LIVRE SIXIÈME
digieiises. Plus de cent mille litres par jour sortaient de l'étrange rocher.
— C'est le hasard! c'est une circonstance bizarre! avait balbutié l'incrédulité éperdue et reculant d'heure cil heure.
Et voilà que, — les choses suivant leur invincible cours, — les guérisons les plus éclatantes avaient aussitôt attesté de toutes parts le caractère miraculeux de la Source, et donné une nouvelle et décisive preuve de la divine réalité de l'Apparition toute-puissante, dont le geste avait fait jaillir cette fontaine de Vie sous la main d'une simple mortelle.
Le premier mouvement des philosophes avait été de nier les guérisons, comme ils avaient nié tout d'abord la sincérité de Bernadette, comme ils avaient nié l'existence de la Source.
Et soudain les guérisons étaient devenues si nombreuses, si notoires, que ce monde ennemi avait été forcé de battre encore en retraite et de les admettre.
— Eh bien! soit, il y a des guérisons, mais elles sont minérales : la Source a des vertus thérapeutiques,
.s'était écriée l'incrédulité, en tenant à la main je ne sais quel semblant d'analyse chimique. Et alors les guérisons foudroyantes s'étaient multipliées, absolument inexplicables par une telle hypothèse; et en même temps, de divers côtés, plusieurs chimistes consciencieux et éclairés s'étaient levés, déclarant hautement que la source de Massabielle n'avait pai elle-même aucune vertu minérale , que c'était de l'ea'ji ordinaire, et que l'analyse tout à fait officielle de M. Latour de Trie était quelque peu otTicieuse.
rha?sés de la sorte de tous les retranchements où, ce défaite en défaite, ils sétiiient réfugiés; poursuivis
par la fulgurante évidence des faits; écrasés par b poids de leurs aveux; ne pouvant reprendre ces aveux successifs et forcés, publiquement enregistrés dans leurs propres journaux, qu'avaient à faire les pliilcsophes et les libres penseurs? Les Libres Penseurs et les Pliilosophes n'avaient qu'à rendre humblement les armes à la Vérité. Ils n'avaient qu'à baisser la tête, à ployer les genoux et à croire; ils n'avaient qu'à faire ce que font, quand le divin froment \ient peu à peu remplir leur alvéole, les épis mûrs dont parle l'auteur des Essais : « Il est advenu, » dit Montaigne, « il est advenu auxgents véritablement scavants ce qui advient aux épies de bleds : ils vont s'eslevant et se liaulsant la teste droicte et fière tant qu'ils sont vuides: mais quand ils sont pleins et grossis de grains en leur maturité, ils commencent à s'humilier et baisser les cornes ; pareillement les liommes ayant tout essayé, tout sondé... ont renoncé à leur présumption etrecogneu leur condition naturelle*. »
Peut-être les philosophes de Lourdes n'avaient-ils pas l'intelligence assez ouverte ou assez forte pour recevoir et appréhender le bon grain de la Vérité. Peut-être l'orgueil les rendait-il inflexibles et rebelles à l'évidence manifeste. Toujours est-il que , sauf l'heureuse exception de quelques-uns qui se convertirent, il ne leur advint point ce qui advient « aux gents véritablement sçavants, » et qu'ils continuèrent à garder l'attitude « haulte et fière » des épis vides.
Non-seulement leur attitude demeura telle; mais l'impiété , honteusement pourchassée d'argutie en argutie, de sophisme en sophisme, de mensonge en mensonge, et acculée jusqu'à l'absurde, se démasqua brusquement et montra son vrai visage. Elle
<. Montaigne^ /es Essais, liv. 11, ch. xii.
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passa, voulons-nous dire , du domaine de la discussion et du raisonnement, qu'elle avait tenté d'usurpar, dans celui de l'intolérance et des actes violents, qui est le sien propre.
Le baron Massy, parfaitement au courant de l'étal des esprits, comprit alors, avec sa rare sûreté de coup d'œil, que, s'il prenait des mesures arbitraires et recourait franchement à la persécution , il aurait, dans l'exaspération des libres penseurs battus à outrance, humiliés et iiirieux, un appui moral considérable.
De son côté aussi , il avait été vaincu jusque là dans la lutte analogue, sinon identique , qu'il avait entreprise contre le Surnaturel. Tous ses efforts avaient échoué.
Parti du fond d'une roche déserte et annoncé par la voix d'une enfant , le Surnaturel s'était mis en marche , renversant tous les obstacles , entraînant les foules , et conquérant sur son passage les clameurs enthousiastes , les prières , les cris de reconnaissance et les acclamations de la foi populaire.
Encore une fois, que restait-il à faire?
11 restait à se roidir contre l'évidence et à faire violence à la multitude.
Au milieu de toutes ces péripéties, la question des écuries de la Préfecture s'était de plus en plus animée et avait porté à son comble rexas[)ération du Préfet. On L'tait arrivé au mois de juin. La saison des eaux thermales commençait : elle allait amener aux Pyré-
nées les baigneurs et les touristes de toute l'Europe, et ies rendre témoins du scandale que faisait le Surnaturel dans le département administré par le baron Massy. Les instructions de M. Rouland devenaient des plus pressantes et poussaient aux coups d'autorité. Le G juin, M. Fould, ministre des Finances, se rendant à sa terre, s'arrêta à Tarbes et conféra longuement avec M. Massy. Le bruit courut que leur conférence avait eu pour objet les événements de la Grotte.
Le fait d'aller boire à une Source en passant sur les communaux de la yille n'avait cependant aucun caractère criminel aux yeux de la Loi. Le génie des adversaires de la Superstition devait donc, avant toutes choses, inventer un prétexte. L'arbitraire n'a pas en France droit officiel de cité comme en Russie, comme en Turquie, et il a besoin d'un masque légal.
L'habile Préfet eut à ce sujet une inspiration aussi ingénieuse que simple. Le terrain des Roches Massabielle appartenant à la commune de Lourdes, le Maire, comme administrateur, pouvait défendre d'y entrer sous un motif quelconque ou même sans motif, de même qu'un propriétaire interdit, quand il lui plaît et à qui il lui plaît, d'entrer sur sa terre et dans sa maison. Une telle défense, publiquement édictée, créait pour chaque visiteur un délit caractérisé, le délit de violation de propriété.
Par cette très-habile mesure, on transformait un acte, absolument innocent en lui-même, en un fait délictueux, passible des peines voulues par la Loi.
Tout le plan du baron Massy gravita autour de cette idée.
Ce plan une fois trouvé, le Préfet se décida à agir et à faire du despotisme.