‹ Notre-Dame de la ButteChapitre 23 sur 23 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Ce soir de Réveillon, Paul Dornans va et vient chez lui la cigarette aux lèvres, jetant un dernier coup d'œil à la table, afin de voir si la vieille Eulalie a su bien disposer le couvert.

On frappe à la porte.

Paul jette un coup d'œil à la pendule.

Neuf heures et demie !

Certainement ce ne peuvent être les camarades qui arrivent déjà. D'abord il doit les retrouver à VAne Rouge, chez le petit Gabriel Salis, avenue Trudaine,et tout le monde doit remonter ensemble, rue Cortot, faire la fête.

On frappe à nouveau.

Paul va ouviir.

Une petite masse féminine, toute engoncée d'astrakan fait irruption dans la pièce.

— Chaufferette ! s'exclame le jeune homme.

En effet... c'est bien Chaufferette, une Chaufferette tranquille, sans aucune excentricité de costume.

— Moi-même, réplique la petite Montmartroise. Elle lui saut'» au cou, l'embrasse câlinement.

Il la fait asseoir, au coin de la cheminée dans laquelle brûle une énorme bûche, la bûche de Noël. Et il la confesse un peu.

— Eh bien, ma petite Chauffe, comment cela va-t-il ? A quelle circonstance dois-je le plaisir de t'avoir ce soir ici ?

— Je viens t'embrasser... Je veux être la nremière à t'embrasser, ce soir de Réveillon.

— Comme c'est gentil à toi! Et ça va toujours, les amours avec Frontignan ?

— Toujours. Si tu venais plus souvent nous demander à diner, méchant, tu t'en convaincrais !

Dornans fait un geste évasif. Son temps est tellement pris depuis que Paris s'en engoué de ses ouvi'ages, romans et pièces.

Certes, il n'a pas demandé mieux que d'aller, chaque fois qu'il a pu, passer une couple d'heures dans ce ménage dont il est toujours l'ami et qui est en somme son œuvre. Mais le temps lui manque.

— Et Frontignan ? Comment se porte-t-il ?

— Bien, très bien, répond Chaufferette. En ce moment-ci, il a une grosse commande pour l'Amérique. Il se lève de très bonne heure le matin, dès qu'il fait jour, et travaille jusqu'au soir. Il faut qu'il peigne vingt natures mortes par semaine... et il les peint.

Paul Dornans a un petit sourire à la pensée de ce brave homme de peintre qui exécute des tableaux comme d'autres des travaux de menuiserie.

Mais Chaufferette reprend :

— Il m'attend. Je suis montée en courant te dire

3l6 NOTRE-DAME DE LA BUTTE

bonsoir, en allant chez le boulunger demander qu'on me fasse cuire une dinde pour le réveillon.

— Ah ! vous offrez une dinde, ce soir ?

— Oui, une dinde truffée. Frontignan a du monde chez lui ; des amis, son marchand de tableaux...

— Alors, tu es toujours heureuse ?

— Si je suis heureuse ! Oh! oui, s'exclame Chaufferette en coulant un œil de volupté à Paul Dornans.

Et elle se lève, et elle vient à lui. Elle lui entoure le cou de ses bras et les yeux dans les yeux, déclare :

— C'est à toi que je dois tout mon bonheur, Paul, à toi qui as su me trouver, m'indiquer l'amant qu'il me fallait, l'idéal de ma vie. Et c'est pour te remercier que je suis montée ce soir, jour d'anniversaire... Tu te rappelles ?.. T/année dernière, nous étions tous deux ici et à la même heure... Nous attendions Marie Pasco, Barsac, Brognarbourg...

Elle n'achève pas, laisse couler sa tête à l'épaule de l'éirivain.

Lui la considère de biais ; un apitoiement sur le sort de son ancienne maîtresse lui vient au fond du cœur, malgré son habituelle ironie.

Et il embrasse lentement la Chauffe, en bon camarade. Il ressent une joie d'avoir deviné le sentiment et l'âme de son ancienne maîtresse.

Où serait-elle tombée, dans quelle fange et dans quel ruisseau, s'il ne l'avait pas replacée dans le milieu bourgeois et moyen où l'appelaient

ses naturelles aspirations si longtemps méconnues !

— Ma petite Chauffe, dit-il, je suis bien content de te savoir heureuse, et un peu orgueilleux de penser que c'est à cause de moi... Allons, je te remercie de ta bonne visite et de ta charmante attention d'avoir voulu, la première, m'embrasser ce soir... Tu es une bonne filJe !

Cinq minutes après, elle s'éloigne, s'en va, légère...

Et Paul Dornans allumant une cigarette, souriant au souvenir de la maîtresse jolie, hausse, amusé, les épaules.

Que de Chaufferettes dans la vie ! Que de bonnes petites filles à l'imagination déréglée, modistes en rupture d'ateliers, mannequins plus assoiffés de luxe que de luxure, jettent un beau soir leurs chapeaux par-dessus le Moulin de la Galette, se proclamant bohèmes, femmes d'artistes, courtisanes !... Et les voilà roulant en attendant de devenir rouleuses, quand elles auraient pu, elles auraient dû être de charmantes femmes d'intérieur, modestes et simples, et, qui sait ? peut-être même des mères de famille !

— Ah! oui, se surprend-il à murmurer, sur cent femmes ou sur cent hommes qui font la Fête, mènent la bohème joyeuse et la vie de plaisirs, il n'y en a peut-être pas dix qui ont le tempérament de cette existence-là !...

Mais le voilà qui sourit encore et s'exclame gaîment :

— Bon ! je philosophe maintenant, et un jour de Réveillon ! Quel pompier je fais !

Et, tout en roulant une nouvelle cigarette de tabac blond, il jette alors à la vieille Eulalie qui diesse la table soigneusement :

— Surtout, n'oubliez pas de mettre le Champagne à rafraîchir.

Jmpressioijs Jîrtistiques Jl.-}/!irce} fortin et C". S, Chaussée d'yfrjtin. Pans.

Page 1