LIVRE PREMIER. 3f
Elles remarquèrent alors qu'elle paraissait agitée et émue.
— Non, répondirent-elles. Et toi, est-ce que tu as vu quelque chose ?
La Voyante craignit-elle de profaner, en le disant, ce qui remplissait son âme? voulut-elle le savourer en silence? fut-elle retenue par une sorte de timiditd craintive ? toujours est-il qu'elle obéit à ce besoin instinctif des âmes humbles de cacher comme un trésor les grâces particulières dont Dieu les favorise.
— Si vous n'avez rien vu, fit-elle, jen'ai rien àvousdire.
Les petits fagots étaient terminés. Les trois enfants reprirent la route de Lourdes.
Mais Bernadette n'avait pu dissimuler son trouble. Chemin faisant, Marie et Jeanne la tourmentèrent pour savoir ce qu'elle avait vu. La petite bergère céda à leurs instances et à leur prom.esse de garder le secret.
— J'ai vu, dit-elle, quelque chose habillé de blanc. Et elle leur décrivit, en son langage, sa merveilleuse Vision.
— Voilà ce que j'ai vu, dit-elle en terminant ; mais, je vous en prie, n'en dites rien.
Marie et Jeanne ne doutèrent point. L'âme, dans sa pureté et son innocence première, est naturellement croyante , et le doute n'est point le mal de l'enfance naïve. D'ailleurs, l'accent vivant et sincère de Bernadette, encore tout émue, encore tout imprégnée de ce qu'elle venait de voir, s'imposait irrésistiblement. Marie et Jeanne ne doutèrent point, mais elles furent effrayées. Les enfants des pauvres sont toujours craintifs. Cela n'est que trop explicable : la soutîrance leur vient de tous les côtés.
— C'est peut-être quelque chose pour nous faire du mai, direut-elles. N'y revenons plus, Bernadette.
32 NOTRli-DAME DE LOURDES.
A peine arrivées à la maison, les confidentes de la petite bergère ne purent garder longtemps leur secret, Marie raconta tout à sa mère.
— Ce sont des enfantillages, dit celle-ci.... Que me raconte donc ta sœur? reprit-elle en interrogeant Bernadette.
La petite fille recommença son récit.
La mère Soubirous baussa les épaules.
— Tu t'es trompée. Ce n'était rien du tout. Tu as cru voir quelque chose, et tu n'as rien vu. Ce sont des lubies, des enfantillages.
Bernadette persista dans son dire.
— Quoi qu'il en soit, reprit la mère, n'y retourne plus; je te le défends.
Cette défense serra le cœur de Bernadette : car, depuis que l'Apparition s'était évanouie, son plus grand désir était de la revoir.
Cependant elle se résigna et ne répondit rien.
Xlî
Deux jours, le vendredi et le samedi, se passèrent. Cet événement extraordinaire se représentait à chaque instant à la pensée de Bernadette, et il faisait le sujet constant de ses entretiens avec sa sœur Marie, avec Jeanne et quelques autres enfants. Bernadette avait encore au fond de l'âme, et dans toute sa suavité, le souvenir de la céleste Vision. Une passion, si l'on peut se servir de ce mot profané pour désigner un sentiment si pur, était née dans ce cœur innocent de petite fille: l'ardent désir de revoir la Dame incomparable. Ce nom de « Dame » était celui qu'elle lui donnait en son rustique langage. Toutefois, quand on lui deman-