LIVRE SEPTIEME
Réserve de l'Evêque — Procès, condamnations et acquittements. — Fermentation populaire.— La saison des eaux. — Le public européen. — Dernière Apparition. — Visions illustres. — Analyse définitive du professeur Filhol. — Ordonnance de l'Evêque, constituant une Commission. — Lettre du Ministre des Cultes à l'Evêque de Tarbes. — Réponse de ce dernier.
Le Clergé continuait à ne pas se rendre à la Grotte et à se tenir entièrement en dehors du mouvement. Les ordres de Mgr. Laurence à ce sujet étaient strictement observés dans tout le diocèse.
Les populations, cruellement agitées par les persécutions administratives, se tournaient avec anxiété vers les autorités ecclésiastiques chargées par Dieu de la conduite et de la défence des Fidèles, et elles s'attendaient à voir l'Evêque protester énergiquement contre la violence faite à leur liberté religieuse.
Mgr. Laurence continuait cependant de demeurer dans son immobile réserve.
Assurément, l'Evêque n'eût jamais conseillé les mesures prises par l'autorité civile, et il les désapprouvait vivement :
" Je déplore comme vous les mesures que l'on prend," disait l'Evêque dans son intimité, à ceux qui le pressaient d'intervenir, " mais, n'étant point chargé de la Police, ni consulté, je ne puis que
''laisser faire. Chacun répond de ses actes Je n'ai été pour rien
"jusqu'ici, ajoutait-il, dans les actes de l'Autorité civile, relativement à
*' la Grotte : et je me félicite do m'en tenir 1j\. Plus tard, l'Antorit(5 " ecclcsiasti(|ue verra s'il y a quel(iue chose i\ faire. " Dans cet esprit de prudence et d'expectative, TEvi^Mpie ordonna au Clerg(i diocésain de prêcher hautement le calme aux populations, et d'em])loyer son influence à les faire se soumettre à l'Arrêté du l*réfet. Eviter tout désordre matériel, ne créer aucun embarras nouveau, favoriser même, par respect pour le principe d'Autorité, l'exécution des mesures prises au nom du Pouvoir et voir venir les événements, paraissait à l'Evenue le plus sage de tous les partis.
Peut-être, s'il avait eu en ce moment la foi puissante des midtitudes eût-il raisonné d'autre sorte. Mais il était bon qu'il raisonnât et qu'il agit ainsi ; il était bon qu'il ne crût pas encore.
La Providence avait résolu que le grand fiiit de l'Apparition de la Très-Sainte Vierge au dix-neuvième siècle, traversât, comme le Christianisme naissant, les épreuves et les persécutions. Elle voulait que la foi universelle comraen(;rit par les petits et les humbles, de façon que là, comme au Royaume du Ciel, les derniers fussent les premiers, et les premiers, les derniers. Il était donc nécessaire, dans la pensée divine, que l'Eveque, bien loin d'avoir l'initiative, fût des plus longs, à se rendre, pour ne céder enfin, après tous les autres, qu'à la gravité irrécusable des témoignages et à l'irrésistible évidence des faits.
Moins calmes et moins patientes que l'Eveque, emportées par l'enthousiasme des grandes choses qui se passaient sous leurs yeux, et par l'émouvant spectacle des guérisons miraculeuses qui se multipliaient, les populations, cependant, ne s? laissaient nullement arrêter par les mesures violentes de l'Administration.
Les plus intrépides, bravant les tribunaux et leurs amendes, franchissaient les barrières et venaient prier devant la Grotte, après avoir jeté leur nom aux Gardes qui veillaient à l'entrée du terrain communal.
Parfois les croyants, respectant les barrières, où stationnaient les Gardes à la frontière du terrain communal, parvenaient à la Grotte par des chemins détournés. Quelqu'un d'entre eux, laissé en arrière, faisait le guet et prévenait, par un signal convenu, de l'arrivée de la PoHce. Des malades furent ainsi péniblement transportés jusqu'à la Source miraculeuse. L'autorité officicielle, informée de ces infractions, doubla les postes, et intercepta tous les sentiers.
On en vit alors, malgré la violence des eaux, traverser le Gave à la nage pour venir prier devant la Grotte et boire à la sainte Fontaine.
Souvent on allait, pour éviter le déht, se prosterner contre les poteaux mêmes, à la limite extérieuredu terrain communal. C'était une protestation muette contre les mesures de l'autorité civile, et comme un muet appel au Dieu Tout-Puissant.
Parfois, (les malheureux, venus de loin, des infortunés en proie t\ la paralysie, à la c6cit6, i\ quel<iu'une de ces tristes infirmités que la mCMlecine abandonne, et que Dieu seul aie secret de guérir, arrivaient chez le Maire, et le suppliaient à mains jointes de leur permettre d'aller chercher une suprême chance de salut à la Source miraculeuse. Le Maire, obstiné dans la consigne préfectorale, refusait, au nom de l'Autorité supérieure, la permission demandée.
Cruauté sans excuse, on verbalisait contre les malades.
Le plus grand nombre allait alors sur la rive droite du Gave, en face de la Grotte. Il y avait là. à certains jours, un peuple innombrable, sur lequel on n'avait aucune prise ; car le terrain que foulaient ces multitudes appartenait à des particuliers, qui croyaient attirer sur eux la bénédiction du ciel en autorisant les pèlerins à venir s'agenouiller dans ces prairies, et à y prier, les yeux tournés vers le lieu des Apparitions et la Fontaine des Miracles.
Durant ce concours prodigieux, la jeune Bernadette, épuisée par son asthme, fatiguée sans doute aussi par tant de visiteurs, qui voulaient la voir et l'entendre, tomba malade.
Dans son vif désir de calmer les esprits et d'éloigner toute cause d'agitation. Monseigneur profita de cette circonstance pour faire conseiller aux parents d'envoyer Bernadette aux eaux de Cauterets qui sont toutes voisines de Lourdes. C'était un moyen de soustraire la Voyante à ces dialogues, à ces interrogations, à ces récits de l'Apparition dont tout le monde était avide et qui entretenaient l'émotion populaire. Les Soubirous, inquiets de l'état de Bernadette et trouvant, de leur côté, que ces perpétuelles visites la brisaient, la confièrent à une tante qui allait elle-même à Cauterets et qui se chargea gratuitement des menues dépenses de ce voyage, d'ailleurs très-peu coûteux à cette époque de l'année oii les thermes sont encore presque déserts. Les privilégiés et les riches n'y viennent qu'un peu plus tard et il n'y a guère à Cauterets, pendant le mois de Juin, que quelques pauvres gens de la Montagne. Malade, cherchant le silence et le repos, essayant de se soustraire le plus possible à la curiosité publique, Bernadette y prit les eaux pendant deux ou trois semaines.
A mesure que Juin s'incHnait vers son terme, on entrait cependant dans la grande période des eaux pyrénéennes.
Bernadette était retournée à Lourdes chez ses parents.
De tous côtés arrivaient aux stations thermales des baigneurs, des touristes, des curieujc, des voyageurs, des explorateurs, des savants venus des mille chemins de l'Europe.
Cette société si variée, ce monde cosmopolite, essentiellement ondoyant et divers, représentait toutes les croyances et toutes les incroyances, toutes les philosophies graves et frivoles, toutes les opinions et tous les systèmes. C'était l'Europe en résumé et en raccourci: l'Europe que, par la suite
natuiTllc (.les choses et à 1 heure vouhie, hi PruvitkMicc mcttuit en i)rc.seiico des événements surnaturels et des miracles (juls'acconii»liss:iient à la porte des Pyrénées. Dieu suivait ses plans éternels. De même qu'autrefois, à ]îethléem, il s'était montré aux bergers, bien avant do se montrer aux Eois-Mages ; de même, à Lourdes, il avait d'abord appelé les humbles et les petits, les montagnards et les pauvres ; et c'était seulement après ceuxlà qu'il convocpiait le monde riche et brilhint, les souverains de la fortune, de l'intelligence et de l'art, au spectacle de sou œuvre.
La i)lupart des pèlerins ou des voyageurs se gardaient bien de respecter les consignes et les barrières. Ils bravaient les procès-verbaux et se rendaient à la Grotte ; les uns, par un sentiment de foi religieuse ; les autres par un vif sentiment de curiosité.
Il était des circonstances où le zèle de la Police et le courage civil de Jacomet lui-même étaient mis à de rudes épreuves. D'illustres personnages violaient la clôture. Grave embarras. Un jour, on arrête brusquement un homme, un étranger aux traits accentués et puissants, qui arrivait vers le poteau avec la visible intention d'aller aux Hoches Massabiclle.
— On ne passe pas.
— Vous allez voir que l'on passe, répond vivement l'inconnu, en entrant sans se troubler sur le terrain communal et se dirigeant vers le lieu de l'Apparition.
— -Votre nom ? Je vous dresse procès-verbal.
— Je me nomme Louis Veuillot, répondit l'étranger.
Pendant qu'on verbalisait contre le célèbre écrivain, une dame avait franchi la limite à quelques pas en arrière, et était allée s'agenouiller contre la barrière de planches qui fermait la Grotte. A travers les fissures de cette palissade, elle regardait couler la Source miraculeuse et priait. Que demandait-elle à Dieu ? Son âme se tournait-elle vers le présent ou vers Pavenir ? Priait-elle pour elle-même, ou pour d'autres, qui lui étaient chers et dont la destinée lui était confiée ? Implorait-elle les bénédictions et la protection du Ciel pour une personne ou pour une famille ? Il n'importe.
Cette femme en prières n'avait pas échappé aux jeux vigilants qui représentaient la politique préfectorale, la magistrature et la police. •L'Argus quitte M. Veuillot et court vers cette femme à genoux.
— Madame, dit-il, il n'est pas permis de prier ici. Vous êtes prise en flagrant délit ; vous aurez à en répondre devant M. le Juge de Paix, jugeant au correctionnel et en dernier ressort. Au nom de la Loi, je vous dresse procès-verbal. Votre nom ?
—Volontiers, dit la dame : je suis Madame PAmirale Bruat, Gouver nante de Son Altesse, le Prince Impérial.
Le terrible Jacomet avait plus que personne le sentiment des hiérarchies sociales et le respect des puissances étabhes. Il ne verbalisa point.
De telles scènes se renouvelaient souvent. Certains procès-verbaux
cflVayaiciit les agents du l^rclet et eussent })ro])îiblenicnt ciïi'ayé le Prdfet lui-niCMne. Chose drlploniblc : l'Arrêta dtait violé impunément par les puissauts, tandis qu'on sévissait contre les faibles. On avait deux poids et deux mesures.
Le 16 juillet, fetc de Notre-Dame du Mont-Carmel, Bernadette avait entendu en elle-mûme la voix qui s'était tue depuis quel({ues mois et qui l'appelait, non plus aux Roches Massabielle, alors fermées et gardées, mais sur la rive droite du Gave, dans ces prairies où la foule se rassemblait et priait, à l'abri des procès-verbaux et des vexations de la Police. Il était huit heures du soir. A peine l'enfant se fut-elle agenouillée et eut elle commencé la récitation du chapelet, que la très sainte Mère de Jésus-Christ lui apparut. Le Gave, qui la séparait de la Grotte, avait en qucl(iue sorte cessé d'exister aux yeux de l'extatique. Elle ne voyait devant elle que la Roche bénie, dont il lui semblait être aussi près qu'autrefois, et la Vierge Immaculée qui lui souriait doucement, comme pour confirmer tout le passé et illuminer tout l'avenir. Aucune parole ne sortit des lèvres divines. A un certain moment, Elle inclina la tête vers l'enfant, comme pour lui dire ou un "Au revoir" très-lointain, ou un adieu suprême. Puis, Elle disparut et rentra dans les cieux. Ce fut la dix-huitième Apparition : ce devait être la dernière.
Dans un sens différent ou opposé, des faits étranges se produisirent, qu'il importe de signaler. A trois ou quatre reprises quelques enfants et quelques femmes prétendirent avoir des Visions comme Bernadette.
Ces Visions étaient-elles vraies ? la Mystique diabolique ecsay ait-elle de se mêler, pour la troubler, à la Mystique divine ? Y avait-il simplement au fond de ces singuliers phénomènes le dérangement d'esprit, l'exaltation ou la perverse espièglerie de quelques méchants enfants ? ou bien fallait-il chercher quelque part, se cachant dans un ombre perfide, certaines mains hostiles qui poussaient ces visionnaires en avant pour discréditer les événements miraculeux de la Grotte ? Nous ne savons.
La multitude, avec ses milliers de regards fixés sur tous les détails, avec ses intuitions et ses besoins de conclure, fut moins réservée que nous dans ses jugements.
L'hypothèse que les soi-disant visionnaires étaient incités par de sourd^ manoeuvres de la Police prit aussitôt, à tort ou à raison, dans le public devenu fort défiant, une très-sérieuse consistance. Les deux ou trois enfants qui prétei^daient avoir des Apparitions mêlaient à leur récit, d'ailleurs assez incohérent, toutes sortes d'extravagances. Ils escaladèrent un jour la barrière en planches qui fermait la Grotte, et, sous prétexte d'offrir leurs services aux pèlerins, de puiser pour eux de l'eau, de faire toucher leurs chapelets à la Roche bénie, ils recevaient et s'appropriaient des offrandes. Détail remarquable, Jacomet, à qui il eût été si facile de les arrêter, ne les inquiétait point. Il affectait tantôt de ne pas s'apercevoir
do ces scènes (l^tranges, de ces extases, de ces infractions i\ l'Arn^té, tantôt d'être absent quand elles se produisaient. M. le Cxiré do
Lourdes, ému de ces scandales, se liata de chasser honteusement du catéchisme les enfants visionnaires, en déclarant que si de pareils faits se renouvelaient une seule fois, il saurait fiiire, lui-même, une enciuete sévôro et en découvrir les véritables instigateurs.
L'attitude et la menace du Curé produisirent un effet subit et radical. Les prétendues visions cessèrent net, et il n'en fut plus question. Elles n'avaient duré que quatre ou cin([ jours.
L'abbé Peyramale instruisit TEvèché de cet incitlcnt. Quand i\ ^r. Jacomct, il adressa de son cuté aux autorités compétentes un rapport hyperbolique et romanesque dont nous aurons plus tard l'occasion de parler.
Cette audacieuse tentative de l'esprit ennemi, essayant de dénaturer et de déshonorer le mouvement, venait s ajouter à toutes les raisons péremptoires qui pressaient 1 Evè(pie d'agir. Tout se réunissait pour montrer que le moment d'intervenir était arrivé, et pour mettre l'autorité reli'^ieuje en demeure d'examiner et de se prononcer.
Des hommes considérables dans le monde chrétien, tels que M'h*. de Salinis, archevêque d'Auch; ^Igr. Thibaut, évoque de Montpellier; M-n-de Garsignies, évêque de Soissons ; M. Louis Yeuillot, rédacteur en chef du journal l' Univers ; des personnages moins connus, mais d'une haute notabilité,et un grand nombre de catholiques érainents, se trouvaient alors dans ces contrées. Tous avaient étudié les faits extraordinaires qui font l'objet de cette histoire ; tous avaient vu et interrogé Bernadette ; tous avaient cru ou inclinaient à croire. On citait un évêque, des plus vénérés, qui n'avait pu contenir son émotion au récit si vivant, si naïf et si éclatant de vérité de la jeune Voyante. En contemplant cette petite enfant sur le front de laquelle l'ineffable A^ierge, Mère de Dieu, avait reposé ses regards, le Prélat n'avait point su résister au premier mouvement de son cœur attendri. Il s'était prosterné lui, prince de l'Eglise, devant la majesté de cette humble paysanne.
—Priez pour moi, bénissez-moi et mon troupeau, lui dit-il d'une voix éiouffée, et se troublant au point de plier les genoux. ^^—Relevez-vous, Monseigneur! C'est à vous de bénir cette enfant, s'écria le Curé de Lourdes, présent à cette scène, et prenant vivement l'Evêque par la main pour'l'aider à se remettre debout.
Quelque brusque et rapide qu'eût été le mouvement du prêtre, Bernadette l'avait déjà devancé ; et, toute confuse en son humilité, elle courbait la tête sous la main du Prélat. L'Evêque la bénit, non sans verser des larmes.
L'ensemble des événements, le témoignage de tant d'hommes graves, le spectacle de leur conviction après examen, étaient faits pour frapper vive-
nient rcsprit clair et sa<^acc tlo l'Eveque de Tarbes. M<^r Laurence jugea que l'heure 6tsi\t venue de parler, et il sortit enfin de son silence. Le 28 juillet, il rendit l'Ordonnance suivante, (jui fut comme immédiatement dans tout le diocèse, et (jui jiroduisit une immense émotion ; car chacun comprit que la situation extraordinaire dont on (3tait préoccupé depuis si longtemps allait enfin marcher vers sa solution.
ORDONNANCE DE MGR. l'eVEQUE DE TAU15ES, CONSTITUTIVE D'UNE COM- MISSION CHARGÉE DE CONSTATER L' AUTHENTICITE ET LA NATURE DES FAITS QUI SE SONT PRODUITS, DEPUIS ENVIRON SIX MOIS, A l'OCCA- SION d'une APPARITION, VRAIE OU PRETENDUE, DE LA TRES-SAINTE VIERGE DANS UNE GROTTE, SISE A l'OUEST DE LA VILLE DE LOURDES.
" Bertrand- Sévère-Laurence, par la Miséricorde divine et la grâce du " Saint-Siège apostoliijue, Evcque de Tarbes.
" Au Clergé et aux Fidèles de notre diocèse, salut et bénédiction en " Notre- Seigneur Jésus-Christ.
" Des faits d'une haute gravité se rattachant à la Religion, qui remuent '• le diocèse et retentissent au loin, se sont passés à Lourdes depuis le 11 " février dernier.
" Bernadette Soubirous, jeune fille de Lourdes, âgée de quatorze ans, ^' animait eu des Visions dans la Grotte de Massabielle, située à l'ouest de " cette ville ; la Vierge Immaculée lui aurait apparu. Une Fontaine y '' aurait surgi. L'eau de cette Fontaine, prise en boisson ou en lotions, " aurait opéré un grand nombre de guérisons : ces guérisons seraient " réputées miraculeuses. Des gens en foule sont venus et viennent " encore, soit de notre diocèse, soit des diocèses voisins, demander à cette " eau la guérison de leurs maux divers, en invoquant la Vierge Immaculée.
" L'Autorité civile s'en est émue.
" De toutes parts, et dès le mois de mars dernier, on demande que " l'Autorité ecclésiastique s'explique sur ce pèlerinage improvisé.
" Nous avons d'abord cru que l'heure n'était pas venue de nous occuper " utilement de cette affaire ; que, pour asseoir le jugement qu'on attend " de nous, il fallait procéder avec une sage lenteur, se défier de l'entraîne- " ment des premiers jours, laisser calmer les esprits, donner le temps à la '' réflexion, et demander des lumières à une observation attentive e* éclairée.
*' Trois classes de personnes font appel à notre décision, mais dans des " vues différentes :
" Ce sont d'abord celles qui, se refusant à tout examen, ne voient dans " les faits de la Grotte et dans les guérisons attribuées à l'eau de la Fon- " taine que superstitions, jongleries et moyens de faire des dupes. Il est " évident que nous ne pouvons être de leur avis « ^mn et sans un sérieux " examen : leurs journaux ont d'abord crié, etbienhaut, à la superstition, " à la supercherie, à la mauvaise foi ; ils ont affirmé que les faits de la
NOTllK-DAME DE LOURDES. 81
" Grotte avaient leurs raisons d'être dans un int(jrOt sordide, une cupidité *' coupable, et ont ainsi blesse; le sens moral de nos populations chrétiennes. " Le parti de tout nier, d'accuser les intentions est le plus facile pour '' trancher les dilHcultcs, nous en convenons ; mais, outre qu'il est peu '* loyal, il est déraisonnable et plus propre à irriter les esprits qu'à lea ** convaincre. Nier la possibilité des faits surnaturels, c'est suivre une " école surannée, c'est abjurer la Religion chrétienne et se traîner dans '' roriiière de la philosophie incrédule du siècle dernier. Nous ne pou- *' vons, nous Catholiques, ni prendre conseil, dans cette circonstance, *'■ auprès des personnes qui dénient à Dieu le pouvoir de faire des excep- ^' tiens aux lois générales qu'il a établies pour gouverner le monde, l'ou- ^^ vrage de ses mains., ni entrer en discussion avec elle pour arriver à *^ connaître si tel ou tel fait est surnaturel, attendu que, d'avance, elles '* proclament que le Surnaturel est impossible. Est-ce à dire que nous " repoussons, sur les faits dont il s'agit, une discussion large, sincère, " consciencieuse, éclairée par la science et ses progrès ? Non, certes : " nous l'appelons, au contraire, de tous nos vœux. Nous voulons que ces " faits soient d'abord soumis aux règles sévères de la certitude qu'admet '* une saine philosophie ; qu'ensuite, pour décider si ces faits sont sur- *' naturels et divins, on appelle à la discussion de ces graves et difiSciles " questions, des hommes spéciaux et versés dans les sciences de la théo- " logie mystique, de la médecine, de la physique, de la chimie, de la " géologie, etc., etc. ; enfin, que la Science soit entendue et qu'elle se " prononce. Nous désirons avant tout que, pour arriver à la vérité, aucun *' moyen ne soit omis.
*^ Il est une autre classe de personnes qui n'approuvent ni ne blâment " les faits que l'on raconte, mais qui suspendent leurs jugements : avant " de se prononcer, elles désirent connaître la décision de l'Autorité com- '' pétente, et la sollicitent de tous leurs vœux.
'' D est enfin une troisième classe très-nombreuse et qui a déjà, sur les " faits qui nous occupent, des convictions acquises, quoique prématurées. " Elle attend avec une vive impatience que l'Evêque diocésain prononce *' en premier ressort sur cette grave affaire. Bien qu'elle espère de notre " part une décision favorable à ses pieux sentiments, nous connaissons •' assez sa soumission à l'Eglise, pour être assuré qu'elle accueillera notre " jugement, quel qu'il soit, dès qu'il lui sera connu.
" C'est donc pour éclairer la religion et la piété de tant de milliers de *' fidèles, pour répondre à un besoin public, fixer des incertitudes et cal- '' mer les esprits, que nous cédons aujourd'hui aux instances qui se renou- " vellent depuis longtemps de toutes parts : nous appelons la lumière sur " des faits qui intéressent au plus haut degré les Fidèles, le culte de " Marie, la Rehgion elle-même. Nous avons résolu, à cet effet, d'insti- ^' tuer dans le diocèse une Commission permanente pour recueillir et
" constater les faits qui se sont passés ou qui pourraient se produire encore '' dans la Grotte de Lourdes ou à son occasion, pour nous les signaler, •^' nous en faire connaître le caractère, et nous fournir ainsi les (éléments " indispensables afin d'arriver à une solution.