‹ Notre-Dame de LourdesChapitre 15 sur 238 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

fécondes, flottent autour de nos âmes, à l'affût de la bonne terre. Et si nous sommes si stériles, c'est que nous Yous présentons, tantôt des cœurs plus durs et plus arides que le rocher, tantôt des chemins battus que foule sans cesse le pied des passants, tantôt des buissons d'épines où la mauvaise plante occupe tout et étouffe la bonne semence.

Il était nécessaire de décrire le pays où devaient se passer les scènes diverses que nous avons à raconter. Il n'importe pas moins d'indiquer à l'avance quelle lumière, je veux dire quelle profonde vérité morale éclaire le point de départ de cette histoire, dans laquelle, ainsi qu'on le verra, la main de Dieu est apparue visible. Ces réflexions ne retarderont d'ailleurs que d'un instant notre entrée dans le récit

C'est, ce semble, une banalité de remarquer que tout est contraste sur cette terre, où sont mêlés ensemble les méchants et les bons, les riches et les indigents, et où la chaumière du pauvre n'est parfois séparée que par un simple mur de la demeure 'd'un personnage opulent. D'un côté, tous les plaisirs d'une vie facile, doucement organisée au milieu des délicates recherches du confortable et des élégances du luxe ; de l'autre, les horreurs de la misère, le froid, la faim, les maladies, le douloureux cortège des souffrances humaines. Autour des premiers, les adulations, les visites empressées, les amitiés bruyantes ; autour des autres, l'indifférence, la solitude, l'abandon. Soit qu'il craigne l'importunité de ses demandes

formelles ou tacites, soit qu'il redoute comme un reproche le spectacle de cet affreux dénûment, le Monde évite le pauvre et s'organise en dehors de lui. Les riches, se formant en un cercle exclusif que leur orgueil appelle «la bonne compagnie,)) considèrent comme n'ayant en quelque sorte qu'une existence secondaire et indigne d'attention tout ce qui est en dehors d'eux, tout ce qui n'appartient pas à la classe des « gens comme il faut. » Lorsqu'ils font travailler l'ouvrier, lors même qu'ils sont bons et qu'ils secourent l'indigent, ils le traitent comme un protégé, comme un inférieur; ils n'ont point pour lui cette simple et intime façon d'agir qu'ils auraient avec un des leurs. Sauf quelques rares chrétiens, nul ne s'occupe du pauvre comme d'un frère, comme d'un égal. Sauf des saints,— hélas I bien clair-semés au temps où nous vivons, — à qui viendrait l'idée de lui montrer ce respect que l'on a pour un supérieur ? Dans le Monde proprement dit, dans le vaste Monde, le pauvre est absolument délaissé. Accablé sous le poids du travail, épuisé de besoins, dédaigné et abandonné, ne semblet-il pas qu'il soit maudit du Créateur de la terre ? Eh bien ! c'est précisément tout le contraire : il est le bienaimé du Père universel. Tandis que le Monde a été maudit à jamais par l'infaillible parole du Christ, ce sont les pauvres, les souffrants, les humbles, les petits, qui sont pour Dieu «la bonne compagnie,» la société choisie où se complaît son cœur. — « Vous êtes mes amis, » leur dit-il dans son Évangile. Il fait plus, il s'identifie avec eux, n'ouvrant le ciel aux riches qu'autant qu'ils auront été les bienfaiteurs des indigents : « Ce que vous avez fait au dernier de ces abandonnés, c'est à Moi-même que vous l'avez fait. » Aussi; quand le Fils de Dieu est venu sur la terre,

Page 1