LIVRE HUITIEME
La presse de France et de l'étranger. — Polémique. — Jean-Marie Tambourné ; Marie Massot-Bordenave; Marie Capdevielle. — Ambassade à Biarritz. — Ordreimpérial. — L'arrêté du 8 Juin est rapporté.
L'ordonnance de l'Evêque constituant une Commission d'examen, et l'analyse de M. Filhol enlevaient à M. le baron Massj, à M. Rouland et à M. Jacomet tout prétexte de continuer la violence, tout prétexte de maintenir autour de la Grotte des prohibitions rigoureuses, des barrières et des Gardes.
Pour justifier l'interdiction du terrain communal, on avait dit : *^ Considérant qu'il importe, dans V intérêt de la Religion^ de mettre un terme " aux scènes regrettables qui se passent à la Grotte de Massabielle. ..." Or, en déclarant les choses assez graves pour intervenir, et en prenant en main l'examen de tout ce qui importait " à l'intérêt de la Religion," l'Evêque désarmait le pouvoir civil de ce motif si hautement invoqué.
Pour justifier l'interdiction d'aller boire à la Source jaillie sous les mains de Bernadette en extase, on avait dit : " Considérant que le devoir " du Maire est de veiller à la santé publique ; considérant qu il y a de " sérieuses raisons de penser que cette eau contient des principes miné- " raux, et qu'il est prudent, avant d'en permettre l'usage, d'attendre " qu'une analyse scientifique fasse connaître les applications qui en pour- " raient être faites par la médecine. . " Or, en déclarant que l'eau n'avait aucun principe minéral, et en établissant qu'elle pouvait être bue sans inconvénient, M. Filhol anéantissait, au nom de la Science et de la médecine, cette prétendue raison de " la santé publique."
Donc, s'il avait allégué ces motifs comme des raisons loyales, et non comme de spécieux prétextes ; s'il avait agi " dans l'intérêt de la Religion et de la santé publique," et non sous l'empire des passions mauvaises
et do rintolerancc ; si, en un mot, il avait 6t6 sincère et non hypocrite, le pouvoir civil n'avait qu'à lever toutes ses d(3fenses, toutes ses prohibitions, toutes ses barrières : il n'avait qu'à laisser les peuples absolument libres de boire à cette Source, dont la parfaite innocuit(3 dtait proclamée par la Science ; il n'avait qu'à reconnaître leur droit d'aller s'agenouiller au pied de ces Roches mystérieuses, où désormais l'Eglise veillait.
Il n'en fut pas ainsi.
A cette solution, si clairement indiquée par la logique et par la conscience, il y avait un obstacle puissant : l'Orgueil. L'Orgueil ne se soumet jamais. Il aime mieux se camper audacieusement dans l'illogique, que de s'incliner devant l'autorité de la raison. Furieux, hors de lui-même, absurde, il se dresse contre l'évidence. Il dit : " Non serviam^^^ comme le Satan de l'Ecriture. Il résiste, il refuse de plier, il se roidit, — jusqu'à ce que tout à coup la force survienne et le brise violemment, non sans dédain.
Il restait aux ennemis officiels et officieux de la superstition une dernière arme à employer, une suprême lutte à essayer. Si la bataille semblait définitivement perdue dans les Pyrénées, peut-être pouvait-on reconquérir la position à Paris, et s'emparer, en France et en Europe, de l'opinion publique, avant que le peuple cosmopolite des touristes et des baigneurs, en retournant dans ses foyers, eût répandu partout ses impressions fâcheuses et ses sévères jugements. On le tenta. Une campagne formidable fut organisée par la presse irréligieuse de Paris, de la province et de l'étranger, contre les événements de Lourdes et l'ordonnance de l'Evêque
Pendant que les généraux de la Libre-Pensée livraient sur ce vaste terrain le combat décisif, le Préfet des Hautes-Pyrénées, comme Kellermann à Valmy , eut pour consigne de maintenir, quoi qu'il advînt, sa ligne d'opération, de ne pas reculer d'une semelle et de ne capituler à aucun, prix devant l'ennemi. On connaissait l'intrépidité du baron Massy et on n'ignorait point que ni les arguments, ni la raison, ni les considérations morales, ni le spectacle des miracles les plus éclatants ne triompheraient de sa fermeté invincible. Il tiendrait bon sur son terrain effondré. L'absurde était bien défendu.
Le Journal des Débats^ le Siècle^ la Presse, V Indépendance belge et plusieurs feuilles étrangères donnèrent à la fois et attaquèrent avec violence. Les plus petits journaux des plus petits pays tinrent à honneur de figurer dans cette levée de boucliers contre le Surnaturel.
Les uns, comme la Presse ou le Siècle, tiitMiusàent le miracle en principe, déclarant qu'il avait fait son temps, qu'on ne discutait pas avec lui, et que, dans une question déjà jugée à priori par les lumières de la philosophie,, examiner n'était pas de la dignité du Libre-Examen.
D'autres journaux s'employaient vaillamment à défigurer les faits. En même temps qu'il attaquait le Miracle en principe, le Siècle, malgré l'évidence des choses et l'énorme jaillissement d'une Source de cent et quelques mille litres d'eau par jour, en était encore, en sa qualité de journal
NOTRE-DAME DE LOURDES. Sd
avance', ;\ la thcsc arriérée do riiallucination et du suintement. " Il noug ^' semble ditlieile, disait doctoralement M. Bénard, que d'une hallucinations " vraie ou fausse, d'une fillette do quatorze ans et d'un suintement d'eau " pure dans une Grotte, on parvienne à faire un Miracle."
Quant aux gu(5risons miraculeuses, on s'en débarrassait d'un seul mot • " Les hydropathes aussi prétendent faire les cures les plus brillantes avec " de l'eau pure, mais ils n'ont pas encore cvi6 sur les toits qu'iis font des " Miracles.
En dehors des événements eux-mêmes et du Miracle, le centre d'attaque était rOrdonnance de l'Eveque de Tarbes. La philosophie, au nom de l'infaillibilité de ses dogmes, s'indignait contre l'examen, contre l'étude scientifique, contre l'expérience. " Quand un halluciné envoie un mémoire sur le mouvement perpétuel ou sur la quadrature du cercle à l'Académie des Sciences, l'Académie passe à l'ordre du jour sans perdre son temps à contrôler de telles élucubrations. Il n'y a pas plus lieu à enquête quand il s'agit de Miracle : au nom de la raison, la Philosophie passe à l'ordre du , jour. Examiner les faits surnaturels, ce serait les admettre comme pos sibles et renier par là même ses propres principes. En de telles matières, les preuves et les témoignages ne sont rien. On ne discute pas avec l'impossible, on hausse les épaules et tout est dit." Tel était le thème sur lequel roulait, en mille variations diverses, la polémique ardente et irritée de la presse irréligieuse. Vainement elle s'obstinait à nier ou à dénaturer, elle avait peur de l'examen. Les fausses théories se complaisent à rester dans les ondes fuyantes et dans les brumes indécises de la spéculation pure. Par je ne sais quel instinct de conservation, elles redoutent la pleine lumière et n'osent descendre d'un pied assuré sur le ferme terrain de la méthode expérimentale. Elles devinent que la défaite les y attend. Le Journal des Débats de M. Prévost-Paradol, s'efi"rayait à l'avance de l'immense portée qu'auraient infailliblement le Rapport de la Commission et le verdict de l'Eveque, et il partait [de là pour faire appel au bras séculier et conjurer César de tout arrêter : '' Il est évi- " dent," disait-il, '' qu'une manifestation éclatante de la Divinité en " faveur d'un Culte dépose hautement de sa vérité particulière, de sa ^' supériorité sur tous les autres et de son droit incontestable au gouver- *^ nement des âmes. C'est donc un événement de nature à amener des *' adhésions nombreuses, soit de la part des dissidents, soit de la part des " incrédules ; ^i un mot, c'est un instrument de prosélytisme."
L' Univers, V Union, la plupart des journaux catholiques soutinrent vaillamment le choc universel. De puissants talents se mirent au service de la Vérité, plus puissante encore. La presse chrétienne rétablit la réalité de l'Histoire et dissipa les misérables arguties du fanatisme philosophique.
" Devant les faits inexpliqués auxquels la foi ou la crédulité de la mul- " titude attribue un caractère surnaturel, l'Autorité civile," disait M^
Louis Vcuillot, " a tranché, sans information, mais aussi sans succès, par *' la n(^gativc. L' Autorité spirituelle intervient à son tour: c'est son ** droit et son devoir. Avant do juger, elle informe. Elle institue une " Commission, une sorte de tribunal d'enquête pour rechercher les faits, *' pour les étudier, pour en déterminer le caractère. S'ils sont vrais, et *' s'ils ont un caractère surnaturel, la Commission le dira. S'ils sont faux, " ou s'ils n'ont qu'un caractère naturel, elle le dira de môme. Que peuvent " désirer de plus nos adversaires ? Veulent-ils que l'Evèque s'abstienne, " au risque de méconnaître une grâce que Dieu daignerait accorder à son '* Diocèse, ou, dans ce second cas, délaisser s'enraciner une superstition ?
Le vigoureux polémiste faisait face à tous les ennemis à la fois. Il n'avait qu'à laisser courir sa plume pour renverser cette absurde parti pris de nier le Miracle, et de refuser même l'examen à ces faits éclatants qu'une multitude voyait de ses yeux et acclamait en tombant à genoux. " Si l'on disait à M. Guéroult, qu'au nom du Christ un grand miracle " s'accomplit sur la place de la Concorde, il n'irait point voir. Il ferait " bien, puisqu'il tient à rester incrédule ; devant un tel spectacle il ne <' serait pas assuré de trouver une explication physique qui le dispensât " d'aller se confesser. Mais il ferait mieux encore de regarder et croire, *' se rendant au témoignage que Dieu, dans sa miséricorde, voudrait bien *' lui donner ainsi. Dans tous les cas, il doit comprendre que la foule se *^ soucierait fort peu de son absence.
" Quant à empêcher la commission épiscopale de fonctionner, nous dou- ' tons qu'il y ait des lois qui donnent ce pouvoir à l'état ; s'il y en a, la ^' sagesse de l'état devrait s'abstenir d'en user. D'une part, rien nie sau- " rait davantage favoriser la superstition : " la crédulité populaire s'égarerait alors comme elle voudrait, car '' il n'y a pas de loi qui puisse obliger " l'Evêque à prononcer sur un fait qu'il n'a pu connaître et qu'on lui inter- " dit même de connaître. . . Les ennemis de la superstition n'ont qu'une " chose à faire, c'est d'instituer eux-mêmes une commission, de faire une " contre-enquête et de publier le résultat, dans le cas bien entendu où " l'enquête épiscopale conclurait au miracle. Car si elle conclut que les " faits sont faux, ou qu'il y a illusion, tout sera dit."
On le voit, dans la vaste polémique qui s'agitait sur cette illustre question des miracles au sujet des événements de Lourdes, les deux camps étaient absolument tranchés.
D'un coté les catholiques faisaient appel à un loyal examen ; de l'autre les pseudo-philosophes tremblaient devant la lumière. Les premiers disaient : " Qu'on ouvre une enquête," les seconds s'écriaient : " Qu'on coupe court à tout débat." Ceux-là avaient pour devise la liberté de conscience ; ceux-ci conjurant César d'opprimer violemment ce mouvement religieux et de l'étouffer, non par la puissance des arguments, mais par la
brutalité de la force.
Tout esprit impartial, placé par ses idées ou par sa position en dehors de la mêlée, ne pouvait s'empêcher de voir avec la dernière évidence que la justice, la vérité, la raison étaient du coté des catholiques. Il suffisait pour cela de ne pas être aveuglé parla fureur de la lutte ou par un parti pris absolu.
Pendant que Dieu livrait ainsi son œuvre aux disputes humaines il ne cessait d'accorder des grâces visibles aux âmes humbles et croyantes qui venaient à la Source miraculeuse implorer la souveraine puissance de la Vierge Marie.
Un enfant de saint Justin, dans le département du Gers, Jean-Marie Tambourné, était depuis quelques mois absolument infirme de la jambe droite. Il y ressentait des douleurs tellement aiguës qu'elles avaient tordu les membres violemment et que le pied, complètement tourné en dehors par ces crises de souffrance, en était venu à former un angle droit avec l'autre pied. La santé générale avait été promptement altérée et désorganisée par cet état de douleur continuelle qui enlevait à 1 enfant le sommeil comme Tappétit. Jean-Marie dépérissait. Ses parents, qui étaient dans une certaine aisance, avaient épuisé pour le guérir tous les traitements indiqués par les médecins du pays. Rien n'avait pu vaincre ce mal invétéré. On avait eu recours aux eaux de Blousson et à des bains médicinaux. Tout avait à peu près échoué. Les très-légères améliorations momentanées aboutissaient constamment à des rechutes désastreuses.
Les parents en étaient venus à perdre toute confiance dans les moyens scientifiques. Dégoûtés de la médecine, ils tournèrent leurs espérances vers la Mère de Miséricorde qui, disait-on, était apparue aux Roches Massabielle. Le 23 septembre 1858, la femme Tambourné conduisit Jean- Marie à Lourdes par la voiture pubHque- La distance était longue. Elle est d'environ douze lieues. Arrivée à la ville, la mère, portant dans ses bras son malheureux fils, se rendit à la Grotte. Elle le baigna dans l'eau miraculeuse, priant avec ferveur Celle qui a voulu être nommée dans le Rosaire la " Santé des Infirmes." L'enfant était tombé dans une sorte d'état extatique. Ses yeux étaient grands ouverts, sa bouche demi-béante. Il semblait contempler quelque spectacle inconnu. -Qu'as-tu ? lui dit sa mère.
— Je vois le bon Dieu et la Sainte Vierge, répondit-il.
La pauvre femme, à ces mots, éprouva une commotion profonde en l'intime de son cœur, f ne sueur étrange perla sur son visage. L'enfant était revenu à lui.
— Mère, s'écria-t-il, mon mal est parti. Je ne soufîre plus. Je puis marcher Je me sens fort comme autrefois.
Jean-Marie disait vrai : Jean-Marie était guéri. Il rentra à pied à Lourdes. Il y mangea, il y dormit. En même temps que la douleur et l'infirmité s'en étaient allées, l'appétit et le sommeil étaient revenus. Le lendemain la femme Tambourné retourna baigner encore son fils à la Grotte et fit célébrer dans l'église de Lourdes une messe d'action de grâces. Puis ils repartirent tous deux, non plus en voiture, mais à pied.
Lorsque, après avoir couchd en route, ils arrivèrent à Saint-Justin, l'enfant aperçut son père qui se tenait sur la route, regardant sans doute si quelque voiture ne lui ramenait pas les pèlerins. Jean-Marie, le reconnaissant de loin, quitta la main de sa mère et se mit à courir.
Le père, à ce spectacle, manqua d(^faillir. Mais son enfant bicn-aimC* était d(\]ii dans ses bras. — Père, s'<^criait-il, la Sainte Vier<2;e m'a guéri.
Le bruit de cet événement se repandit bien vite dans le bourg où tout le monde connaissait Jean-Marie. -^<- tous côtt's ou accourait pour le voir.
La sœur d'un notaire de Tarbcs, la demoiselle Jeanne-Marie Massot- Bordenave, était demeurée, à la suite d'une longue et sérieuse maladie presque entièrement perdue des pieds et des mains. Elle no marchait qu'avec d'extrêmes difficultés. Quant à ses mains, habituellement gonflées, violacées, endolories, elles lui refusaient à peu près tout service- Ses doigts, recourbés et raidis, ne pouvaient se redresser et étaient en proie à une complète paralysie. Etant allée voir son frère à Tarbes, elle retournait chez elle, à Arras, dans le canton d'Aucun. Elle était seule dans l'intérieur de la diligence. Une gourde de vin que son frère lui avait donnée étant venue à se déboucher et à se renverser, elle ne put ni la relever, ni la reboucher, tant était absolue l'infirmité de ses doigts.
Lourdes était sur sa route. Elle s'y arrêta et se rendit à la Grotte.
A peine eut-elle plongé ses mains dans l'eau miraculeuse qu'elle les sentit revenir instantanément à la vie.
Les doisits s'étaient redressés et avaient retrouvé soudainement leur flexibilité et leur force. Heureuse, au delà peut-être de son espérance, elle plonge ses pieds dans l'eau miraculeuse, et ses pieds guérissent comme ses mains. Elle tombe à genoux. Que dit-elle à la Vierge ? Comment la remercia-t-elle ? De telles prières, de tels élans de reconnaissance se devinent et ne s'écrivent pas.
Puis elle remit ses chaussures et, d'un pas assuré, reprit le chemin de la ville.
Dans la môme direction marchait une jeune fille qui revenait du bois et qui portait sur sa tête un énnorme fagot. Il faisait chaud et cette pauvre paysanne était couverte ae sueur. Epuisée de fatigue, elle s'assit sur une pierre, au bord de la route, en déposant à ses pieds son fardeau, trop lourd pour sa faiblesse. En ce moment Jeanne -Marie Massot passait devant elle, retournant, alerte et radieuse, de la Source divine. Une bonne pensée lui descendit au coeur. Elle s'approcha de la jeune fille.
— Mon enfant, lui dit-elle, le Seigneur vient de m'accorder une insigne faveur. Il m'a guérie : il m'a enlevé mon fardeau. Et à mon tour je veux t' aider et te soula2;er.
Et, ce disant, Marie Massot prit dé ses mains rendues à la vie, le lourd fagot jeté à terre, le posa sur sa tête, et rentra ainsi dans Lourdes d'oii^
NOTRE-DAME DE LOUIIDES. 9;î
moins d'une heure auparavant, elle (^tait sortie infirme et paralysée Les pr<^mices do ses forces retrouvées avaient eu un noble emploi, elle avaient été consacr<5es à la cliarit(^. " Ce que Dieu vous donne gratuitement, donnez-le vous-même gratuitement " dit quelque part un texte des Saintes Lettres.
Une femme déjà âgée, Marie Capdeviellc, du bourg de Livron, dans les environs de Lourdes, avait (:'galement été guénc d'une surdif^ des plus graves, qui commenc;ait k être inv{itdr{ie. " 11 me semble, disait-elle, être dans un autre monde, lorsque j'écoute les cloches de Féglise que je n'avais pas entendues depuis trois ans."
Ces guérisons et beaucoup d'autres continuaient d'attester, d'une façon irrécusable, l'intervention directe de Dieu. Dieu manifestait j«a puissance en rendant la santé aux malades, et il était évident que, s'il nvait permis la persécution, cela était nécessaire à la conduite de ses desseins. 11 dépendait de Lui de la faire cesser et, pour cela, d'incliner comme il Lui plaisait la volonté des grands de la terre.
La polémique de la presse au sujet de la Grotte était épuisée. En France et à l'étranger, la conscience publique qui avait été mise à même de juger, non de la réalité des événements surnaturels, mais de l'oppression violente que subissaient, dans un coin de l'Empire, la liberté de croire et le droit d'examiner. Les misérables sophismes du fanatisme antichrétien et de l'intolérance, prétendue philosophique, n'avaient pas tenu devant la presante logique des journaux cathohques. Les Débats le Siècle, la Presse et la vile multitude des feuilles irrélis^ieuses se taisaient, re^-rettant probablement d'avoii' entrepris cette guerre malheureuse et fait un si grand bruit autour de ces faits extraordinaires. Ils n'avaient réussi qu'à propager et à répandre dans tous les pays la renommée de tant de miracles. De l'Italie, de TAllemagne, de contrées plus lointaines encore, on écrivait à Lourdes pour se faire envoyer quelques gouttes de l'eau sacrée.
Au Ministère des Cultes, M. Rouland s'obstinait à vouloir se mettre en travers de la plus sainte des libertés et à prétendre arrêter la force des choses.
A la Grotte, Jacomet et les Gardes persistaient à veiller jour et nuit, et à traduire les croyants devant les tribunaux. Le juge Duprat condamnait toujours.
Entre un tel Ministre pour le soutenir et de tels agents pour exécuter ses volontés, le baron Massy demeurait bravement dans l'illogique absolu de sa situation et se complaisait dans la toute-puissance de son arbitaire. De plus en plus exaspéré en se voyant enlever, par l'enquête épiscopale et par l'analyse de M. Filhol, les vains prétextes de Religion et d'ordre public dont il avait, à l'origine, voulu voiler son intolérance, il restait sourd au cri unanime. A toutes les raisons, à ré\ddence indéniable, il opposait sa volonté : " Ceci est mon bon plaisir." Il était doux d'être plus fort,
lui tout seul, que les multitudes, plus fort que l'Evoque, plus fort que le bon sens, i)lus fort que les Miracles, plus fort que le Dieu de la Grotte, Etiamsi omnes^ ego non.
Ce fut dans ces circonstances que deux personnages, dminents, Mgr. de Salinis, Archevêque d'Auch, et M. de Rességuier, ancien ddputd, se rendirent auprès de l'Empereur, qui se trouvait en ce moment à Biarritz. Napoléon III reçut en même temps de divers cotds des p{3titions demandant instamment, et réclamant, en vertu des droits les plus sacr(3S, le retrait des arbitraires et violentes mesures du baron Massy : " Sire, disait une de ces pétitions, nous ne prétendons décider en rien la " question des Apparitions de la Vierge, bien que, sur la foi de miracles " éclatants, qu'ils disent avoir vus de leurs jeux, presque tous, en ces " pays, croient à la réalité de ces manifestations surnaturelles. Ce qui " est certain, et hors de toute contestation, c'est que cette Source qui a *' jailli tout à coup, et que l'on nous ferme malgré l'analyse scientifique " qui en proclame l'innocuité absolue, n'a fait de mal à personne ; ce qui est " certain, c'est que, tout au contraire, un grand nombre déclare y avoir " recouvré la santé. Au nom des droits de la conscience, indépendants " de tout pouvoir humain, laissez les croyants aller y prier, si cela leur " convient. Au nom de la plus simple humanité, laissez les malades aller " y guérir, si telle est leur espérance. Au nom de la liberté des intelli- " gences, laissez les esprits qui demandent la lumière à l'étude et à l'exa- " men, aller y découvrir l'erreur ou y trouver la vérité."
L'Empereur était désintéressé dans la question, ou plutôt il avait intérêt à ne pas user sa force dans une stérile opposition à la marche des événements. Il avait intérêt à entendre le cri des âmes demandant la liberté de leur foi, le cri des intelhgences demandant la liberté d'étudier et de voir. Il avait intérêt à être équitable, et à ne. pas froisser, par un arbitraire gratuit et un déni de justice évident, ceux qui croyaient après avoir vu, et ceux qui, ne croyant pas encore, revendiquaient le droit d'examiner publiquement les faits mystérieux qui préoccupaient la France entière.
Les renseignements que M. Rouland avait dû donner à l'Empereur n'étaient guère faits pour éclairer ce dernier. La polémique des journaux^ bien qu'elle eût triomphalement mis en lumière le droit des uns et l'inique intolérance des autres, n'avait pu lui donner une idée absolument nette (le la situation. A Biarritz seulement elle lui apparut tout eriti(?re, et il la connut dans tous les détails.
Napoléon III était un monarque peu expansif ; sa pensée se traduisait rarement par la parole. Elle se manifestait par des actes. En apprenant les violences absurdes par lesquelles le Ministre, le Préfet et leurs agents discréditaient à plaisir le Pouvoir, son œil terne s'illumina, dit-on, d'un éclat de froide colère ; il haussa convulsivement les épaules, et le nuage
d'un profond mécontentement passa sur son front. Il sonna violemment.
— Portez ceci au t(il{îgraplic, dit-il.
CY'tait une d(fpC'chc laconi(iue pour le Préfet de Tarbes, ordonnant de la part de l'empereur, de rapporter îi l'instant l'Arrét^j sur la Grotte de Lourdes et de laisser libres les populations.
On connaît les théories de la Science sur cette mervcilleuse''6tincelle (ilectri(pic que les fils de fer, qui sillonnent le monde, transportent d'un pôle à l'autre avec la rapidit(3 de l'dclair. La télégraphie, disent les savants, n'est autre chose que la foudre. Ce jour-là le baron Massy fut de l'avis des savants. Le télégramme impérial, tombant tout à coup sur lui, l'abasourdit brusquement et l'étourdit net, comme eût pu le faire sur sa maison la chute soudaine du tonnerre. Il ne pouvait en croire la réalité. Plus il y pensait et plus il lui semblait impossible de revenir sur ses pas, de se déjuger, de reculer publiquement. Il lui fallait cependant avaler ce breuvage amer, ou donner sa démission et rejeter loin de lui la coupe préfectorale. Fatale alternative. Le cœur des fonctionnaires a parfois de grandes angoisses.
Quand une catastrophe subite tombe sur nous, nous avons quelque peine à l'accepter comme définitive, et nous nous débattons encore, alors que tout est perdu. Le baron Massy n'échappa point à une telle illusion. Il espérait vaguement que l'empereur reviendrait sur sa décision. Dans cette pensée, il prit sur lui de tenir pendant quelques jours la dépêche secrète et de ne pas obéir. Il écrivit à l'Empereur et fit, en outre, intervenir auprès du Souverain le Ministre Rouland, moins pubHquement mais aussi complètement atteint que lui-même par l'ordre inattendu venu de Biarritz.
Napoléon III fut aussi insensible aux réclamations du Ministre qu'aux instances et aux supplications du Préfet. Le jugement qu'il avait porté était basé sur l'évidence et il était irrévocable. Toutes ces démarches n'eurent pour résultat que de lui apprendre que le Préfet avait osé méconnaître ses ordres et en difierer l'exécution. Une seconde dépêche partit de Biarritz. Elle était conçue en des termes qui ne permettaient ni une observation ni un retard.
Le baron Massy n'avait qu'à choisir entre son orgueil et sa Préfecture, Il fit ce choix douloureux et il fut assez humble pour demeurer Préfet.
Le Chef du Département se résigna donc à obéir. Toutefois, malgré les impératives dépêches du Maître, il essaya encore, non de lutter, ce qui était visiblement impossible, mais de masquer sa retraite et de ne pas rendre les armes publiquement.
Par suite de quelques indiscrétions de bureau, peut-être aussi par le récit des personnages qui s'étaient rendus en ambassade auprès de l'Empereur, on savait [déjà vaguement dans le public le sens des ordres venus de Biarritz. Ils faisaient l'objet de toutes les conversations. Le Préfet ne confirma ni ne démentit ces rumeurs. Il enjoignit à Jacomet et à ses
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agents de ne plus faire de procès-verbaux et de cesser toute surveillance. Une telle abstention venant à la suite des bruits qui couraient sur les instructions de l'Empereur, devait suffire, suivant lui, pour que les choses reprissent d'cllcs-momcs leur cours normal, et pour que l'Arrêtai tombât, de fiiit, en d(3su()tuclc, sans qu'il fût nécessaire de le rapporter. Il dtait môme probable que les populations, rendues àleurlibert(i, s'empresseraient d'arracher elles-mêmes et de jeter dans le Gave les poteaux qui portaient ddfense d'entrer sur le terrain communal et les barrières qui fermaient la Grotte.
M. Massy fut trompe dans ses calculs, assez plausibles d'ailleurs. Malgré l'abstention de la Police, malgré les bruits qui circulaient et qu'aucun personnage officiel ne démentait, peut-être même à cause de tout cela, les populations craignirent quelque piège. Elles continuèrent d'aller prier de l'autre côté du Gave. Les infractions eurent généralement, comme auparavant, un caractère isolé. Nul ne toucha aux poteaux, ni aux barrières. Au lieu de tomber de lui-même, comme l'avait espéré le Préfet, le statu quo se maintenait obstinément.
Etant donné le caractère de Napoléon III, et la netteté des expédiés de Biarritz, une pareille situation était périlleuse pour le Préfet. Le baron Massy était trop intelligent pour ne pas le comprendre. A chaque instant, il devait craindre que l'Empereur ne fût instruit tout à coup de la façon dont il essayait de louvoyer. A toute heure sans doute, il tremblait de recevoir quelque missive terrible qui les briserait à jamais.
On était arrivé à la fin de septembre.
Enfin le 4 octobre, au nom de l'Empereur, il donna ordre au maire de Lourdes de rapporter publiquement l'Arrêté et de faire enlever les poteaux et les barrières par Jacomet.
M. Lacadé n'eut pas les hésitations de M. Massy. Une pareille solution le déchargeait du rude fardeau qu'avait fait peser sur lui le complexe désir de ménager le Préfet et les multitudes, les puissances célestes et le pouvoir humain. Par une illusion assez commune chez les natures indécises, il s'imao"ina avoir toujours été de l'avis qui prévalait, et il rédigea dans ce sens une proclamation : " Habitants de la ville de Lourdes, le jour tant désiré par nous est enfin arrivé ; nous l'avons conquis par notre sagesse, par notre persévérance, par notre foi, par notre courage. . ." Tel était le sens et le ton de sa proclamation.
La proclamation fut lue dans toute la ville au son de la trompette et du tambour. En même temps on affichait sur tous les murs le placard suivant : " Le Maire de la ville de Lourdes, " Vu les instructions à lui adressées, " ARRETE :
'' L'Arrêté pris par lui le 8 juin 1858 est rapporté. " Eait à Lourdes, en l'hôtel de la Mairie, le 5 octobre 1858.
Le Maire, A. LACADÉ."
Pendant ce temps, Jacomet et les Sergents do ville se rendaient à la Grotte pour enlever les barrières et les poteaux.
La foule y dtait dôjh, et elle grossissait <\ vue d'œil. Les uns priaient à genoux et, fiiisant effort pour ne point se laisser distraire par les bruits extérieurs, remerciaient Dieu d'avoir mis fin au scandale et aux persécutions. D'autres se tenaient debout, causant <\ voix basse, attendant, non sans dmotion, ce qui allait se passer. Des femmes en grand nombre (i «Prenaient leurs chapelets. Plusieurs tenaient une gourde à la main, voulant la remplir à l'endroit mémo où la Source jaillissait. On jetait des fleurs pardessus les barrières, dans l'intérieur de la Grotte. A ces barrières nul ne touchait. Il fixllait que ceux qui les avaient mises publiquement, en se dressant contre la puissance de Dieu, vinssent les retirer publiquement en se courbant devant la volonté d'un homme.
Jacomet arriva. Bien que, malgré lui, un certain embarras se décelât dans sa personne un peu frémissante et qu'on devinât, à la pâleur de son visage, une profonde humiliation intérieure, il n'avait point, contrairement à l'attente générale, l'aspect morne d'un vaincu. Escorté de ses a<''ents armés de haches et de pioches, il s'avançait le front haut. Par une affectation qui parut singuUère, il avait son costume officiel des grandes fêtes. Sa large écharpe tricolore ceignait ses reins, et flottait sur son épée de parade. Il traversa la foule, et vint se placer contre les barrières. Un tumulte vague, un sourd murmure, quelques cris isoles, sortaient de la multitude. Le Commissaire monta sur un fragment de rocher, et fit signe qu'il voulait parler. Tout le monde écouta : " Mes amis, se serait, dit-on écrié Jacomet, les barrières que voilà, et que, à mon grand regret, la muninicipalité avait reçu l'ordre de faire élever, vont tomber. Qui plus que moi a souffert de cet obstacle, dressé à l'encontre de votre piété ? Je suis religieux, moi aussi, mes amis, et je partage vos croyances. Mais le fonctionnaire, comme le soldat, n'a qu'une consigne ; c'est le devoir, souvent bien cruel, d'obéir. La responsabilité n'en pèse pas sur lui. Eh bien ! mes amis, lorsque j'ai été témoin de votre calme admirable, de votre respect du Pouvoir, de votre foi persévérante, j'en ai instruit les autorités supé. rieures. J'ai plaidé votre cause, mes amis. J'ai dit : " Pourquoi veut-on les empêcher de prier à la Grotte, de boire à la Source ? Ce peuple est inoffensif.'' Et c'est ainsi, mes amis, que toute défense a été levée, et c'est ainsi que M. le Préfet et moi nous avons résolu de renverser à jamais ces barrières, qui vous étaient si pénibles, et qui me l'étaient bien plus encore."
La foule garda un froid silence. Quelques jeunes gens chuchotaient e riaient. Jacomet était visiblement troublé par son insuccès. Il donna ordre à ses agents d'enlever les clôtures. Ce fut fait assez promptement. On fit un tas de ces planches et de ces débris au bord de la Grotte, et la Police les vint chercher plus tard au commencement de la nuit.
9g * NOTRE-DAME DE LOURDES.
Une (émotion immense remplissait la ville do Lourdes durant cette aprèsmidi la multitude allait et venait sur le chemin de la Grotte, Devant les Roches Massabielle, d'innombrables fidèles étaient à genoux. On chantait des cantiques, on récitait les litanies de la Vierge Virgo potens, or a pro nobis. On se di^^saltdrait à la Source. Les croyants (itaient libres. Dieu avait vaincu.