LIVRE QUATRIEME
Le Clergé et lAdministration. — Monseigneur Laurence. — M. le baron Majsy. — Tentative d'intimidation. — Le dernier jour de la Quinzaine. — Les immenses multitudes. — Symbolisme.— Croisine et' Justin Bouhohorts. — Guérisons.— Attitude des philosophes. — Benoîte Caseaux ; Blaisette Soupenne. — Apparition du 25 mars : llmmaculée Conception.
Le 2 mars, Bernadette se rendit de nouveau auprès de M. le Curé de Lourdes et lui parla une seconde fois au nom de l'Apparition.
— Elle veut qu'on construise une chapelle et qu'on fasse à la Grotte des processions, dit l'enfant.
Les faits avaient marché, la Source avait jailH, les guérisons avaient eu lieu, les miracles étaient venus témoigner au nom de Dieu de la véracité <ie Barnadette. Le prêtre n'avait plus de preuves à demander : il n'en demanda point, Sa conviction était faite. Le doute ne pouvait désormais effleurer sa foi.
La " Dame " invisible de la Grotte n'avait point dit son nom. Mais l'homme de Dieu l'avait déjà reconnue à -ses bienfaits maternels, et peutêtre ajoutait-il déjà à ses prières : " Notre-Dame de Lourdes, priez pour nous."
— Je te crois, dit-il à Bernadette, lorsqu'elle se présenta de nouveau devant lui. Mais ce que tu me demandes au nom de l'Apparition ne dépend pas de moi. Cela dépend de Mgr. l'évêque que j'ai déjà instruit de ce qui se passe. Je vais me rendre auprès de lui et lui faire part de cette nouvelle démarche. C'est à lui seul qu'il appartient d'agir.
Mgr. Bertrand-Scvèrc Laurence, évoque de Tarbes, (5tait, par sa personne autant que par sa dignité, l'homme du Diocèse. Il y était né, il j avait été élevé, il y avait grandi. Porté rapidement par son mérite aux ])lus importantes fonctions ecclésiasticpies, il avait été successivement Supérieur du Petit Séminaire de Saint-Pé, qu'il avait fondé. Supérieur du Grand Séminaire et Vicaire-général.
Presque tous les prêtres du diocèse avaient été ses élèves. Il avait été leur Maître avant d'être leur Evèque ; et, à l'un ou à l'autre de ces titres, il les dirigeait depuis près de quarante années.
M. l'abbé Pejramale exposa à l'Eveque les faits surprenants dont la Grotte de Massabielle et la ville de Lourdes étaient le théâtre depuis bientôt trois semaines. Il raconta les extases et les visions de Bernadette, les paroles de l'Apparition, le jaillissement de la Source, les guèrisons soudaines, l'émotion universelle.
Habitué à voir la vérité descendre hiérarchiquement des hauteurs du Vatican, Mgr. Laurence était peu disposé à recevoir et à accepter sans mûr examen un message céleste apporté tout à coup, en dehors des règles ordinaires, par une petite paysanne illettrée.
De la plupart des faits qu'il racontait, M. le Curé de Lourdes n'avait pas été le témoin direct ; et à cause de la réserve qu'il avait imposée au clergé, il n'avait à invoquer devant Sa Grandeur que des déclarations de tierces personnes, de personnes laïques, dont quelques-unes même, sceptiques ou indifférentes en matière de religion, ne suivaient point les pratiques de l'Eglise.
Mgr. Laurence ne se prononça point. Comme évêque, il avait besoin de documents et d'attestations d'une irrécusable authenticité, et les preuves de seconde main qu'il recevait de M. le Curé de Lourdes ne lui semblaient point sufl&santes. Ne pouvait-il pas y avoir quelqu' illusion dans l'esprit de l'enfant ? quelqu' exagération dans les récits de la foule ? De bonnes âmes ne s'é- ':aient-elles point laissé quelquefois tromper par de faux miracles, soit qu'ilsprovinssent de l'imposture, de l'hallucination ou des artifices du Mauvais ? Toutes ces questions se posaient d'elles-mêmes et lui fesaient un devoir de procéder avec une extrême prudence.
Il résolut donc de laisser les choses suivre leur cours, de laisser des .<^vénements nouveaux se produire, et une évidence éclatante se faire d'elle-^ même dans le sens de la vérité, quelle qu'elle fût.
*' — L'heure n'est point venue pour l'autorité épiscopale de s'occuper de cette affaire. Pour asseoir le jugement qu'on attend de nous, il faut procéder avec une sage lenteur, se défier de l'entraînement des premiers jours, donner le temps à la réflexion, et demander des lumières à une observation attentive et éclairée (*)." Tel fut son langage.
Il maintint donc la défense faite au Clergé de se rendre à la Grotte.
Mais en morne temps, de concert avec M. le Curd de Ix)urdc8, il prit toutes sortes de mesures pour se faire rensei^^ner cha(iue jour , par des t<?moins d'une loyauté à toute (jpreuve et d'une cajtacité reconnue, sur tout ce qui se passerait aux Hoches Massabielle, et sur toutes les guérisons Traies ou fausses qui pourraient encore .avoir lieu.
Tandis que l'Eveclnli se renfermait dans cette extrême circonspection, l'Autorité civile, en présence de ce qui se passait à Lourdes, (^'tait dans la plus grande perplexité. La préfecture de Tarbes était occupée par M. Massj ; le Ministère des Cultes j^ar AL Rouland.
AL Massy, tenu au courant des événements de Lourdes par les rapports de M. Jacomet, en qui il avait une foi véritablement avdugle, n'imita pas la sage réserve de l'EvOque. 11 se laissa aller à la première impression ; et, ne croyant en rien à la possibilité de telles Apparitions et de tels Miracles, s'imaginant en lui-même qu'il pourrait arrêter dès qu'il lui plairait ce débordement populaire, il se prononça nettement, et résolut d'étoufi'er dans son berceau cette superstition nouvelle qui, à peine née, semblait menacer de grandir si rapidement.
— Si j'avais été préfet de l'Isère, lors des prétendues Apparitions de la Salette, disait-il souvent, j'en aurais bien vite eu raison, et il en eût été de cette légende, comme il en sera bientôt da celle de Lourdes. Toute cette fantasmagorie va rentrer dans le néant.
Il commença, nous ne savons trop dans quelle espérance, par faire surveiller secrètement la Grotte nuit et jour, comme si quelque manœuvre humaine eût pu être complice de ce jaillisement étrange de la Source miraculeuse et son agrandissement progressif.
Toute la Bigorre et tout le Béarn, déjà agités par les premiers bruits de l'Apparition, étaient entrés dans un profond émoi à la nouvelle du jaillissement de la Source et des guérisons miraculeuses. Toutes les routes du département étaient couvertes de voyageurs, accourant en grande hâte. A tout instant, de tous les côtés, partons les chemins, par tous les sentiers qui aboutissent à Lourdes, arrivaient en foule et pêle-mêle des véhicules de toute sorte, calèches, charrettes, chars-à-bancs, des cavahers, des pie. tons.
La nuit même ralentissait à peine ce mouvement. Les habitants de la Montagne descendaient à la lueur des étoiles pour se trouver à la Grotte dès le matin.
Les voyageurs précédemment arrivés étaient, pour la plupart, restés à Lourdes, ne voulant rien perdre de ces scènes extraordinaires comme on n'en avait certainement point vu depuis des siècles. Les hôtels, les auberges, les maisons particulières regorgeaient de monde. Il devint presque impossible d'héberger les nouvelles foules qui survenaient. On passait la nuit en prière devant la Grotte illuminée, afin de se trouver le kndemaiu plus près de la Voyante.
38 NOTRE-DAiME DE LOURDES.
Le jeudi 4 mars, (itait le dernier jour de la Quinzaine. Lorsque l'aurore commeu(;a à blanchir à l'horizon, une multitude plus prodigieuse encore que les jours préc^^dents inondait les abords de la Grotte.
Quelques militaires, appartenant au r^igiment de cavalerie de Tarbes ou au ddput de Lourdes, étaient venus à cheval et se tenaient hors du tohubohu, dans le courant du Gave. Beaucoup de pèlerins ou de curieux (étaient grimpés sur les arbres ; et, autour de ces têtes isolées qui dominaient les autres et ressortaicnt vivement, tous les champs, toutes les prairies, tous les chemins, tous les coteaux, tous les tertres, toutes les roches d'où on pouvait avoir vue sur la Grotte étaient littéralement couverts d'une multitude innombrable d'hommes, de femmes, d'enfants, de vieillards, de geus du monde, d'ouvriers, de paysans, de soldats, agités, pressés et ondoyants comme les épis mûrs,
Il y avait bien là plus de vingt mille hommes épandus sur les rives du Gave, et cette multitude grossissait incessamment par l'arrivée de nouveaux pèlerins qui débouchaient de tous les côtés.
Autour de cette foule et sur le chemin couraient, allaient, venaient, criaient dans une sorte d'effarement les Sergents de ville et les Gendarmes. L'adjoint, revêtu de son éeharpe, se tenait immobile.
Attentifs à toutes choses et prêts à sévir au moindre désordre, on remarquait sur une petite auteur Jaconet et le Procureur Impérial.
Tout à coup une clameur vole sur toutes les bouches. " Voilà la Sainte ! voilà la Sainte !" s'écrie-t-on de toutes parts, et une agitation extraordinaire se fait au milieu de cette foule. Tous les coeurs, même les plus froids, sont émus : toutes les têtes se dressent, tous les yeux se fixent sur le même point ; instinctivement tous les fronts se découvrent.
Bernadette, accompagnée de sa mère, venait de paraître sur le sentier que la Confrérie des carriers avait tracé les jours précédents, et descendait paisiblement vers cet Océan humain. Bien qu'elle eût tout ce vaste peuple sous les yeux et qu'elle fût sans doute heureuse de voir ce témoignage de vénération pour la " Dame" merveilleuse, elle était tout entière à la pensée de revoir cette incomparable Beauté. Quant le ciel est près de s'ouvrir, qui donc regaide la terre ? Elle était tellement absorbée par l'espérance joyeuse qui remplissait son coeur, qne les cris , " Voilà la Sainte" ne semblaient point l'atteindre. Elle était si pleine de l'image de la Vision, elle était si parfaitement humble, qu'elle n'avait pas même la vanité d'être confuse et de rougir.
Les Gendarmes cependant étaient accourus et, perçant la foule devant Bernadette, formaient une escorte à l'enfant et lui fassaient un passage jusqu'à la Grotte.
Ces braves gens, de même que les soldats, étaient croyants et leur attitude sympathique, émue, religieuse avait empêché la foule de s'irriter dece déploiement de la force armée, et trompé le calcul des habiles.
Les mille rumeurs de la multitude s'étaient tues peu à peu et il s'<?tait fait un grand silence. Il n'y a pas, au moment de la Messe, un jour de Communion, plus do recueillement dans les églises de la Chrétienté. Ceux- 1;\ mC'mc qui ne croyaient pas étaient saisis de respect. Chacun retenait en quelque sorte sa respiration. Quelqu'un qui eût fermé les yeux n'aurait jamais deviné qu'il y eût là une immense foule, et, au milieu du silence universel, il n'aurait eu l'oreille frappée que par le fracas du Gave. Ceux qui étaient près de la Grotte entendaient le murmure de la Source miraculeuse qui s'écoulait paisiblement dans le petit réservoir par la rigole de bois qu'on y avait naguère placée.
Quand Bernadette se prosterna, tout ce peuple, d'un mouvement unanime, tomba à genoux.
Presque aussitôt les rayons surhumains de l'extase illuminèrent les traits transfigurés de l'enfant. Nous ne décrirons pas une fois de plus ce spectacle merveilleux, dont, à plusieurs reprises déjà, nous avons tâché de donner une idée au lecteur.
L'Apparition, comme les jours précédents, avait commandé à l'enfant d'aller boire et se laver à la Fontaine, et de manger cette herbe dont nous avons parlé, puis elle lui avait de nouveau ordonné de se rendre vers les prêtres et de leur dire qu'elle voulait une chapelle et des processions en ce lieu.
L'enfant avait prié l'Apparition de lui dire son nom. Mais la " Dame " rayonnante n'avait point répondu à cette question. Le moment n'était point encore venu. Ce nom, il fallait qu'il "s'écrivit auparavant sur la terre et qu'il se gravât dans les cœurs par d'innombrables œuvres de miséricorde. La Reine du ciel voulait être devinée à ses bienfaits ; Elle entendait que la clameur reconnaissante de toutes les bouches la nommât et la glorifiât avant de répondre et de dire : " Votre cœur ne vous a pas trompés : c'est bien Moi."
Bernadette venait de reprendre le chemin de Lourdes. Dans la foule immense dont nous avons fait le tableau et qui s'écoulait lentement, on se demandait avec mille commentaires divers ce que pouvait signifier l'ordre étrange et mystérieux donné par l'Apparition à l'enfant une semaine auparavant, ordre réitéré plusieurs fois et notamment ce jour-là même. On en examinait tous les détails, on en pesait toutes les circonstances.
Ce jour là, vers quatre heures, il y avait encore cinq ou six cents personnes, stationnant de la sorte sur les rives du Gave.
En ce même moment, une scène déchirante se passait autour d'un berceau dans une pauvre maison de Lourdes où demeurait une famille de journaliers, Jean Bouhohorts et Croisine Ducouts, sa femme.
Dans ce berceau gisait un enfant de deux ans environ, infirme, mal constitué, n'ayant jamais pu marcher, constamment malade et épuisé depuis sa naissance pai une fièvre lente, une fièvre de consomption, que rien