LIVRE ONZIÈME
porté de lui-même à ces hauteurs sublimes où des larmes viennent aux yeux et où l'âme est délicieusement oppressée par la présence sensible du Seigneur Jésus. On croit avoir durant un instant comme une vision du Paradis.
La main du Tout-Puissant ne se fatigue point de répandre au lieu où sa Mère apparut des grâces de toute nature. Les miracles y sont aussi fréquents que jadis. Naguère encore le R. P. Hermann y recouvrait la vue.
Dieu a fait son œuvre.
Dieu a dit au flocon de neige , immobile et perdu sur les pics solitaires : « Tu vas venir de Moi-même à Moi-même. Tu vas venir des inaccessibles hauteurs de la Montagne aux insondables profondeurs de la Mer. » Et il a envoyé son serviteur le Soleil avec ses faisceaux de rayons, comme pour ramasser et entraîner avec un balai de diamant cette poussière éclatante qui se change aussitôt en perles liquides. Les gouttes d'eau ruissellent à la frange des neiges ; elles roulent sur la croupe des monts ; elles bondissent à travers les rochers ; elles se brisent parmi les cailloux ; elles se réunissent; elles se ramassent; puis elles courent ensemble, tantôt paisibles, tantôt rapides, vers l'Océan prodigieux, image saisissante de l'éternel mouvement dans l'éternel repos; et elles arrivent ainsi dans les vallées qu'habite la race d'Adam.
— Nous arrêterons la Goutte d'eau, disent les hommes, aussi orgueilleux qu'à Babel.
Et ils entreprennent de barrer ce faible et tranquille-
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courant qui descend doucement à travers les prairies. Mais le courant se joue des digues de bois, des masses de terre et des amas de cailloux.
— Nous arrêterons la Goutte d'eau, répètent les fous dans leur délire.
Et les voilà qui entassent des roches énormes : ils les joignent ensemble par un ciment invincible. Et cependant, malgré leurs efforts, l'eau s'infiltre et traverse par mille fissures. Mais ils sont nombreux, ils sont Légion, ils sont une troupe plus vaste que les armées de Darius; ils possèdent des forces immenses. Ils bouchent les mille fissures ; ils obstruent les crevasses; ils relèvent les pierres tombées; et il vient enfin une heure où le Gave ne passe plus. Le Gave a devant lui un barrage plus haut que les Pyramides, plus épais que les remparts célèbres de Babylone. En deçà de ce mur gigantesque, on voit briller au soleil les cailloux de son lit desséché.
L'orgueil humain pousse des hourras et des cris de triomphe.
L'onde pourtant continue de descendre des cimes éternelles où la voix de Dieu a retenti; des millions de gouttes d'eau, arrivant une à une, font halte devant l'obstacle et s'élèvent silencieusement derrière ce mur de granit que des millions d'hommes ont bâti.
— Contemplez, disent ceux-ci, la toute-puissance de notre race. Regardez ce mur titanesque. Portez les yeux vers son faîte; admirez son incalculable hauteur. Nous avons vaincu à jamais le courant qui descend des sommets.
En ce moment une mince nappe d'eau franchit le barrage cyclopéen. On accourt. La nappe d'eau a grossi. C'est un fleuve qui tombe, emportant çà et là les plus hautes roches du mur.