LIVRE NEUVIEME
Le Préfet Massy et le commissaire Jacomet appelés à d'autres fonctions. — La Commission d'enquête. — Sa méthode. — Mme veuve Madeleine Rizan. — Mlle Marie Moreau de Sazenay. — Rapport des médecins. — Rapport de la Commission d'enquête. — Mandement de l'Evêque. — Construction d'une église aux Massabielle
Par suite des événements que nous avons racontes, M. Massy était devenu impossible dans le pays. L'Empereur ne tarda pas à l'envoyer à la première préfecture qui se trouva vacante dans l'Empire. Par une sino'ularité digne de remarque, cette préfecture fut celle de Grenoble. Le baron Massy ne s'éloigna de Notre-Dame de Lourdes, que pour aller à la rencontre de Notre-Dame de la Salette.
Jacomet quitta également la contrée. On le nomma Commissaire de
Pohce dans un autre département. Replacé sur son terrain véritable, il
contribua à découvrir avec une rare sagacité les ruses de quelques
coquins dangereux qui avaient déjoué les eiForts de son prédécesseur, et
les recherches les plus actives du Parquet.
Le Procureur Impérial, M. Dufour, ne tarda point non plus à être appelé à d'autres fonctions. M. Lacadé demeura Maire,
Bien qu'il eût institué un Tribunal d'enquête dès la fin de juillet, Mgr. Laurence, avant de permettre qu'il entrât en fonctions, avait voulu qu'un certain apaisement se fît de lui-même dans les esprits. '' Attendre, pensait-il, ne saurait jamais rien compromettre, quand il s'agit des œuvres de Dieu, qui tient le temps dans sa main." L'événement lui avait donné raison. Après les tumultueux débats de la presse française et les mesures violentes du baron Massy, la Grotte était devenue libre, et on n'avait plus à redouter le scandale de voir un agent de la police arrêter, sur le chemin des Roches Massabielle, la Commission épiscopale allant accomplir son oeuvre et étudier, au lieu même de l'Apparition, les «traces de la main de
Dieu.
Le 17 novembre, la Commission se rendit à Lourdes. Elle interrrogea la Voyante. " Bernadette, dit le procès-verbal du secrétaire, se présenta à nous avec une grande modestie, et cependant avec une assurance remarquable. Elle se montra calme, sans embarras, au milieu de cette nombreuse assemblée, en présence d'ecclésiastiques respectables qu'elle n'avait jamais vus, mais dont on lui avait dit la mission."
La jeune fille raconta les Apparitions, les j)aroles de la Vier;^c, Tonlro <lonnd par Marie de construire en ce lieu une chapelle à son culte, la naissance soudaine de la Source, le nom de " rimmacul<^c-Conccption " que la Vision s'était donné ;\ elle-même. Elle exposa, avec la grave certitude d'un témoin assuré de lui-même et l'humble candeur d'une enfant, tout co <]ui lui était personnel dans ce drame surnaturel, dont les péripéties se déroulaient depuis bientôt une année. Elle répondit à toutes les questions, et ne laissa aucune obscurité dans l'esprit de ceux qui l'interrogeaient, non plus au nom des hommes, comme Jacomet, le Procureur ou tant d'autres, mais au nom de l'Eglise catholique, réternclle épouse do Dieu. Tout ce dont elle rendit témoignage, nos lecteurs le connaissent. Nous avons exposé nous-meme ces événements, à leur date, en diverses pages de ce récit.
La Commission visita les Roches Massabielle. Elle vit de ses yeux l'énorme jaillissement de la Source divine. Elle constata, par l'unanime déclaration des hommes de ce pays, que la Source n'existait pas avant d'avoir surgi miraculeusement aux yeux de la multitude, sous la main de ■la Voyante en extase.
A Lourdes et hors de Lourdes, elle fit une enquête approfondie sur les guérisons extraordinaires accomplies par l'eau de la Grotte.
Il y avait, en cette délicate étude, deux parts bien distinctes : les faits eux-mêmes et leurs circonstances relevaient du témoignage humain ; l'exa" mon du caractère naturel ou surnaturel de ces faits relevait, en grande partie du moins, de la Médecine- La méthode du tribunal d'enquête s'inspira de cette double pensée.
Parcourant les diocèses de Tarbes, d'Auch et de Bayonne, la Commission appelait devant elle ceux qu'on lui signalait comme ayant été l'objet de ces guérisons singulières. Elle les interrogeait avec un soin minutieux sur tous les détails de leur maladie et de leur retour, subit ou graduel, à la santé. Elle leur faisait poser, par les hommes de la science humaine, des questions techniques auxquelles des théologiens n'eussent peut-être pas pensé. Elle convoquait, pour contrôler ces déclarations, les parents, les amis, les voisins, tous les témoins des diverses phases de l'événement, ceux qui avaient vu le malade, ceux qui avaient assisté à la guérison, etc., etc. Une fois parvenue de la sorte à une certitude absolue de l'ensemble et xiu détail des faits, elle en soumettait l'appréciation à deux médecins éminents et autorisés qu'elle s'était adjoints Ces médecins étaient M. le docteur Vergés, médecin des eaux de Barèges, professeur agrégé de la Faculté de Montpellier, et M. le docteur Dozous, qui avait déjà étudié pour son propre compte plusieurs de ces étranges incidents.
Chaque médecin consignait dans un rapport à part son appréciation sur -la nature de la guérison : tantôt repoussant le Miracle pour attribuer à des causes naturelles la cessation de la maladie, tantôt déclarant le fait
entièrement inexplicable autrement que par une action surnaturelle de la puissance divine ; tantôt enfin ne concluant pas, et restant dans le doute, doute plus ou moins mcliné vers l'une ou vers l'autre de ces solutions.
Sur ce double él(^ment, la pleine connaissance dos faits d'un côt(3, et les conclusions de la Science de l'autre, — la Commission délibérait et propoposait son ju<^eraent à l'Eveque avec toutes les pièces du procès.
La Commission n'avait et ne pouvait avoir d'opinion préconçue. Croyant en principe au Surnaturel, que l'on rencontre si souvent dans l'histoire du Monde, elle savait en même temps que rien ne tend à discréditer les vrais miracles venus de Dieu, comme les faux prodiges venus des hommes. Egalement éloignée, soit d'affirmer à l'avance, soit de nier prématurément^ n'ayant de parti-pris ni pour le Miracle ni contre lui, elle bornait sa tâche à examiner et ne cherchait que la Vérité. Faisant appel, pour s'éclairer sur les divers faits qu elle étudiait, à toutes les lumières, à tous les rensei<^nements, à tous les témoignages, elle agissait publiquement. Elle était ouverte aux incroyants comme à ceux qui croyaient. Energiquement résolue à écarter avec la plus impitoyable sévérité tout ce qui était vague et incertain, et à n'accepter que les faits précis, assurés, incontestables, elle refusait toute déclaration basée sur des on-dit et sur de vaines rumeurs. A tout témoin se présentant devant elle, elle imposait deux conditions :
la première de ne déposer que de ce qu'il savait personnellement, que
de ce qu'il avait vu de ses yeux ; — la seconde, de s'engager à dire toute la vérité et la vérité seule par la solennelle formalité du serment.
Avec de telles précautions, avec une organisation si prudente et si sage, il était impossible à de faux miracles de parvenir à tromper, même un instant, le jugement de la Commission. Cela était impossible surtout, au milieu de tant d'esprits hostiles soulevés contre le Surnaturel et intéressés à combattre et à renverser toute erreur, toute exagération, toute assertion douteuse, tout fait miraculeux mal démontré.
Donc, si de vrais Miracles, incomplètement constatés, devaient de la
sorte échapper indubitablement à la sanction de la Commission d'enquête,
il était du moins absolument certain qu'aucun prestige menteur ne pourrait,
tenir devant la sévérité de son examen et prendre place, dans sa pensée
parmi les faits admirables de l'ordre surnaturel et divin.
Quiconque avait, pour contester tel ou tel miracle, non de vagues théories générales, mais des articulations précises et une connaissance personnelle des faits, était publiquement mis en demeure de se présenter. Ne point le faire, c'était passer condamnation et avouer qu'on n'avait rien de formel et de particulier à alléguer et aucune contre-preuve à fournir. L'abstention avait ce sens évident et cette haute portée. Ce n'est pas quand ils sont échauffés par la passion et par l'ardeur d'une longue lutte que les partis se laissent condamner par défaut. Refuser le combat, c'est accepter la défaite.
Pendant plusieurs mois, la Commission ('•piscopulc se transporta de la sorte auprès de ceux (pie la notoridt(^ publique et (picl(jues renseignements pr(îalables lui dc'si^^naient comme ayant 6t6 l'objet d'une de ces ^uérisons étonnantes dont elle avait à d(^terminer le caractère.
Elle constata un grand nombre de Miracles. Parmi ceux-là, plusieurs ont d(5j.\ trouva» jilace dans le cours de ce r(?cit. Deux d'entre eux (étaient tout récents. Ils avaient eu lieu peu de temps après la retraite de l'Arrêté })réfectoral et la reouverture de la Grotte. L'un s'était accompli à Nay, l'autre à Tartas. Bien que les deux chrétiennes qui avaient été l'objet do la faveur céleste lussent inconnues Tune de l'autre, un lien mystérieux semblait unir ces événements. Racontons-les successivement, tels que nous les avons nous-mêmes étudiés et écrits sous l'impression des vivants témoignages que nous avons entendus.
Dans cette même ville de Nay, où avait été guéri miraculeusement, quelques mois anparat^ant, le jeune Henri Busquet, une femme déjà parvenue à la vieillesse, Mme veuve Madeleine Rizan, était sur le point de mourir. Sa vie, du moins depuis vingt-quatre ou vingt-cinq ans, n'avait été qu'une longue suite de douleurs. Frappée en 1832 par le choléra, elle était demeurée à peu près paralysée de tout le côté gauche : elle boitait et ne parvenait à faire quelques pas dans l'intérieur de la maison, qu'en s'appuyant contre les murs ou contre les meubles. Rarement, deux ou trois fois par an, au plus fort de l'été, pouvait-elle, aidée et presque portée par des bras étrangers, se rendre à l'église de Nay, assez voisine de sa maison, €t y entendre la sainte Messe. Il lui était impossible, sans le secours d'autrui, soit de se mettre à genoux, soit de se relever. L'une de ses mains était entièrement atrophiée. Son tempérament général ne s'était guère moins ressenti que ses membres des suites du terrible fléau. Elle était en proie à de continuels vomissements de sang. L'estomac était hors d'état de supporter les aliments solides. Du jus de viande, des purées, du café avaient suffi cependant à soutenir en elle, dans ces déplorables conditions, la flamme vacillante de la vie. Flamme chétive toutefois, toujours prête à s'éteindre en son foyer mystérieux, et impuissante à réchauffer ce malheureux corps qu'agitait souvent un tremblement glacé. La pauvre femme avait toujours froid. Même au milieu des ardeurs de juillet ou d'août, elle demandait sans cesse à voir le feu pétiller dans l'âtre et faisait approcher de la cheminée son vieux fauteuil de malade.
Depuis seize ou dix-huit mois son état s'était aggravé ; la paralysie du côté gauche était devenu complète ; la même infirmité commençait à envahir la jambe droite. Les membres atrophiés étaient tuméfiés outre mesure, comme le sont parfois ceux des hydropiques.
Mme Rizan avait quitté le vieux fauteuil pour le lit. Elle ne pouvait y faire un seul mouvement, tant elle était infirme, et on était obligé de la tourneer de temps en temps et de la changer de position. Elle n'était
plus qu'une masse inerte. La sensibilité était perdue tout aussi bien quele mouvement. — Où sont mes jambes ? disait elle quchiuefois quand oivvenait de la déplacer un peu.
Ses membres s'étaient pour ainsi dire ramassés et replies sur eux-mêmes^ Elle se tenait constamment couchée sur le côté, en forme de Z.
Deux médecins l'avaient successivement soignée. M. le docteur Talamon l'avait depuis longtemps jugée incurable, et, s'il continuait à la voir fréquemment, c'était seulement à titre d'ami. Il refusait de lui ordonner des remèdes, disant que tout traitement, quel qu'il fût, serait fatalement nuisible et que la pharmacie et les médicaments ne pouvaient qu'affaiblir la malade et user encore davantage son organisme déjà si profondément atteint. M. le docteur Subervielle, sur l'insistance de Mme Rizan, avait prescrit quelques ordonnances, rapidement reconnues inutiles, et avaii également renoncé à toute espérance.
Si les membres paralysés étaient devenus insensibles, les souffrances que cette infortunée ressentait ailleurs, tantôt à l'estomac ou au ventre, tantôt à la tête, étaient atroces. La position constante, que son malheureux corps était obligé de garder avait fini par produire une double plaie, l'une au creux de la poitrine, l'autre à l'aine. Sur le côté, en plusieurs endroits, sa peau était usée par le long frottement du lit, et laissait voir la chair toute dénudée et sanglante. La mort approchait.
Mme Rizan avait deux enfants. Sa fille, nommée Lubine, demeurait avec elle et la soignait avec un dévouement de toutes les heures. Son fils^. M. Romain Rizan, était placé à Bordeaux dans une maison de commerce.
Lorsque le dernier espoir fut perdu et que le docteur Subervielle eut déclaré que la malade avait à peine quelques jours à vivre, on manda en toute hâte M. Romain Rizan. Il vint, embrassa sa mère, reçut sa bénédiction et ses suprêmes adieux. Puis, obligé de repartir par suite d'un ordre qui le rappelait, arraché du pied de ce lit de mort par la cruelle tyrannie des affaires, il quitta sa mère avec la poignante certitude de ne plus la revoir.
La mourante avait reçu l'extrême-onction. Son agonie se prolongeais au milieu de souffrances intolérables.
— Mon Dieu ! s'écriait-elle souvent, mettez un terme à tant de douleurs* Accordez-moi, Seigneur, ou de guérir ou de mourir !
Elle fit prier les sœurs de la Croix, à Igon, dont sa belle-sœur était Supérieure, de faire à la très-sainte Vierge une neuvaine pour obtenir de sa puissance ou la guérison ou la mort. La malade témoigna aussi le désir de boire de l'eau de la Grotte. Une voisine, Mme Nessans, qui se rendait à Lourdes, promit de lui en rapporter à son retour.
Depuis quelque temps on la veillait jour et nuit. Le samedi, 16 octobre^ une crise violente annonça l'approche définitive du dernier moment. Le& crachements de sang furent presque continuels. Une teinte livide se ré-
pandit sur ce visage amaigri. Les yeux devinrent vitreux. La malade ne parlait presque plus, sinon pour se plaindre de douleurs aiguës. — Seigneur, r{ipdtait-elle souvent, Seigneur que je souffre î Ne pourrai-jo donc pas mourir?
— Son vœu sera bientôt exauçai, dit le docteur Subervielle en la quittant. Elle mourra dans la nuit ou au plus tard îi la naissance du jour. Il n'y a plus d'huile dans la lampe.
De temps en temps la porte s'ouvrait. Des amis, des voisins, des prêtres, M. Tabbé Dupont, M. l'abb^i Sanarens, vicaire de Naj, entraient silencieusement et demandaient à voix basse si la mourante vivait encore.
Le soir en la quittant, M. Tabbd Andrd Dupont, son consolateur ne peut retenir ses larmes.
— Avant le jour elle sera morte, dit-il, et je ne la re verrai qu'en Paradis.
La nuit était venue. La solitude s'était faite peu à peu dans la maison. Agenouillée devant une statue de la Vierge, Lubine priait, sans espérance terrestre. Le silence était profond et n'était interrompu que par la respiration pénible de la malade. Il était près de minuit.
— Ma fille ! dit l'agonisante. •
Lubine agenouillée se lève et s'approche du lit :
— Que voulez- vous, ma mère, fit-elle en lui prenant la main.
— Ma chère enfant, — lui dit d'une voix un peu étrange la mourante qui sembla sortir comme d'un songe profond, — va chez notre amie, Mme Nessans, qui a dû rentrer de Lourdes ce soir. Demande-lui un verre d'eau de la Grotte. C'est cette eau qui doit me guérir. La Sainte Vierge le veut.
— Ma bonne mère, répondit Lubine, il est trop tard à ce moment. Je ne puis vous laisser seule, et tout le monde est couché chez Mme Nessans. Mais demain matin, j'irai en chercher dès la première heure.
— Attendons alors.
Et la malade rentra dans son silence.
La nuit se passa et fut longue.
Les joyeuses cloches du dimanches annoncèrent enfin le lever du jour. là Angélus du matin portait à la Vierge Marie les prières de la terre et célébrait l'éternelle mémoire de sa toute-puissante maternité. Lubine courut chez Mme Nessans, et revint aussitôt portant une bouteille d'eau de la Grotte.
— Tenez, ma mère, buvez ! et que la sainte Vierge ^-ienne à votre secours !
Mme. Rizan porta le verre à ses lèvres et en avala quelques gorgées.
— 0 ma fille, ma fille, s'écria-t-elle, c'est la Vie que je bois. Il y a la Vie dans cette eau l Frotte-m'en le visage ! Frotte-m'en le bras ! Frottem'en tout le corps !
Toute tremblante et hors d'elle-même, Lubiiic trempa un linge dans Teau miraculeuse et lava le visage de sa mère.
— Je me sens guérie, criait celle-ci d'une voix rode venue aire et forte, je me sens gu(^rie !
Lubinc, cependant, (épongeait à l'aide du linge mouilld les membres paralyses et tuméfiés de la malade. Avec une ivresse de bonheur, mêlée de je ne sais quel frisson d'épouvante, elle voyait l'enflure énorme s'aF faisser et disparaître soudainement sous le mouvement rapide de sa main, cf la peau, violemment tendue et luisante, reprendre son aspect naturel. Subitement, pleinement, sans transition, la santé et la vie renaissaient sous ses doigts.
— Il me semble, disait la mère, qu'il sort de moi par tout le corps, comme des boutons brûlants.
C'était sans doute le principe intérieur du mal qui s'enfuyait de ce corps jusque-là si tourmenté parla douleur, et qui le quittait à jamais, sous l'action d'une volonté surhumaine.
Tout cela s'était accompli en un instant. En une minute ou deux, le corps agonisant de Mme Rizan, épongé pan sa fille, avait retrouvé la plénitude I de ses forces.
— Je suis guérie ! tout à fait guérie, s'écriait la bienheureuse femme. Que la sainte Vierge est bonne ! Qu'elle est puissante !
Puis, après cet élan vers le ciel, les appétits matériels de la terre se firent sentir violemment.
— Lubine, ma chère Lubine,j'ai faim, je veux manger.
— Voulez-vous du café, voulez-vous du vin ou du lait ? balbutia la jeune fille, troublée par la soudaineté, en quelque sorte foudroyante de ce miracle.
— Je veux de la viande et du pain, ma fille, dit la mère. Je n'en ai pas mangé depuis vingt-quatre ans.
Il y avait là quelque viande froide, un peu de vin. Mme Rizan but et •mangea.
—Et maintenant, dit-elle, je veux me lever.
— Ce n'est pas possible, ma mère, dit Lubine, hésitant malgré elle à en croire ses yeux, et s'imaginant peut-être que les guérisons venues directement de Dieu étaient soumises, comme les cures ordinaires, aux lenteurs et aux précautions de la convalescence. Elle tremblait de voir ce miracle si inespéré s'évanouir tout à coup.
Mme. Rizan insista et demanda ses vêtements. Ils étaient depuis bien des mois repliés et mis à leur place dans l'armoire d'une pièce voisine. On pensait, hélas ! qu'ils ne serviraient plus. Lubine sortit de la chambre pour aller les chercher. Elle rentra presque aussitôt : mais, arrivée sur le seuil de la porte, elle poussa un grand cri et laissa tomber à terre, tant son saisissement fut grand, la robe qu'elle portait à la main.
NOTRE-DAME DE LOURDES. 1 Of)
Sa mère, durant cctto courte absence, avait sautd hors du lit et était all<$o s'agenouiller devant la chemindo où se trouvait la statue de la Vierge. Elle (îtait là, les mains jointes, remerciant sa toute-puissante lib(jratrice.
Liibine, tcrrili<^e comme devant la r^îsurrection d'un mort, était incapable d'aider sa mère à se vêtir. Celle-ci ramassa sa robe, s'habilla toute seule en un clin d'œil et retomba à genoux aux ])icds de l'ima/^e sacrée.
Il était environ sept heures du matin. On sortait de la première Messe. Le cri de Lubme fut entendu dans la rue par les groupes qui passaient sous ses fenêtres.
— Pauvre fille ! dit-on, c'est sa mère qui vient d'expirer. Il était impossible qu'elle passât la nuit.
Plusieurs personnes, amies et voisines, entrèrent aussitôt dans la maison pour soutenir et consoler Lubine en cette indicible douleur. Parmi elles, deux Sœurs de Sainte Croix.
— Et bien, ma pauvre enfant, elle est donc morte, votre bonne mère ! Mais vous la reverrez au ciel.
Et elles s'approchèrent de la jeune fille, qu'elles trouvèrent appuyée contre la porte entr'ouverte et le visage bouleversé.
Lubine put à peine leur répondre.
— Ma mère est ressuscitée, fit-elle d'une voix étranglée par une émotion si forte qu'elle ne pouvait la porter sans défaillir.
— Elle délire, pensèrent les Sœurs en pénétrant dans la chambre, suivies des quelques personnes qui montaient avec elles l'escaher.
Lubine avait dit vrai.
Mme. Rizan avait quitté son lit. Elle était habillée et priait, prosternée devant l'image de Marie. Elle se leva et dit :
— Je suis guérie ! Remercions la Sainte Vierge. Tous à genoux !
Le bruit de cet événement extraordinaire se répandit dans la ville de Nay avec la rapidité de l'éclair. Tout ce jour et le lendemain la maison fut pleine de monde. La foule se pressait, émue et recueillie, dans cette chambre où venait de passer un rayon de la toute-puissante bonté de Dieu. Chacun voulait voir Mme. Rizan, toucher son corps rendu à la vie, se convaincre de ses propres yeux, et graver en son souvenir tous les détails <de ce drame surnaturel.
M. le docteur Subervielle reconnut sans hésiter le caractère surnaturel «t divin de cette guérison extraordinaire.
A Bordeaux cependant, M. Romain Rizan au désespoir attendait avec angoisse la missive fatale qui devait lui annoncer la mort de sa mère.
Ce fut pour lui un coup terrible lorsqu'un matin, la poste lui apporta une lettre dont l'adresse portait l'écriture bien connue de M. l'abbé Dupont.
— J'ai perdu ma pauvre mère, dit-il à un ami qui était venu le visiter.
Et il fondit en larmes sans avoir le courage de briser l^enveloppe.
- — Ayez de la force dans le malheur, ayez de la foi, lui disait son ami.
lOG NOTRE-DAME DE LOURDES.
Il rompit enfin le cachet. Les premiers mots qui frappèrent ses yeux furent ceux-ci : " Deo gratias ! Alléluia ! Rdjouissez-vous, mon cher " ami. Votre mère est gudrie, com'plctement gudrie. C'est la Sainte **■ Vierge qui lui a rendu miraculeusement la santé." L'abb(3 Dupont lui racontait de (quelle façon toute divine Mme. llizan avait trouvé au terme de son agonie, la vie au lieu de la mort.
Quelle joie pour le fils ! quelle joie pour son ami !
Cet ami était employé dans une imprimerie de Bordeaux où se publiait le Messager catholique,
— Donnez-moi cette lettre, dit-il à Romain Rizan, il faut que les œuvres de Dieu soient connues, et que Notre-Dame de Lourdes soit glorifiée.
Moitié de gré, moitié de force, il obtint la lettre. Le Messager cathclique la publia quelques jours'après.
Quant à l'heureux fils, il repartit presque aussitôt pour Nay. A l'arrivée de la diligence, une femme l'attendait. Elle courut à lui, alerte et vive, quand il descendit de voiture, et se précipita dans ses bras en pleurant d'attendrissement et de joie.
C'était sa mère.
Dix ans après, l'auteur de ce livre, à la recherche de tous les détails de la vérité, alla refaire lui-même, pour écrire cette histoire, l'enquête qu'avait faite jadis la commission épiscopale. Il visita Mme. Rizan dont il admira la pleine santé et la verte vieillesse. Parvenue aujourd'hui à sa soixante et onzième année, elle n'a aucune des infirmités que l'âge amène avec lui. De tant de maux et de souffrances, il n'est resté aucune trace ► Tous ceux qui l'avaient connue jadis, et dont nous entendions le témoignagne, étaient encore dans la stupéfaction d'un événement si prodigieux.
— Mais, dîmes-nous à un ecclésiastique de Nay qui nous servait de guide, la malade était, si je ne me trompe, visitée par un autre médecin du pays, M. le docteur Talamon ?
— C'est un homme fort distingué, répondit notre compagnon. Il allait habituellement chez Mme. Rizan, non plus comme médecin, mais comme voisin et comme ami. Or, à partir de la guérison miraculeuse, il cessa d'y venir, et n'y apparut que huit ou dix mois après.
— Peut-être, reprîmes-nous, voulut-il éviter d'être interpellé, et d'avoir à s'expliquer sur ce fait extraordinaire, qui était sans doute peu d'accord avec ses principes de philosophie médicale ?
— Je ne sais.
— N'importe, je veux le voir.
Nous frappâmes à sa porte.
M. le docteur Talamon est un grand et beau vieillard à la tête intelligente et expressive. Un front remarquable, une couronne de cheveux blancs, un regard ferme qui annonce des idées arrêtées, une bouche mobile
sur laquelle so jouo fréquemment le sourire du scepticisme : tels sont les traits principaux que Ton remarque en l'abordant.
— Il y a longtemps que cela s'est passé, nous dit-il. A dix ou douze ans de distance, ma m(^moire ne se souvient que d'une facj'on fort vague do co dont vous me parlez, et dont je ne fus point d'ailleurs le tilimoin direct. Je ne vis Mme Rizan que plusieurs mois après, et j'ignore dans (quelles conditions, par quels agents, par quelle progression lente ou rapide sa g\i6nson s'était accomplie.
— Mais comment, monsieur le docteur, n'eûtes-vous point la curiosité de vérifier par vous-même le fait extraordinaire que vous apprit immédiate ment la rumeur publique, qui fut énorme dans ce pays ?
— Ma foi ! monsieur, me répondit-il, je suis un vieux médecin ; je sais que les lois de la nature ne sont jamais bouleversées ; et, pour vous parler franchement, je ne crois pas à tous ces miracles.
— Ah ! docteur, vous péchez contre la foi, s'écria l'abbé qui m'avait servi d'introducteur.
— Et moi, monsieur le docteur, je ne vous accuse pas d'avoir péché contre la foi, mais je vous accuse d'avoir péché contre la science particulière que vous professez : la Médecine.
— Comment donc, et en quoi ?
— La Médecine n'est pas une science spéculative, c'est une science expérimentale. L'expérience est sa loi. L'observation des faits, voilà son principe premier et fondamental. Si on vous eût dit que Mme Rizan avait été guérie de la sorte en se frottant avec une infusion de telle ou telle plante récemment trouvée dans la montagne, vous n'auriez certainement pas manqué d'aller constater la guérison, examiner la plante et enregistrer une découverte qui vous aurait peut-être parue aussi importante que celle du quinquina au siècle dernier. Il en eût été de même si cette cure sou daine eût été produite par quelque nouvelle source sulfureuse ou alcaline Mais, ici, on parlait d'une eau jaillie miraculeusement et vous n'avez pas voulu aller voir. Oubhant que vous étiez Médecin, c'est-à-dire le trèshumble serviteur des faits, vous avez refusé de regarder, comme les académies des sciences qui nièrent la vapeur sans daigner vérifier, et qui proscrivirent le quinquina au nom de je ne sais quels principes médicaux. En médecine, quand un fait se présente qui contredit un pnncipe accepté, c'est la preuve que le principe est faux. L'expérience est le juge suprême. Et tenez, monsieur le docteur, permettez-moi de vous faire observer que si vous n'aviez pas eu une vague conscience de ce que je vous dis-là, vous n'auriez pas hésité à aller vérifier, et vous vous seriez donné le plaisir de convaincre d'imposture un Miracle qui mettait tout le pays en émoi. Mais c'eût été vous exposer à rendre les armes. Et vous avez été comme ces hommes de parti qui ne veulent pas entendre les raisons de leur adversaire. Vous avez écouté vos préventions philosophiques et vous avez man.-
qu6 à la loi de Médecine, qui est d'afTronter l'étude des faits, quels qu'ils soient, pour en tirer des enseignements. Je vous dis ces choses, docteur, avec d'autant plus de liberté (jue je sais votre haut mérite, et (pic je ii'i'<i;norc point que votre très-<^rand esprit est capable d'entendre la vérité, l^eaucoup de médecins rd'uscut do certifier dos faits de cotte naturre par respect humain, n'osant braver ni le mécontentement ^e la Faculté, n Ic-s railleries des confrères. Quant à vous, docteur, si votre philosoDÏiie vous a trompé, la crainte des hommes n'a été absolument pour rien dans votre abstention.
— Non, certes, me dit-il. Mais peut-être, en me plaçant au point de vue que vous exprimez, eussé-je mieux fait d'examiner.
Bien longtemps avant les événements de Lourdes, à une époque où Bernadette n'était pas encore au monde, en 1843, dans le courant du mois d'avril, une honorable famille de Tartas, dans les Landes, était dans de sérieuses inquiétudes. Depuis un an environ, Mlle Adèle de Chauton avait épousé M. Moreau de Sazenaj, et elle touchait au terme de sa délivrance.
La crise d'une première maternité est toujours redoutable. Les médecins appelés en toute hâte dès les symptômes précurseurs, déclarèrent que l'enfantement serait laborieux, et ils ne dissimulèrent pas la possibilité de quelque péril.
Il n'est personne qui ne sache ou qui ne comprenne les cruelles anxiétés de semblables situations. Les plus poignantes angoisses ne sont point pour la pauvre femme qui gémit sur son lit de douleur et que la souffrance physique absorbe presque tout entière. Elles sont pour l'époux dont le cœur en ce moment est en proie à d'indescriptibles tortures. Le cœur de l'époux qui s'épanouit à l'espérance d'un enfant qui va naître, se trouve soudainement sous la terreur d'une épouse qui peut périr, il entend des cris déchirants. Comment finira la crise ? Est-ce la joie qui vient, est-ce le malheur ! Qu'estce qui va sortir de cette chambre ? Sera-ce la Vie, sera-ce la Mort ? Que faut-il aller chercher ? est ce un berceau, est-ce un cercueil ? Est-ce hélas î contraste terrible, est-ce l'un et l'autre, à la fois ? Est-ce même deux cercueils, l'un pour la mère, l'autre pour l'enfant ?
La Science humaine se tait, et n'ose prononcer.
Ces angoisses sont affreuses. Elles doivent l'être surtout pour qui ne
ise pas en Dieu la force et la consolation.
Mais M. Moreau était chrétien. Il savait que le fil de nos existences est entre les mains d'un Maître suprême devant lequel on peut toujours en appeler de la décision des docteurs de la Science. Quand l'homme a condamné, le Roi des cieux, comme les souverains de la terre, s'est réservé le droit de grâce.
— La sainte Vierge, pensa le malheureux époux, daignera peut-être écouter ma prière.
NOTRE-DAME DE LOURDES. lOÎ)
Et il s'adressa avec confiance i\ la mèro du Christ.
Le p^ril (|ui avait paru tout d'abord si mena(;ant, s'éloigna peu à peu oommc lin nua<^o noir que, dans les hauteurs dc*ratmosphôre, chassent et dissipent les soufiles do Tair. L'horizon s'6chaircit, se rassdrdna, et no tanhi pas à devenir rayonnant. Une petite fille venait de naître !
AssiuTuient, cotte heureuse délivrance n'avait rien d'extraordinaire. Le mvl, (|n«'l(|ue alarmant qu'il eût paru à M. Moreau, n'avait jamais 6t6 tel que les mddecins eussent absolument d^îscspdré. L'issue favorable do la crise pouvait donc être tout <\ fait naturelle. Lo^cœur de r(^pouxet du père se sentait cependant pdndtré de reconnaissance envers la sainte Vierge. Il n'était pas de ces âmes rebelles îl la reconnaissance, qui ne demandent pas mieux que de douter du bienfait pour se dispenser de la gratitude.
— Comment allez-vous nommer votre fille'? lui dit-on,
— Elle s'appellera Marie, répondit-il.
— Marie ? Mais c'est le nom le plus commun que nous ayons ici. Toutes les femmes du peuple, toutes les servantes s'appellent ^ Marie. Et puis Marie Moreau, c'est peu euphonique. Ces deux M, ces deux R ne se peuvent supporter.
Mille raisons de même valeur furent alléguées. Ce fut un toile vénérai. M. Moreau de Sazenay était un homme très-facile, très-accessible et habituellement fort déférant aux avis qu'on lui donnait ; mais, en cette circonstance, il brava les bouderies, et sa ténacité fut extraordinaire. Il se souvenait que, dans ses récentes alarmes, il avait invoqué ce nom sacré et que c'était celui do la Reine du ciel.
— Elle s'appellera Marie, je veux qu'elle ait pour patronne la sainte Vierge. Je vous le dis en vérité, ce nom lui portera bonheur.
On s'étonnait autour de lui de son obstination, mais elle ne cédait pas plus que celle de Zacharie, quand il voulut, comme le raconte l'Evangile, que son fils s'appelât Jean.
Vainement les obsessions redoublèrent de tous côtés ; il fallut en passer par cette volonté inflexible.
La première-née de cette famille porta donc le nom de Marie.
Le père voulut en outre, que pendant trois ans, elle fût vouée au blanc la couleur de la Viersre.
Et cela fut fait ainsi.
Plus de seize ans s'étaient écoulés depuis ce que nous venons de raconter. Une deuxième enfant était née, qu'on avait appelée Marthe. Mlle Moreau faisait ses études chez les Dames du Sacré-Cœur de Bordeaux.
Vers le commencement de janvier 1858, elle fut atteinte d'une maladie d'yeux qui la força rapidement d'interrompre tout travail. Elle supposa que c'était quelque coup d'air, qui passerait comme il était venu ; mais ses espérances furent trompées, et son état finit par prendre un caractère
tout i\ Mt inqui(itant. Le m(idccin ordinaire de la maison jugea ndcessairc d'ap})olcr en consultation un oculiste distinguai de Bordeaux, M. Bcrmont.
Ce n'était point un coup d'air, c'était une amaurose.
Le mal est très-grave, dit M. Bcrmont. L'un des deux yeux es
tout à fait perdu et l'autre bien malade.
Les parents furent immédiatement avertis. La mère accourut à Bordeaux et ramena son enfant pour lui faire suivre, au sein de la famille et avec une sollicitude attentive, le traitement que le médecin oculiste avait ordonné, sinon pour guérir l'oeil qui était perdu, du moins pour sauver celui qui restait encore, et qui était déjà assez atteint pour n'apercevoir les objets qu'à travers une brume absolument confuse.
Les médicaments, les bains de mer, tout ce que conseilla^'la Science fut inutile. Le printemps et l'automne se passèrent en ces vains efforts. Cet ^tat déplorable résistait à tout et s'aggravait lentement. La cécité complète était imminente. M. et Mme Moreau se décidèrent à conduire leur fille à Paris pour consulter nos illustrations médicales.
Comme ils se disposaient en toute hâte à ce voyage, redoutant qu'il ne fût déjà trop tard pour conjurer le malheur qui menaçait leur enfant, le facteur de la poste leur apporta le numéro hebdomadaire d'un petit journal de Bordeaux auquel ils étaient abonnés, le Bïessager catholique. C'était dans les premiers jours de novembre.
Or, c'était précisément ce numéro du Messager catholique qui contenait ia lettre de M. l'abbé Dupont et le récit de la miraculeuse guérison de Mme veuve Rizan, de Nay, par l'emploi de l'eau de la Grotte.
M. Moreau l'ouvrit machinalement, et ses regards tombèrent sur cette divine histoire. Il pâlit en la lisant.
L'espérance venait de s'éveiller dans l'âme du père désolé, et son esprit ou plutôt son cœur avait eu un trait de lumière.
— Voilà, dit-il, la porte où il faut frapper. Il est évident, ajouta-t-il avec une merveilleuse simplicité dont nous tenons à conserver l'expression textuelle, il est évident que, si la sainte Vierge est apparue à Lourdes, elle a intérêt à y opérer des guérison 3 miraculeuses, pour constater et prouver la réalité de ces Apparitions. Et cela est vrai surtout dans les commencements, tant que cet événement n'est pas encore universellement accrédité . Hâtons-nous donc ! Là comme partout, ce seront les premiers arrivés qui seront les premiers servis. Ma femme ! ma fille! c'est à Notre- Dame de Lourdes qu'il se faut adresser.
Les seize ans qui s'étaient écoulés depuis la naissance de sa fille n'avaient point attiédi, on le voit, la foi de M. Moreau.
Une neuvaine fut résolue, à laquelle s'associèrent, dans le voisinage, les compagnes et les amies de la jeune malade. Par une circonstance providentielle, un prêtre de la ville avait en ce moment chez lui une bouteille
d'eau do la Grotte, do sorto quo la ncuvaino fut coramcnc<!;o presque imni^diatement.
Les parents, en cas de gu<5rison, firent vœu d'aller en pcli^rinage ^ Lourdes et de vouer pour un an la jeune fille au blanc et au bleu, i\ ces couleurs de la sainte Vierge qu'elle avait di^jà port^^es pendant trois ans, quand elle («tait une toute petite enfant, venant d'entrer dans la vie.
La neuvaino commença le lundi soir, 8 novembre.
Faut-il le dire ? la malade ne croyait guère. La mère n'osait espérer. Le père seul avait cette foi tranquille à laciuclle les bienfaisantes puissances du ciel ne résistent jamais.
Tous prièrent en commun, dans la chambre de M. Moreau, devant une image de la sainte Vierge. La mère, la jeune malade et sa petite sœur se levèrenf successivement pour se retirer et se coucher, mais le père resta à genoux.
Il se crut seul, et sa voix s'éleva avec une ferveur dont l'accent arrêta derrière lui sa famille prête à sortir, sa famille qui nous a fait ce récit, et qui ne peut se souvenir de ce moment solennel sans frissonner encore d'émotion :
— Sainte Vierge, disait le père ; très-sainte Vierge Marie, vous devez guérir ma fille ! Oui, en vérité, vous le devez. C'est pour vous une obligation, et vous ne pouvez pas vous j refuser. Songez donc, ô Marie, songez, que c'est malgré tous, que c'est contre tousque j'ai voulu vous choisir pour être sa patronne. Vous devez vous rappeler quelles luttes j'ai eu à sontenir pour lui donner votre nom sacré. Eh bien ! sainte Vierge, pouvezvous oublier qu'alors je défendais votre nom, votre puissance, votre gloire contre les insistances et les vaines raisons de ceux qui m'entouraient ? Pouvez-vous oublier que je mis publiquement cette enfant sous votre protection, disant et répétant à tous que ce nom, votre nom à vous, sainte
Vierge Marie, lui porterait bonheur ? C'était ma fille, j'en ai fait la
vôtre. Pouvez-vous l'oublier ? Est-ce que vous n'êtes pas engagée par là, sainte Vierge ? Est-ce que vous n'êtes pas engagée d'honneur, — maintenant que je suis malheureux, maintenant que nous vous prions pour notre fille, pour la vôtre, — à venir à notre secours et à guérir sa maladie ? La laisserez-vous devenir aveugle après la foi que j'ai montrée en vous ?. . . . Non î non ! c'est impossible, et vous la guérirez!
Tels étaient les sentiments que laissait éclater à voix haute le malheureux père, faisant appel au cœur de la sainte Vierge, la mettant en quel que sorte en demeure, et la sommant de payer sa dette de reconnaissance
Il était dix heures du soir.
La jeune fille, au moment de se coucher, imbiba d'eau de Lourdes un "bandeau de toile et le plaça sur ses yeux, en le nouant derrière la tête.
Son âme était agitée. Sans avoir la foi de M. Moreau, elle se disait qu'après tout la sainte Vierge pourrait bien la guérir ; que, bientôt peut-
ctro, i\ la fin de la neuva'mc, elle aurait retrouvé la lumière. Puis le doute , venait, ot il lui semblait qu'un Miracle n'était pas fait pour elle. Toutes ces pei sées roulant dans son esprit, elle eut grand'peine à s'endormir et ce ne fut que fort tard qu'elle trouva enfin le sommeil.
Le lendemain matin, à son réva'û, son premier mouvement, mouvement de vague espérance et d'inquiète curiosité, fut d'enlever lé bandeau qui recouvrait ses yeux.
Elle poussa un grand cri.
Tout autour d'elle, la lumière du jour naissant inondait la chambre. Efc elle voyait clairement, nettement, distinctement. L'œil malade avait recouvré la santé ; l'œil qui était mort était ressuscité.
— Marthe ! Marthe ! cria-t-elle à sa sœur. J'y vois ! j'y vois ! Je suis guérie !
La jeune Marthe qui couchait dans la même chambre, se jette au bas du lit et accourt. Elle voit les yeux de Marie entièrement débarrassés de leur voile sanglant, ses yeux noirs et brillants, dans lesquels resplendissaient la force et la vie.
Le cœur de la petite fille se tourne vers le père et la mère qui manquaient à cette joie.
— Papa ! maman ! cria-t-elle.
Marie lui fit signe de se taire.
— Attends, attends, dit-elle. Je veux savoir auparavant si je puis lire. Donne-moi un livre.
L'enfant en prit un sur la table de la chambre.
— Tiens, dit-elle.
Marie ouvre le livre et y lit aussitât, couramment, sans efforts, commetout le monde. La guérison était complète, radicale, absolue, et la sainte Vierge n'avait pas fait les choses à demi.
Le père et la mère étaient accourus.
— Papa, maman, j'y vois, je lis, je suis guérie î
Comment pourrions-nous peindre cette scène indescriptible ? Chacun la comprend, chacun peut la voir en descendant dans son propre cœur.
La porte de la maison n'était pas encore ouverte. Les fenêtres étaient fermées, et leurs vitres transparentes ne laissaient passer que les premières clartés du matin. Qui donc aurait pu entrer et se mêler à la joie de cette famille retrouvant tout à coup le bonheur ?
Et cependant, ces chrétiens exaucés comprirent qu'ils n'étaient point seuls et qu'un être, puissant et invisible, était en ce moment au milieu
d'eux.
Le père et la mère, la petite Marthe, tombèrent à genoux. Marie, encore couchée, joignit les mains et, de ces quatre poitrines oppressées d'émotion et de reconnaissance, sortit comme une action de grâces, le nom de la mère de Dieu :
— 0 sainte Vierge Marie, ô Notre-Dame de Lourdes . . .
Quelles furent leurs autres paroles ? nous Tignorons. Quant .\ leurs lentiments, qui ne les devine, en assistant par la pcns^^e i\ ce merveilleux événement, à cet éclair de la puissance de Dieu, traversant tout à coup la destinée d'une famille éplorée, et changeant ses douleurs en félicité.
Est-il besoin d'ajouter que, peu de temps après, Mlle Marie Moreau allait avec ses parents remercier Notre-Dame de Lourdes, ^ la Grotte de l'Apparition. Elle déposa ses vêtements sur l'autel et reprit, toute heureuse et toute fière de les porter, les couleurs de la Reine des vierges.
M. Moreau, dont auparavant la foi avait été si grande, était dans la •tupeur. — Je croyais, disait-il, que ces grâces ne s'accordaient qu'à des saints. Comment se fait-il que de telles faveurs descendent aussi sur de misérables pécheurs comme nous ?
Ces faits ont eu pour témoins toute la population de Tartas, qui prenait part à l'affliction de cette famille, Tune des plus estimées du pays. Chacun dans la ville a vu et peut attester que la maladie, jusque-là si désespérée, avait été guérie soudainement dès le commencement de la neuvaine. La Supérieure du Sacré-Cœur de Bordeaux, les cent cinquante élèves qui étaient les compagnes de Mlle Marie Moreau,, les médecins de l'établissement ont constaté et la gravité de son état avant les événements que nous avons racontés, et ensuite sa complète guérison. Elle rentra en effet à Bordeaux, où elle passa encore deux ans pour terminer ses études.
Le médecin oculiste, M. Bermont, ne pouvait revenir de sa surprise en présence de cet événement, si en dehors de la portée de son art. Nous avons vu sa déclaration attestant l'état de la malade et reconnaissant l'impuissance de la Médecine à obtenir une telle guérison " qui a persisté, " dit-il, et qui persiste encore. Quant à l'instantanéité de cette guérison, " telle qu'elle s'est produite, c'est, ajoute-t-il, un fait hors ligne qui sort. " tout à fait des procédés au pouvoir de la science médicale. — En foi de " quoi j'ai signé: Bermont.^^
Cette déclaration, datée du 8 Février 1859, est déposée à l'évêché de Tarbes avec un grand nombre de lettres et de témoignages des habitants de Tartas, parmi lesquels figure celui du maire de la ville, M. Desbord.
Mlle. Marie porta les couleurs de la Vierge jusqu'au jour de son mariage, qui eut lieu quelques temps après la fin de ses études et sa sortie du Sacré-Cœur. Ce jour-là même, elle se rendit à Lourdes et quitta la robe de la jeune fille pour revêtir celle de l'épouse.
Elle voulait faire don de ce vêtement bleu et blanc à une autre enfant, aimée aussi par la Sainte Vierge, à Bernadette. Ayant la même mère, n'étaient -elles pas un peu sœurs ?
C'est le seul cadeau que Bernadette ait jamais accepté. Elle a porté pendant plusieurs années, jusqu'à ce qu'elle ait été tout à fait usée, cette
robe dont les couleurs rappelaient la bienfaisante toute-puissance de la divine Apparition de la Grotte.
Yoih\ ddji\ onze ans que ces {}v6nemcnts se sont accomplis. Le bienfait accordd par la très-Sainte Vierge n'a point 6t6 retir(i : la vue de Mlle. Moreau a continué d'être parfaite : jamais une rechute, jamais une indisposition, mémo légère. A moins d'un suicide, je veux dire d'un acte d'ingratitude ou d'un abus de grâces, ce cpic Dieu ressuscite ne meurt plus. Iîesi(rgens,ja7n non moritur.
Mlle. Marie Moreau se nomme aujourd'hui Mme. d'Izarn de Villefort ; «lie est mère de trois superbes enfants qui ont les plus beaux yeux du monde. Bien que ce soient des garçons, il n'en est pas un seul qui, parmi ses prénoms de baptême, ne porte en tête le nom de Marie.
On comptait par centaines les cures miraculeuses. Il était impossible de tout vérifier. La commission épiscopale en soumit trente à son enquête approfondie. Elle se montra d'une extrême sévérité dans cet examen, et elle n'admit le surnaturel que lorsqu'il était absolument impossible de faire autrement. Elle repoussa notamment toutes les guérisons qui n'avaient pas eu un caractère à peu près complet d'instantanéité et qui avaient eu lieu [progressivement ; toutes celles qui avaient été obtenues, alors que l'on faisait encore usage d'un traitement médical, quelque impuissant qu'il eût été jusque là. " Quoique l'inefficacité des remèdes prescrits par la " science eût été suffisamment reconnue, disait dans son rapport le secré- ^' taire de la Commission, on ne pouvait pas en ce cas, rigoureusement et ^' d'une manière exclusive, attribuer la guérison à la vertu surnaturelle de " l'eau de la Grotte, simultanément employée."
On avait, en outre, signalé à la Commission, comme ayant un caractère miraculeux, de nombreuses faveurs de l'ordre spirituel, des grâces singulières, des conversions inespérées. Il était difficile de constater juridiquement ces événements qui avaient pour théâtre le fond caché de l'âme humaine et qui échappaient à tout contrôle étranger. Bien que de tels faits, de tels changements de coeur soient parfois plus étonnants et plus merveilleux que le redressement d'un membre ou la cessation d'une maladie physique, la Commission jugea avec raison qu'elle ne devait point les comprendre dans la solennelle et publique enquête dont elle avait été chargée par l'Evêque.
Dans son rapport à Sa Grandeur, la Commission, d'accord avec les médecins, divisait en trois catégories les guérisons qu'elle avait étudiées et dont elle avait relaté soigneusement tous les détails dans ses procès-verbaux, tous signés par les personnes guéries et par de nombreux témoins.
La première catégorie comprenait les cures, quelque frappantes qu'elles fussent, qui étaient susceptibles d'une explication naturelle. Elle& étaient^au nombre de six. C'étaient celles de Jeanne-Marie Arqué, veuve Crozat, de Biaise Maumus, de l'enfant Laffite, tous trois de Lourdes : de
l'cnfimt Lasbarcillos, do Gcz ; de Jeanne Crassus, d*Arcizan-Avant ; do Jeanne Pomiès, de Loubajac.
La deuxième cat<^gorie se composait des guérisons au sujet desquelles la Commission inclinait à admettre le surnaturel. De ce nombre Jean Pierre Malou, Jeanne-Marie Daube, épouse Vendôme, Bernarde Soubies et Pauline Bordeaux, de Lourdes ; Jean-Marie Amaré, de Beaucens ; Marcelle Peyrègue, d'Agos ; Jeanne-Marie Massot Bordenave, d'Arras ; Jeanne Gezma, et Auguste Bordes, de Pontacq.
'* La plupart de ces faits, disait Tenquete médicale, présentent presque " toutes les conditions voulues pour être admis dans l'ordre surnaturel. ^' On trouvera peut-être qu'en les en excluant nous agissons avec une trop ^' grande réserve, et que nous montrons une conscience trop sévère. Mais *' loin de nous plaindre de ce reproche, nous nous en félicitons, parce que ■^' nous sommes convaincus qu'en pareille matière la sévérité est commandée •* par la prudence."
En ces circonstances, il suffisait à la Commission qu'une explication naturelle, même entièrement invraisemblable, fût à la rigueur possible, pour que le miracle ne fût pas déclaré. Elle rangeait alors le fait dans la catégorie que nous venons d'indiquer.
La troisième classe comprenait les guérisons qui présentaient d'une façon évidente et indéniable le caractère surnaturel. Quinze, celles de Blaisette Soupenne, de Benoîte Gazeaux, de Jeanne Crassus, épouse Crozat, de Louis Bourriette, de l'enfant Justin Bouhohorts, de Fabien et Suzanne Baron, de Lourdes ; celles de Mme. veuve Rizan et de Henri Busquet, de Nay ; de Catherine Latapie, de Loubajac ; de ^Ime. veuve Lanou, de Bordères ; de Marianne Garrot et de Denys Bouchet, de Lamarque ; de Jean-Marie Tambourné, de Saint Justin ; de Mlle. Marie Moreau de Sazenaj, de Tartas ; de Paschaline Abbadie, de Rabasteins, furent reconnues comme incontestablement miraculeuses.
" Les maladies dont les sujets, favorisés de guérisons si subites et si '' frappantes, subissaient les atteintes, étaient la plupart de nature diffé- •^* rente, lisons-nous dans le Rapport de la Commission. Elles aflfectaient *' des caractères variés. Elles appartenaient, les unes, à la patholo^^ie *' interne ; les autres, à la pathologie externe.
" Cependant, ces affections si diverses ont été guéries par l'emploi d'un '' seul et même élément, tantôt en lotion, tantôt en boisson, et sur quelques " sujets des deux manières à la fois.
Or, dans l'ordre naturel et scientifique, outre que chaque remède
n'est mis en usage que d'une manière déterminée, il est constant qu'il " n'a qu'une vertu spéciale appropriée à telle ou telle maladie, mais inef " ficace, sinon nuisible, dans tous les autres cas. Ce n'est donc pas par ^' une propriété propre, inhérente à sa composition, que l'eau de Massa- " bielle a pu produire des guérisons si nombreuses, si extraordinaires, si
** diverses, (iteindrc soudainement tant de maladies de genre si différent et " parfois même si opposé.
" Alors surtout, ajoutait-on, que la Science a déclaré avec autorité, par ** l'analyse des maîtres, que cette eau n'avait par elle-même aucun carac- " tère mméral et thérapeutique, et que, chimiquement, elle n'est autre " chose que de l'eau pure."
La Médecine, consultée, n'était point, après le mur et consciencieux examen de ces guérisons extraordinaires, moins décisive en ses conclusions :
" En jetant un coup d'oeil d'ensemble sur ces guérisons, disait le Rap- '* port médical, on est frappé tout d'abord de la facilité, de la promptitude, " de l'instantanéité avec lesquelles ils sortent du sein de leur cause pro- " ductrice ; de la violation, du bouleversement complet de toutes les- " méthodes thérapeutiques qui régnent dans leur accomplissement ; -des " contradictions que reçoivent les préceptes et les prévisions de la Science, " de cette espèce de dédain qui se joue de l'ancienneté, de la profondeur " et de la résistance du mal ; du soin caché, mais réel néanmoins, avec " lequel toutes les circonstances sont arrangées et combinées, pour montrer " qu'il y a, dans la guérison qui s'opère, un événement tout à fait ea ** dehors de l'ordre habituel de la nature. De tels phénomènes dépassent " la portée de l'esprit humain. Comment comprendrait-il, en effet, l'op- " position qui existe :
" Entre la simphcité du moyen et la grandeur du résultat ?
*' Entre l'unité du remède et la diversité des maladies ?
" Entre la courte durée de l'application de l'agent curatif et la longueur " des traitements indiqués par l'art ou la science ?
" Entre l'efficacité soudaine du premier et la longue inutilité des '* seconds?
" Entre la chronicité du mal et l'instantanéité de la guérison ?
" Il y a là certainement une Force contingente, supérieure à celles qui " ont été départies à la nature ; étrangère, par conséquent, à l'eau dont ** elle se sert pour les manifestations de sa puissance."
Devant tant de faits éclatants, si soigneusement et si publiquement avérés, en présence de l'enquête si consciencieuse, si complète, si approfondie de la Commission, en regard des déclarations et des conclusions si formelles de la Chimie et de la Médecine réunies, l'Evêque ne pouvait qu'être convaincu. Il le fut pleinement.
Toutefois, par cet esprit de prudence extrême que nous avons eu plugieurs fois l'occasion de remarquer dans le courant de ce récit, Mgr. Laurence avant de prononcer solennellement le verdict épiscopal sur cette grande question, demanda une sanction nouvelle à ces guérisons miraculeuses : la sanction du temps.
Il laissa s'écouler trois années.
Une seconde enquête fut faite alors. Les guériscns que nous avons-
8Îgnal(5cs plus haut comme surnaturelles subsistaient. Nul do vint ni retirer son ])remier témoignage, ni contester les faits. Les œuvres do Celui qui règne dans l'eternit^^ n'ont rien il craindre de r<^preuve du temps
Ce Tut après cette surabondante sdrie de démonstrations, de preuves et de certitudes que Mgr. Laurence rendit enfin le jugement qu'on attendait, de lui. Le voici dans ses principales dispositions :
Mandement de Mgr r.Evrqiie de Tarhes iwrtant jugement sur VAjïparition qui a eu lieu à la Grotte de Lourdes.
" Bertrand-Skvere Laurence, par la Miséricorde Divine et la grâco " du Saint-Si(^ge Apostolique, Evèque de Tarbes, Assistant au Trôno *' Pontifical, etc.
" Au clerg(^ et aux fidèles de notre diocèse, salut et bénédiction en Notre-Seigneur-Jésus-Christ.
" A toutes les époques de l'humanité, Nos Bien-Aimés Coopérateurs et *^ Nos Très-Chers Frères, de'merveilleuses communications se sont établies ^* entre le ciel et la terre. Dès l'origine du monde, le Seigneur apparut ^* à nos premiers parents pour leur reprocher le crime de leur désobéissane. " Dans les siècles suivants,'^nous le voyons converser avec les Patriarches ^* et les Prophètes ; et l'Ancien Testament est souvent l'histoire des célestes ■'^ Apparitions dont furent favorisés les enfants d'Israël.
'^ Ces divines faveurs ne devaient pas cesser avec la loi mosaïque; au ** contraire, elles devaient être, sous la loi de grâce, et plus nombreuses, " et plus éclatantes.
" Dès le berceau de l'Eglise, dans ces temps de persécution sanglante, " les chrétiens recevaient] la visite de Jésus-Christ ou des Anges, qui ** venaient, tantôt leur révéler les secrets de l'avenir, tantôt les déUvrer ^' de leurs chaînes, tantôt les fortifier dans les combats. C'est ainsi, selon *' la pensée d'un judicieux écrivain, que Dieu encourageait ces illustres *' confesseurs de la foi, alors que les puissants de la terre réunissaient tous ** leurs efforts pour^étoulfer dans son germe la doctrine qui devait sauver ^* le monde.
" Ces manifestations surnaturelles ne furent pas le partage exclusif des " premiers siècles du Christianisme. L'histoire atteste qu'elles se sont " perpétuées d'âge en âge pour la gloire de la Religion et l'édification des "• Fidèles.
*• Parmi les célestes Apparitions, celles de la Très-Samte Vierge occu- ^* pent une large place, et elles ont été pour le monde une source abon- " dante de bénédictions. En parcourant l'univers catholique, le voyageur " rencontre, placés de distance en distance, des temples consacrés à la ** Mère de Dieu ; et plusieurs de ces monuments doivent leur origine à " l'Apparition de la Reine du ciel. Nous possédons déjà un de ces sanc- ^* tuaires bénis, fondé, il y a quatre siècles, à la suite d'une révélation ■**' faite à une bergère, et où des milUers de pèlerins vont tous les ana
" s'agenouiller devant le trône de la glorieuse Vierge Marie pour implorer " ses bienfaits. (1)
" Grâces soient rendues au Tout-Puissant! dans les trdsors infinis de " ses bontds, il nous réserve une faveur nouvelle. Il veut que, dans le dio- " cèse de Tarbes, un nouveau sanctuaire soit élevd à la gloire de Marie. " Et quel est l'instrument dont il va se servir pour nous communiquer ses " desseins de miséricorde ? C'est encore ce q\i\l y a de plus faible selon " le monde : une enfant de quatorze ans, Bernadette Soubirous, née à ** Lourdes, d'une famille pauvre,"
Ici, Sa Grandeur lacontait sommairement les Apparitions de la Très- Sainte Vierge à Bernadette. Le lecteur les connaît. Mgr. Laurence discutait ensuite les faits.
" Tel est en substance, continuait le Prélat, le récit que nous avons " recueilli de la bouche de Bernadette, en présence de la Commission, " réunie pour l'entendre une seconde fois.
" Ainsi la jeune fille aurait vu et entendu un être se disant l'Immacu- ** lée-Conception, et qui, bien que revêtu d'une forme humaine, n'aurait " été ni vu ni entendu par aucun des nombreux spectateurs présents à la " scène. Ce serait, par conséquent, un être surnaturel. Que faut-il pen- " ser de cet événement ?
" Vous ne l'ignorez pas, nos Très-Chers Frères, l'Eglise apporte une ** sage lenteur dans l'appréciation des faits surnaturels : elle demande des " preuves certaines, avant de les admettre et de les proclamer divins. " Depuis la déchéance originelle, l'homme, surtout en cette matière, est " sujet à bien des erreurs. S'il n'est pas égaré par sa raison si débile, <* il peut être victime des artifices du démon. Qui ne sait que parfois il se ** transforme en ange de lumière pour nous faire tomber plus facilement ** dans ses pièges ? (1.) Aussi le Disciple bien-aimé nous recommande-t-il de •* ne pas croire à tout esprit, mais d'éprouver si les esprits viennent de " Dieu. (2.) Cette épreuve, nous l'avons faite, nos Très-Chers Erères " L'événement dont nous vous entretenons est, depuis quatre années, l'ob- " jet de notre sollicitude ; nous l'avons suivi dans ses phases diiférentes ; *' noua nous sommes inspiré auprès de la Commission, composée de prêtres " pieux, instruits, expérimentés, qui ont interrogé l'enfant, étudié les faits. " tout examiné, tout pesé. Nous avons aussi invoqué l'autorité de la " science, et nous sommes demeurés convaincu que l'Apparition est surna- " turelle et divine, et que, par conséquent, ce que Bernadette a vu, c'est «' la Très-Sainte Vierge. Notre conviction s'est formée sur le témoignage. *' de Bernadette, mais surtout d'après les faits qui se sont produits, et qui " ne peuvent être expliqués que par une intervention divine.
(1.) Notre-Dame de Garaison.
(1.) II Cor., cap. XI, v. 14. — (2.) I Ep. Jean., cap. ir, v. 1.
" Le t(;moignage de la jeune fille présente toutes les garanties que nous *' pouvons deairttr. Et d'abord, sa sincérité ne saurait être mise en doute. *' Qui n'admire, en l'approchant, la simplicité, la candeur, la modestie do *^ cette cnft\nt ? Pendant que tout le monde s'entretient des merveilles " qui lui ont été révélées, seule, elle garde le silence : elle ne parle ([ue " quand on l'interroge ; alors elle raconte tout sans affectation, avec une " ingénuité touchante ; et, aux nombreuses questions (pi'on lui adresse, ** elle lait, sans hésiter, des réponses nettes, précises, pleines d'i\-propos, ** empreintes d'une forte conviction. Soumises à de rudes épreuves, elle " n'a jamais été ébranlée par les menaces ; aux offres les plus généreuses, " elle a répondu par un noble désintéressement. Toujours d'accord avec " elle-même, elle a, dans les différents interrogatoires qu'on lui a fait subir, " constamment maintenu ce qu'elle avait déjà dit, sans y rien ajouter, sans *' en rien retrancher. La sincérité de Bernadette est donc incontestable. " Ajoutons qu'elle est incontestée. Ses contradicteurs, quand elle en a *' eu, lui ont eux-mêmes rendu cet hommage.
" Mais si Bernadette n'a pas voulu tromper, ne s'est-elle pas trompée " elle-même ? N'a-t-elle pas cru voir et entendre ce qu'elle n'a point vu " ni entendu ? N'a-t-elle pas été victime d'une hallucination ? — Comment *' pourrions-nous le croire ? La sagesse de ses réponses révèle dans cette " enfant un esprit droit, une imagination calme, un bon sens au-dessus de " son âge. Le sentiment religieux n'a jamais présenté en elle un carac- '* tère d'exaltation ; on n'a constaté dans la jeune fille ni désordre intellec- *' tuel, ni altération de sens, ni bizarrerie de caractère, ni affection morbide, " qui ait pu la disposer à des créations imaginaires. Elle a vu, non pas " une fois seulement, mais dix-huit fois ; elle a vu d'abord subitement, ** alors que rien ne pouvait la préparer à l'événement qui s'est accompli ; " et durant la quinzaine, lorsqu'elle s'attendait à voir tous les jours, elle " n'a rien vu pendant deux jours, quoiqu'elle se trouvât dans le même " milieu et dans des circonstances identiques. Et puis, que se passait-il " pendant les Apparitit)ns ? Il s'opérait une transformation dans Berna- " dette ; sa physionomie prenait une expression nouvelle, son regard s"en- " flammait, elle voyait des choses qu'elle n'avait plus vues, elle entendait " un langage qu'elle n'avait plus entendu, dont elle ne comprenait pas tou- " jours le sens, et dont cependant elle conservait le souvenir. Ces circons- " tances réunies ne permettent pas de croire à une hallucination : la jeune " fille a donc réellement vu et entendu un être se disant l'Immaculée- ** Conception ; et ce phénomène ne pouvant s'expliquer naturellement " nous sommes fondé à croire que l'Apparition est surnaturelle.
*^ Le témoignage de Bernadette, déjà important par lui-même, emprunte *' une force toute nouvelle, nous dirons même son complément, des faits *' merveilleux qui se sont accomplis depuis le premier événement. Si l'on " doit juger l'arbre par ses fruits, nous pouvons dire que l'Apparition
*^ racont<^c par la jeune fille est surnaturelle et divine, car elle a produit " des effets surnaturels et divins. Que s'est-il passd, nos Très-Cher « ** Frères ? L'Apparition dtait à peine connue, que la nouvelle s'en r^pan- ** dit avec la rapidité de l'^îclair ; on savait que Bernadette devait aller *' pendant qumzc joui's à la Grotte : et voilà que toute la contr^îe s'dbranle; *' des flots de pcuj)le se pr{3cipitent vers le lieu de l'Apparition • on attend, " avec une religieuse impatience l'heure solennelle ; et pendant que la " jeune fille, ravie, hors d'ellc-mcme, est absorb(3e par l'objet qu'elle con- " temple, les témoins de ce prodige, 6mus, attendris, se confondent dans *' un même sentiment d'admiration et de prière.
" Les Apparitions ont cessé ; mais le concours continue : les pèlerins *' venus des contrées lointaines, comme des pays voisins, accourent à la " Grotte: on voit s'y presser tous les âges, tous les rangs, toutes les con- " ditions. Et quel est le sentiment qui pousse ces nombreux visiteurs ? * Ah ! ils viennent à la Grotte pour prier et demander quelques faveurs " à l'Immaculée Marie. Ils prouvent, par leur attitude recueillie, qu'ils " sentent comme un souffle divin qui anime ce rocher devenu à jamais '- célèbre. Des âmes, déjà chrétiennes, se sont fortifiées dans la vertu ; *' des hommes, glacés par rindifi"érence, ont été ramenés aux pratiques de *' la Religion ; des pécheurs obstinés se sont réconciliés avec Dieu, après '' qu'on a eu invoqué en leur faveur Notre-Dame de Lourdes. Ces mer- *' veilles de la grâce, qui portent un caractère d'universahté et de durée» *' ne peuvent avoir que Dieu pour auteur. Ne viennent-elles pas, parcon- *' séquent, confirmer la vérité de l'Apparition ?
*' Si, des effets produits pour le bien des âmes, nous passons à ceux qui *' concernent la santé des corps, que de nouveaux prodiges n'avons-nous ' ' pas à raconter ?
Nos lecteurs se souviennent du jaillissement delà Source où Bernadette but et se lava, en présence des multitudes. Il serait superflu de répéter ici ces détails.
" Des malades, reprenait l'Evêque, essayèrent de l'eau de la Grotte, et ** ce ne fut pas sans succès ; plusieurs, dont les infirmités avaient résisté ^* aux traitements les plus énergiques, recouvrèrent subitement la santé. " Ces guérisons extraordinaires eurent un immense retentissement ; le *' bruit s'en répandit bientôt au loin.
*' Des malades de tous les pays demandaient de l'eau de Massabielle, *' quand ils ne pouvaient pas se transporter eux-mêmes à la Grotte. Que *' d'infirmes guéris, que de familles consolées !.. Si nous voulions invoquer *' leur témoignage, des voix innombrables s'élèveraient pour proclamer, *' avec l'accent de la reconnaissance, l'efficacité souveraine de l'eau de la " Grotte. Nous ne pouvons faire ici l'énumération de toutes les faveurs " obtenues ; mais ce que nous devons vous dire, c'est que l'eau de Massa- *' bielle a guéri des malades abandonnés et déclarés incurables. Ces guéri-
*' sons ont ctd opér<;c3 par l'emploi d'une eau privée do toute qualité *' naturelle eurative, au rapport d'habiles chimistes qui en ont fait une *' rigoureuse analyse. Elles ont été opérées les unes instantanément, les ** autres après l'usage de cette eau, deux ou trois fois répété, soit en bois- ** son, soit en lotion. En outre, ces guérisons sont permanentes. Quelle *' est la puissance qui les a produites ? P]st-ce la puissance de l'organisme ? *' La Science, consultée à ce sujet, a répondu négativement. Ces guéri- ** sons sont donc l'œuvre de Dieu. Or elles se rapportent à l'Apparition; ** c'est elle qui est le point de départ : c'est elle qui a inspiré la confiance *' des malades : il y a donc une liaison étroite entre les guérisons et l'Appa- ** tion ; l'Apparition est divine, puisque les guérisons portent un cachet *' divin. Mais ce qui vient de Dieu est vérité ! Par conséquent, l'Appa- *' rition se disant l'Immacult^e Conception, ce que Bernadette a vu et *' entendu, c'est la Tres-Sainte Vierge ! Ecrions-nous donc : le doi^t de ** Dieu est ici ! Digitus Dci est Me.
*•■ Comment ne pas admirer. Nos Très-Chers Frères, l'économie de la *' divine Providence ? A la fin de l'année 1854, l'immortel Pie IX pro- *' clamait le dogme de l'Immaculée Conception. Les échos portèrent jus- *' qu'aux extrémités de la terre les paroles du Pontife ; les cœurs catholi- *' ques tressaillirent d'allégresse, et partout on célébra le glorieux privi- " lége de Marie par des fêtes dont le souvenir restera à jamais gravé dans *' notre mémoire. Et voilà qu'environ trois ans après, la sainte Vierge, *' apparaissant aune enfant, lui dit: Je suis V Immaculée Conception.. *** Je veux qu'on élève ici une chapelle en mon Jionneur. Ne semble-t-elle *' pas vouloir consacrer par un monument l'oracle infaillible du successeur *' saint Pierre ?
*' Et où veut-elle que ce monument soit érigé ? C'est au pied de nos *• montagnes pyrénéennes, contrée où se réunissent les nombreux étran- *'■ gers qui, de toutes les parties du monde, viennent demander la santé à nos *' eaux thermales. Ne dirait-on pas qu'elle convie les fidèles de toutes les *' nations à venir l'honorer dans le nouveau temple qui lui sera bâti ? " Habitants de la ville de Lourdes, réjouissez- vous ? l'auguste Marie dai- *' gne abaisser sur vous ses regards miséricordieux. Elle veut qu'à côté ^* de votre cité on lui élève un sanctuaire où elle répandra ses bienfaits. *' Remerciez-la de ce témoignage de prédilection qu'elle vous donne ; et, *' puisqu'elle vous prodigue ses tendresses de mère, montrez-vous ses *' enfants dévoués par l'imitation de ses vertus et votre attachement mé- •*' branlable à la Religion.
*' Du reste, nous aimons à le reconnaître, l'Apparition a déjà porté *' parmi vous des fruits abondants de salut. Témoins oculaires des événe- *' mentsde le Grotte et de ses heureux résultats, votre confiance a été *' grande, comme a été forte votre conviction. Nous avons admiré votre *' prudence, votre docihté à suivre nos conseils de soumission à l'Autorité
*' civile, lorsque, pendant quelques semaines, vous avez dû cesser vos ** visites à la Grotte et refouler dans vos cœurs les sentiments que vous *' avait inspirais le spectacle qui avait si vivement frappé vos yeux pen- ** dant la Quinzaine des Apparitions.
*' Et vous tous. Nos Bien-Aim(is Diocésains, ouvrez vos cœurs h l'espé- *' rance ; une ère nouvelle de grâces commence pour vous : vous êtes tous ** appelés à recueillir votre part des bénédictions qui nous sont promises. ** Dans vos supplications et dans vos cantiques, vous mêlerez désormais le *' nom de Notre-Dame de Lourdes aux noms bénis de Notre-Dame de Ga- " raison, de Poeylaiin, de Iléas et dePiétat.
*' Du haut de ces sacrés sanctuaires, la Vierge Immaculée veillera sur ** vous, et vous couvrira de sa protection tutélaire. Oui, nos Très-Cher» *' collaborateurs et Nos Très-Chers Frères, si, le cœur plein de confiance, ** nous tenons les yeux fixés sur cette Etoile de la mer, nous traverserons, *^ sans crainte de naufrage, les tempêtes de la vie, et nous arriverons sains " et saufs au port de l'éternel bonheur.