‹ Notre-Dame de LourdesChapitre 229 sur 238 · LIVRE ONZIÈME. 4o · texte numérisé non relu

LIVRE ONZIÈME. 4o

— Qu'est cela? s'écrie-t-on de toutes parts dans la cité éperdue.

C'est la Goutte d'eau qui reprend sa marche et qui passe, la Goutte d'eau à qui Dieu a parlé.

Qu'a fait \'otre mur babélique? qu'ayez-vous fait avec Yos efforts de Titans? Vous avez transformé une onde paisible en formidable cataracte. Vous avez voulu arrêter la Goutte d'eau : elle reprend son cours avec l'enthousiasme du Niagara.

Qu'elle était humble, cette Goutte d'eau , cette parole d'enfant à qui Dieu avait dit: «Suis ton chemin I » Qu'elle était humble et petite, cette Goutte d'eau, cette bergère brûlant un cierge à la Grotte, cette pauvre femme en prières, offrant un bouquet à la Vierge, ce vieux paysan agenouillé I Qu'il était fort, qu'il semblait infranchissable et invincible , ce mur énorme auquel travaillèrent, durant huit mois entiers , toutes les forces d'un grand État, depuis l'ouvrier jusqu'au contremaître, depuis l'homme de Police et le Gendarme jusqu'au Préfet et au Ministre !

L'enfant, la bonne femme, le vieux paysan, ont repris leur chemin. Seulement ce n'est plus un cierge ou un pauvre bouquet qui témoigne de la foi populaire : c'est un monument magnifique que les fidèles élèvent; ce sont des miUions qu'ils jettent dans les fondements de ce temple, déjà illustre dans la chrétienté. On avait voulu arrêter quelques croyants isolés; maintenant ils viennent en foule, en processions immenses, bannières déployées et chantant des cantiques. Ce sont des pèlerinages inouïs, des peuples entiers qui arrivent, transportés sur les routes de fer par les chariots de feu de la vapeur. Ce n'est plus un petit pays qui croit, c'est l'Europe : c'est le monde

iS4 NOtRË-DÂMÊ DE LOURDES.

clirétien qui accourt de tous les côtés. La Goutte d'eau qu'on a voulu emprisonner est devenue le Niagara.

Dieu a fait son œuvre. Et maintenant, comme au septième jour, quand il rentra dans son repos, il a remis aux hommes le soin de profiter de cette œuvre , e* il leur a laissé la faculté redoutable de la développer ou de la compromettre. 11 leur a donné un germe de grâces fécondes, comme il leur a donné un germe de toutes choses, à la charge par eux de le cultiver et de le développer. Ils peuvent le multiplier au centuple, s'ils marchent humblement et saintement dans l'ordre du plan divin : ils le peuvent stériliser, s'ils refusent d'entrer dans ce plan sacré. Tout bien, venu d'en haut, est confié à la liberté humaine, comme lui fut confié à l'origine le Paradis terrestre, lequel contenait tous les biens, à la condition de savoir le travailler et le garder, ut operaretur et custodiret illum. Prions Dieu que les hommes ne perdent jamais ce que la Providence a fait pour eux, et que, par des idées terrestres ou des actes anti-évangéliques, ils ne brisent pas, dans leurs mains coupables ou maladroites, le vase des grâces divines, le vase sacré dont ils ont reçu le dépôt.

La plupart des personnages nommés dans le cours de cette longue histoire vivent encore.

Il n'en est que quelques-uns qui ne soient plus de ce monde. Seuls, le préfet Massy, le juge Duprat, le maire Lacadé, le ministre Fould, sont morts.

Plusieurs ont fait des pas en avant dans le chemin de la fortune. M. Rouland a quitté le Ministère des Cultes, qui, ce semble, lui convenait peu, pour administrer les lingots d'or de la Banque de France. M. Dutour, Procureur impérial, est devenu Conseiller à la Cour. M. Jacomet est Commissaire central dans une des plus grandes villes du Midi.

Bourriette, Croisine Bouhohorts et son fils, Mme Rizan, Henri Busquet, Mlle Moreau de Sazenay, la veuve Crozat, Jules Lacassagne, tous ceux dont nous avons raconté la guérison, sont encore pleins de vie et témoignent, par leur santé retrouvée et leurs infirmités disparues, de la toute-puissante miséricorde de l'Apparition de la Grotte.

M. le docteur Dozous continue d'être le médecin le plus éminent de Lourdes. M. le docteur Vergez. est médecin des eaux de Baréges, et il peut attester aux visiteurs de ces thermes célèbres les miracles qu'il constata jadis. M. Estrade , cet observateur impartial dont nous avons plus d'une fois reproduit les impressions, est Receveur des Contributions indirectes à Bordeaux. Il demeure rue Ducau, U.

Maintenant comme alors, Mgr Laurence est évêque de Tarbes. L'âge n'a point diminué les facultés du Prélat. Tel que nous l'avons dépeint en ce livre, tel il est aujourd'hui. Sa Grandeur possède auprès de la Grotte une maison où Elle se retire quelquefois pour méditer, en ces lieux aimés par la Vierge, sur les grands devoirs et les graves responsabilités d'un évêque chrétien qui a' reçu en son diocèse une grâce si merveilleuse*.

M. l'abbé Peyramale a guéri de la cruelle maladie dont nous parlions plus haut. Il est toujours le vénéré pasteur de cette chrétienne ville de Lourdes, où sa personnalité, puissante dans le bien, est à jamais marquée en traits ineffaçables. Longtemps, très-longtemps après lui , alors qu'il sera couché sous les herbes au milieu de la génération qu'il a formée au Seigneur, alors que les successeurs de ses successeurs habiteront en son presbytère et occuperont à l'église son grand fauteuil de bois, sa pensée sera encore vivante dans l'âme de tous ; et quand on dira ces mots : « le Curé de Lourdes, » c'est à lui que l'on pensera.

Louise Soubirous, la mère de Bernadette, est morte le 8 décembre 1866, le jour même de la fête de l'Immaculée Conception. En choisissant cette fête pour arracher la mère aux misères de ce monde, Celle qui avait dit à l'enfant : « Je suis l'Immaculée Conception, )) semble avoir voulu tempérer, dans le cœur des survivants, l'amertume d'une telle mort et leur mon-

1. La première édition de ce livre a paru en 18G9. Depuis cette époque, Mgr Laurence est mort à Rome, peu de temps aj)rès l'ouverture du Concile. Il a eu pour successeur sur le siège de Tarbes, M. l'abbé Pichenot, vicaire général de Sens. [Noie delà 44« édition, 1872).

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