‹ Notre-Dame de LourdesChapitre 121 sur 238 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

d'égarGment pour que le malheureux Commissaire y fût précipité, dans un de ces irrésistibles mouvements de colère comme les foules en ont parfois.

Jacoir.et se retourna et montra son visage pâle et bo nie versé.

— Ce que je fais, dit-il avec une apparente tristesse, je ne le fais pas de moi-même, et c'est avec le plus ^rand regret que je me vois forcé de l'exécuter. J'agis d'après les ordres de M. le Préfet. Il faut que j'obéisse, quoi qu'il m'en coûte, à l'Autorité supérieure. Je no suis point responsable, et il ne faut pas s'en prendre à moi.

Des voix dans la toule s'écrièrent :

— Demeurons calmes, pas de violence ! Laissons tout à la main de Dieu.

i.es conseils et l'activité du Clergé portaient leurs fruits, et il n'y eut aucun désordre. Le Commissaire et les S argents de ville conduisirent sans obstacle la charrette à la mairie, où ils déposèrent tous les objets recueillis à la Grotte. L'argent fut remis à M. le Maire.

Le soir, pour protester contre les mesures du Préfet, une foule innombrable se rendit à la Grotte, qui fut soudainement remplie de fleurs et illuminée. Seulement, pour éviter que la i^olice vînt saisir les cierges, chacun tenait le sien à la main, et, au retour, le remportait chez lui.

Le lendemain, deux faits eurent lieu qui impres- 5i junèrent vivement la population.

La fille qui avait loué le cheval et le chariot à M. Jacomet tomba du haut d'un grenier à foin et se brisa une côte.

Le même jour, l'homme qui avait prêté la hache au Commissaire ])Our renverser la balustrade de la Grotte eut les deux pieds écrasés par la chute d'un madrier qu'il voulait placer lui-même sur un établi.

Les Libres Penseurs virent là une coïncidence irritante et malencontreuse. La multitude considéra ce double événement comme une punition du Ciel*.

XVII ï

M. le préfet Massy était peu troublé par ces menus incidents. 11 ne croyait pas pkis aux maladies qu'aux guérisons venant du Ciei.

L'attitude, non point menaçante, mais inflexible, de l'abbé Peyramale, la déterminr.tion prise par ce dernier d'intervenir de sa personne pour protéger Bernadette contre l'arrestation projetée, le préoccupaient bien plus que les marques du courroux céleste. Dieu, en un mot, l'inquiétait moins que le Curé.

Le refus de M. Lacadé de procéder à cette violente mesure; sa démission offerte, — circonstance trèsétrange de la part de ce fonctionnaire timide ; — le visible mécontentement des maires du canton au discours du Conseil de révision ; les symptômes de grave effervescence qui avaient accueilli l'enlèvement des exvoto de la Grotte ; l'incertitude où l'on était peut-être

1. Chacun comprendra le senlimcnt de convenance et de charité qui nous empêche <le nommer les pauvres gens qui lurent frappés par ces atciilenls. Ils appartiennent à la clas?e du peuple, à la classe des petits et des faibles ; ils ont été at teints par le malheur, et ils sont sans défense. Nous ne nom mons que les puissants.

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de la passive obéissance des Gendarmes et des Soldïits, lesquels partageaient à l'égard de Bernadette l'enthousiasme et la vénération populaires, lui donnèrent rf^galement à réfléchir. Il comprit que, dans un tel ensemble de conjonctures, l'incarcération de la Voyante pourrait avoir les conséquences les plus désastreuses.

Ce n'est point qu'il n'eut bravé volontiers une émeute. Quelques-uns des détails que nous avons racontés donneraient à penser qu'il l'avait secrètement désirée. Mais un soulèvement des populations précédé de la démission du Maire, compliqué de l'intervention d'un des prêtres les plus respectés du diocèse, suivi, selon toute probabilité, d'une plainte au Conseil d'État pour séquestration arbitraire , accompagnée d'une énergique protestation de la presse catholique ou simplement indépendante, avait un caractère de gravité qui ne pouvait manquer de frapper vivement un homme aussi intelligent et aussi attaché à ses fonctions que M. le baron Massy.

Il devait pourtant en coûter singulièrement à l'orgueilleux Préfet de s'arrêter dans l'exécution de cette mesure radicale, qu'il avait si publiquement annoncée la veille au Conseil de révision ; et assurément il n'eût point agi de la sorte si le rapport des médecins , au lieu d'être une simple et hésitante hypothèse, peu sûre d'elle-même , avait constaté la folie ou l'hallucination de la Voyante. Que Bernadette eût été réellement atteinte d'aliénation mentale, rien n'était plus facile au Préfet que d'ordonner un second examen ; rien de plus aisé que de faire constater le trouble cérébral de l'enfant par deux autres docteurs , choisis parmi les notabilités scientifiques du pays, et assez autorisés comme gens

de savoir et d'honneur pour imposer leur décision à l'opinion publique. Mais M. Massy, au courant de tous les interrogatoires de Bernadette, comprit qu'il ne se trouverait pas un médecin sérieux qui ne reconnût et ne proclamât avec tout le monde la pleine raison, la droite intelligence et la bonne foi de l'entant.

Devant l'évidence d'une telle situation, en présence des impossibilités morales, presque matérielles, qui se dressaient inopinément devant lui, le sage l'réfet, malgré son entêtement proverbial , se vit forcé de s'arrêter net et de ne pas aller plus avant. Il était condamné à l'inaction par la force des choses. Quant à retourner complètement sur ses pas et à révoquer la mesure déjà exécutée publiquement par Jacomet aux Roches Massabielle, une telle solution ne pouvait même pas aborder la pensée du baron Massy. L'enlèvement des objets de la Grotte, étant un fait accompli, fut maintenu. Mais la Voyante demeura libre, ignorant sans doute, entre ses prières du matin et celles du soir, l'orage qui venait de passer sur elle et qui n'avait point éclaté.

L'Autorité civile, par cette tentative avortée et non reprise, constatait elle-même l'impossibilité absolue de convaincre Bernadette du moindre trouble cérébral. En laissant la Voyante libre, après avoir tenté de l'enfermer, le Pouvoir ofliciel rendait, malgré lui , un pubhc hommage à la pleine intégrité de cette raison et de cette intelligence. L'incrédulité, par de tels coups mal dirigés, se blessait avec ses propres armes et servait précisément la cause même qu'elle prétendait attaquer. Ne l'accusons pourtant pas de maladresse. 11 doit être difficile de lutter contre l'évidence ; et, en un tel combat, les fautes les plus lourdes sont inévitables.

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