‹ Notre-Dame de la Fin des Terres de SoulacChapitre 36 sur 39 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Aujourd’hui et demain

Soulac d'aujourd'hui à la lumière du passé. — Le monastère inachevé. — L'aspect de la basilique. — La nouvelle statue de Notre-Dame de la Fin des Terres. -— Description détaillée du vaisseau roman et de l’abside romane. — Les desiderata. — Le caractère propre de Soulac. — Ce que sera l'avenir.

Un pays présente un tout autre aspect quand on à feuilleté les annales de son histoire. C’est comme un tableau dont on n’avait que les grandes lignes, et qui se complète et se termine peu à peu. Les moindres traits ressortent; les détails les plus insignifiants en apparence prennent un relief qu’on ne leur soupconnait pas. Il en résulte

une vision nouvelle, pleine de jouissance pour

l'esprit, et quelquefois même d'émotion pour le cœur.

Visitons Soulac à la lumière qui jaillit du passé, et nous y trouverons un puissant intérêt.

Au moment où nous écrivons, le monastère est plus qu’à demi achevé. Une moitié de la façade est terminée avec le pavillon central surmonté du campanile. Pour jouir pleinement de l’aspect de ce remarquable édifice, et en saisir les proportions si justes et si parfaites, il faut le voir du haut de la dune qui s'élève au midi. Les tons rouges de la brique se détachent sur la verdure des pins, et font ressortir les larges fenêtres romanes. Le pavillon central est admirable avec son pignon délicatement sculpté, sa vaste fenêtre .géminée qui retombe sur trois colonnes, et son portail grandiose. L’ornementation à besants, billettes et dents de scie, est conçue dans le pur style roman du x siècle. On dirait, et on ne se tromperait pas en le disant, que le monastère est un enfant, encore à la fleur de l’âge, de la vieille basilique.

Le campanile se compose d’une lanterne à huit pans, retombant sur huit colonnes, et surmontée d’une flèche aiguë. Un promenoir déborde symétriquement tout autour, fermé par un appui en fer forgé. Du haut de ce belvédère qui domine la. tour même de la basilique, la vue est incomparable : les hautes dunes que couronne le sémaphore empêchent, il est vrai, de saisir le point de jonction de l’Océan et de la Gironde; mais on embrasse tout le développement du grand fleuve et de la grande mer. Il semble que le phare de

Cordouan soit rapproché du spectateur; car de ce point élevé il n’est déjà plus à la limite de lFhorizon. Et puis contemplez cette forêt qui se prolonge indéfiniment au nord et au midi, ces dunes accidentées, cette vaste prairie qui confine à la Gironde; mettez quelques voiles blanches sur l'Océan: vous aurez un des plus beaux points de vue dont on puisse rassasier ses yeux sur nos côtes françaises.

Du monastère passez, en traversant la route, sur la dune qui est au nord et arrêtez-vous au bord de la pente sablonneuse qui expire au pied de la basilique; vous comprendrez d’un coup d'œil comment l’église était naguère ensevelie sous un linceul de sable, et quels travaux prodigieux a nécessités le désensablement. Nous espérons, avec'le temps et les ressources que nous fournira la charité, élargir à la fois et creuser ce cirque sablonneux pour achever le dégagement de l'antique édifice. Ce qui nous arrête, avec le manque de ressources, c’est la crainte trop fondée que cet entonnoir ne soit envahi par les eaux découlant des dunes et des terrains plus élevés d’alentour.

En attendant de nouveaux efforts pour le dégaver et l’assainir, le vieil édifice, récemment classé au nombre des monuments historiques, étale à vos pieds sa très curieuse abside, ses murs cicatrisés, les pans informes de ses absidioles et des

bras de son transept. Que de restaurations seraient nécessaires pour lui rendre son intégrité! Mais pourrons-nous jamais lui restituer la légère abside gothique dont le chevet était couronné, et: qui s’élançait si gracieusement dans les airs?

A ses côtés paraissent, à ras de terre, les troncons informes des murs de l’ancien prieuré. Les meurtrières qui y sont percées, la petite tour. carrée qui ressort, indiquent bien manifestement que le monastère fut fortifié et eut à soutenir un siève.

Sur la tour carrée qui clôt la nef septentrionale de l’église, se dresse encore la balise, que nous voudrions transformer en clocher avec lautorisation du génie maritime. Elle n’est pas belle, cette l balise, cette charpente sèche surmontée dun losange renflé; elle rappelle pourtant que l’église fut sauvée de la démolition, parce que sa tour servait autrefois comme aujourd’hui de vigie aux navigateurs. Sous les poutres de la balise on apercoit, avec les trois petites cloches primitives, un magnifique bourdon monté sur un beffroi en fer, qui fut donné en 1890 par une main anonyme, et bénit solennellement par M. le vicaire général Buche (1), En cette année, une horloge de la mai-

(1) La cérémonie eut lieu le 24 août 1890. Le parrain fut M. Tristan du Périer de Larsan; la marraine Mlle Juliette Cayrou.

son Lussault fut posée dans la chambre supérieure de la tour, avec double cadran; comme l’horloge de Lourdes, elle sonne aux quarts les invocations qui terminent l’Znviolala.

Du dehors, la basilique à un aspect sévère. Cet immense portail dénudé, percé de trois fenêtres romanes presque sans ornementation aucune, où court un double bandeau moitié arraché, flanqué d’une tour Carrée massive, à demi enterré dans le sable, encadré de lhémicycle de la dune que couronne une bordure de pins, à je ne sais quoi d'inachevé et presque de funéraire. Et toutefois Fäme-sSer sent attirée vers le mystère de cette vieille église ; elle y pressent le charme de piété qu’on goûte, en se mettant en communionintime avec un grand et noble passé. Elle ne sera pas trompée dans son attente.

Pénétrons dans l’église par le seuil Fdnidoe En entrant nous sommes saisis par l'aspect de la Vierge si belle et si imposante qui domine le orand autel D. C’est Notre-Dame de la Fin des Terres, d’après l’effigie qui dès le principe fut adoptée pour les médailles. Elle a un caractère archaïque très remarquable. Le front orné d’un

(1) Œuvre de l’excellent sculpteur religieux M. Fournier, elle fut bénite solennellement le 9 août 1891 par M. l’abbé Saladin, chanoine honoraire de la primatiale de Bordeaux et aumônier de Pellegrin.

diadème que surmonte une couronne de douze étoiles, elle porte à la main droite un lis et de la gauche elle soutient un navire avec sa voile enflée. L'enfant Jésus est assis sur ses genoux, portant un globe et bénissant. Il n’est pas tenu par sa Mère: attitude qu’on retrouve en plusieurs Madones antiques, notamment en celle de Rocamadour. Le voile de la Vierge placé symétriquement, sa figure grave et douce dans le même plan què celle de son divin Fils, le style sévère des draperies, tout dénote une intelligente repro- .duction des formes antiques.

La Madone est encadrée d’un beau ciborium roman à Six pans qui repose sur quatre colonnettes. À chaque encoignure est adossée une statuette en bois sculpté, représentant un des personnages que les traditions de l'Aquitaine associent à l’histoire du vieux sanctuaire. Vous avez Saint Zachée et sainte Véronique, saint Martial, saint Fort et sainte Bénédicte, les premiers convertis de l’Aquitaine, et enfin saint Léonce, archevêque de Bordeaux, qui consacra, dit-on, la première basilique de Soulac. Tel est Le cortège de l’antique Madone.

Elevée au dessus du maitre-autel qui est magnifique et avec lequel elle s’harmonise on ne peut mieux, Notre-Dame de la Fin des Terres est vraiment la Reine du sanctuaire, le point central où tout converge et duquel tout dépend. Sous ces

murailles vieillies et dénudées, elle apparait comme une vision d’éternelle jeunesse.

La basilique de Soulac, d'ailleurs, il faut le reconnaître, a un grand caractère. Elle est partagée en trois nefs qui se terminent, celle du milieu à une abside surbaissée, celles de côté à un mur droit quiremplace les absidioles malheureusement détruites. Ces trois nefs sont très bien proportionnées comme dimension et comme hauteur; elles sont elles-mêmes partagées en cinq travées déterminées par quatre piliers de chaque côté de la nef principale. La dernière travée forme le sanctuaire : les deux piliers qui la soutiennent ont un prolongement qui sert au chœur dencadrement; celui de gauche est un véritable massif qui contient l'escalier montant aux voûtes (1),

Sur chaque face des piliers sont engagées des colonnes ornées de curieux chapiteaux. Leur style est assez bien celui que Viollet-le-Duc nous donne comme caractéristique du style roman dans le Poitou et dans la Saintonge : figures

(1) Détail remarquable! La partie nord est en disproportion

de hauteur avec la partie sud. De plus, les cintres latéraux subissent tous une dépression de gauche à droite. Tout cela était intentionnel, et se rattachait à des idées hiérarchiques et symboliques, qu'il serait un peu long de développer ici. — Voir M. Mezuret.

bizarres, enchevêtrement de tiges, de feuilles, ornements perlés, etc.

Ces chapiteaux supportent, sur la face antérieure des piliers, les arcsdoubleaux qui consolident le berceau des voûtes; sur la face latérale, les archivoltes en plein-cintre qui mettent en communication les nefs latérales avec la nef principale.

Tout cet ensemble a quelque chose de majestueux et de fort, qui n'exclut pas l'élégance; du moins cette élégance essentielle qui provient de l'harmonie des proportions.

Quand on réfléchit que cette belle église est encore enterrée d'une profondeur de quatre à cinq mètres environ, on est stupéfait de la hardiesse de sa construction, et on se fait une idée de sa beauté primitive.

Aujourd'hui labsideest visiblement trop basse relativement à la nef; autrefois il y avait pleine harmonie entre ces deux parties du vaisseau de la basilique.

Cette abside, comme nous lavons dit, est très curieuse et très intéressante. Elle est terminée en hémicycle. À la naissance des voûtes

règne un bandeau sculpté sous forme d’entrelacs capricieux, dont les parties parfois incohérentes semblent empruntées à un édifice antérieur. Les fenêtres de la partie circulaire sont encadrées de colonnes en marbre, qui paraissent remonter également à une haute antiquité. En tout cas, elles n’ont pas été faites pour porter les chapiteaux qui surmontent deux d’entre elles, et qui leur sont évidemment postérieurs, quoique très anciens eux-mêmes.

Ces chapiteaux, ainsi que les quatre autres qui soutiennentles deux arcs de l’abside, attirent vivement la curiosité du visiteur. Les sujets qu’ils représententontdonnélieu à bien des suppositions.

On s'accorde à y reconnaître des scènes scripturaires : saint Pierre délivré de ses chaînes, le sacrifice d'Abraham (), peut-être Habacucenlevé par l’ange, enfin Daniel dans la fosse aux lions ou un sujet similaire trois

M) Ce sujet se trouve, avec le même modelé, le même caractère, à Saint-Seurin de Bordeaux.

fois répété. Une pensée forte et mystérieuse a guidé la main de l'artiste, en lui inspirant ces compositions d’un parallélisme saisissant. Nous avons parlé, dans le cours de cette étude, du chapiteau représentant le tombeau de sainte Véronique; nous n’y reviendrons pas.

Mieux qu'ailleurs, on voit dans cette abside combien la basilique est encore profondément ensablée. Les arcs circulaires qui mettaient en communication ce vaisseau et les absidioles latérales sont au ras du sol actuel. La même réflexion s'impose à qui considère le grand arceau dessiné dans le mur de la nef méridionale ; il indique la porte primitive même de la basilique, et les piliers qui le soutiennent ne paraissent pas.

Quel dommage, dirons-nous avec tous les visiteurs du vieux sanctuaire, que Ce monument des siècles de foi ne puisse être entièrement dégagé desa gangue sablonneuse: ce qui met en suspens les bonnes volontés, ce n’est pas tant le travail matériel qu’un niveau d’eau que lon rencontre en hiver à un ou deux pieds du sol. actuel. Nous ne renonçons pas à l'espérance de résoudre le problème; mais chacun reconnaîtra avec nous qu'il faut une direction sûre pour conduire à bonne fin les travaux nécessairement très coûteux qu'occasionnerait l’assainissement du sous-sol de la basilique.

OT

Nos desiderata sont grands : en mesurant le chemin parcouru depuis le premier cube de sable enlevé, depuis le premier pan de mur rétabli, nous prenons confiance dans l’avenir.

Ne quittons pas la basilique sans avoir jeté un eoup d'œil sur un très bel autel de saint Joseph, sur les statues de saint Jean et de saint Benoît. Une statue gracieuse de sainte Véronique est adossée à un pilier, du côté où se trouvaient autrefois son autel et sa fontaine. Les fidèles vont s'y agenouiller pour y prier la Sainte, y vénérer ses reliques et y adorer la Sainte Face de Notre- Seigneur. Des restes de sculpture de style Renaissance attestent qu'il y avait un retable fixé à ce pilier.

Nous avons dit, et bien imparfaitement, les curiosités de cette basilique, où tant de trésors pour l’art chrétien sont peut-être encore enfouis ; cette dernière station devant sainte Véronique rappelle notre attention sur ses trésors spirituels, sur le culte séculaire de l’héroïque suivante de Jésus entrelacé avec le culte de la Très Sainte Vierge. Quels souvenirs! Combien ils sont précieux à l’âme chrétienne! Ce sanctuaire s’en va, remontant à travers les âges, nous rattacher à des témoins de la foi qui avaient vu de leurs yeux Jésus et Marie.

La vieille basilique restera toujours le centre vital de Soulac et même de toute la contrée

avoisinante. Voyez cette petite ville naissante, cette gracieuse dispersion de chalets dans la forêt : si l’on fouillait dans les dunes qui supportent ces constructions légères, on retrouverait sans doute les vestiges de la bourgade galloromaine, de la petite cité anglo-française du moyen âge. La basilique seule à reparu de ce passé enseveli; elle est le trait d’union entre le passé et le présent ; elle sera la meilleure garantie de l'avenir.

Il ya une suite et une logique dans les destinées d’une ville ou d’un pays, comme dans toute vie humaine. L'homme, pour remplir la tâche qui lui incombe sous le soleil, doit être constant avec lui-même; un pays qui veut se développer doit être fidèle à ses traditions. Soulac trouvera sa prospérité même matérielle dans le culte des belles traditions religieuses qui ont fait sa ETS dans le passé.

Au moment où nous écrivons, l’avenir de cette petite ville se dessine sous les couleurs les plus favorables. Elle ressemble à ces navires, qui, après avoir franchi péniblement des passes difficiles, entrent enfin, toutes voiles dehors, en. pleine mer. Elle est lancée dans la voie d’un progrès qui s’accentue de jour en jour. Chaque année des routes nouvelles sont tracées dans la belle forêt de pins; et elles se bordent comme par enchantement d’élégantes villas.

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