CHAPITRE XVIII
I une lettre doit te surprendre, c'est bien la mienne, hein, Marie ? Car depuis des mois et des mois que j'ai disparu de la circulation, pour parler comme Pierre Amelot, ce ne sont pas les nouvelles que j'ai pu donner à mes amis et amies, qui ont dû enrichir le commerce postal.
« J'ai voulu passer l'été seule, très seule, et c'est pour cela que fuyant les plages à la mode et les
villes d'eau, je suis allée tout simplement, tout honnefemmement villégiaturer à Villebon, Villebon près Meudon, à une demi-heure de Paris.
« Quel coin charmant et si peu loin de la vie du Quartier ou He Montmartre, pourtant !
« Il y a un vrai étang avec de la vraie eau, des vrais poissons et des vraies herbes ; il y a aussi un hôtel champêtre, un restaurant, hostellerie moyenâgeuse avec une tour qui se dénomme romanesquement tour de Villebon. Et l'on vit là des heures délicieuses de farniente, parmi de gros rosiers de la sorte « Rose de France » et des bandes de poules caquetantes...
« Ah ! mes heures de Villebon !
« Tu comprends bien que j'ai, durant mon séjour en ce coin, oublié tout le monde. Et ma rentrée à Montmartre, par ce seul fait, m'a réservé pas mal de surprises.
« Juge un peu.
« Pierre Amelot, déjà nommé, est parti pour la gloire en compagnie d'un chansonnier très botté et costumé à la Pierre Dupont. J'ai nommé Aristide Bruant.
« Et quant à Paul Dornans... Paul Dornans, c'est toujours Paul Dornans, le meilleur et le plus terre-à-terre garçon du monde. Ah. en voilà un qui ne pêche paspar excès desymbolisme! D'ailleurs du talent, beaucoup de talent ; les Variétés lui joueront trois actes cet hiver.
« Paul Dornans ! J'ai, au fond, lo sentiment que c'est lui, de toute notre bande chatnoiresque,
qui mène l'existeiioe la plus sage, la plus positive et aussi la plus heureuse.
— « A quoi cela sert-il de compliquer la vie ? proclame-t-il quand on lui demande la raison de son bon équilibre moral. Est-ce qu'on ne se trouve pas, à chaque minute, en face d'assez d'embêtements inévitables sans encore s'en créer ! Je suis pour la réailté des choses, moi, et ne vais jamais chercher midi à quatorze heures.
« Et le plus curieux c'est que, de cette théorie de la belle égalité d'humeur et de la sérénité d'âme, Paul Dornans est la vivante application.
« Ah ! l'heureux Dornans !
« On est sans nouvelle d'Andhré Mordhann, et ce, à la suite d'une drôle d'aventure. Imaginetoi, qu'au cours de ses promenades nocturnes par le tout Paris où l'on chourine, entre autres mauvaises connaissances, il avait fait celle d'un certain Dodor, un passeur de bac du quai de Billancourt. C'était devenu très vite une amitié bizarre et une amitié sur laquelle, faut-il le dire ? — on glosait beaucoup.
« On ne rencontrait plus Andhré Mordhann sans voir immédiatement surgir à ses côtés le fameux Dodor, le Dodor qu'il présentait aux uns, aux unes et aux autres. Pas mal en effet, ce Dodor: une façon de grand gars soHdement découplé, le poil roux et la moustache couleur de chanvre. Un gars moelleux, quoi !
« Brusquement, ils ont disparu tous deux de la circulation, mais disparu nettement du jour au
lendemain, comme s'ils eussent glissé au fond d'une trappe.
« Jacques Le Ménestrier, (tu sais ce jeune secrétaire de commissaire de police qui vient de se lancer dans la littérature ?) Jacques Le Ménestrier, dis-je, avec qui Andhré Mordhann est très lié, inquiet de la disparition soudaine de son ami, s'est mis à sa recherche, dans tous les bouges possibles. Il a fait enquête sur enquête, jusqu'en un certain caboulot des berges, au Lion d'or.
« Et là, au Lion d'or, il a appris par des mariniers du quai que Dodor s'était embauché à bord d'un chaland en partance pour le Havre, et que Mordhann avait suivi...
« Quel fou cet Andhré Mordhann, pour ne pas dire autre chose !
« Maintenant que je t'ai renseigné sur le côté des hommes, passons, si tu le veux bien, au côté des femmes.
« Rien de bien nouveau, sinon que Marinette est maintenant en ménage avec le beau Barsac. Et... et... il marche droit.
« Par exemple, la nouvelle suivante, je te la donne en dix, en vingt, en cent, en mille !
« Et notre Chaufferette, la fameuse Chaufferette de Dornans, du sâr Ehphas Backann, de Barsac, de Mordhann même, la petite Chaufferette pour laquelle les hommes n'étaient jamais assez artistes, jamais assez symbolistes, Chaufferette, l'assoiffée de folies et d'excentricités?...
Eh bien. Chaufferette est aujourd'hui la femme
illégitime encore, mais légitimée demain, du brave Froiitigiian, le peintre le plus doux, le plus modeste, le plus(( papa » de notre époque.
« Oui, ma chère !
(( Je l'ai rencontrée hier, la Chauffe, faisant son marché comme une petite bourgeoise, auprès de la place Blanche, discutant avec des revendeurs au panier au sujet de salades et de pommes de terre.
« En peignoir, et grasse comme une petite caille, arborant à ses joues les couleurs de la plus extravagante santé, Chaufferette m'a tendu la main avec un charmant ;
— Ça va ?
«Et comme en bavardant avec elle, j'ai eu la curiosité de visiter ce ménage unique dans les fastes montmartroises, de la plus aimable des façons elle m'a invité à visiter sa maison, à déjeuner même chez eux, chez Frontignan et chez elle.
« ...Je sors de ce déjeuner.
« Quel intérieur et quel bourgeoisisme !
« C'est d'une propreté hollandaise; tout est en ordre et ea place. La table est ordonnée ; il y a des couverts appareillés, des verres idem. Et Chaufferette vit là, en bonne petite ménagère, aux petits soins pour Frontignan, s'occupant de tout, réglant les fournisseurs à l'heure et au jour, payant régulièrement le terme.
« Voilà ce qu'est devenue notre fameuse Chaufferette !
— « Les premiers temps, m'a-t-elle confessé, j'ai été toute étonnée de vivre dans une maison pareille. Je ne concevais pas les artistes dans le
genre de Fronlignan... Maintenant que je vois clair enfin, comme je trouve que j'ai été bête !
« Notre-Dame de la Butte est morte, ma chère Marie.
« Et il ne reste plus à Montmartre, pour représente!' l'indépendance féminine, que ta
Mendika. »