CHAPITRE PREMIER
La Plage de Soulac.
Au bord de l'Atlantique. — Le Médoc à vol d'oiseau. — Les dunes. — Double aspect grandiose. — L'Océan et la forêt. — La plage. — Poésie crépusculaire. — Cordouan.
. « Au bord de l'Atlantique, sur le penchant de la dune rongée par les flots, près d’une forêt où le vent de mer chante sa cantilène dans les lignes sombres des rameaux, devant les souffles salés, le-flux-et le reflux, la brise ou la tempête, Soulac, petit pays aux grands souvenirs, ressuscite et sort d’une solitude de plus d’un siècle.
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» Les heureux de ce monde, ou ceux qui voudraient l’ètre, viennent y chercher la santé sous les pins, sur la plage de sable mouvant, près de l'Océan qui gémit et qui gronde.
» Baraques, chalets, villas, hôtels, s’y élèvent sur l’arène inconstante, qui, en tant de lieux voisins, cache à tout jamais, sous son lourd manteau, des villages et des hameaux, des églises, des prieurés et des châteaux. »
Ainsi parlait, il à plus de dix ans, un de nos ou dans une brochure consacrée à Soulac 0, C’est bien la note chantante et un peu réveuse qui convient à son site et à ses souvenirs. Vous croyez voir la petite ville se dessiner sur la côte, et ses chalets s’égrener çà et là dans la forêt. Vous vous sentez attiré vers cette grande mer, dont les flots viennent expirer au pied des dunes.
La mer nous fascine et nous séduit. Elle est le symbole de notre vie, perpétuellement agitée même sous son calme apparent. Elle est le chemin des grandes découvertes. Elle nous arrache à nos horizons étroits; elle nous met en communion avec l'infini.
La péninsule médocaine, prise dans son ensemble, n’est pas sans harmonie avec le spec-
(1) Soulac et N.-D. de la Fin des Terres, par D. Grégoire Thomas, bénédictin de la Congrégation Olivétaine.
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tacle de la mer. Ses vastes plaines, déroulées uniformément de tous côtés, ont quelque chose de la monotone immensité de l'Océan. On se sent tout de suite dans une terre entourée d’eau. On ne voit encore ni la mer ni le fleuve; on les pressent au vide qui se fait partout à l'horizon.
Du côté du fleuve, le sol est légèrement accidenté : c’est un pays opulent, semé d’élégants châteaux, où les grands vignobles du Médoc s'étendent à perte de vue sur un terrain onduleux, assez semblable à celui de la campagne romaine. Du côté de la mer, c’est la lande, une contrée de bruyères et de pins, presque déserte, rayée de vastes étangs allongés, terminée à des dunes sablonneuses. Il est difficile d'imaginer un contraste plus complet. Tandis que le grand fleuve semble verser sur ses rives la fertilité et la vie, l'Océan a longtemps vomi sur ses côtes la désolation et la mort.
Vers l'extrémité de la presqu'île, dans la région appelée proprement le Bas-Médoc, la campagne présente encore un autre aspect. On traverse des terrains d’alluvion convertis en immenses pâturages. Le niveau de la plaine baisse sensiblement : malgré les nombreux chenaux qui la sillonnent, elle est à demi noyée en hiver par les eaux pluviales. Il devient évident que la langue de terre se rétrécit, pressée d’un côté par l'Océan, de l’autre par la Gironde.
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À droite surgissent, par dessus la surface absolument plane de la campagne et le cours encore inaperçu du fleuve, les blancs escarpements et les coteaux bleuissants de la Saintonge. A gauche commence à courir le cordon des dunes; vous les apercevez sous forme de petits entassements blanchâtres qui bordent la lande inculte. Mais d'ordinaire elles ne sont pas ainsi dénudées : une main intelligente les a fixées, en les couvrant d’un revêtement de pins maritimes. Et ce sont elles que vous voyez se développer devant vous comme une ligne de légères collines qui font un dernier rideau à l'Océan.
Pénétrons ce rideau, cette forêt accidentée, si belle dans la monotonie sévère de ses pins maritimes, où les genêts au printemps étendent une parure de fleurs d’or. Nous sommes à Soulac; nous entendons distinctement la voix puissante de l'Océan: bientôt nous verrons ses vagues azurées miroiter sous le soleil lointain.
De l'observatoire des hautes dunes qui commandent Soulac, le spectacle est vraiment superbe. La voilà bien cette terre entourée d’eau, où des étymologistes ont voulu retrouver le nom du Médoc ®., À l’est, à une distance d’une bonne lieue, par delà l'immense prairie semée de groupes
(1) Médoc, in medio aquæ. — Nous donnons cette étymologie sous toutes réserves.
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de maisons, s'étend, comme une large bande bleuâtre, la Gironde, cette mer d’eau douce, comme disent les vieilles chroniques, sillonnée de navires, steamers, trois-mâts, bateaux-pilotes, qui montent et descendent perpétuellement le cours du grand fleuve. À l’ouest la mer, 74 mer salée, à quelques centaines de mètres, emplit l’horizon de sa courbe uniforme et harmonieuse. Elle fait suite, sans transition apparente, à la forêt de pins : ses flots, qui reflètent l’azur du ciel, qui se rompent en facettes lumineuses, qu'on voit écumer au loin sur une ligne de brisants, contrastent avec cette sombre verdure aux fines aiguilles qui jettent comme des reflets d'acier. On reste émerveillé devant ce spectacle d’un effet simple et grand, à la fois reposant et mouvementé. Ce n’est pas la marqueterie gracieuse d’un paysage de plaine; c’est l’opposition immuable, et qui ne fatigue jamais, de la forêt toujours verte et de la mer — toujours la même et toujours changeante.
La sombre et profonde bordure de la forêt qui cache à nos yeux la plage est interrompue par la jolie station balnéaire naissante de Soulac, dont les toits rouges émergent également çà et là parmi les têtes arrondies des pins. Le monastère des Bénédictins dresse au premier plan son architecture élégante et son fin campanile, merveilleux belvédère qui domine toute la contrée.
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À gauche, on entrevoit une vieille tour carrée qui semble à fleur du sol, et qui est coiffée d’une balise à la membrure sèche et nue : c’est le clocher de la vieille basilique retirée des sables, et encore à demi enchâssée dans la dune d’où elle est sortie à la lumière. C’est elle qui va nous attirer et fixer notre attention de pèlerin et de touriste. Pour l'instant, contentons-nous de la saluer, et achevons de tracer le cadre de notre récit; prenons connaissance de la belle plage à laquelle plusieurs avenues nous conduisent à travers Soulac ressuscité.
Le coup d'œil de la plage de Soulac est certainement l’un des plus admirables qui se puissent voir sur nos côtes. Elle étend, à perte de vue, au nord et au sud, son tapis de sable fin. A droite, une ligne à peine saisissable, pareille à une jetée indéfinie, embrasse et enferme lOcéan qu’elle semble transformer en un vaste lac""cest à pointe de la Coubre qui se prolonge jusque par derrière Cordouan, phare magnifique situé sur un ilot en pleine mer, tour élégante et colossale qu'on dirait taillée dans un morceau d'ivoire. A gauche, c’est la pleine mer, c’est l'Océan glauque et illimité, dont la respiration vous bat les tempes, et dont la grande lame vient mourir à vos pieds. Immensité des cieux, immensité de la mer, double voix qui proclame la beauté et l’infinité de Dieu!
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Sur cette plageimmense, aucune falaise,aucun rocher. Un rideau de dunes, vêtues de longues herbes folles, borde seul limmense mer, et résiste à la poussée des lames. Quand on songe à ce frêle abri qui garantit une plaine plus basse à certains endroits que le niveau des fortes marées, on se demande si un beau jour cette langue de terre sablonneuse, cette extrémité de la presqu'ile médocaine, ne va pas, malgré son revêtement de pins, s’écrouler et se fondre dans la mer. Le danger n’est pas chimérique. Toute la partie nord-ouest de la côte a été revêtue et comme blindée de travaux de défense, épis et
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brise-mer, qui forment une des curiosités de Soulac. Grâce à ce rempart protecteur, la mer qui précipite ses flots dans la passe du Sud W, entre le phare de Cordouan et la tour noire dont la silhouette se dresse sur les dunes, la mer a cessé de ronger les côtes, et de menacer lextrémité de ces terres d’un véritable cataclysme.
Le spectacle de la plage de Soulac est certainement bien saisissant en pleine lumière, alors que les vagues de la mer se teisnent des couleurs changeantes du ciel, et que les navires passent dans le champ azuré où la vue les suit indéfiniment. Il est incomparable, quand le soleil se couche dans les flots qu'il recouvre d’une nappe de rayons d'or et de pourpre. Bientôt son disque a disparu; l'horizon devient incertain, le ciel et l'Océan se confondent dans une brume vaporeuse, le calme et la fraicheur des nuits s'emparent de l'atmosphère; les phares s’allument, et marquent de points brillants les côtes de la Saintonge; Cordouan lance par intervalles son puissant rayonnement. Un poète ®, car Soulac renaissant a eu ses poëtes, a retracé cette heure crépusculaire en des strophes pittoresques dont nous
(1) La passe du Sud est la zone maritime où passent les navires au sud de Cordouan. Il y à, par opposition, la passe du Nord, située au nord du célèbre phare.
(2) Louis Boué.
sommes heureux de faire passer quelques-unes sous les yeux de nos lecteurs :
Les solitudes sont muettes :
L'éventail bleu de l'Océan
N'a plus ces brillantes paillettes, O roi du jour, que tu lui jettes; Déjà scintille Cordouan.
Sa tour, fier cyclope de pierre, Toujours debout sur son rocher, Abaisse et rouvre sa paupière, Envoyant ses jets de lumière
Au devant du craintif nocher.
Lorsqu’aux cieux, estompés de brume, Les astres demeurent couverts, Seule, cette étoile s’allume,
Lampe sainte qui se consume
Dans le temple de l’univers.
A l'heure où le soleil, sous l'onde, S’est bien éteint comme un tison, Soulac voit, dans la nuit profonde, Dressée au sein du flot qui gronde, Sa sentinelle, à lhorizon!