LIVRE DIXIÈME
va te confesser, mets ton ame dans un état convenable, accomplis les dévotions que ta religion t'ordonne. Tu comprends que ceci est d'une nécessité primordiale.
— Tu as parfaitement raison, lui répondis-je, et je ferai ce que tu me dis. Mais il faut avouer que tu es un singulier protestant. Ces jours-ci tu me prêchais Ja foi, aujourd'hui tu me prêches les pratiques religieuses. Les rôles sont étrangement intervertis, et qui nous entendrait, toi, le protestant, moi, le catholique, serait fortement étonné ; et, je l'avoue, hélas I l'impression produite ne serait pas à mon avantage.
— Je suis un homme de science, me répliqua de ***. Et je Acux tout naturellement que, puisque nous faisons une expérience, nous la fassions dans les conditions voulues. Je raisonne comme si je faisais de la physique ou de la chimie.
Je le déclare à ma honte, je ne me préparai point comme me le conseillait si judicieusement mon ami. J'étais en ce moment même dans une très-mauvaise disposition d'âme : ma nature était profondément agitée, troublée et inclinée au mal.
Je reconnaissais cependant la nécessité d'aller me jeter aux pieds de Dieu ; mais, comme je n'avais point commis de ces fautes matérielles et brutales contre lesquelles on réagit soudain, je différais de jour en jour. L'homme est plus rebelle au sacrement pendant la tentation que lorsque la faute commise est venue l'abattre et l'humilier. C'est qu'il est plus difficile de combattre et de résister, que de demander grâce après la défaite. Qui ne l'a éprouvé?...
Une semaine environ se passa aimi , M. et Mme de *** s'informaient chaque jour si je n'avais point encore de nouvelles de l'eau miraculeuse, et si le Curé de
il 6 NOTRE-DAME DE LOURDES.
Lourdes ne m'avait point écrit. M. le Curé me répondit enfin, m'annonçant que l'eau de Lourdes avait été mise au chemin de fer et qu'elle ne tarderait point à me parvenir.
Nous attendions ce moment avec une impatience bien concevable; mais, le croira-t-on? la préoccupation était beaucoup moins grande chez moi que chfiz mes amis protestants.
L'état de mes yeux était toujours le même : impossibilité absolue de lire et d'écrire.
Un matin, — c'était le vendredi 1 0 octobre 1862, — j'attendais M. de *** dans la galerie d'Orléans, au Palais -Royal. Nous devions déjeuner ensemble. Comme j'étais en avance au rendez-vous, je regardais çà et là aux boutiques de la galerie, et je lus à la devanture du libraire Dentu deux ou trois affiches de livres nouveaux. Il n'en fallut point davantage pour jeter mes yeux dans une fatigue excessive. J'en étais venu à ne pouvoir pas même arrêter ma vue sur ces gros caractères, sans être saisi aussitôt par une lassitude invincible. Cette petite circonstance me plongea dans une profonde tristesse, en me faisant mesurer une fois de plus toute l'étendue de mon mal.
Dans l'après-midi je dictai trois lettres à M. de ***; et, à quatre heures, après l'avoir quitté, je rentrai chez moi. Au moment où j'allais monter l'escealier, mon concierge m'appela.
— On a apporté du chemin de fer une petite caisse pour vous, me dit-il.
J'entrai vivement dans la loge. Une petite caisse en bois blanc s'y trouvait en effet, portant d'une part mon adresse, et de l'autre ces mots, destinés sans doute à Toctroi : « Eau naturelle. »