CHAPITRE XI
Le Monastère des Bénédictins Olivétains.
La plage des Olives., — Les Bénédictins Olivétains à Soulac. — Qu'est-ce que la Congrégation bénédictine olivétaine ? — Le R. P. Dom Léon Maguelonne, curé de Soulac. — Les déblaiements de la basilique. — Le nouveau monastère. — Le crochetage. — Mort du Père Maguelonne. — L'œuvre sauvée.
De temps immémorial, ou tout au moins de mémoire d'homme en notre siècle, la plage de Soulac porte un nom qui à quelque chose de charmant tout ensemble et de mystérieux. Elle s'appelle es Olives. D’où lui vient ce nom, qui est le nom populaire, le nom même administratif, servant à distinguer du nouveau Soulac et du vieux Soulac l'agglomération des chalets récemment construits au bord de l'Océan? Nul n’a jamais su le dire avec assurance et certitude. Est-ce qu'autrefois des oliviers auraient été
cultivés dans ces dunes sablonneuses ? IL est difficile de s’arrêter à cette hypothèse. On croit plutôt qu’un vaisseau chargé d'olives aurait échoué à une époque indéterminée sur le banc qui fait face à Soulac (1. Le banc de sable se serait appelé le banc des Olives et la plage voisine . plage des Olives.
Quoi qu’il en soit de cette explication, la main de Dieu voulut planter à Soulac un mystique rameau d’olivier qui justifie etconsacre l’ancienne appellation. Sans qu’il y eût rien d’intentionnel . en ce rapprochement, le cardinal Donnet, dans son amour pour les ordres religieux, dans son désir de ressusciterles traditions du passé, appela les moines olivétains à s'établir sur la plage des Olives.
Apprenons brièvement à nos lecteurs ce qu'est la Congrégation olivétaine.
Branche de l’ordre de Saint-Benoît, elle prit naissance en Toscane, au pays des oliviers, vers le commencement du xiv° siècle. Elle est la plus jeune des Congrégations bénédictines suscitées au
(1) C'est l'explication du Dr Kérédan, p. 157. — Une personne très digne de foi nous a affirmé qu’elle avait eu en sa possession un tableau ancien, représentant au premier plan sainte Véronique une branche d’olivier à la main, avec un château au second plan. « C'était bien sainte Véronique », nous dit cette personne qui se dessaisit de ce tableau en faveur d’une communauté religieuse.
moyen âge par le souffle du SaintEsprit. Elle conserva, à une époque de trouble et de relâchement, le flambeau sacré de l’observance monastique.
Parmi toutes ces belles familles religieuses qui firent fleurir le culte de la Sainte Vierge, elle se réclame tout spécialement de la maternité de la Reine du ciel; elle est comme le Benjamin de cette Rachel; elle appartient à Marie et par son fondateur, et par ses habits blancs, et par une profession toute particulière de fidélité et d'amour; à tous ces titres, elle pouvait être constituée sardienne du vieux sanctuaire de Notre-Dame de la Fin des Terres et de sainte Véronique.
Son fondateur est un gentilhomme siennois, de illustre famille des Tolomeï. Il était chevalier au collier d’or, eques auratus, du Saint-Empire. Il avait professé la jurisprudence avec éclat. Frappé d’une cécité que la Sainte Vierge guérit miraculeusement, il se voua tout entier à son service, adopta le nom de Bernard pour devenir le chevalier de Marie, et se retira dans un désert affreux en compagnie de deux autres gentilshommes des premières familles de Sienne, Patrice Patrizzi et Ambroise Piccolomini (. Là, trans-
(4) Nous nous permettons iei de recommander à nos lecteurs la Vie du B. Bernard Tolomei, que nous avons écrite sur l'invitation de nos supérieurs et avec les documents qu’ils ont
daigné nous fournir.
formant la solitude, et attirant à lui les âmes ferventes par les enchantements d’une austère pénitence, il fonda un monastère qui ne tarda pas à prendre un grand développement.
Un jour, après une lutte acharnée contre lesprit des ténèbres, il vit une échelle d'argent, en haut de laquelle se tenaient Notre Seigneur et la Sainte Vierge, celle-ci portant sur la poitrine une étoile éblouissante; le long de l’échelle, soutenus par les anges, montaient des hommes revêtus d'habits tout blancs. C'était l'emblème de son : Ordre.
Un peu plus tard, la Sainte Vierge, dans une apparition, indiqua elle-même le blason de là Congrégation naissante; trois petites montagnes blanches accostées l’une à l’autre : sur celle du milieu, une croix rouge; sur celles de côté, un rameau dolivier. Elle voulut expressément que la Congrégation s’appelât Notre-Dame du Mont des Oliviers, ou Notre-Dame du Mont-Olivet. Le monastère central se nomma Mont-Olivet; c’est un des sanctuaires toscans les plus grandioses, et les plus riches en souvenirs (f.
Le bienheureux Bernard Tolomei, après une
(1) Naguère, M. Paul Bourget, dans un livre intitulé Sensations ‘d'Italie, consacrait un chapitre entier, plein d'émotion, à l’abbaye de Mont-Olivet dont il fut l'hôte pendant quelques jours.
vie sainte, mourut d’une mort plus sainte encore, durant la grande peste de 1348, victime, avec plus de quatre-vingts moines ses enfants, de son dévouement aux pestiférés,
Après sa mort, son Ordre se développa merveilleusement, et compta plus de quatre-vingts monastères en Italie. Il fut florissant jusqu’à la Révolution, qui le dispersa; toutefois, ce n’était pas la mort. La Congrégation olivétaine, après avoir traversé des jours sombres et douloureux, sortit de ses ruines, grâce à la puissante initiative du cardinal Schiaffino qui en était abbé général, et du Re Père Dom Camille Seriolo, qui fut son coadjuteur et qui est son successeur.
C’est le cardinal qui, dans son amour si vif et si profond pour notre pays dont il admirait l'esprit de prosélytisme, voulut doter la France de la première fondation olivétaine. Elle éut lieu à Notre-Dame de Parménie, dans le massif des montagnes de l'Isère, prolongement des Alpes. La seconde se transporta au seuil des Pyrénées, à Saint-Bertrand de Comminges. La troisième, aujourd'hui éteinte, se fit à Auch. La quatrième vint s'établir à Notre-Dame de la Fin des Terres de Soulac, au bord de l'Océan.
Cette dernière colonie se composait de deux religieux, les RR. PP. Dom Bernard de Bainville et Dom Léon Maguelonne. Le 4 février, jour où l’on célébrait la fête de sainte Véronique, en
l'an 1869, Dom Bernard, comte de Baïinville, fut installé solennellement comme curé de Soulac par M. l’abbé Fonteneau, vicaire général de S. Em. le cardinal Donnet, aujourd’hui archevêque d'Albi, en présence de M. l’archiprèêtre de Lesparre, de M. le sous-préfet de l’arrondissement, de plusieurs ecclésiastiques des environs et. personnages distingués du Médoc, et d’un grand nombre de fidèles.
Quelques mois s'étaient à peine écoulés, quand
le Père de Bainville dut se retirer pour raison de santé : et le Père Maguelonne, assisté du Père Saint-Martin, supporta le poids de la cure de Soulac dont il fut nommé titulaire le 1% juillet 1873.
C'était un poids, en effet, bien plus qu'ün honneur. Le Père Dom Maguelonne, jeune encore, ardent, plein de foi et de zèle, n’était pas homme à se dérober à la tâche qui s’offrait à lui. Arrêtons- nous un instant à cette physionomie de prètre et de moine qui s’est comme identifiée avec Soulac. C’est le Père Maguelonne qui «a fait Soulac, dit-on parmi le peuple. Il y a beaucoup de vrai dans cette affirmation populaire.
Le R. P. Dom Léon Maguelonne naquit en l'an 1830, à Ligardes, dans le Gers, d’une famille honorable et chrétienne. Ordonné prêtre, il exerca le saint ministère dans le diocèse d’Auch avec une grande édification. Il était déjà d’un certain âge, quand il entra dans la Congrégation olivétaine,
Où il fit profession au monastère d’Auch, le 22 septembre 1868, par devant l'archevêque de ce siège, Me Delamarre, Son Altesse le prince Charles de Bourbon, autrefois duc de Parme, le R. P. Dom Bernard de Bainville, prieur du monastère et délégué pour recevoir les vœux du nouveau profès. Moins de six mois après, celui-ci partait pour Soulac.
Le P. Maguelonne avait l’âme d’un apôtre. Soit avantsa profession, soit après, soit même pendant qu'il était curé de Soulac, il fit des missions et il obtint les résultats les plus consolants. Tandis qu'il était sur son litde mort, nous eûmes occasion de voir plusieurs excellents chrétiens d’une paroisse populeuse du Gers qu'il avait évangélisée; ils nous dirent avec émotion le souvenir qu’ils avaient gardé, à vingt années de distance, de ce prédicateur, vrai chevalier de la parole sainte. Chaque année, depuis sa mort, l’importante paroisse de Margaux, dans le pèlerinage annuel qu’elle fait à Soulac, s’en va prier sur sa tombe, en mémoire d’une mission qu'il lui donna en 1875 (1).
Ayant le don d’une parole vraiment apostolique, le P. Maguelonne exerçait de plus la séduction de la bonté et dela charité. De nombreux témoigna-
(1) Qu'il nous soit permis ici de rendre hommage au zèle si dévoué de M. l'abbé Angelvy, curé de Margaux, et de l'honorable famille Rafaillac.
ges nous en ont assuré : nul ne savait soutenir, consoler, encourager une âme, mieux que ce religieux qui avait l’aspect si austère, et la parole parfois si incisive, si impitoyable. |
À son arrivée à Soulac, il mena la vie la plus pauvre et la plus dure. Privé de ressources suffisantes, il allait prècher pour se procurer des moyens d'existence.
Il se dévoua à l’œuvre de la basilique. Les actes du Conseil de fabrique attestent son dénüment ; la toiture laissait à désirer, l'humidité l’envahissait. Le P. Maguelonne s’occupa de pousser activement les travaux de déblaiement extérieur, en organisant un petit chemin de fer qui faisait le transport des sables. De janvier 1873 en mars 1874, 22,564 mètres cubes de sable furent portés à l'Océan. En 1875, une partie du plancher fut refaite. En 1876, un magnifique autel, provenant d’une ancienne abbaye, fut amené à Soulae des rives de la Saintonge, et installé moyennant 2,000 francs de réparation. En 1877, 4,000 francs furent consacrés au désensablement. Un tapis splendide fut ouvré et donné à la basilique par des dames, imitatrices de sainte Véronique. Peu à peu, le mobilier se compléta et s'enrichit W.
En même temps qu'il poursuivait lœuvre
(1) Ces détails sont pris des notes manuscrites du P. Maguelonne.
matérielle, le P. Maguelonne donnait une puissante impulsion aux pèlerinages qui commençaient à se diriger vers Notre-Dame de la Fin des Terres. Les ex-voto, plaqués aux murs de la basilique, indiquent lesnombreuses grâcesrecues. Il en est une que nous ne pouvons passer sous silence : c’est la guérison attestée par les médecins de M'e Caroline Garrelon. Depuis longtemps atteinte d’une grave maladie, elle avait promis à Notre-Dame de la Fin des Terres, si elle obtenait sa guérison, d'aller à pied d'Agen à Soulac. Elle fut exaucée à l'instant, et elle accomplit son vœu. C'était en 1870, l’année qui suivit l'installation des Olivétains à Soulac 0).
Cependant, une grande sollicitude avait envahi Jâme du P. Maguelonne. A des moines il fallait un monastère : le 25 avril 1874, Son Em. le cardinal Donnet, par la plume de M. labbé Fonteneau, autorisa de grand cœur le R. Père à recevoir les offrandes qui lui seraient confiées pour la construction d’une maison monastique. « La piété de ce religieux, dit le cardinal, le zèle dont il n’a cessé de donner des preuves depuis le
(1) Nous avons vu récemment à Soulac une personne honorable, qui avait connu Mile Caroline Garrelon, et qui nous attesta le prodige opéré par la Sainte Vierge en sa faveur. — Nous le donnons sous les réserves commandées par le décret d’Urbain VIII.
jour où nous l’avons établi gardien du sanctuaire
de Notre-Dame de la Fin des Terres... nous font attacher un haut prix au succès de sa collecte. »
En tête de la souscription figurent le cardinal Donnet et son coadjuteur MS de la Bouillerie; puis viennent les familles de Longuerue, Sèze,
de Beaufremont, Manuguey, Longe, Peybernat, Escarraguel, Paremnie, Dulin, Comminges, de.
Beaufort. À ces noms, qui sont la liste officielle des premiers souscripteurs, nous pourrions en ajouter d’autres.Mais nous craignons de faire une énumération par trop incomplète. Nos bienfaiteurs sont connus de Dieu qui saura bien les récompenser. | L’honorable famille Lahens, propriétaire de la forêt de Soulac, qui aida généreusement à plusieurs reprises tant M. l’abbé Mezuret que le
R. P. Dom Maguelonne, donna une partie des à
terrains requis pour la construction du nouveau monastère. Il s’éleva, non pas sur l'emplacement de l’ancien encore envahi par les sables, mais sur la dune voisine, dans une situation magnifique
en vue de l'Océan. Un architecte de Bordeaux,’ dont le noble désintéressement égale admirable «
talent, M. Alphonse Blaquière, traça le plan et dirigea les travaux de ce gracieux édifice roman que chacun admire à Soulac et voudrait voir terminer dans son développement grandiose.
L’aile latérale, située à l’est, était seule achevée ;
n 4 FT, PE OP TT 99 TR
une petite famille de cinq ou six religieux y vivait sous la direction du P. Maguelonne, nommé prieur; elle avait été visitée, et était encouragée par l’éminent religieux qui fut depuis le cardinal Schiaffino, quand survint la triste date des expulsions. Le 5 novembre 1880, vers le milieu du jour, une escouade d’exécuteurs des fameux décrets, composée d’une quinzaine d'hommes bien armés, se présenta à la porte du monastère. Après les sommations d'usage et la protestation de Dom Maguelonne, les portes furent crochetées, la maison envahie, les cellules enfoncées, les moines jetés dehors, au milieu d’une foule justement émue et indignée. Ces quelques moines constituaient évidemment un grand danger pour la société ; ils priaient, vivaient pauvrement, cherchaient à édifier leurs semblables et à leur faire aimer Dieu.
Alan suite. de cette triste journée, le Père Maguelonne demeura seul dans le monastère, avec un religieux comme aide pour le service paroissial. Depuis lors on le vit peu à peu décliner: il était comme blessé au cœur; on ne retrouvait plus en lui que les restes de sa magnifique énergie d'autrefois.
Après une maladie dont rien ne put conjurer les progrès, ni les soins affectueux de ses amis, ni les prières de tant d’âmes qui lui étaient redevables, il succomba le 14 novembre 1888. On se
rappellera longtemps la cérémonie de ses obsè-. ques. On se serait cru aux jours de grande affluence de la saison des bains. La basilique n’était pas assez grande pour contenir les fidèles qui étaient accourus de Bordeaux et de divers points du Médoc, pour partager le deuil de la. population tout entière groupée autour de son « pasteur défunt. À l’église, M. l'abbé Aubineau, doyen de Saint-Vivien, parla avec émotion et délicatesse du prêtre et du religieux qui avait été si prématurément enlevé à son œuvre inachevée. Au cimetière, M. du Périer de Larsan, maire de Soulac, adressa un suprême adieu au pasteur dontle désintéressement et labnégationrendaient la mémoire inoubliable. Par décision du Conseil municipal, un caveau fut aménagé sous la grande croix du cimetière pour recevoir les restes du P. Dom Maguelonne. | Catte mort faillit avoir les plus tristes conséquences. Par suite d'événements qu'il est inutile de rappeler ici, l’œuvre du vaillant religieux parut devoir sombrer avec lui. Nous n’oublierons jamais les sympathies qui nous entourèrent et nous soutinrent en ces pénibles circonstances: La municipalité de Soulac fut pour nous pleine d’égards et d’unecourtoisie exquise ; ME Guilbert, archevêque de Bordeaux, depuis cardinal, daigna nous assurer de sa haute bienveillance. Enfin la Providence suscita une personne généreuse, dont
+ le grand cœur était servi par une grande fortune; orâce à son intervention, l'édifice chancelant fut replacé sur ses bases, et les moines Olivétains purent envisager l’avenir d’un œil calme et reprendre avec confiance leur œuvre d’apostolat et de prière.
Ferons-nous violence à la modestie de notre
* insigne bienfaitrice en la nommant dans ces pages ? Il nous semble que, si nous gardions le silence, les pierres de la basilique et du monastère parleraïient d’elles-mêmes. Non, les échos de Soulac ne peuvent taire le nom de Mme Armand Heine, que d’autres voix reconnaissantes redisent à Paris, à Rome, et jusque sur les plages lointaines où nos missionnaires sont puissamment aidés par ses pieuses largesses. La délicatesse de Sa charité nous force à nous contenter d'inscrire simplement ici son nom : nous ne pouvons moins faire; les paroïissiens et les amis de Soulac ne nous pardonneraient pas un silence qui ressemblerait trop à une ingratitude:
D reg A2 ( An CO RE à = di (Y° Rjars" i
EU