LIVRE SIXIEME
L'enfant Lasbareilles ; — Denys Bouchet, e'c. — Les explications médicales. — Analyse Latour de Trie. — Caiherine Latapie-Chonat. — Marianne-Garrot. — Marie Lanoue- Dcmengé. — Foi persévérante et tranquillité des multitudes. — Première communion de Bernadette. — Arrêté du 8 juin : interdiction de l.'oire à la Source et d'aller à la Grotte.
Les ennemis de la Superstition avaient perdu un terrain considérable dans leur lutte désespérée contre les événements qui, depuis dix ou douze semaines, scandalisaient leur philosophie aux abois. De même qu'il était devenue impossible de nier la Source, dont les limpides flots s'écoulaient magnifiques aux yeux des populations émerveillées, de même il devenait impossible de nier plus longtemps les guérisons qui s'effectuaient, à toute heure et partout, par l'usage de cette eau mystérieuse.
Ils devenaient si nombreux, si éclatants, qu'il fallait, à tout prix, ou se soumettre au Miracle, ou trouver une explication naturelle de ces phénomènes extraordinaires.
La Librc-Pensde comprit alors (lu'à moins de rendre les armes ou de nier la pleine dvidence, il devenait urgent de proc(ider à une (évolution rapide, et d'imaginer une autre tactique.
La plupart des gu6risons, opérdes par l'eau de Massabielle, avaient un caractère de rapidité, voire même de soudaineté, qui marquait manifestement Faction immédiate d'une puissance souveraine. Toutefois, il s'en produisit (piclciues-uns ({ui ne pr<^sentèrent en rien ce caractère typique et très-visiblement surnaturel. Elles s'effectuèrent à la suite de lotions ou de boissons plus ou moins rép(3tdes, d'une façon lente et progressive, côtoyant en quelque sorte, — toutes miraculeuses qu'elles pussent être dans leur principe, — la marche ordinaire des cures naturelles.
Dans un village des environs de Lourdes, à Gez, un petit enfant, âgé de sept ans, avait été notamment l'objet d'une de ces guérisons à caractère mixte que, suivant la pente de l'esprit, on pouvait attribuer à une grâce spéciale de Dieu ou aux seules forces de la Nature. Cet enfant, nommé Lasbareilles, était né entièrement difforme, avec une double déviation de la charpente osseuse, au dos et à la poitrine. Ses jambes toutes grêles et presque desséchées étaient paralysées par leur extrême faiblesse. Ce malheureux petit être n'avait jamais pu marcher. Il était constamment couché ou assis. Quand il fallait le changer de place, sa mère le portait dans ses bras. Parfois cependant, l'enfant, appuyé sur le bord de la table ou soutenu par la main maternelle, parvenait à se tenir debout et à faire quelques pas au prix de violents efforts et d'une immense fatigue. Le médecin du lieu s'était déclaré impuissant à le guérir ; et, en présence de ce rachitisme essentiellement organique, on n'avait jamais eu recours à aucun remède.
Les parents de cet infortuné, entendant parler des miracles de Lourdes, s'étaient procuré de l'eau de la Grotte ; et, dans l'espace de quinze jours, ils avaient fait, à trois reprises diiférentes, des lotions sur le corps de l'enfant, sans obtenir aucun résultat. Leur foi ne s'était point découragée pour cela : si l'espérance était bannie du monde, on la retrouverait en effet dans le cœur des mères. La quatrième lotion avait eu lieu le Jeudi- Saint, c'est-à-dire le 1er avril 1858. Ce jour-là, l'enfant avait fait tout seul quelques pas.
Ces lotions étaient devenues de plus en plus efficaces, et l'état de l'enfant s'était amélioré progressivement. Il en était ainsi venu, au bout de trois ou quatre semaines, à marcher à peu près comme tout le monde. Nous disons " à peu près," car il conservait dans les mouvements une gaucherie d'allure qui semblait comme une réminiscence de son infirmité originelle. La maigreur des jambes avait peu à peu disparu en même temps que la faiblesse, et le buste s'était presque entièrement redresse. Toute la population du village de Gez, qui connaissait l'état antérieur de cet enfant, criait au miracle. Avait-elle tort, avait-elle raison ? Quelle que soit là-
dessus notre pensée, il est eertain qu'on pouvait de part et d'autre discuter ce f)oint.
Un autre enfant, Denys Boucliet, du bourg de Lamarquc, dans le canton d'Ossun, avait été guéri également d'une paralysie générale dans des con. ditions à peu prés semblables. Un gar(;on de vingt-sept ans, Jean-Louis Amaré, épilepticpie, avait vu sa terrible maladie céder complètement, mais céder seulement peu à peu à l'usage de l'eau de Massabielle. Quelques autres cas analogues s'étaient présentés. Les représentants de la JMiilosophie et de la Science s'empressèrent de trouver dans ces diverses cures d'une pliysionomie incertaine et douteuse, dans ces cures parfaitement constatées d'ailleurs quant à leur réalité et à leur caractère progressif, une admirable occasion et un heureux pré texte pour opérer un changement de tactique et procéder à une évolution. Renonçant à invoquer devant ces guérisons, le thème banal de l'imagination, ils les attribuèrent hautement aux vertus naturelles que possédait indubitablement cette eau singulière, nouvellement jaillie par le plus grand des hasards.
— Hé bien, oui I disaient-ils en affectant un ton de bonhomie et des allures de bonne foi, hé bien, oui ! nous convenons que l'eau de la Grotte guérit certaines maladies. Quoi de plus simple ? En quoi est-il besoin de Miracle, de grâces surnaturelles, d'intervention divine, pour expliquer une action analogue, sinon identique, à celle des mille sources qui depuis Vichy ou Bade jusqu'à Luchon, agissent avec tant d'efficacité sur l'organisme humain ? L'eau de Massabielle possède purement et simplement des qualités minérales très-puissantes, comme en ont également, à quelques lieues plus haut dans la montagne, les thermes de Barèges ou de Cauterets. La Grotte de Lourdes n'appartient pas à la Religion, elle appartient à la Médecine. " Si ces eaux sont minérales, commençaient-ils à dire, elles relèvent de l'Etat ou de la municipalité . on ne doit y aller qu'avec une ordonnance de la Faculté , et ce qu'il faut y construire, c'est "un établissemeut de bains et non une chapelle."
Il se trouvait parmi les croyants quelques esprits mal faits et taquins qui troublaient par des réflexions importunes les graves explications de la savante coterie :
— '' Comment se fait-il, venaient-ils objecter, que cette source minérale, si exceptionnellement puissante qu'elle opère des guérisons soudaines, ait été précisément découverte par Bernadette en état d'extase, à la suite de prétendues Visions célestes, et comme preuve de ces Apparitions surnaturelles ? Comment se" fait-il d'abord que cette Source ait jaiU juste au moment où Bernadette croyait entendre la Voix divine lui dire d'aller boire et se laver ? Commet se fait-il ensuite que cette Source, surgie soudainement, au vu et su de toute la population, dans des conditions si prodigieusement étonnantes, donne, non pas de l'eau ordinaire, mais une eau
qui, (le votre propre aveu, a <^\\6ï'\ dejîl tant de malades dd3esp(3res, les- (juels y ont eu recours sans aucune direction m^idicale, et par simple esprit de foi religieuse ?"
*' — Que voulez-vous ? disaient les Libres Penseurs,une chèvre a découvert par hasard le caf(3. Un pâtre a j)ar hasard, trouva les eaux de Ludion. Toujours par hasard, un paysan qui piochait a mis à jour les ruines de Pomp()ï Qu'y a-t-il d'étonnant à ce que cette petite fille, s'amu. saut à creuser la terre durant son hallucination, ait fait jaillir une source? et que cette source soit minérale et alcaline ? Qu'en ce moment, elle ait cru précisément voir la saint Vierge et ouïr une voix lui indiquer la source, c'est une simple coïndence, toute fortuite, dont la Superstition voudrait faire Miracle. Ce jour-là, comme toujours, le hasard a tout fait et a été le seul révélateur."
Les croyants ne se laissaient pourtant pas ébranler par une telle logique. Ils avaient le mauvais goût de trouver qu'expliquer toutes ces choses par de simples coïncidences de hasard, c'était violenter par trop la raison sous prétexte de la défendre.
A toutes ces thèses de la secte médicale aux abois, il manquait un point d'appui certain et officiel. M. Massy avait déjà songé à demander ce point d'appui à l'une des sciences les plus admirables et les plus incontestées de notre temps : la Chimie. Dans ce but il s'était adressé par l'intermidiaire du maire de Lourdes, à un chimiste assez renommé dans le département, M. Latour de Trie.
Le chimiste de la Préfecture se mit donc à l'œuvre pour faire cette précieuse étude de l'eau jaillie à Massabielle, et avec une conscience entière, si non avec une science complète, il trouva au fond de ses cornues une solution absolument conforme aux explications des médecins, aux thèses des philosophes et aux désirs de M. le Préfet. La vérité était-elle aussi satisfaite de cette analyse que le pouvaient être la Préfecture, la Philosophie et la Faculté ? C'est une questien que l'on ne songea peut-être pas tout d'abord à se poser, mais que l'avenir devait se charger de résoudre.
Quoi qu'il en soit, voici l'analyse sommaire que M. Latour de Trie, chimiste de l'Administration, adressa officiellement, à la date du 6 mai, à M. le maire de Lourdes, et que ce dernier transmit aussitôt au baron Massy.
Examen chimique .
'' L'eau de la Grotte de Lourdes est très-limpide, inodore et sans " saveur tranchée. Sa pesanteur spécifique est très-voisine de celle de
' l'eau distillée
" Nous ne croyons pas trop préjuger en disant^ vu V ensemble et la qua-
'^ litê des substances qui la constituent^ que la science médicale ne tardera " peut-être pas à lui reconnaître des vertus curatives spéciales qui pour- " ront la faire classer au nombre des eaux qui forment la richesse 7niné- " raie de notre département. " A. Latour de Trie.'''
" Daignez agréer, etc.
L'ordre civil e^t moins bien tlisciplin(j que rordre militaire, et il sV fait faute d'entente, de fausses manœuvres. Le préfet au milieu do ses préoccupations avait n(^;^li;:;{} de donner ses ordres à la rédaction de la feuille pr(^rectorale du département, VUre. Iniprrlah'^ de sorte que, tandis que le chimiste de la Pr^^fecture disait blanc, le journaliste de la Préfecture disait nair. Tandis (pie le premier saluait dans la Source de Lourdes une des futures richesses thérapeuti(iues et minérales des Pyrénées, le second la qualifiait à.' eau malpropre et se raillait agréablement des guérisons obtenues.
Muni de cette dernière et importante pièce, M. Massy attendait les événements.
Qu'allait-il se passer à Lourdes? Que ferait Bernadette dont les moindres pas étaient épiés par les yeux d'argus de Jacomet et de ses agents ? Avec les chaleurs qui commençaient à arriver, l'eau de la Grotte, comme plusieurs le disaient, ne viendrait-elle pas à tarir, ce qui couperait court à toutes choses ? Quelle attitude allaient avoir les populations ? Telles étaient les préoccupations, les espérances et les inquiétudes de M. le baron Massy, préfet de l'Empire.
A la Grotte, la Fontaine miraculeuse coulait toujours, abondante et limpide, avec ce caractère de pérennité tranquille que l'on remarque dans les belles sources qui jaillissent des rochers.
L'Apparition surnaturelle ne cessait de s'affirmer et de se prouver par des bienfaits.
Tantôt rapide comme l'éclair qui fend la nue, tantôt lente comme la lumière de l'aurore qui se lève et grandit rayon par rayon, la grâce de Dieu continuait de descendre visiblement et invisiblement sur les multitudes.
Nous ne pouvons parler que des grâces visibles.
A deux lieues environ de Lourdes, à Loubajac, vivait une brave femme, une paysanne, jadis rude au travail, qu'un accident avait condamnée depuis dix -huit mois à la plus pénible inaction. Elle se nomma.' t Catherine Latapie-Chouat. En octobre 1856, étant montée sur un chêne pour abattre des glands, elle avait perdu l'équilibre et fait une chute violente qui avait causé une forte luxation au bras droit et surtout à la main. La réduction, opérée immédiatement et avec succès par un habile médecin, avait à peu près rétabli le bras dans l'état normal sans pouvoir cependant le guérir d'une extrême faiblesse. Mais les soins les plus intelligents et les plus suivis échouèrent contre la rigidité des trois doigts les plus importants de la -main. Le pouce, l'index et le médius demeurèrent absolument recourbés et paralysés, sans qu'il fût possible, ni de les redresser, nj de leur faire faire un seul mouvement. La malheureuse paysanne — encore jeune, car elle avait à peine trente-huit ans — ne pouvait ni coudre, ni filer, ni tricoter, ni vaquer aux soins du ménage.
Après lavoir inutilement traitée pendant très-longtemps, le docteur lui avait dit qu'elle dtait incurable et qu'elle devait se r(isigner à ne plus se servir de sa main» Un tel arrôt, d'une bouche si comp^^tente, était pour cette infortunée l'annonce d'un irréparable malheur. Les pauvres n'ont d'autres ressources que le travail : pour eux l'inaction forcée, c'est la misère inévitable.
Catherine était devenue enceinte neuf ou dix mois après sa chute et elle approchait de son terme au moment où étaient survenus les divins événements de la Grotte de Massabicllc. Une nuit, elle se sent éveillée tout à coup comme par un Esprit intérieur, " Va à la Grotte ! va à laGrottte, tu seras guérie !" Quel était cet être mystérieux qui parlait de la sorte, et que cette paysanne ignorante, — ignorante du moins de tout savoir humain — appelait " un Esprit." L'Ange Gardien sait sans doute ce secret.
Il était trois heures du matin. Catherine appelle ses deux enfants déjà assez grands pour l'accompagner.
— Reste au travail, dit-elle à son mari ; je vais à la Grotte. — Dans ta position, c'est impossible, reprend le mari; aller à Lourdes et revenir, c'est une course de trois fortes lieues. — Tout est possible. Je vais guérir.
Nulle objection ne la put retenir. Elle partit avec ses deux enfants. Il faisait un beau clair de lune. Le silence redoutable de la nuit, troublé de moment en moment par des bruits inconnus, la solitude profonde de ces campagnes, vaguement éclairées et peuplées de formes indécises, effrayaient les enfants. Ils tremblaient et s'arrêtaient à chaque pas, mais Catherine les rassurait. Elle n'avait nulle peur^et sentait qu'elle marchait vers la Vie. Elle arriva à Lourdes à la naissance du jour. Elle rencontra Bernadette Quelqu'un lui dit que c'était la Voyante. Catherine ne répondit point, mais, s'avançant vers l'enfant bénie du Seigneur et aimée de Marie, elle lui toucha humblement la robe. Puis, elle continua son chemin vers les Roches de Massabielle, où, malgré l'heure matinale, une multitude de pèlerins se trouvaient déjà réunis et agenouillés.
Catherine et ses enfants s'agenouillent aussi et prient. Et, après avoir prié, Catherine se lève et va baigner paisiblement sa main dans l'eau merveilleuse.
Et aussitôt ses doigts se redressent. Et aussitôt ses doigts s'assouplissent et revivent. La Sainte Vierge venait de guérir l'incurable.
Que fait Catherine? Catherine n'est point surprise. Catherine ne pousse pas un cri, mais elle retombe à genoux et rend grâces à Marie et à Dieu. Pour la première fois depuis dix-huit mois, elle prie à mains jointes, et croise avec ses autres doigts ses doigts ressuscites.
Elle resta ainsi longtemps, absorbée dans un acte de reconnaissance.
De violentes souffrances rappelèrent brusquement à Catherine qu'elle
^tait encore sur la terre. Comme cette pauvre femme était encore à
genoux, elle se sentit prise tout i\ coup par les premières douleurs de la délivrance.
Soudain Catlierine se retourna vers la Sainte vierge. " - -l>onne mère, lui dit-elle avec simplicité, Vous (jui venez de m'ohtenir une si grande grâce, faites au moins (pie je puisse rentrer chez mo avant de mettre au monde Tentant «pie je porte."
Et aussitôt toutes les douleurs s'apaisèrent et l'esprit, cet Esprit intérieur que nous croyons être l'Ange Gardien, lui dit :
— Sois trantpiille. Pars avec confiance, tu arriveras sans accident. — Levons-nous maintenant et partons, dit Catherine à ses deux enfants. Et voilà qu'elle reprend, en les tenant par la main, le chemin de Loubajac, sans laisser soup(;onner à personne la crise imminente et sans manifester aucune inquiétude, non-seulement aux assistants, mais même à la sage-femme de son village qui par hasard se trouvait là, et qu'elle aperçut au milieu des pèlerins. Heureuse, plus que nous saurions le dire elle parcourut paisiblement et sans se hâter la longue route et les mauvais chemins qui la séparaient de sa maison. Les deux enfants n'avaient plus peur comme durant la nuit: le soleil s'était levé et leur mère était ^'•uérie.
Arrivée chez elle, Catherine voulut prier encore ; mais aussitôt les douleurs la reprirent. Un quart d'heure après, sa délivrance fut accomplie Un troisième fils lui était né.
A la même époque, une femme de Lamarque, Marianne Garrot, avait vu disparaître en moins de dix jours, par de simples lotions d'eau de la Grotte, une dartre laiteuse qui lui couvrait entièrement le visage et qui, depuis deux années, résistait à tous les traitements. Le docteur Amadou de Pontacq, son médecin, avait constaté le fait et en fut plus tard l'irrécusable témoin devant la Commission épiscopale.
A Bordères, près de Nay, la veuve Marie Lanou-Domengé, â^^-ée de quatre-vingts ans, était depuis trois ans atteinte dans tout le coté irauche d'une paralysie incomplète. Elle ne pouvait faire un pas sans un secours étranger, et elle était, par suite de son infirmité, incapable de tout travail. M. le docteur Poueymiroo, de Mirepoix, après avoir inutilement employé quelques remèdes pour ramener la vie dans les membres atrophiés avait cessé de la soigner, tout en continuant à la voir.
L'espérance s'en va pourtant difficilement de l'esprit des malades. — Quand donc guérirai-je ? disait la bonne femme à M. Poueymiroo, toutes les fois qu'elle le rencontrait.
— Vous guérirez quand le bon Dieu voudra, répondait invariablement le docteur, qui était loin de se douter, en s'exprimant ainsi, qu'il prononçait un mot prophétique.
" Pourquoi ne croirais-je pas cette parole et ne m'adresserais-je pas directement à la bonté divine," se dit un jour la vieille paysanne, en entendant parler de la Source de Massabielle.
Elle envoya quol(iu'un à Loimlcs chercher ;\ la Source inCMiie un peu de cette eau qui f];u(^'nssait.
Lorsqu'un la lui a])porta, elle fat prise d'une «grande (émotion.
— Sortez-moi de mon lit, dit-elle, et tenez-moi debout.
On la leva, on l'habilla en toute hâte, presque fiévreusement. Les spectateurs et les acteurs de cette scène (étaient troublés.
Deux personnes la soulevèrent et la tinrent debout en la soutenant sous
les épaules.
On lui présenta un verre d'eau de la Grotte.
INLiric étendit sa main tremblante vers l'eau libératrice, et y plongea ses doigts. Puis elle fit sur elle-même un grand signe de Croix, après lequel elle porta le verre à ses lèvres et en but lentement le contenu, absorbée sans doute en quelque fervente prière qu elle faisait tout bas.
Elle était pâle, si pâle qu'on crut un instant qu'elle allait s'évanouir. Mais, tandis qu'on fixisait effort pour prévenir une chute, elle se redressa, tressaillit et regarda autour d'elle. Puis elle poussa comme un cri de joie triomphale :
— Lâchez moi î lâchez-moi vite. Je suis guérie.
Ceux qui la soutenaient retirèrent leur bras à moitié et en hésitant. Marie s'élança aussitôt et se mit à marcher avec assurance, comme si elle n'eût jamais été malade.
Quelqu'un qui conservait, malgré tout, quelque crainte, lui présenta un bâton pour s'appuyer.
Marie regarda le bâton en souriant. Puis elle le prit, et, d'un geste dédaigneux, elle le jeta au loin, comme un objet désormais inutile- A partir de ce jour, elle retourna aux rudes travaux des champs. Quelques visiteurs, étant venus la voir pour vérifier le fait, lui demandèrent si elle pourrait marcher en leur présence.
■ — Marcher ? messieurs, s'écria t-elle ; mais je vais courir ! Et, disant ces mots, elle prit la course devant eux. Ceci se passait au mois de Mai. 'Au mois de Juillet suivant, on se montrait, de l'un à l'autre, comme un phénomène, Marie, la vigoureuse octogénaire, qui fauchait vaillamment les blés et qui était loin d'être la dernière dans la fatigante besogne des moissonneurs.
Son médecin, l'honorable docteur Poueymiroo, louait Dieu de ce miracle évident, et plus tard, il signait, avec la Commission d'examen, le procès verbal des faits extraordinaires que nous venons de raconter, et devant lesquels il n'hésitait pas à reconnaître " l'action directe et évidente de la puissance divine."
La presse de Paris et de la province commençait à s'occuper des événements de Lourdes ; et bien au-delà des contrées pyrénéennes, l'attention pubhque se tournait peu à peu vers la Grotte de Massabielle.
Les guérison3 innombrables qui s'accomplissaient soit à la Grotte, soit
TOcmo au loin, attiraient îi Lourdes une foule imn:\cn<?e do malados et dvi pèlerins. L'analyse Latour do Trie, et les prétendues propriétés minérales reconnues à la Source nouvelle par la m(jdecinc ofRcicllc ajoutaient encore au crédit de la Grotte, et tendaient i\ y faire afiiuur ceux-li\ meuios qui, pour guérir, ne comptaient (pie sur les seules forces de la nature. D'un autre coté, la polémicpie, en passionnant les esprits, ajoutait à la multitude des croyants la mulitude des curieux. Tous les moyens pris par rincrédulité tournaient directement contre le but qu'elle s'était proposé.
Le mois de Mai était revenu. Et les beaux jours de la saison priutanière semblaient inviter les pèlerins à se rendre à la Grotte.
Impuissant et dépite, le Préfet voyait grandir et se généraliser ce soulèvement paci{i(pie et prodigieux qui portait des multitudes chrétiennes, sans cesse renaissantes, à venir s'agenouiller et boire au pied d'une roche déserte.
Les mesures déjà prises avaient, il est vrai, empêché de donner à la Grotte l'aspect d'un oratoire, mais le fond des choses n'en était pas atteint. De toutes parts on accourait au lieu du Miracle.
Contrairement à l'espérance des Libres-Penseurs, à la crainte des Fidèles, à l'attente de tous, aucun désordre, absolument aucun, ne se produisait dans ce mouvement inouï d'hommes, de femmes, d'enfants, de vieillards, dd croyants, d'incrédules, d'indifférents, de curieux. Une main invisible semblait protéger ces foules contre elles-mêmes, alors que, sans chef et sans guide, elles se précipitaient chaque jour au nombre de plusieurs miniers de pèlerins vers la Source miraculeuse.
La ^lagistrature représentée par M. Dutour, et la Police personnifiée dans M. Jacomet considéraient avec stupeur cet étrange spectacle.
M. le baron Massy avait bien pu ordonner l'enlèvement de tout objet déposé à la Grotte. Mais nulle loi ne voyait un délit dans un pareil dénut, et il était impossible d'interdire et de punir de telles offrandes. De sorte que, malgré les injonctions spohatrices de M. le Préfet, la Grotte était souvent remplie de cierges allumés, de fleurs, d'ex-voto, et même de pièces d'argent ou d'or, pour l'érection du monument demandé par la Vierge. De pieux fidèles voulaient en cela marquer à la Reine des Cieux leur bonne volonté, même inutile, leur zèle et leur amour. " Qu'importe que l'on prenne l'argent ? Il aura été offert. Le cierge aura brillé d'une lueur fugitive en l'honneur de notre Mère, et le bouquet aura parfumé un instant la roche "bénie, où elle posa ses pieds.'' Telles étaient les pensées de ces âmes chrétiennes.
Jacomet et ses agents venaient alors tout enlever. Parfois aussi, il se voyait contraint de conserver, malgré lui, leur air de fête à ces lieux bénis. C'était lorsque, l'ingénieuse piété des croyants ayant effeuillé des roses innombrables autour delà Grotte, il lui était impossible de ramasser les mille débris de fleurs sans nombre de ce tapis éclatant et parfumé.
Les foules agenouillées coiitiiiHiiicnt cejieiidant de jirier, sans rien r(îj)uiulre aux allures de provocation, et elles laissaient tout faire avec une de ces patiences extraordinaires connue Dieu seul peut en donner aux multitudes indignées.
La population restait calme. Le pr(jtexte de faire de la rigueur au nom de Tordre ne se prtîsentait pas.
Une nuit, au milieu des ténèbres épaisses, des mains inconnues arrachèrent les tuyaux de la Source miraculeuse et firent se perdre les eaux sous des monceaux informes de pierres, de terre et de sable. Qui avait élevé ce monument ténébreux contre l'œuvre divine ? Quelles mains mpies, et lâches dans leur impiété, avaient commis, en se cachant des hommes, une telle profanation ? Nul ne le sait. Mais lorsque le jour se leva et que le sacrilège fut connu, une sourde indignation, comme on avait pu le prévoir, parcourut les nombreuses foules accourues au lieu du scandale. La Police, la Magistrature, les sergents de ville étaient en éveil, épiant, regardant, écoutant, mais ils ne purent constater ni une violence, ni un cri séditieux. L'influence supérieure et divine, qui maintenait dans l'ordre ces multitudes frémissantes, était évidemment invincible.
L'autorité municipale se défendit vivement de toute connivesnce dans cette indignité. Le soir même, ou le lendemain, le Maire donna ordre de rétabUr les tuyaux et de déblayer le sol de la Grotte de tous les amas dont on avait obstrué la Source nouvelle.
Le Préfet, sentait de plus en plus tout moyen coercitif lui échapper par suite de cette tranquillité surprenante. Il fallait retourner sur ses pas dans la voie suivie jusqu alors et laisser franchement les populations libres, ou bien en venir purement et simplement à la violence et à la persécution et élever devant ces multitudes, en inventant un prétexte quelconque, des barrières arbitraires.
D'autre part, la variété et la soudaineté des guérisons opérées paraissaient à beaucoup de bons esprits assez mal expliquées par les propriétés thérapeutiques et minérales de la Source nouvelle. On contestait la rigueur de la décision scientifique portée par M. Latour de Trie. Un chimiste du pays, M. Thomas Pujo, prétendait que cette eau n'était que de l'eau ordinaire, et qu'elle n'avait par elle-même aucune propriété médicale. Plusieurs professeurs très-compétents de ces contrées confirmaient ces assertions. La Science commençait à déclarer entièrement erronée l'analyse de Trie. Ces rumeurs avaient pris une telle consistance que le Conseil municipal de Lourdes s'en émut. Le Maire ne put, devant le vœu unanime, se refuser à faire faire une seconde étude des eaux de la Source. Il fit rendre par le Conseil municipal une délibération l'autorisant à charger un des grands chimistes de notre époque, M. le professeur Filhol, d'une nouvelle et définitive analyse. Le Conseil vota en même temps les fonds nécessaires pour les honoraires du célèbre savant.
M. Filliol {jtait un homme aiitoris(^ dans la science moderne, et son verdict (levait éviilcmment être sans appel.
Qu'allait être son Analyse ? M. le Pr(jfet n'<jtait point assez chimiste pour le savoir. Mais nous croyons, sans grande crainte de nous tromper, qu'il devait être inquiet. Le verdict de ruminent professeur de chimie il la Faculté do Toulouse pouvait déranger en effet les combinaisons et les plans de M. Massy. Il était urgent de se presser. Là encore, il fallait reculer ou aller plus avant.
Au milieu de ces passions si diverses et de ces multiples calculs, on n'avait point manque de tenter sur Bernadette de nouvelles épreuves aussi inutiles que les précédentes.
Elle se préparait à faire sa première communion, et elle la fit le 3 juin, jeudi de la Fête-Dieu. C'était le jour même où le Conseil municipal de Lourdes chargeait ^L Filhol d'analyser la Source mystérieuse, jaillie naguères sous la main de la Voyante en extase.
Malgré la retraite oii elle eût aimé à se cacher et à se recueillir, on continuait à la visiter. Elle était toujours l'enfant innocente et simple dont nous avons essayé de tracer le portrait. Par sa candeur, par son éclatante bonne foi, par son parfum délicat de samteté paisible, elle charmait tous ceux qui rapprochaient.
Un jour, une dame, après s'être entretenue avec elle, voulut, dans un mouvement de vénération enthousiaste assez concevable pour ceux qui ont connu Bernadette, échanger son chapelet de pierres précieuses contre celui de l'enfant :
" — Gardez le vôtre, madame, répondit-elle en montrant son modeste instrument de prières. Voici le mien ; et je ne veux point le changer. Il est pauvTC comme moi et convient mieux à mon indigence.
Un ecclésiastique essaie de lui faire accepter une pièce d'argent. Elle refuse, il insite. Nouveau refus, si formel qu'une plus longue insistance semble inutile. Le prêtre pourtant ne se tient pas pour battu :
— Prenez, dit-il : ce ne sera point pour vous, ce sera pour les pauvres, et vous aurez le plaisir de faire l'aumône.
— Faites-la de vos mains à mon intention, M. l'abbé ; et cela vaudra mieux que si je la faisais moi-même, répondit l'enfant.
La pau\re Bernadette entendait servir Dieu gratuitement, et remplir, sans sortir de sa noble pauvreté, la mission qu'elle avait reçu d'en haut. Et cependant, elle et sa famille manquaient quelquefois de pain.
Le Ministre des Cultes, dans une lettre qui fut communiquée à plusieurs fonctionnaires, témoignait au Préfet de sa haute satisfaction, et, le louant de tout ce qu'il avait fait jus<:iue-là, il le pressait de prendre des mesures énergiques, et ajoutait qu'il fallait en finir à tout prix avec la Grotte et les mu-acles de Lourdes.
De ce côté-là comme de tous les autres, il fallait reculer ou aller plus avant.
Qu'y avait-il i\ faire cependant ?
Le j)lan de l'œuvre divine se d(3roulait peu h peu avec sa logifjue admirable et puissante. Mais personne en ce moment, et M. Massy moins que toute autre, n'apercevait, (pielque manifeste qu'elle fût, l'invisible main de Dieu qui dirigeait toutes choses.
La marche des ()v(inements, lente mais irrésistible, renversait successivement toutes les thèses de l'incrédulité et forçait cette miséraTjle philosophie humaine à battre en retraite et à abondonner un à un tous ses retranchements.
Les Apparitions avaient eu lieu. La Libre-Pensée les avait tout
d'abord niées absolument, en accusant la Voyante de n'être qu'un instrument, et de se livrer à une supercherie interressée. Cette thèse n'avait pas tenu devant l'examen de l'enfant, dont la véracité s'imposait.
L'incrédulité, débusquée de cette première position, s'était rabattue sur l'hallucination et le catalepsie. — " Elle croit voir: elle ne voit pas. Il n'y a rien."
La Providence cependant avait ramassé des quatre coins de l'horizon ses milliers et ses milliers de témoins autour de l'enfant en extase ; et, le moment venu, elle avait donné à la vérité des récits de Bernadette une attestation solennelle, en faisant jaillir publiquement une Source miraculeuse devant le regard émerveillé des multitudes accourues.
— Il n'y a pas de source, avaient dit les incroyants. C'est un suintement, une flaque d'eau, une mare : tout ce que l'on voudra, tout, excepté une source.
Mais à mesure qu'ils la niaient publiquement et solennellement, la Source grandissait en quelque sorte comme un être vivant, et prenait des proportions prodigieuses. Plus de cent mille litres par jour sortaient de l'étrange rocher.
■ — C'est le hasard ! c'est une circonstance bizarre, avait balbutié l'incrédulité éperdue et reculant d'heure en heure.
Et voilà que, les choses suivant leur invincible cours, — les guérisons les plus éclatantes avaient aussitôt attesté de toutes parts le caraetèr miraculeux de la Source et donné une nouvelle et décisive preuve de la divine réahté de l'Apparition toute-puissante, dont le geste avait fait jaillir cette Fontaine de Vie sous la main d'une simple mortelle.
Le premier mouvement des philosophes avait été de nier les guérisons, comme ils avaient nié tout d'abord la sincérité de Bernadette, comme ils avaient nié l'existence de la Source.
Et soudain les guérisons étaient devenues si nombreuses, si notoires, que ce monde ennemi avait été forcé de battre encore en retraite et de les admettre.
— Eh bien ! soit, il y a des guérisons, mais elles sont minérales : la Source a des vertus thérapeutiques, s'était écriée l'incrédulité, en tenant
;\ la îuain je no sais quel semblant d'analyse chim'Kjuc. Et alors les gu6nsons foiulroyantes s'étaient multipliijes, absolument inexplicables par nnc telle hypothèse ; et en même temps, de divers cotds, plusieurs chimistes consciencieux et (îclairds s'dtaient levds, déclarant hautement (pie la source de Massabiclle n'avait par elle-même aucune vertu min(iralc, que c'était de l'eau ordinaire et (juc l'analyse tout à fait officielle de M. Latour de Trie, était quelque peu officieuse.
Chassés de la sorte de tous les retranchements où, de défaite en défaite, ils s'étaient réfugiés ; poursuivis par la fulgurante évidence des faits ; écrases par le poids de leurs aveux ; ne pouvant reprendre ces aveux successifs et forcés, publifpicment enregistrés dans leurs propres journaux, qu'avaient à faire les philosophes et les libres-penseurs ? Les Libres-Penseurs et les Philosophes n'avaient qu'à rendre humblement les armes à la Vérité. Ils n'avaient qu'à baisser la tête, à plier les genoux et à croire.
L'impiété, honteusement pourchassée d'argutie en argutie, de sophisme en sophisme, de mensonge en mensonge, et acculée jusqu'à l'absurde, se démasqua brusquement et montra son vrai visage. Elle passa, voulonsnous dire, du domaine de la discussion et du raisonnement, qu'elle avait tenté d'usurper, dans celui de l'intolérance et des actes violents, qui est le sien propre.
On était arrivé au mois de juin. La saison des eaux thermales commençait : elle allait amener aux Pyrénées les baigneurs et les touristes de toute l'Europe, et les rendre témoins du scandale que faisait le Surnaturel dans le département administré par le baron Massy. Les instructions de M. Rouland devenaient des plus pressantes et poussaient aux coups d'autorité.
Le fait d'aller boire à une Source en passant sur les communaux de la Ville n'avait cependant aucun caractère criminel aux yeux de la Loi. Le génie des adversaires de la Superstition devait donc, avant toutes choses, inventer un prétexte.
L'habile Préfet eut à ce sujet une inspiration aussi ingénieuse que simple. Le terrain des Roches Massabielle appartenant à la commune de Lourdes, le Maire, comme administrateur, pouvait défendre d'y entrer sous un motif quelconque ou même sans motifs, de même qu'un proprié, taire interdit, quand il lui plaît et à qui il lui plaît, d'entrer sur sa terre et dans sa maison. Une telle défense, publiquement édictée, créait pour chaque visiteur un délit caractérisé, le délit de violation de propriété.
Par cette très-habile mesure on transformait un acte, absolument innocent en lui-même, en un fait délictueux, passible des peines voulues par a Loi.
Ce plan une fois trouvé, le Préfet se décida à agir et à faire du despotisme.
Le lendemain, le Maire de Lourdes reçut l'ordre de prendre l'arrêté suivant : " Le MAIRE de la ville de Lourdes,
" Vu les instructions à lui adresstws par V Autorité supérieure ;
'' Vu les lois du 14, 22 doccmbrc 1789, du 10-21 août 1700, du 19-22 " juillet 1791, et celle du 18 juillet 1837, sur l'Administration Muncipalc ;
'' Considérant (ju'il importe, dans Vintcrr.t de la Ilclif/ion, de mettre " un terme aux scènes reyrettahles, qui se passent à la Grotte de Massa- " bielle, sise à Lourdes, sur la rive gauche du Gave ;
" Considérant, d'un autre cuté, que le devoir de Maire est de veiller à *' la santé publique locale ;
'' Considérant qu'un grand nombre de ses administrés et de personnes " étrangères à la commune viennent puiser de l'eau à une Source de la " dite Grotte ;
" Considérant qu'z'Z ?/ a de sérieuses raisons de penser que cette eau " contient des principes minéraux, et qu'il est prudent, avant d'en per- " mettre l'usage, d'attendre qu'une analyse scientifique fasse connaître " les applications qui en pourraient être faites par la Médecine ; que il'ail- *' leurs la Loi soumet V exploitation des Sources d'eau minérale à Vauto- " risation préalable du Gouvernement : ARRETE :
Article premier. " Il est défendu de prendre de l'eau à la dite Source.
Art. 2. " Il est également interdit de passer sur le communal dit " rive de Massabielle."
Art. 3. "Il sera établi à l'entrée de la Grotte une barrière pour en empêcher l'accès.
" Des poteaux seront également placés qui porteront ces mots: Il est
" DÉFENDU d'entrer DANS CETTE PROPRIÉTÉ.
Art. 4. " Toute contravention au présent Arrêté sera poursuivie con- " fermement à la Loi.
Art. 5. *' M. le Commissaire de Police, la Gendarmerie, les Gardes- " Champêtres, et les Autorités de la commune,
" Demeurent chargés de l'exécution du présent Arrêté. " Eait à Lourdes, en l'hôtel de la Mairie, le 8 juin 1858.
" Le maire, A. Lacadé. " Vu et approuvé :
" Le préfet, 0. MASSY."
Ce ne fut pas sans quelque hésitation que M. Lacadé consentit à signer un pareil Arrêté et à se charger de l'exécution d'une semblable mesure.
Enfin il le fit publier à son de tromioe et afiicher dans toute la Ville. En même temps, sous la protection de la main armée et sous la direction de Jacomet, des barrières furent élevées autour des Roches Massabielle, de façon à empêcher complètement, à moins d'effraction ou d'escalade, tout accès à la Grotte et à la Source miraculeuse. Des poteaux avec des inscriptions furent plantés çà et là, à tous les points par où on pouvait pénétrer sur le teirain communal qui entourait les Roches vénérées. Ils portaient défense d'entrer sur ce terrain sous peine de poursuites devant les tribunaux. Des Sergents de ville et des Gardes veillaient jour et
nuit, se relevant (Vlieure en heure, et dressant des procès-verbaux contre quiconque franchissait les poteaux pour aller s'agenouiller aux environs de la Grotte.
Il y avait ;\ Lourdes un Juge de Paix. Cet homme se nommait Duprat. Il était aussi acharne contre la Superstition que M. Jacomet, M. Massj, M. Dutour et autres autorités constituées. Ce juge, ne pouvant en de telles circonstances condanuier les délinquants qu'\ une amende minime, imagina un moyen détourné de rendre Tamende énorme et véritablement redoutable pour les pauvres gens qui, de tous cotés, venaient prier devant la Grotte et demander à la A'ierge, celui-ci, le retour d'une santé perdue ; celui-là, la guérison d'un enfant bien-aimé ; un troisième, quelque grâce spirituelle, quelque consolation à une grande douleur.
M. Duprat, agissant au correctionel, condamnait ces malfaiteurs à cinq francs d'amende. Mais, par une conception digne de son génie, il englobait en un seul jugement tous ceux qui avaient violé la défense préfectorale, soit en faisant partie de la même foule, soit même, paraîtil, en se rendant à la Grotte dans le cours de la même journée. Et il prononçait contre eux tous une condamnation solidaire aux dépens. De sorte que pour peu que cent ou deux cents personnes se rendissent ainsi aux Roches Massabielle, chacune d'elles se trouvait exposée à payer non seulement pour elle-même, mais pour les autres, c'est-à-dire à verser une somme de 500 à 1,000 francs. Et cependant, comme la condamnation individuelle et principale n'était que de cinq francs, la décision de ce magistrat était sans appel devant un tribunal supérieur et il n'y avait aucun moyen de la faire réformer. Le juge Duprat était tout-puissant, et c'est ainsi qu'il usait de sa toute-puissance.
Une si brutale intervention du Pouvoir dans la grave question qui s'était posée depuis quelques mois sur les rives du Gave, impliquait de la part des Gouvernants non seulement la négation de l'événement surnaturel, mais la négation même de sa possibilité. Etant admise en effet, pour un seul instant, la possibilité de l'Apparition, les mesures administratives eussent été tout autre, Elles auraient eu jour but l'examen, tandis qu'elles ne tendaient visiblement qu'à l'étouffement de la question.
On comptait par centaines ou par milliers des témoins loyaux et à l'abri de tout soupçon qui disaient avoir été guéris par l'usage des eaux de la Grotte. Il ne s'en rencontrait pas un seul à qui elles eussent été funestes, et qui en eût éprouvé quelque mal. Pourquoi donc ces mesures prohibitives, ces barrières élevées, cette force armée et menaçante, ces persécutions ? — Pourquoi, puisqu'on se permettait de telles mesures, ne pas être logique jusqu'au bout ? Pourquoi ne pas fermer tout pèlerinage oii un malade a retrouvé la santé, toute église oii un homme en prières a cru recevoir une grâce de Dieu ?
C'est ce qu'on se demandait de toutes parts.
" Si Bcniadotto, disaient quelques-uns, avait, sans parler en rien de Visions ou d'Apparitions, découvert purement et simi;)lcment une Source minrralc possédant de puisantes vertus curatives, (piolle autorit(3 assez barbare eût empecli6 les malades d'aller y boire ? Sous le règne de Ndron on ne l'eût ose : sous tous les r(3gimes on voterait une récompense à Tenfant. Mais ici, les malades s'agenouillent avant de prier, c'est la prière que Ton poursuit."
— Mais la superstition ? disaient les libres-penseurs.
— L'Eglise n'est-elle pas là pour y veiller et pour défendre les fidèles contre l'erreur? Laissez-la agir dans son domaine, et ne transformez pas en concile le conseil de Préfecture, et en Pape infaillible un Préfet ou un Ministre. Quel désordre a été produit ? Aucun. Quel mal a eu lieu qui justifie vos mesures et vos prohibitions ? Aucun. La Source mystérieuse n'a fait que du bien. Laissez les populations croyantes aller y boire, si cela leur plait. Laissez-leur la liberté de croire, de prier, de guérir ; la liberté de se tourner vers Dieu, et de demander aux puissances d'en haut l'allégement de leurs douleurs. Libres-penseurs, tolérez la libre prière.