après la mort de Béatrice ; bataille de Courtrai. — Défaite des Français, — Mort et sépulture du roi Sigis, — Les guerres de religion : les religieuses de Groeninghe se retirent à Courtrai, — Révolution française : les religieuses de Groeninghe chassées, — Courage et persévérance de ces saintes filles, — Catalogue des abhesses qui ont gouverné le couvent depuis la construction du monastère bâti par Béatrice,
Quatorze ans après la mort de Béatrice, les religieuses de Groeninghe se trouvèrent dans de grandes anxiétés. Ce combat qui a coûté à la France la fleur de la noblesse , et si connu dans l'histoire sous le nom de bataille^ des éperons^ se livrait non loin du monastère. Les religieuses avaient tout à redouter des vexations et de l'insolence des soldats de Philippe-le-Bel , s'ils étaient victorieux. Dans leur détresse , elles allèrent se prosterner devant l'image de N.-D. Béatrice leur avait appris h recourir à elle dans toutes leurs afflictions , et jamais elles n'oublièrent les exemples de confiance en Marie que leur avait donnés la pieuse comtesse. Si le danger était imminent , les prières étaient ferventes. Cependant, bien loin de s'éloigner, le bruit de la bataille se rapprochait de plus en plus du
monastère : déjà les religieuses entendaient le cliquetis des armes et distinguaient les clameurs des combattants. Toute l'armée flamande était rejetée en désordre jusqu'à Tabbaye de Groeninghe, et les soldats du comte de Flandre songeaient moins à combattre qu'à sauver leur vie. Mais Marie pouvait elle demeurer sourde aux supplications de ses enfants? Dans ce moment critique, Gui de Flandre lui-même se rappelle la piété de sa tante Béatrice, et tournant ses regards vers l'abbaye de Groeninghe 5 il s'écrie à haute voix : (1) « Sainte reine du Ciel, secourez-moi. n A ce cri, tous les Flamands s'arrêtent : un nouveau courage les anime; pleins d'espérance , ils ne reculent plus , ils combattent. Après quelques heures d'une lutte acharnée, malgré leurs efforts héroïques , les Français sont mis en pleine déroute. ^
« Du haut des tours de notre monastère, raconte )> l'abbé de Tournay , Gilles li Muisis , cité par M. )) Kervyn, nous pouvions les voir fuir sur les rou- 2) tes, à travers les champs et les haies, en si grand 0) nombre qu'il faut avoir assisté à ce spectacle pour )> pouvoir y croire. Il y avait dans les faubourgs î> de Tournai et dans les villes voisines une si » grande multitude de chevaliers et d'hommes
(i) M. Kervyn, histoire de Flandre.
» d'armes tourmentés parla faim, que c'était chose 5» horrible à voir. Ils donnaient les armures pour )♦ avoir du pain : mais la|plnpart étaient si trem- 3) blants que leur terreur les empêchait de le por- » ter à leurs lèvres.
D'après Oudegherst, Philippe-le-Bel perdit dans cette bataille environ 40,000 soldats ; il y a sans doute de l'exagération dans ce chiffre. La moitié des vaincus s'échappèrent, nous dit Mézerai; les Flamands n'osèrent les poursuivre : on peut croire que rhistorien français atténue la défaite. Quoiqu'il en soit, les Flamands prirent 5 dans cette journée, 52 bannières, et on mesura au boisseau les éperons d'or des chevaliers qui y périrent : on en recueillit 4,000; ces riches dépouilles, du moins en partie, furent suspendues, comme un glorieux trophée , dans la chapelle des comtes de Flandre , et on les offrit en hommage à N.-D. , que la reconnaissance publique proclama libératrice de Groeninghe et de la ville de Courtrai.
Les auteurs du Gallia ChrisUana^ dans le catalogue des abbesses de Groeninghe , après avoir nommé Isabelle de Houplines , ajoutent : c'est elle qui a fait inhumer dans la salle même du chapitre, Sigis, roi de Majorque , tué à la bataille de Groeninghe : qiiœ Sygim , Regem Majorkœ^ in prœlio Groeninghano cœsum ^in capitidari loco sepelivit. Nous ne comprenions pas pourquoi ce roi
Sigis, qui était le frère de Guillaume de Chauvigni, se trouvait ici désigne^ plutôt que tout autre des chevaliers français qui succombèrent h Groeninghe , ni pourquoi il avait été inhumé dans le chapitre même des religieuses. Une des pièces de l'enquête, ordonnée en 1640 par l'évêque de Tournai 5 sur les miracles de N.-D, de Groeninghe , nous a donné le mot de ce qui était pour nous une énigme. Nous y lisons que pendant la bataille, le roi Sigis aperçut au loin^ au-dessus de l'église du monastère, une éclatante lumière, et au centre de cette lumière, l'image vénérée de la Vierge Marie. Dans son étonnement, il demanda à ceux qui l'entouraient quel était ce bâtiment au-dessus duquel paraissait le phénomène qui frappait ses yeux. On lui répondit : c'est le monastère de Groeninghe bâti par Béatrice^ A Vheure qu'il est , les religieuses ont bien peur ^ et sans doute elles sont en prières] car c'est là que la Vierge est particulièrement honorée. — Je suis perdu , s'écria-t-il ; c'est là aussi que je dois mourir. En effet il succomba dans la mêlée , non loin de l'église : et pour conserver la mémoire de ce signe que Sigis prétendait avoir vu , et de ce pressentiment de mort prochaine que l'événement Justifia, Isabelle deHouplines voulut que ce prince fût enterré dans le chapitre même des religieuses. Elle fit placer sur le lieu de sa sépulture une pierre qui se voit encore de nos jours dans le cabinet de
M. Goethals. Celte pierre peut avoir un pied carré; au milieu est un écusson qui ne porte qu'une croix : on lit, au-dessus et au-dessous de l'écusson, une inscription flamande dont voici la traduction :
Dans l'année de notre Seigneur 1502 le jour de S'^-Benoit en juillet eut lieu la bataille de Courtrai.
Sous cette pierre est enterré le roi Sigis.
Priez Dieu pour toutes les âmes.
Amen. MGGCII.
Autour de cette pierre elle-même, lorsqu'elle se trouvait dans le chapitre des religieuses, on lisait cette autre inscription en langue flamande :
Louange soit à la S^® Mère-Marie de Groeninghe et gloire, qui par son image miraculeuse dans l'année 1502, à donné victoire et environ 40,000 français de noble origine ont péri. En mémoire, la pierre sépulcrale du roi Sigis se trouve ici au milieu de nous.
On voit encore dans l'église de S^-Micliel de Courtrai, un tableau qui provient du monastère de Groeninghe, où sont écrits en lettres d'or les noms des principaux chevaliers qui périrent dans le combat , et dont les corps furent inhumés dans l'abbaye.
Vers le milieu du XVP siècle, lorsqu'emportés par l'esprit du fanatisme religieux et de la révolte, les Calvinistes se souillèrent de tant de meurtres et de profanations, et que partout ils accumulèrent tant de décombres, le monastère de Groeninghe ne put échapper à leur fureur. Ces ravageurs d'églises et de couvents n'y laissèrent pas pierre sur pierre. Mais la sage prévoyance de Marie Vereecke, de Roulers, alors abbesse, avait pourvu à la sûreté des religieuses, qui eurent le temps de sauver aussi toutes leurs saintes reliques, le cœur et le mausolée de Béatrice et la pierre sépulcrale du roi Sigis.
Les troubles se prolongeant , les religieuses se fixèrent dans l'intérieur de la ville de Courtrai. Le nouveau monastère fut bâti sur un terrain qui leur appartenait : les dortoirs et les lieux réguliers furent achevés en 1S8d ; l'église ne fut terminée et consacrée que huit ans après en 1595, sous le gouvernement d'Elisabeth Van den Berghe. Les religieuses y vécurent en paix, entourées de l'estime et de l'afFection des habitans de Courtrai, qu'elles édifièrent par la constante régularité de leur vie, jusqu'aux jours néfastes de la révolution française.
Le 15 février 1797, les officiers de la république une et indivisible se présentèrent à l'abbaye , accompagnés de soldats , et au nom de la liberté , de l'égalité et de la fraternité , ils enjoignirent aux
religieuses de sortir de leur couvent. Elles répondirent toutes avec courage qu'elles voulaient mourir dans l'état auquel Dieu les avait appelées, el •qu'elles ne sortiraient de leur maison que par la force. L'ordre fut donné aux soldats de faire ce qu'on appelait leur devoir. Lorsque les soldats èe disposèrent à obéir , l'abbesse fit un signe ; elle sortit du monastère et toutes ses filles la suivirent. Dès qu'elles furent dehors , elles tombèrent aux genoux de leur mère abbesse qui leur dit : « mes )> sœurs, réjouissons-nous d^avoir été jugées diî> gnes de souffrir quelque chose pour la justice. » C'est aujourd'hui que J.-C. nous regarde comme » ses véritables épouses, puisqu'il nous fait par- J9 ticiper à sa croix. Mes chères filles , ayons î> confiance ; les hommes peuvent nous persécu- » ter , nous dépouiller , nous chasser de nos den meures, ils peuvent même nous faire mourir ; w mais leur puissance ne va pas plus loin. Jamais î» ils ne pourront, à moins que nous ne le voulions, î> nous séparer de la charité de J.-C. Mes sœurs , )> n'oublions jamais nos serments ; autant que les » circonstances le permettront , observons tou- )> jours nos saintes règles. » Puis elle les bénit, et elles se retirèrent chacune de son côté , là où elles pouvaient espérer un asile et du pain.
Les religieuses étaient à cette époque, au nombre de vingt-huit : huit sœurs converses et vingt
dames de ehœur. La dernière abbesse fut Marie- Joseph Gillon , née à Courtrai , le 15 mars 1745. Elle était entrée au couvent le 6 septembre 1762, avait été admise à la véture le 26 octobre suivant, avait fait profession le 6 novembre 1765 , et avait pris en religion le nom de Victoire. Installée abbesse le 5 septembre 1788, elle avait reçu la bénédiction abbatiale le 14 du même mois. Son portrait se voit encore dans le parloir des pauvres filles de S*^-Claire , qui occupent une partie du terrain de l'ancien monastère des dames de Groe- «inghe ; l'église est devenue un atelier de maréchal.
Une curiosité bien légitime que le lecteur partage sans doute , nous a porté à découvrir les noms de ces filles généreuses , qui s'étaient montrées fidèles à leurs serments au risque même de leur vie. Nous n'avons pas été assez heureux pour retrouver tous ces noms; mais nous avons placé parmi les notes , ceux qui ont échappé à l'oubli y et c'est le plus grand nombre : il ne nous en manque quatre^
La communauté des Cisterciennes de Groeninghe a subsisté 539 ans : 47 ans à Marke; 295 ans à Groeninghe; 219 ans dans l'intérieur de Courtrai. Nous avons donné plus haut le catalogue des abbesses qui l'ont gouvernée jusqu'en 1285 ; nous nommerons ici celles qui se sont succédé
depuis la transmigration de Markc à Groeninghe, jusqu'à la dissolution du couvent en 1797.
1° Marie Patin, sous laquelle le monastère de Marke fut transféré à Groeninglie ;
Elisabeth de Houplines qui décéda en 1502;
5° Béatrice de Clocquettes, décédée en 1515 ;
4'' Agnès de Lessines , décédée en 1540;
5" Marguerite Mol , décédée en 1584 ; en 1562 , elle obtint du comte de Flandre la permission de solliciter des secours en Flandre pour achever l'église considérablement augmentée par Agnès de Lessines.
Q"" Marguerite de Papentryce, décédée en 1409; 7^ Elisabeth de Douay , décédée en 1444 ; 8" Marguerite de Douay , décédée en 1465; 9"" Catherine Vanden Bussche j décédée en 1307;
10^ Elisabeth Sclercq 5 décédée en 1518;
11« Jeanne de Goossens, décédée en 1552;
12** Béatrice Bevert, déeédée en 1555;
15° Christophorine Barbançon , professe de Grandprez, près de Grammont; elle administra en même temps l'abbaye de Hemelsdaele à Bruges ; après une administration peu habile , elle résigna ces deux abbayes ; celle de Hemelsdaele à Dame Clémence , et celle de Groeninghe à Dame Cécile Denys , et s'en retourna à Grandprez où elle mourut.
14° Cécile Deiiys , dëcédée en 1575 ;
15° Marie Vereecke , de Roulers ; elle fut installée le 48 avril 1574 , transféra son abbaye dans l'intérieur de Courtrai en 1578; elle mourut le 15 mars 1585;
16" Elisabeth Van den Berghe, de Courtrai, sœur du Père Laurent, abbé des Dunes ; installée le 8 janvier 1584, elle mourut le 18 mai 1608;
17° Marie dePeckere, de Gand, nièce de la précédente; installée le 27 juin 1608^ elle mourut le 18 juin 1618;
18° Catherine Doens , de Gand , installée le 26 août 1618 , elle mourut le 18 avril 1646;
19° Françoise de Poncheaiix , de Tournai, installée le 5 mai 1649, décédée le 4 septembre 1665;
20° Cécile Eghels , d'Ingelmunster , installée le 8 mai 1666 . décédée le 5 mai 1678 ;
21° Catherine de Hane,de Courtrai; installée le 17 septembre 1678 , elle termina sa pieuse vie par une très sainte mort, le 2 décembre 1682, à l'âge de 47 ans , après 27 ans de profession ;
22° Lutgarde Honoreet , de Menin , installée le 25 février 1685 et décédée le 8 décembre 1694 ;
25° Michelle Sterts , de Lille, installée le 12 août 1696, décédée le 1 7 décembre 1 708 ;
24° Catherine de Buus, de Courtrai , installée le ^2 avril 1710, et décédée le 25 janvier 1727;
23° .... VanHoute, de Tournai , installée en 1727, morte en 4771 ;
26** Constance Diitoict, installée en 1772, morte en 1785;
27° Marie- Joseph Gillon , morte en 1807.
Description de l'image de iV.-/). de Groeninghe, — sa découverte* — Chants des anges, — La peste de 1636. — Confrérie de iV.-D. — Procession solennelle, — Confrérie nouvelle.
La statue deN.-D. de Groeninghe ne mesure pas un pied de haut ; nous la croyons d'ivoire. La Vierge est représentée debout ; elle est vêtue d'une tunique longue, recouverte d'un manteau drapé avec grâce. Le voile placé sur sa tête descend un peu plus bas que les épaules ; de la main droite , elle tient un sceptre ; elle porte sur le bras gauche l'enfant Jésus vêtu aussi d'une tunique. Dans sa main gauche le divin enfant tient la boule du monde ; il passe le bras droit au cou de sa mère , à laquelle il sourit amoureusement, et qui le fixe elle-même avec toute Tqxpression naïve de la tendresse maternelle.
On connaît les détails merveilleux de la découverte de l'image miraculeuse deN.-D. de Tongres. « Le jardin du sire Hector parut tout à coup 3) rempli d'une lumière éclatante; l'air était déli- 2) cieusement embaumé; on entendait au loin d'harî> monieux concerts ; c'était le brillant cortège des
n anges qui venaient déposer l'image de N.-D., 3) dans cet heureux séjour. » (1)
D'après une tradition constante , confirmée par les anciens écrits , Chartres et registres conservés autrefois dans les archives du monastère de Groeninghe , des circonstances semblables auraient signalé la découverte de notre Sainte image. Du temps de Gui de Dampierre , comte de Flandre , sous le pontificat de Martin TV , on entendit, pendant la nuit, dans un bois situé près de la ville de Rome, des concerts de la plus suave mélodie , sans que l'on pût découvrir ceux qui les exécutaient. Toute la ville s'émut à cet événement extraordinaire ; les habitants de Rome et les étrangers qui venaient visiter les Saints lieux , se portaient en foule à ce bosquet, au moment où se faisait entendre cette harmonie céleste. Le souverain pontife en fut instruit; il ordonna une sévère enquête , et l'on acquit la certitude que ces chants étaient ceux des anges qui honoraient ainsi une image de la bienheureuse Vierge, déposée par eux dans ce bosquet. Martin IV s'y rendit en personne, accompagné des cardinaux et d'un immense clergé ; il prit dans ses mains la sainte image, et l'apporta à Rome avec grande solennité. Elle fut placée dans un des
(i) Histoire de N.-D. de Tongres.
plus inagnilîqiies appartements du palais pontifical et demeura jusqu'au jour , où la comtesse Béatrice de Brabant, étant allée visiter les tombeaux des apôtres , et sollicitant quelques reliques, obtint du souverain pontife alors régnant, Honorius IV, cette image miraculeuse. Elle la donna à son monastère de Groeninghe ; d'où vient à cette Vierge le nom de N.-D. de Groeninghe.
Au reste ces chants des anges se sont renouvelés à Courtrai, dans l'église abbatiale de Groeninghe, en l'année 1645, pendant et après l'octave de l'Ascension. Ce fait a été l'objet d'une enquête commandée par l'autorité ecclésiastique : et ce ne fut qu'après le plus mûr examen , que monseigneur François Vilain de Gand , autorisa à le publier comme véritable , authentique , et qu'il le classa parmi plusieurs autres miracles de premier ordre, dont nous parlerons plus bas. Nous donnerons ici le récit de ce prodige , tel que nous le lisons dans les procès-verbaux de l'enquête que nous avons entre les mains, et tel qu'il a été publié en 1654.
u Comme autrefois les anges de Dieu ont loué la très sainte Vierge en son image miraculeuse ici bas en terre , avec un chant divin et céleste, et ce, dans un certain bois près de ^la ville de Rome^ comme ci-dessus est mentionné, ainsi pareillement ces esprits célestes avec louanges toutes divines, ont loué la très sainte Vierge en son image mira"
culeuse dans l'église de Groeninghe , en l'an de notre Seigneur 1645 , en l'octave de rAseencion et après : car jusqu'à dix-sept personnes honorables et de ferme croyance, tant séculières qu'ecclésiastiques, outre ceux que l'on a jugé inutile d'entendre , ont déclaré et affirmé par serment , d'avoir ouï dans l'église abbatiale de Groeninghe, un chant très-mélodieux de plusieurs voix chantant ensemble avec les orgues et autres instruments de musique, principalement des cornets d'Espagne, et multitude de violons. Ce chant fut ouï de nuit, environ vers onze heures, et dura huit à neuf jours. On vit encore près de l'autel de N.-D. , une grande lumière, laquelle commença avec le jeu et chant, et finit avec iceux. Il semblait que l'on voyait l'ombrage d'un encensoir, allant devant l'autel d'un bout à l'autre avec quelques étincelles de feu. Au chant susdit , furent un jour entendues clairement , comme d'une voix seule , ces paroles : Gloria in excelsis Deo , etc., suivant soudainement un chant harmonieux entremêlé de plusieurs instruments de musique. En un autre temps , l'on entendit chanter les litanies de N.-D., principalement les réponses, savoir : miserere nobis^ et après, ora pro nobîs, orapro nobis* En un autre temps , on entendit que l'on chantait : sanda , sancta , sancta , sanda Maria miracw/osa. Un autre jour , le chant d'allégresse : alléluia, alléluia, et depuis
cette antienne de la glorieuse Vierge : elle est le très-pur vaisseau du Saint-Esprit consolateur : elle est la glorieuse cité de Dieu : elle est la puissante femme qui a brisé la tête du serpent : elle est plus claire que le soleil^ plus belle que la lune^ plus brillante que l'aurore , plus éclatante que les étoiles : ô pécheurs ! avec dévotion courons vers elle^ frappant nos poitrines glacées ^ disant : sainte^ sainte^ sainte Marie , très douce et bénigne Vierge^ veuillez nous préserver de la mort subite et de toutes misères^ par vos prières , et veuillez nous associer en la gloire céleste j Amen, »
Les craintes continuelles qu'excitèrent les troubles causés par les Calvinistes, les embarras de toute espèce parmi lesquels se trouvèrent les religieuses, pendant les travaux que nécessitait la construction de leur nouveau monastère , avaient ralenti à cette époque, le culte rendu à N.-D. de Groeninghe, Mais la dévotion reprit un nouvel essor en 1656 , à l'occasion de la peste qui , cette année, exerça à Courtrai de grands ravages. Le mal était extrême , la mort frappait partout : ceux que la maladie avait épargnés, étaient en proie à des angoisses continuelles. Ils pleuraient sur les parents et les amis que la peste leur avait ravis ; ils tremblaient pour eux-mêmes , et pour ceux de leurs proches que le trépas n'avait pas encore atteints. Comme il arrive à ces époques de deuil
et de désolation, les médecins étaient aussi impuissants à conjurer le mal qu'à le guérir. Les yeux de la population se tournèrent vers le salut des infirmes , la consolation des affligés, N.~D. de Groeningbe. Le conseil de la ville et les habitants les plus influents , jugèrent opportun de faire annoncer par chartre et ordonnance , que le 21 septembre, on porterait dans une procession générale, l'image miraculeuse de la Vierge Marie , honorée dans l'église du monastère de Groeningbe, et avec elle la sainte chandelle provenant du cierge d'Arras, et qu'après la procession , la sainte image et la sainte chandelle resteraient exposées sur un autel , construit à cet effet sur la place du Marché au bois , où l'on ferait brûler la sainte chandelle , et où Ton bénirait une grande quantité d'eau pour le soulagement des malades , et pour servir aux autres de préservatif. Le concours fut immense ; on vit les riches aussi bien que les pauvres se presser sur la place du Marché au bois, prier aux pieds de la sainte image et boire de l'eau sanctifiée par le cierge miraculeux. Ils en emportaient aussi dans leurs maisons pour la donner aux malades , et on en distribua 44 tonnes , disent les mémoires du temps. On compta un grand nombre de personnes qui, déjà en danger de mort, furent instantanément guéries.
Le jour même , à la nuit tombante , l'image de
la Vierge, cl la sainte chandelle furent rapportées solennellement à l'église du monastère : la statue de N.-D. y fut placée au milieu du chœur, sur un autel préparé d'avance et orné avec soin. Elle resta exposée pendant neuf jours, et durant tout ce temps, l'église ne désemplit pas de visiteurs: ils venaient non seulement de la ville , mais encore de tous les environs, réclamer avec ferveur la protection de la Vierge, et ils s'en retournaient pleins de confiance et le cœur rempli d'une sainte joie.
Dès ce moment, les grâces et les miracles se multiplièrent plus que jamais. Monseigneur Maximilien de Gand, informé de tous ces prodiges, ordonna une enquête, et comme commissaires chargés d'examiner les faits , de recueillir les témoignages, afin de publier, s'il y avait lieu, l'authenticité de toutes les grâces , faveurs et miracles obtenus par l'intercession de N.-D., invoquée sous le titre de consolatrice des afïligés, il nomma M. Pierre Wuillins, licencié ès deux droits, doyen et chanoine de Téglise collégiale de N.-D. de Courtrai, M. Charles de Marschal , chanoine de cette même église, et M. Ferdinand Vander Scheure licencié ès deux droits, et notaire apostolique.
En vertu de cette commission , ces messieurs se réunirent à l'abbaye de Groeninghe , le 12 août 1640 ; les enquêtes durèrent jusqu'au dernier jour ^e 164S ; ils reçurent les serments et les déposi-
tions^dc 176 personnes. Nous verrons plus bas quel fut le résultat de cette enquête.
Le P. Joseph Hermans, religieux des Dunes et confesseur des religieuses , en 1660 , demanda et obtint du Pape Alexandre VII , l'érection d'une confrérie, ayant le titre de N.-D. de Groeninghe, consolatrice des affligés , et pour les confrères et consœurs, de nombreuses indulgences. On fit précéder d'une neuvaine , la promulgation de la bulle d'érection. Chaque jour, il y avait sermon et office solennel ; et non-seulement le peuple, mais encore les habitants les plus notables de la cité, s'empressèrent de donner des preuves publiques du zèle qui les animait pour la gloire et l'honnenr de la très-sainte Vierge Marie. On organisa pour le dernier jour de la neuvaine , une procession à laquelle on porta le saint cierge , l'image miraculeuse de N.-D. et le très-saint Sacrement. Les chanoines de la collégiale de Courtrai , les prêtres et curés de la ville , un nombreux clergé accouru des environs, formèrent un magnifique cortège, relevé encore par la présence de messire Jean d'Esclaibes , gouverneur de la ville et de la citadelle, de Marins Caïafa , commandant de la cavalerie et d'une foule de seigneurs et de vaillants capitaines. On voyait flotter au vent treize magnifiques bannières en soie, sur lesquelles brillait, brodé en or,. le chiffre de Marie : puis douze autres
plvis petites , qui étaient portées par autant d'officiers ; celle de la confrérie avait été confiée à M. François-Dominique d'Esclaibes , fils du gouverneur et capitaine au régiment du comte d'Isembourg : les cordons étaient tenus par deux capitaines au régiment du marquis de Mouroy. L'image miraculeuse, escortée par la milice que commandait le gouverneur en personne, parcourut la place publique et les principales rues de la ville , au milieu des hymnes et des cantiques , entremêlés de fanfares ; et de distance en distance , elle était saluée par le roulement du tambour, par des décharges de mousqueterie et le bruit triomphal du canon.
C'est ainsi que fut inaugurée à Courtrai, la première confrérie de N.-D. de Groeninghe, et parmi les noms des nombreux confrères , on lisait ceux des personnes les plus élevées en dignité. Monseigneur Vilain de Gand, évêque de Tournai, et son neveu, M. Adrien de Gand , le vénérable sieur J,-B. Malteser, docteur en théologie, chanoine et curé de S*-Pierre , à Ypres ; le noble seigneur d'Esclaibes, seigneur d'Hélènes, gouverneur de la ville et chatellenie de Courtrai ; le noble sieur Don Marius de Caïafa , capitaine de la cavalerie espagnole ; les nobles seigneurs , Don Lanaro d'Aquies , Don Maximilien de Taralto, François Moravas, Louis de Nilly, tous capitaines et officiers
au service de Sa Majesté catholique ; rillustredame Dorothée d'Aremberg, comtesse de Ilornes, et une foule de personnes de la première noblesse demandèrent instamment que leurs noms figurassent à la tête des confrères deN.-D. de Groeninghe.
Celte confrérie subsista toujours fervente jusqu'à la révolution française. Lorsque l'Eglise vit rouvrir ses temples, M. Van Maldeghem , curé de S*-Martin de Courtrai, s'employa de tout son pouvoir, auprès des cisterciennes survivantes , qui conservaient avec un soin religieux, l'image miraculeuse de N.-D. de Groeninghe , et obtint le 28 septembre 1805 , qu'elle fût rendue au culte des fidèles. Le contrat de translation, fut conclu entre Dame Victoire Gillon , dernière abbesse de Groeninghe, M. l'abbé Van Maldeghem et MM. Pierre Goethals , Charles Ghesquière et Pierre Rousé, marguilliers. Le 6 juin 1806, le cardinal Caprara légat apostolique, rétablissait la confrérie. (1) Pendant les temps malheureux que l'on venait de traverser, les habitants de Courtrai n'avaient pas dégénéré de leurs pères, et l'élite de la population s'empressa de faire partie de la nouvelle association.
(1) Voir aux' notes , l'acte d'érection de la confrérie nouvelle.
Nous avons renvoyé aux notes le catalogue des nombreuses indulgences accordées aux confrères et consœurs de N.-D. de Groeninghe.
Le cierge d'Arras, — son originef — sa multiplication merveilleuse, ~ Le cierge de Groeninghe, — sa vertu. Il est donné, après la révolution , à l'église St.-Michel de Courtrai, — Reconnaissance de la fabrique, — État actuel du saint cierge. — Bénédiction de l'eau du saint cierge.
Nous n'avons pas à faire une histoire complète du cierge d'Arras ; mais cette histoire se confond avec celle du cierge de Groeninghe qui provient du cierge d'Arras ; et il nous faut bien parler de ce dernier pour donner une connaissance exacte de celui que nous avons le bonheur de posséder. Pour plus de brièveté, nous nous contenterons de donner ici une note rédigée et envoyée le 20 juillet 1841 à M. Dupont de Tours , par le savant abbé, M. Parenty, aujourd'hui vicaire-général d'Arras ; nous y ajouterons quelques détails intéressants que nous puiserons dans la remarquable ffis^ toire de la Chandelle d'Arras ^ publiée en 1853, par M. Auguste Terninck , membre de plusieurs sociétés savantes.
« La maladie des Ardens (1) , dit M. l'abbé Pa-
(1) Le mal des ardens, connu sous le nom de feu ardent, dont le genre humain paraît avoir été affligé, surtout depuis 1080 jusqu'à 1140 environ , faisait ressentir à ceux qui en étaient attaqués, une chaleur qui consumait différentes parties de leur corps, sans qu'on pût y trouver aucun remède.
renty , faisait à Arras de terribles ravages ; pas une famille n'était à l'abri de ses atteintes. Les Atrebates levaient les yeux au ciel et imploraient l'appui de la patronne de leur principale église et du diocèse. (1) La cathédrale et son vaste cloître étaient encombrés de cette multitude que la mort venait frapper jusque dans ce saint lieu , et les prêtres, constamment occupés à les secourir , ne pouvaient plus suffire à tant de peines. Cependant leurs vœux furent enfin exaucés ; deux ménétriers devinrent les instruments de la bonté de Marie. L'un se nommait Ithier et habitait le Brabant ; l'autre, Norman, et était de S*-Pol,en Artois. Tous deux s'étaient voué une haine implacable ; le premier ne cherchait qu'une occasion favorable de se venger sur Norman de la mort d'un frère tué par lui dans une querelle.
« Le 21 mai 1105, Ithier vit en songe une femme d'éclatante beauté qui lui ordonna d'aller trouver l'évêque d'Arras, Lambert , de lui dire de visiter, dans la nuit du dimanche 27 mai, les malades qui se trouvaient autour de l'église, d'y faire ensuite sa prière et qu'alors elle lui apporterait un remède infaillible pour arrêter la maladie.
(i) Saint Vaast , premier évêque d'Arras , dédia à la Vierge, son église cathédrale et son diocèse.
Le mercredi 23, Norman eut la même vision avec ordre d'exécutée le même message. D'abord ces deux hommes , craignant une illusion , n'osèrent ajouter foi à ce qu'ils avaient vu. Mais ils durent bientôt se rendre, quand Marie leur apparaissant de nouveau, menaça de les punir s'ils n'obéissaient.
» Ils se rendirent donc à Arras , le samedi 26, et Norman le premier alla trouver l'évêque Lambert occupé à visiter les malades. 11 le tira à l'écart et lui raconta sa vision : l'évêque le considérant comme un imposteur ou comme un visionnaire, refusa d'ajouter foi à ses paroles , et continua sa visite. Peu après arriva Ithier qui raconta aussi ce qui lui avait été dit, . insistant sur la double apparition et protestant de sa sincérité. Le prélat les accusa de s'être entendus pour le tromper ; mais frappé de leur importunité , après s'être bien convaincu que ces deux hommes ne s'étaient pas vus depuis longtemps, qu'ils se trouvaient même ennemis irréconciliables , l'évêque commença à croire qu'il pouvait y avoir quelque vraisemblance dans cette vision. (1)
(1) Lambert, 1" du nom , restaurateur du siège d'Arras , en 1090, est l'un des prélats qui l'ont le plus illustré par leur savoir et leur piété. On trouve dans Baluze une collection de lettres de ce prélat : les écrivains du pays font le plus grand éloge de l'évêque Lambert. Il en est fait aussi mention dans le volumineux ouvrage des Bollandistes.
î> Tous trois se mirent en prières et se livrèrent au soin des malades, selon la recommandation qui leur en avait été faite. Ainsi préparés par ce pieux exercice, ils passèrent la nuit du samedi au dimanche dans la cathédrale avec quelques personnes qui accompagnaient l'évêque. Au premier chant du coq, ôn vit descendre du ciel , au travers des voûtes de la basilique, la Vierge, vêtue comme au jour de la vision ; elle portait dans la main un cierge allumé, qu'elle donna à Ithier et à Norman, en présence de l'évêque et des assistants ] elle disparut après leur avoir indiqué l'usage qu'ils devaient en faire.
)> D'après ses ordres, quelques gouttes de cette cire furent versées dans de l'eau bénite et celte eau, distribuée à 140 malades qui se trouvaient en ce moment autour de la cathédrale , opéra leur guérison , Un seul qui osa nier l'efficacité de ce remède et le tourner en dérision , mourut dans les plus affreuses douleurs. Bientôt le nombre des guérisons augmenta, grâce à l'efficacité de ce breuvage merveilleux, (i)
(1) L'évêque Koberi, successeur immédiat de Lambert et témoin oculaire de rapparition de la Vierge , s'exprime comme il suit dans une charte de 1120. Visis etiam instrusentis puhlicis super signis et miraculis quotidie dicio loco apparentibuSf receptâ denique informatiorie super
» Le cierge fut d'abord placé sur l'autel de S^- Séverin, sous la garde des deux ménétriers qui l'avaient reçu du ciel, et, pour perpétuer le souvenir de cet événement , une confrérie se forma aussitôt sous le titre de JV,-D, des Ardens : elle fut approuvée par une bulle de Gélasse II, en 1119, c'est-à-dire, quinze ans seulement après l'événement. (1) Elle compta parmi ses affiliés, des papes, des cardinaux , des archevêques , des évêques et des abbés. Les rois de France et d'Angleterre, les comtes et comtesses d'Artois, les ducs et duchesses de Bourgogne, des princes , des seigneurs et des chevaliers, une foule de citoyens enfin , nobles et bourgeois, riches et pauvres, tous s'empressèrent à l'envi de s'y enrôler, (2)
» Vingt-cinq ou vingt-six ans après l'apparition (1130) S*-Bernard vint exprès à Arras pour
devotione populi nostrœ diœcesis ad candelam prœfatam : quant nostris oculis à Virgine.,» vidimus afferri D, Itherio et Normanno ut per eam sanarentur ardentes igne malo, etc.
(1) Plus lard, le pape Sixte IV fil. discuter le fait de l'apparition, et le résultat de cet examen fut un ordre du souverain pontife qui voulut que ce miracle fût consigné dans les actes publics, par les notaires apostoliques.
(2) On a conservé un cartulaire oii sont inscrits les noms d'un fort grand nombre de confrères depuis plusieurs siècles.
voir le saint cierge. Une croix de fer crigce par les religieux de Tabbaye où il ctail logé, en mémoire de la joie qu'il avait éprouvée a la vue de ce flambeau céleste, se voyait près du mur qui sert de clôture à l'abbaye de SWaast. Ce monument fut remplacé par un autre tout-à-fait semblable en d 447. 11 existait encore à Tépoque de la révolution; on lisait sur sa base: Sanctus Bernardus sacri cerei, recenter e superis per Virginem allati, videndi et honorandi causa venit Atrebatum , quo viso et laudibus suis ornato, tanta mellifluus doctor dulcedine repletus est ut ei....
)> Après avoir été vénérée d'abord dans la cathédrale , la sainte chandelle fut placée pendant quelque temps dans l'église paroissiale de S*- Aubert et ensuite dans la chapelle de l'hôpital S*-Nicolas.
« Ce fut l'an 1215 qu'on construisit , au moyen des libéralités des comtes d'Artois , la célèbre pyramide, démolie en 1791 , et qui faisait le plus bel ornement de la petite place d'Arras. Le saint cierge y fut vénéré jusqu'à l'époque de cette démolition, (1)
0) Vers 1320 , Mahaud , comtesse d'Artois , fit présent d'une riche chasse d'argent dans laquelle
(1) Cette espèce d'obélisque avait la forme d'un cierge ; Î4 était d'architecture gothique, et faisait l'admiration des artistes et de tous les étrangers.
fut renfermée la sainte chandelle , et en 1420, Jean Sasquépée fit couvrir cette chasse d'une riche custode chargée de sculptures. Le même Sasquépée, mayeur d'Arras, conseiller des ducs de Bourgogne , et seigneur de Baudimont , fit ajouter en 4422 à cette pyramide une chapelle gothique dans laquelle il fonda une messe quotidienne à perpétuité. Cette chapelle ruinée par une bombe pendant le siège d'Arras en 1640, fut rebâtie en 1636, telle qu'on la voyait en 1789,
» Chaque année , depuis la veille de la Fête- Dieu jusqu'au dimanche suivant , la ville d'Arras célébrait une féte en mémoire de l'apparition de la Vierge. Le conseil d'Artois , les établissements et bureaux publics prenaient vacance. On portait en pompe la sainte chandelle à la cathédrale. Un vieux tableau peint sur bois nous montre encore l'ordonnance de cette solennité. On allumait la sainte chandelle pendant deux heures à l'occasion de cette fête.
» Une histoire du saint cierge fut publiée par Al vise, évêque d'Arras en H 55 ; Asson , autre évêque , en fit une nouvelle rédaction en 1341. Gazet, curé delà Madeleine à Arras , fit une excellente notice qu'il inséra, page 192 et suivantes, dans son histoire ecclésiastique des Pays-Bas. Le Père Fatou fit imprimer à S*-Omer , en 1693 , un ouvrage en forme de dissertation où il prouve,
d'après divers documents authentiques, la légitimité du culte rendu au saint cierge. On peut consulter encore un rapport savant^ fait par Renaudaut en 1640, après la prise d'Arras (10 août) par les armées de Louis XIII, et un manuscrit sur le saint cierge , rédigé vers la fin du siècle dernier. On le trouve à la bibliothèque d'Arras, sous le n° 10875,
» La sainte chandelle d'Arras, dit à son tour M. Terninck, était d'après les anciens auteurs, longue de trois quarts , mesure d'Artois, (55 centimètres) et grosse de cinq tailles dans le bas , ce qui équivaut, en mesure métrique , à 1:2 centimètres environ. En 1756, il restait dans l'étui 17 pouces de cire en hauteur : la cire en était oncteuse et parfumée : elle brûlait sans mèche et sur toute la surface de l'étui, c'est-à-dire sur trois pouces de diamètre : il suffisait d'en approcher une bougie pour que le feu prît aussitôt et jetât une vive flamme. Chaque fois qu'on l'allumait , c'est-à-dire , treize fois par an, on en faisait couler quelques gouttes dans l'eau, et cette eau était ensuite distribuée au pèlerins et aux malades, tandis que la cire en était extraite avec soin et réunie en un gâteau déjà fort gros à la révolution , et qui était exposé dans la chapelle jointe à la pyramide. Ce cierge étant allumé vingtsix heures par an, avait donc brûlé, depuis 1105 jusqu'à la révolution, environ 47,940 heures.
» N'était-ce pas un miracle perpétuel, que celte
conservation de la cire 5 malgré le feu qui devait la consumer et les emprunts qu'on lui faisait si souvent ? N'était-il pas merveilleux de le voir tantôt augmentant de volume quand la récolte devait être abondante 5 ou quand le bonheur devait régner sur les peuples ; et tantôt au contraire s'amoindrissant , quand la disette ou la guerre devait les affliger, ou quand la maladie devait les décimer? [Fatou ^ Gazet, Hmmberî^ mémoire de la confrérie^ etc)
» En I66O5 on vit tout-à-coup la cire se développer sensiblement comme pour annoncer la fin de cette longue guerre entre la France et l'Espagne 5 que le mariage de Louis XIV avec Marie- Thérèse allait terminer. Ce prodige se renouvela en 1662 et 1665, et enfin l'accroissement fut si considérable en 1622 , que la cire rompit par le milieu la chasse d'argent, et qu'il fallut l'agrandir par une large bande de métal.
» Et néanmoins, tous les ans la sainte chandelle avait brûlé pendant vingt-six heures en treize reprises différentes ; souvent aussi on en avait fait couler quelques gouttes dans Teau que l'on distribuait ensuite aux malades et aux pèlerins; et enfin il en avait été recueilli bien des fois, soit dans de petits agnus d'or , que l'on offrait aux princes , lorsqu'ils venaient visiter la chapelle , soit dans d'autres reliquaires moins riches que l'on distri-
huait ou aux mayeurs de la confrérie, ou a ses prédicateurs, ou enfin aux personnes de condition ou de mérite que l'on voulait honorer.
» Et puis , n'était-ce rien que ces vingt-quatre cierges distribués dans différentes villes , villages ou abbayes? n'était-ce rien que celui déposé dans la chapelle en une enveloppe d'argent, et qui tous étaient formés d'une part de celui d'Arras.
î) Le saint cierge et son précieux étui ont échappé aux ravages de la révolution française. 11 est vrai que pour le mettre à l'abri d'un sacrilège, il fut jeté dans un puits pendant la terreur; mais on en a retrouvé les débris et la chasse, lorsque le calme fut rentré. La forme de ce reliquaire , dont les dessins nous avaient été conservés , les diverses soudures qu'il avait fallu y faire à diverses époques , la matière aussi de la cire et le témoignage de tous ceux qui Favaient connu autrefois ne laissèrent aucun doute sur son authenticité ; aussi cette précieuse relique fut-elle recueillie avec soin par le clergé, et déposée dans le trésor de la cathédrale qui la possède encore, n
Le saint cierge de Groeninghe, que nous avons aussi le bonheur de posséder encore entier, provient, avons-pous dit de celui d'Arras. Les archives d'Arras aussi bien que celles du monastère de Groeninghe en font foi : c'est un fait attesté par tous les historiens qui ont parlé du cierge d'Arras; Rais-
sius , le savant Colvenère , Aubert Le Mire , Jean Roberti, auteur d'une histoire estimée de SMiubert, le Fatou , Gazet et une multitude d'autres affirment qu'en 1285 , Béatrice obtint de l'évêque d'Arras une portion du saint cierge apporté par la Vierge à Lambert j évéque d'Arras , et que cette princesse déposa ce pieux objet dans son monastère de Groeninghe,
Le cierge de Groeninghe est-il fait d^une cire dans laquelle on a distillé quelques gouttes de celui d'Arras ; ou bien a-t-il été formé uniquement de la cire qui a découlé de ce dernier?
Il a été formé uniquement de la cire qui a découlé de celui d'Arras ; cette réponse affirmative est appuyée sur la croyance générale , et confirmée par le témoignage des historiens les plus graves et d'une autorité incontestable. « Les cierges dont nous avons parlé, dit Aubert Le Mire, ont été faits avec les gouttes de celui d'Arras que l'on a recueillies en une seule masse, qui croissant peu à peu est encore conservée de nos jours. » Qum imo cerei a me jam commemorati ex guttis illius unum in corpus collectis {ut ex lis massa paulatim crescens hodieque spectatiir) confecli sunt. (Fasti Belgici. p. 556.) ^ N'est-ce point un prodige étonnant, dit Buzelin après avoir raconté le fait de l'apparition de la Vierge , qu'avec le temps ce cierge n'ait rien perdu de sa vertu , et qu'il n'ait
souffert aucune diminution ? Cependant il est resté quelquefois allumé des semaines entières ; on a confectionné plusieurs autres cierges avec les gouttes qui ont découlé de celui-ci, et l'on voit à Arras un grand pain de cire qui en provient, n Id namque permiriim quod tanta temporum intercapedine nullam vint medicandi amiserit, nullaque siti parte fuerit diminutiis ; licet quoi hebdomadis aliquandhi ardeat , et aliquot stillis efformatœ sint candelœ , jamque massa grandis cerei indidem profecta conspiciatiir. Ex eo scilicet producunt quos habent cereos Insulani ^ Duacenses^ etc.
Pour éviter l'ennui, nous ne citerons ni Gazet, ni Raissius, ni Colvenère, ni Roberti, ni Lhermite, ni Wicmans (1), ni deBalinghem (â), ni une multitude d'autres auteurs. Ils s'expriment tous d'une manière aussi positive; et cette masse de cire provenant des gouttes du cierge d'Arras , avec laquelle on eût pu faire plusieurs cierges d'un volume égal à celui que l'on tenait de la Vierge, la plupart de ces auteurs n'en parlent pas sur le témoignage d'autrui ; ils l'avaient vue de leurs yeux; leurs contemporains l'avaient vue; chacun pouvait se convaincre par soi-même de la vérité. Que de réclamations se seraient élevées de toute part, si
(1) Brabantia Mariana. Page 152.
(2) Inventaire des reliques de B. Vierge Marie. Pag.45d.
— ce-
lés historiens avaient avancé une chose hasardée ! Au reste, cette multiplication n'est pas plus prodigieuse que l'apparition elle-même; ce miracle qui n'est pas le seul de cette nature dont il soit fait mention dans les annales de l'Église, ne coûte pas plus à Dieu qu'un autre : rien n'y répugne à ses divins attributs. Ne voyons-nous pas des multiplications semblables dans l'ancien et le nouveau testament? et puisque ce miracle est aussi appuyé que l'apparition même de la Vierge , pourquoi ne Fadmettrions nous pas également? — Mais les incrédules ! Oh ! les incrédules croient toujours user plus sagement de leur raison en admettant des absurdités plutôt qu'un miracle : c'est leur affaire ; nous ne sommes pas de leur avis.
Du cierge de Groeninghe , a été formé au commencement du XVt siècle , celui du monastère de Hemelsdaele à Bruges, par Dame Christophorine de Barbançon, qui était en même temps abbesse de cette maison et de Groeninghe, comme l'atteste dans sa chronique écrite vers 1646 , le P. Visch, prieur de Hemelsdaele : c'est pour cela ^ dit-il, que ce cierge conservé jusqu'à ce jour dans notre église^ s'appelle encore le cierge de Groeninghe , et par lui le tout-puissant opère même aujourd'hui des miracles cofume il s'en opère aussi à Courtrai dans l'abbaye des Dames de Groeninghe.
De temps immémorial on bénissait chaque di-
manche à Groeninghe l'eau, dite de la sainte chau' dette. On la bénissait aussi les autres jours au besoin. De plus quelques parcelles du saint cierge étaient renfermées dans une espèce de goupillon, percé de quelques trous. Dans les incendies , on se servait de ce goupillon pour fafre le signe de la croix sur l'eau, et il était de notoriété publique que cette eau, jetée sur le foyer de l'embrasement, Tavait incontinent arrêté. La même chose se pratiqua au monastère de Hemelsdaele à Bruges, lorsque l'abbesse Christophorine de Barbançon eut donné à cette abbaye un cierge provenant de celui de Groeninghe. Le P. Fatou parle d^une boule de cire enfermée dans une pomme d'or, que Von jetait dans les incendies , chaque fois qu'on venait la demander aux Dames de Groeninghe pour éteindre les embrasements. Cette pomme d'or n'est qu'un goupillon en cuivre que nous possédons encore : peut être autrefois a-t-il été doré. Bien certainement du moins, ce n'est pas ce goupillon que Ton jetait dans les incendies , mais seulement l'eau dans laquelle il avait été trempé.
L'image de N.-D. de Groeninghe et le saint cierge ne sont jamais sortis des mains des religieuses qui sauvèrent ces deux précieuses reliques des fureurs de l'impiété révolutionnaire, comme elles avaient eu le bonheur de les sauver, à l'époque des guerres de religion : elles les donnèrent en
1803 à S^-Michel de Coiirtrai. La fabrique reconnaissante déclara dans sa séance du d juillet 1835, qu'elle comptait les religieuses de Groeninghe au nombre des bienfaiteurs de cette église ; outre quelques privilèges qu'elle accorda aux survivantes, elle statua qu'après la mort de la dernière d'entre elles, on célébrerait tous les ans dans l'église S^-Michel une messe solennelle (i) pour le repos des âmes de tous les fondateurs , bienfaiteurs de l'ancienne abbaye et de toutes les religieuses qui en avaient fait partie : monseigneur Boussen, évêque de Bruges , a confirmé cet arrêté de MM. les marguillers.
Nous avons vu le cierge de Groeninghe: il compte environ 37 centimètres de haut, sur 12 decirconférence. 11 est renfçrmé dans un étui de métal, entouré d'un galon d'argent , nous ignorons s'il a été placé autrefois dans une custode plus riche.
La coutume de bénir l'eau du saint cierge s'est perpétuée de nos jours , ainsi que la confiance des fidèles en sa divine vertu. Nous avons pensé qu'on lirait avec plaisir, la formule de la bénédiction.
Forma
Observari solita in benedictione aquae ad honorem sacri ac miraculosi cerei qui in ecclesiâ adservatur.
(1) Cette messe se célèbre le 30 décembre , fête de St -Thomas de Cantorbéry,