LA PAIE
abbaye de Cluny, mais dont toute la sève ne se concentra pas uniquement à Cluny.
Une vieille charte, dont nous avons le texte sous les yeux, nous peint avec naïveté les sentiments de nos pères à cette époque de paix relative.
Guillaume le Bon, comte de Bordeaux, qui mérita le titre de saint, convoqua une assemblée de ses principaux feudataires et officiers, et il leur tint ce langage : « Donnez-moi votre avis sur une entreprise que je médite. J’apprends que de tous côtés on construit des monastères où le service de Dieu est en honneur. Dites-moi donc où je pourrais bien moi-même, pour le salut de mon âme et des âmes de ceux qui me viendront en aide, bâtir un monastère au dedans de la cité ou au dehors. » Alors un jeune seigneur, nommé Truncaldus, se leva et dit : © Il n’est certes pas'à propos qu’une si belle province reste privée du secours des moines. J’ai recu de mes aïeux, hors des murs de la ville, une terre où se trouve l’oratoire de la Sainte Croix, et qui dépendait autrefois d’une abbaye ruinée par les païens. Je l’abandonne volontiers pour la réédification d’un monastère. » Toute l’assemblée applaudit et souscrivit à ces généreuses paroles. Sans tarder; le comte Guillaume fit venir, d’un monastère qui est resté inconnu, un abbé nommé Elis et treize moines, L'abbaye de Sainte-Croix, autrefois illus-
trée par saint Mommolin ( qui y mourut, fut promptement réédifiée ; et le chant des psaumes retentit de nouveau non loin des murailles, rebâties elles aussi, de la cité bordelaise.
Le comte Guillaume s’occupa de doter convenablement la fondation nouvelle. D'accord avec sa mère Entregode, et sa femme Ceremburge, il donna à l’abbaye de Sainte-Croix plusieurs terres et dépendances, notamment la ville de Soulac. Voici le texte de cette dernière donation : « Par devant l'autel érigé en l'honneur de la Sainte Croix, au nom de la sainte et indivise Trinité, moi Guillaume, fils du comte Raymond, je donne... la ville appelée Soulac, avec l’oratoire de la Sainte Vierge, avec les eaux douces depuis la mer salée jusqu’à la mer d’eau douce, avec les montagnes, les forêts de pins, le droit de pêche, avec les prairies et saussayes, avec les serfs des deux sexes, pour être affectée au service divin. » Cette donation eut lieu vraisemblablement vers le milieu du x° siècle (@).
L'endroit était suffisamment solitaire, il avait
(1) S. Mommolin, abbé de Fleury, plus tard Saint-Benoitsur-Loire, vint mourir au vir° siècle à l’abbaye de Sainte-Croix. Ses précieuses reliques enrichissent encore la très vieille église de Sainte-Croix à Bordeaux.
(2) Cette pièce est tirée du cartulaire de Sainte-Croix, ainsi que toutes celles relatives au litige entre cetle abbaye et l'abbaye de Saint-Sever.
de touchants souvenirs, il portait cet oratoire de la Vierge dont l’origine remontait au premier siècle. Les moines de Sainte-Croix ne tardèrent pas à fonder, non loin de la mer salée, parmi les dunes et les pins, un prieuré monastique destiné à desservir le sanctuaire de Notre-Dame.
Le croirait-on? Ils furent bientôt inquiétés dans la possession de Soulac qui leur avait été si solennellement garantie par le comte Guillaume. Le prieuré de Soulac devint l’objet d’une contestation qui dura plus d’un siècle. Voici à quelle occasion elle fut soulevée.
Le duc de Gascogne, Sanche Guillaume, dont la famille paraît n’avoir rien de commun avec celle de Guillaume le Bon, comte de Bordeaux, venait de fonder lui aussi une abbaye à Saint- Sever, dans les landes de Gascogne, à la suite d’une victoire insigne qu'il avait remportée sur les Normands. Ayant des prétentions plus ou moins justifiées à la possession du fief de Soulac, il en fit don à la nouvelle abbaye. Les moines de Sainte-Croix, premiers possesseurs, ne se laissèrent pas évincer sans protestation de leur terre et prieuré de Soulac par les protégés du duc Guillaume. Nous lisons dans un auteur que, du vivant de ce seigneur, ils durent céder a"la force . Mais ils ne se tinrent pas pour battus,
(1) Ducourneau. Guienne monumentale, t. I, p. 40.
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et, s'adressant au Siège apostolique, ils firent prévaloir leurs droits. Une bulle de 1022, donnée par Benoît VIT, suppose que le prieuré de Soulac est remis sous la juridiction de l’abbaye de Sainte-Croix. Une lettre très ferme de saint Grégoire VII à labbé de Saint-Sever du cap de Gascogne condamne absolument ses prétentions. Cette décision est ratifiée par un concile de Bordeaux tenu en 1079 sous la présidence des légats du Saint Siège. L'abbé de Saint-Sever n'avait plus qu'à se soumettre. Néanmoins nous voyons, après Urbaïin II, Pascal IT et Alexandre III revenir à la charge, et maintenir Sainte- Croix dans la paisible possession de Soulac.
De ce litige séculaire, où intervient si souvent l'autorité même du Saint Siège, on peut, ce nous semble, sans trop s'avancer, conclure à l’importance de Soulac par le prix qu'on attachait à sa
possession.
Une fois délivrés des fatigantes obsessions de Pabbé de Saint-Sever, les moines entreprirent la construction de la basilique actuelle. « Il faut pourtant rendre cette justice aux moines, dit Pabbé Baurein, ils avaient un talent particulier pour construire de belles et solides églises (. »
… Et il cite en exemple l’église de Soulac.
Elle était destinée à remplacer cet oratoire de la Vierge, qui existait lors de la donation
(1) Baurein, Variétés bordelaises, t, I, p. 35.
du comte Guillaume. Les moines de Soulac n’eussent pu l’édifier par leurs seules ressources : il est hors de doute qu'ils furent aidés par labbaye-mère déjà puissante, et par la générosité empressée des fidèles.
Ce beau vaisseau accuse par ses procédés de construction le faire du xi° siècle : 1l faut lire à ce sujet les savantes réflexions de M. Fabbé Mezuret d’après Viollet-le-Duc (. Certains ornements perlés qui sont un reste de sculpture byzantine, les vêtements des personnages.
figurant aux chapiteaux,et notamment les guerriers au casque et au bouclier pointus qui rappellent les soldats normands de la tapisserie de Bayeux, confirment l'opinion qui fixe à la fin du x siècle où au commencement du xt l'érection de ce monument grandiose.
On n'attend pas que nous en donnions ici la
(1) Sainte Véronique, ch. x1.